LIVRE PREMIER
Ce inèmo Bertrand de Salicnac résida long-leiiips en Angleterre, en qualité d'anihassadiMir de France auprès de la reine Elisabeth. Il fut coniiiri? dans la première promotion des chevaliers de l'ordre du Saint-Esprit , au moment de son institution. 11 avoit négocié le mariage du duc d'Alençon, frère d'Henri 111, avec la reine d'Angleterre. Lorsqu'à cette occasion , la cour de France envoya h Londres une ambassade solennelle , qui eut un prince du sang pour chef, Bertrand de Salipnac fut du nombre des seigneurs qui composèrent l'ambassade, et qui signèrent, le 11 juin 1581, le conirat de mariage du prince et de la reine.
Après la conclusion de la paix de Vervins, Henri IV nomma Bertrand de Salignac sou ambassadeur à la cour d'Espagne. Il mourut à Bordeaux, en 1509, étant en route pour se rendre à sa deslination.
Jean de Salignac , neveu de celui dont on vient de parler , se jeta après la perte de la bataille de Coulras dans la ville de Sarlat , que les troupes du vicomte de Turenne étoient venues attaquer; il la défendit avec lant de valeur, que le siège fut levé. La ville de Sarlat étoitdans l'usage, jusque dans ces derniers temps , de célébrer l'anniversaire d'un événement qui l'avoit préservée de tous les désastres trop communs dans les guerres civiles. On faisoil toujours entrer dans le sermon qui se prononroit le jour de cette lète , l'éloge de la maison de Fénelon , pour attester personnellement la reconnoissance des habitans do la ville de Sarlat. Ce même Jean de Salignac prrdit glorieusement la vie au siège de la ville de Dôme , qu'il éloil venu remettre sous l'obéissance du Roi.
Les nombreuses alliances que la maison de Fénelon avoit contractées avec les plus anciennes maisons du royaume , prouvent la considération dont elle jouissoit. Il suftira de rappeler celles qui sont entrées directement dans sa descendance, ou qui se sont alliées a elle dans un temps où les convenances d'opinions s'opposoient encore aux mésalliances. Parmi ces noms antiques, on compte ceux de Talleyrand-Chalais, de la Trémouille, de Gontaut-Biron , de Durfort, de Pierre Buflière . Descars, Daydie , d'Estaing , de Caumont, de la Hoche-Aymon, de Gourdon, de Cardaillac, de Montausier , de Crussol, de Tliémines, d'Aubusson, d'Humières, de Ruffec, de Lanta , d'Esparbes, d'Ebrard-Saint-Sulpice, de Montberon , de Moutmorenci- Laval.
En rappelant les titres qui honorèrent les ancêtres do l'archevêque de Cambrai , nous savons parfaitement qu'ils ne peuvent rien ajouter à sa gloire personnelle. Mais nous obéissons au sentiment qui a porté les écrivains de tous les pays, ceux même de la Grèce et de Rome dans les temps de la république, à s'arrêter avec une espèce de complaisance sur l'origine et la naissance des personnages célèbres de leur histoire. Cet usage n'est point un préjugé, comme on pourroit afl'ecter de le croire; mais il tient à un sentiment raisonnable, qui porte à avertir les descendans d'un homme illustre ou vertueux, qu'ils ont contracté envers la patrie et envers eux-mêmes des obligations encore plus sacrées.
PA«E :î.
La religion, l'église et l'hunianilé furent peut-être redevables au marquis .Antoine de Fénelon des vertus et des grandes qualités cpie l'archevêque do Cambrai, son neveu, montra dans la suite. Cette considération peut justifier les détails qui intéressent un homme aussi rccommandable , et qui appartenoit d'aussi près à celui dont nous écrivons l'histoire.
Lorsque M. Olier conçut le projet hardi d'extirper la fureur des duels, en mettant aux prises l'honneur avec l'honneur lui-même, il jeta les yeux sur le maréchal de Fabert et sur le marquis de Fénelon, pour les placer à la tête de cette association, d'un genre si nouveau. La réputation de bravoure et d'intrépidité dont l'un et l'autre jouissoient , ne fut jias le seul motif qui inspira ce choix à .M. Olier. Le marquis de Fénelon , ainsi que le maréchal de Fabert , avoient eu le tort de se rendre trop célèbres par leur empressement à faire briller leur valeur dans des combats singuliers.
