LIVRE SEPTIÈME
« 5" 11 doit , si je ne me trompe ', s'accom- )) moder à rimiination do Monseirpimr pour les » choses qu'il peut faire sans pécher. Si les spec- » tacles étoient tels en eux-mêmes , que personne » ne put jamais y assister sans oflenser Dieu . il » ne faudioil jamais y aller, non plus au carnaval » que pendant le carême on la semaine sainte. 11 » est vrai (pi'il est très-convenable que ce prince » se propose de n'y aller pas au moins pendant les » temps consaci'és à la pénitence et à la prière; » mais la cowplaisdncp bien placée est uiw. aimable » vertu j et si elle f<oit iiuctquefois de lu lettre de lu >> riujle , c'est pour mieux en suivre l'esprit. X'aller » point aux spectacles de son propre mouvement » pendant le carême , et // (dter en même temps pour » plaire à Monseiç/neur, (juaîul il le propose , c'est » l" parti cjui me semble le plus à propos. »
Fénelon apporfoit un intérêt si suivi à fous les détails de la conduite d'un itrince auquel tant de craintes el d'espéi-ances ét(jient attachées, qu'il s'exprime quelqueCuis avec une extrême sévérité sur les imperfections i[ui (lé|)aroient cet admirable ouvrage de sa tendresse et de ses soins. Plus il savoit que le duc de Bourgogne avoit de grandeur et d'élévation dans lame et le caractère, plus il étoit blessé des légères taches qui offusquoient l'éclat de tant de \erlus.
« Le P. P. (le petit prince) raisonne trop et fait ») trop peu, éciivoit Fénelon au duc de Che- » vreuse ' ; ses occupations les plus solides se boi - » nent à des occupations vagues et à des l'ésolu- » tions stériles. 11 (;iut voir les hommes, les étu- » diei-, les entretenir, sans se livrer à eux ; ap- » prendre à parler avec force, et acquérir une » autorité douce. Les amusemens puérils rapetis- » sent l'esprit , alloiblisscnt le cœur , avilissent » l'homme, et sont contraires à l'ordre de Dieu.
)' Je suis ravi de ce que vous êtes content du » P. P. ■'. Pour moi, je ne le serai point jusqu'à ci; « que je le sache hbre, ferme, et en possession de » parler avec une force douce et respectueuse. » Autrement , il demeure avili comme un homme » qui a encore dans un âge de maturité ime foi- » blesse puérile.
» S'il ne sent pas le besoin de devenir ferme et » nerveux , il ne fera aucun véritable progrès : il )' est temps d'être homme '>. La vie du pays où il » est , est mie vie de mollesse , d'indolence , de » timidité et d'anmsement. 11 ne sera jamais si » subordonné au Roi et à Monseigneur, que quand » il leur fera sentir un homme mûr, appliqué, » ferme, touché de leurs véritables intérêts, et n propres à les sonlenir par la sagesse de ses con- » seils et par la \iguenr de sa conduite. Qu'il soit » de plus en [)lus petit sous la main de Dieu , mais » grand aux yeux des hommes ; c'est à lui à faire » aimer , craindre et respecter la vertu jointe à » l'autorité; ah ! je donnerois ma vie pour le Roi, » pour la maiscju royale, pour notre jeune prince, » (pii est pour moi le monde entier '....
» J'oubliois de \ous due ^ ipi'un homme venu
1 Vie ik' F.-nrlon, par h- p.'ic Qii.'rbi-iif. — ^ Lcllio d.- Fénelon, 5 janvier 47H. Corrcsji. de Fcm-lon , t. vu, i>. 332. — S Le nii>mc a» nu'inc, 3 jiiillcl «7tO. Ibid , \i. 3<9. — * Le nit'me au nuMne , 8 jtiillcl 1710. Ibkl., p. 3-20. — ^ Le même au nu^nc, 3 mai 47tO. Ibid., p. 315. — * LeUrr; de Fénelon au duc de Chovrouse, 7avril 1710. Ibid., p. 312.
» de Versailles prétend que M. le duc de Bourgogne » a dit ipie ce (|ue la France soutire maintenant, 5) vient de Dieu , qui veut nous faire expier nos » fautes passées. Si ce prince a parlé ainsi , il n'a » pas assez ménagé la réputation du Roi ; on est » blessé avec raison d'une dévotion qui se borne à » criti(|uer son grand-père. »
En lisant ces lettres, on a peine à croire que Fénelon fut obligé de prendre les précautions les plus recherchées , pour faire parvenii- au duc de lîourgognedes conseils si raisonnables. Taudis rpi'il ne parldit à ce j)i-ince que le hui^aLie de l'austère xérité ; qu'il lui recommaiidoil sans cesse la plus religieuse soumission pour le Roi et une attention constante à hii plaire; tandis qu'il évitoit avec un soin minutieux de l'entretenir des affaiies publiipies, des intrigues de la coui-, des opérations des ministres et des injustices de madame de Maintenon à son égard, il éloit obligé de voiler des ombres du mystère cette vertueuse correspondance, comme si on y eût traité d'une conspiration contre l'Etat. On à déjà pu observer l'extrême circouspeclion avec laquelle le duc de Bourgogne s'étoit permis d'écrire à Fénelon dans des occasions très-rares , et en profitant des facilités que ses voyages à l'armée lui avoient piésentées ; on peut même se rappeler l'intention inquiète avec laquelle le jeune prince lui recoinmandoit de ne laisser jamais transpirer le secret de ses lettres, tant il étoit convaincu de la prévention du Roi son aïeul contre rarchevê(jue de Cambrai , et que le plus grand de tous les torts dont il put se rendre coupable à ses yeux, seroit de paroitre regretter sa présence et ses conseils; mais nous trouvons dans une lettre du duc de Chevreuse ', une preuve encore plus étonnante, s'il est possible, de l'excès de méfiance qu'on étoit parvenu à inspirer à un Roi , d'ailleuis si recommandable à tant de titres. Le duc de Chevreuse, revenant d'un voyage de Cdiaulnes , où il avoit vu l'archevêque de Cambrai, fut plusieurs jours à la cour sans oser se présenter devant M. le duc de Bourgogne , dans la crainte qu'on ne le soupçonnât d'avoir apporté à ce piince des lettres ou des instructions de Fénelon.
Etat de la France en 1708. — Noble procédé de Fénelon envers Tévèqne de Saint-Omer.
M. le duc de lîouigognc ne fut iioiiit employé dans les armées depuis \~{)T> jusipi'à 1708, car'il est inutile de parler d'un vo\ag(! qu'il fit eu 1707, pour délivrer Toulon, assiégé i)ar le duc de Savoie son beau-père. Le duc de Savoie avoit déjà levé le siège et repassé le Var lorsfpic le duc de Bourgogne arriva en l'rovence.
Ce fut dans ces temps critiques, que la Pi-ovideuce oCfiit à Fénelon une vengeance noble et éclatante (les [wocédés peu estimables de l'évèque de Sainl-Onier.
L'état déplorable de la France en 1708, les re-
' Du r"^ décembre 1709. Curresp. de Fvi.clon, t. vu, p. 297.
HISTOIRE DE FÉNELON
\ers de ses armées , la pénurie absolue d'argent , n'avoient pas laissé au gouvernement la possibilité d'acquitter la solde de la garnison de Saint-Omer, avec Texactitude et la régularité nécessaires au maintien de la discipline militaire. Le mécontentement entraîna tcltc i:iniiison à des actes d'insubordination et de licence de la nature la plus inquiétante, dans un temps où le Hainaut, la Flandre et l'Artois se trouvoient ouverts aux armées victorieuses des ennemis. 11 paroit que l'évèque de Saint -Onier, «pii, dans la vue de flatter la cour et les ennemis de Fénelon , a\ oit autrefois ' montré un zèle si indécent poui' apLiraver les malheurs et la condauuiatiun de raiclievè(pie de Cambrai , étoit resté témoin passif des mouvemens séditieux qui agitoient sa ville épiscopalc. Il avoit oublié que les évoques ont aussi leurs jours de bataille^ et qu'il est des circonstances où ils doivent sacrifier leurs biens, et même leur vie, pour préserver leur peuple d'un grand malheur ou d'un grand attentat. 11 ne fut pas assez heureux pour sentir qu'il eût été plus glorieux poui- lui de ramener des nuitins à leur devoir par un acte de générosité , que de censui-er avec aussi peu de bonne foi que d'équité les expressions édifiantes du mandement de son métropolitain. L'archevêque de Cambrai fit pour la ville de Saint-Omer, ce que l'évèque de Saint-Omer n'avoit point fait, et ce qu'il auroit dû faire. Justement alarmé du sort d'une ville si importante, il ne perdit point des momens précieux à écrire à la cour, ni à exciter les agens de l'autorité , dont le zèle auroit pu se trouvei- enchaîné par le défaut de moyens. La nature du mal lui indiquoit la nature du remède. La révolte de la garnison de Saint-Omer, pou voit avoir des suites irréparables , avant que le gouvernement eût pu se procurer des fonds. Fénelon trouva dans la confiance qu'inspiroit sa vertu un crédit qui manquoit à un monarque absolu et Un\\ puissant. 11 se dépouilla de tout l'argent "[uil a\(iil à sa disposition , et il emprunta, sur de simples billets signés de lui , toutes les sommes nécessaires pour soldeila garnison tie Saint-Omer ; il les lit passer smle-champ dans cette ville, et la rév(dte fut appaisée. C'est sans doute un beau trait dans la vie de Fénelon ; il en est un encore plus beau. Il est permis de cioire (|ue dans une circonslance semhlablc, tons lescn-uis nobles et génc'reiiv aumient ()U disputer à Fénelon le mérite et la gloiie d'une telle action ; mais il n'appartenoit qu'à Fénelon de la laisser oublier. Nous avons un grand nombre de ses lettres qui correspondent à cette époque ; elles sont adressées à ses amis les i)lns cheis; il n'y laisse pas échappei' un seul mot , qui ia|)pelle un' dévouement dont tant d'aulics aiuoienl eu le (boit et l;i pensée de s'enorgueillir'. ('.'<•<{ [lai- une lettie mauusciite du cardinal de iJouillon , (jne nous avons eu coimoissance d'un fait rpii a échappé à torrs les historieirs. On ne trouvera pas le style du cardirral de Fioiiillon arrssi pur, arrssi facile, iri ari-si (dé^^ani «pie celui de F(''nelon ; mais la serrsibilité avec laquelle il parle <le cette belle acli..rr de son ami , ne permet pas de s'arrêter- sur des expressions peu nobles ou liop cojumiures ».