C'est ce qu'on voit par une lellrc que saint Vincent de
Paul écrivit à Rome, pour faire approuver parle pape l'association de M. Olier; nous croyons devoir en rapporter les propres expressions. « M. le marquis de Fénelon , écri- » voit saint Vincent de Paul , est celui de qui Dieu s'est » servi [lour susciter les moyens de détruire l'usage du » duel. Ha été autrefois un fameux duelliste; mais comme " Dieu le toucha, il se convertit si bien, qu'il jura de ne )) plus se battre. Il étoit à monseigneur le duc d'Orléans, » comme il y est encore ; et en ayant parlé it un autre gen- » lilhomme, il lui fit prendre la même résolution, et tous i> deux en ont engagé beaucoup d'autres à leur parti , en les » engageant de parole , et même par écrit. Ces commence- » mens ont eu les progrès que vous verrez dans le mémoire » ci-joint. »
Cette lettre de saint Vincent de Paul est de 1656 , et l'engagement contracté par une foule de gentilshommes , dans la chapelle du séminaire de Saint-Sulpice , étoit du jour <le la Pentecôte 1651 ; ce qui prouve que cette association prenoit tous les jours plus de faveur, puisque saint Vincent de Paul s'occupoit à la faire approuver par une bulle du pape. On ne doit pas être étonné de voir samt Vincent de Paul seconder en cette occasion les religieuses intentions de M. Olier. Indépendamment de la vertueuse alTection qui les unissoit, il suflisoit qu'un projet quelconque put être utile à la religion ou à l'humanité , pour que saint Vincent de Paul fit servir tous ses moyens de crédit et de considération à en assurer le succès ; en considérant toutes les institutions admirables que cet homme extraordinaire avoit créées en France , on peut dire (ju'il fut dans son pays le premier ministre de la charité chrétienne. Nous avons retrouvé une copie authentique de la déclaration que le marquis de Fénelon et les autres geulilsbommes de la même association avoient souscrite le jour de la Pentecôte , en 1651. Elle étoit conçue en ces termes : « Les soussignés font, par le présent écrit , déclaratiou » publique et protestation solennelle de refuser toutes sjrtes » d'appel, et de ne se battre jamais en duel pour quelque » cause que ce puisse être , et de rendre toute sorte de )) témoignage de la délestation qu'ils font du duel , comme » d'une chose tout-ii-fait contraire à la raison, au bien et » aux lois de l'Etat, et incompatible avec le salut et la re- )) ligion chrétienne, sans pourtant renoncer au droit de » repousser par toutes les voies légitimes les injures qui » leur seront faites, autant que leur profession et leur nais- » sance les y obligent : étant aussi toujours prêts de leur » part d'éclairer de bonne foi ceux qui croiroicnt avoir lieu » de ressentiment contre eux, et de n'en donner sujet à » personne. »
Cet acte, signé de tous ceux qui avoient contracté le même engagement, fut présenté, autorisé et enregistré par le tribunal des maréchaux de France.
La reine régente seconda de toute son autorité les vues du marquis de Fénelon , et le prince de Conti mit le plus grand zèle ii faire adopter le même engag(;menl par la noblesse du Languedoc , dont il étoit gouverneur. Cet exemple fut suivi dans plusieurs autres provinces, par les soins des gouverneurs , qui se sentoient appuyés du vœu de la reine et autorisés du nom de .M. le prince de Conti.
L'estime que la reine avoit conçue pour le marquis de Fénelon dans le cours des entretiens qu'elle avoit eus avec lui , sur l'afi'aire des duels , la porta à l'honorer , sans qu'il l'eût demandé, d'un brevet pour être compris dans la première promotion de l'ordre du Saint-Esprit * ; mais cette grice n'eut point son effet, par le relard de la promotion et par les changemens qui survinrent à la cour.
nH ne faut (pic comparer, dit l'abbé Gédoyn , l'état » présent de la ville de Paris, avec ce qu'elle éloit au com- » mencement du règne de Louis XIH , pour comprendre » qu'il devoit y avoir alors plus de gens appliqués aux » lettres, qu'il n'v en a de nos jours. Paris, alors raaj » policé, bûti à l'antique , moins grand et moins peuplé de
Manuscril.