« Les sentimens naturels et réfléchis de mon » cœur sont trop vifs sur ce que j'apprends dans » l'instant que vous venez de faire de si généreux » (dans le dessein, comme vous y avez réussi, » d'apaiser la garnison de Saint-Omer, et de la j) faire rentre]- dans son devoir), pour que je puisse » différer d'un moment à vous congratuler de ce » que vous avez eu une occasion si naturelle , en « faisant vme action bonne, noble et chrétienne, » et si digne d'un grand et vertueux prélat fran- » çais, de ^ous venger en queljue façon , en ap- » prenant par votre vei-tueux exemple , seule ven- » geance qui nous est permise par l'Evangile, ce )) que devoit fair-e dans ime telle conjoncture, pré- » féiablement à tout autre, un confrère qui en « avoit usé à votre égard dans des temps bien dou- » loureux pour vous et [tour vos serviteurs et » amis, d'une manièr-e bien étonnante, et qui ne » pouvoit que lui attirer l'indignation de tous les » honnêtes gens qui connoissent d'auti-es prin- » cipes que ceux de leur fortune. Je vous avouerai » ingénuement que je ne connois rien de si doux « à un cœur noble et généreir^c , que de pouvoir » se venger ainsi de ses ennemis, et de ceux qui » se sont por-tés le plus indignement à nous faire )) du mal , c'est-à-dire , en bien faisant à leur y> égard , et faisant môme des œuvres de suréro- » gation, dans le temps que ces mêmes personnes » ne s'y sont pas portées , quoique plus obligées à » le faire, pour lemplir leurs devoirs. Je sins sûr » que cette action , qui vous attii-era tant de » louanges, et qui devroit vous attirer tant de » r-écompenses dès cette vie, ne vous a guèie » coûté; et je suis même jtersuadé qu'au pied de » \otre crucifix, vous avez au moins à étouffer » des sentimens de complaisance et de joie que » vous avez ressentis en la faisant, par- le principe » d'une vengeance permise et si naturelle aux » grands et nobles cœurs tels qu'est le vôtre. Car » si je ne connois rien de si contraire à la natni-e » humaine la plus parfaite, que de pardonner sin- » cèrement et de vouloir- du bien à ceu\ (jui nous » font le plus de mal, r-ien d'un aulr-e côté ne nous » paioit plus doux pont- un cu^ui- noble et géné- » reux, qui, se trouvant en état de se pouvoir » venger de ceux qui nous veulent et nous font du » mal, ne le font que pour leur- faire du bien, » et irn bien auquel ils ne s'atterrdent pas , tant )) leur- co'ur- est éloigné de itiatiquei- la nrème » (-hose. »
Le cardinal de Koiiillon s'étoil trompé, lorsqrr'il sendtloit cr-oire ipie cette belle action de Fénelon tlcriiil lui attiri'r des ri'voinpcusi-s ilt-s cplte vie, L'ai'chevètiue de Cambrai s'attacha à en étouflér le l)iiiit des le premier- rnomeul ; il rre voidirt pas ajoiilcr- aux malliern's de Louis MV le sentiment p(''nil)le (pre lui ani-oit fait é|>r-oirver- un a(-te aussi éclatant d'iusrrbordinatiorr pariiri ses troirpes. (tu doit bii'rr jtenser- que la dcdicafesse de Fénelon fut pai lailerncnl >ecoiid(''e par- le ministre, et <pi'il se donna l)ien de gaide «rinstiiiire le Hoi d'rm événement i]ui pouvoit accuser- sou inrpi-évoyancc ou soir inqiéritie.
1 En tG99. — * Lotlic (lu innlin.il S'î. ff^viiei 1708. Correup. île Fniobjti
Uoiiillon a IV.