PIÈCES JUSTIFICATIVES
» moitié , qu'il l'est aujourd'hui , n'avoit rien de fort sé- » duisant. Les rues mal pavées , sales à l'excès, jamais •• éclairées; nulle sûreté la nuit; le jour, pour tout spec- » tacle, quelques mauvaises comédies courues du peuple , » et méprisées des honnêtes gens. Les tables , frugales »' comme elles l'étoient , et sans délicatesse , alliroient peu » de convives; outre que chaque particulier , u'ayaul qu'uue » fortune très-bornée , étoit obligé de mettre sa richesse » dans son économie. De carrosses , il y en avoit fort peu ; >» l'invention eu étoit trop récente; on alloit à pied avec » des galoches ou avec des bottines , qu'on laissoit dans » l'antichambre, quand on rendoil quelque visite. J'ai vu, » moi enfant , un reste de cet ancien usage. L'homme de » robe alloit au palais, monté sur une mule et en revenoit - de même. Rentré chez lui, il n'étoit guère tenté d'en ■' sortir pour aller se croltcr. Il se renfermoit donc dans M son cabinet , nù ses livres faisoient toute sa compagnie : » il avoil fait de bonnes études au collège , parce qu'il y » avoit été mis dans un âge plus mûr et plus raisonnable; » il y avoit pris du goût pour les belles-lettres. Ce goût , '■>) il le cultivoil dans toute la suite de sa vie , soit pour le » plaisir qu'il vprenoit , soit pour faire, comme on dit, de » nécessité vertu. C'est à cette ancienne sévérité de mœurs, .. que nous avons été redevables d'un chancelier de l'Hû- » pital, d'un président de Tliou, d'un Brisson, d'un Mor- » villiers, d'un Fasquier, d'un Loysel , de ces deux illus- » très frères , messieurs Pithou , el d'une infinité d'autres € savans personnages. Car il ne faut que lire les poésies du » chanceher de l'Hôpital, pour voir que le parlement étoit » alors plein de magistrats fort versés dans les lettres. Ce » temps n'est plus; et la raison en est que, présentement » à Paris la dissipation est extrême. A peine un jeune » homme a-t-il atteint l'âge de dix-huit à vingt ans, qu'on » le met en rharse, et quon lui donne un équipage ; avec » cette facilité d^'aller et de venir, comment peut-on es- » pérer qu'il résiste à l'envie de courir. Il n'est pas ima- » ginable à quel point la musique seule , dont le goût s'est a si fort répandu , et ce spectacle enchanteur que nous ap- « pelons du nom d'opéra, ont tourné l'esprit de la nation « au frivole , et lui ont entièrement oté le goût du sérieux, » et de tout ce qui est solidement bon. Maltirum rerum » industriel invasit animos , disoit Sénèque , roulondi » saltandique nunc obscœna sludin effeminatos tcnent.n Sénèque eut beau dire , il ne corrigea pas son siècle . et les plaintes de l'abbé Gédoyn n'ont pas corrigé le sien. Mais que pcnseroient aujourd'hui Sénèque et l'abbé Gédoyn, du culte presqu'exfravagant qu'on rend à la danse et à la musique, et de l'importance avec laquelle on en fait l'objet exclusif de l'éducation des jeunes personnes ?
sévérité des lois ; ils furent obligés de s'expatrier. Le chevalier de Saint-.\ignan voulut mériter d'y rentrer un jour par des exploits dignes d'effacer l'erreur où un faux point d'honneur l'avoit entraîné. 11 offrit ses services à l'empereur, et demanda d'être employé contre les Turcs; il fut tué au passage du Raab, en 16(j4 , après avoir donné des preuves de la plus grande valeur, et s'être enveloppé dans son drapeau , pour le défendre jusqu'à la mort.