LIVRE TROISIÈME
N'o L— PAGE :
Lettres de Vabbé de Rnncé à Bossuet.
A la Trappe, mars 1697.
« Je vous avoue, Monseigneur, que je ne puis me taire; » le livre de M. de Cambrai m'est tombé entre les mains; » je n'ai pu comprendre qu'un homme de sa sorte pi'rt être » capable de se laisser aller à des imaginations si contraires » à ce que l'Evangile nous enseigne, aussi bien que la tia- » dition sainte de l'Eglise. Je pensois que toutes les im- ). pressions qu'avoitpu faire sur lui cette opinion fantastique « étoient entièrement effacées, et qu'il ne lui restoit que la » douleur de l'avoir écoutée. Mais je me suis bien trompé!
» On sait que vous avez écrit contre ce système mons- » trueux, c'est-à-dire, que vous l'avez détruit; car tout ce » que vous écrivez, .Monseigneur, sont des décisions. Je » prie Dieu qu'il bénisse votre plume, comme il a fait eu » quantité d'autres occasions, et qu'il lui donne la force » nécessaire, en sorte qu'il n'y en ait pas un trait qui ne » porte un coup. Pendant que je ne puis penser à ce bel h ouvrage de M de Cambrai, sans indignation , je demande n il notre Seigneur qu'il lui fasse la grâce de reconnoitre » ses égaremens. »
Dans une lettre du l'i avril suivant, l'abbé de Rancé s'exprimoil encore plus durement sur le livre de l'archevêque de Cambrai. « Si les chimères de ces fantastiques avoient n lieu, écrivoit-il k Rossuet, il faudroit fermer le livre des «divines Ecritures, laisser l'Evangile, ([iielque saintes et >. queliiue nécessaires qu'en soient les pratiiiues, comme si
» elles ne nous étoient d'aucune utilité; il faudroit, dis-je, » compter pour rien la vie et la conduite de Jésus-Christ , » tout adorable qu'elle est, si les opinions de ces insensés » trouvoient quelque créance dans les esprits, et si l'autorité » n'en étoit entièrement exterminée. l'mtin, c'est une im- » piété consommée, cachée sous des termes extraordinaires, » des expressions affectées sous des phrases toutes nou- » velles qui n'ont été imaginées que pour imposer aux âmes » et pour les séduire. »
On répandit avec alTectation dans le public ces lettres de l'abbé de Rancé. Fénelon ne pouvoit ni ne devoit répondre à des écrits confidentiels qui ne lui étoient point adressés. Mais il profita d'une occasion naturelle pour y faire la seule réponse qui pouvoit convenir à son caractère et k celui de l'abbé de Rancé. Ce fut en comblant la mesure de tous les procédés et de tous les égards que méritoient la vie édifiante de l'abbé de la Trappe, et les grands exemples de vertu et de pénitence qu'il donnoit au monde. Lorsqu'il publia, au mois d'octobre IG'JT, son Instruction pastorale, il en adressa directement un exemplaire k l'abbé de Rancé, et lui écrivit la lettre suivante :
« Je prends la liberté , mon révérend Père , de vous en- » voyer une Instruction pastorale quej'ai faite sur mon livre. » Cetie explication me parut nécessaire, dès que je vis, par » vos lettres répandues dans le monde, qu'un homme aussi » éclairé et aussi expérimenié que vous, m'avoit entendu » dans un sens très-contraire au mien. Je n'ai point été sur- » pris que vous ayez cru ce qu'on vous a dit contre moi et » sur le passé et sur le présent. Je ne suis point connu de » vous, et je n'ai rien en moi qui rende difficile k croire » le mal qu'on en peut dire. Vous avez déféré aux sentimens » d'un prélat dont les lumières sont très-grandes. R est » vrai, mon révérend Père, que si vous m'eussiez faitl'honw neur de m'écrire ce qui vous avoit scandalisé dans mon » livre, j'aurois tâché, ou de lever votre scandale, ou de me » corriger. En cas que vous ayez cette bonté , après que «vous aurez lu l'Instruction pastorale ci-jointe, je serai » encore tout prêt k profiter de vos lumières avec déférence. » Rien n'a altéré en moi les sentimens qui sont dus k votre » personne et à l'œuvre que Dieu a faite par vos mains. » D'ailleurs, je suis persuadé que vous ne serez point con- » traire k la doctrine de l'amour désintéressé , quand les » équivoques dont on l'obscurcit seront bien levées, et que » vous aurez vu combien j'aurois horreur d'affoiblir la né- » cessité de l'espérance du désir de notre béatitude en uieu. » Je ne veux Ik-dessus que ce que vous savez mieux que » moi, que saint Rernard a enseigné avec tant de sublimité. » 11 a laissé cette doctrine k ses enfans comme son plus » précieux héritage. Si elle étoit perdue et oubliée sur tout » le reste de la terre, c'est k la Trappe que nous devrions » la retrouver, dans le cœur de vos solitaires. C'estcet amour » qui donne le véritable prix aux saintes austérités qu'ils » pratiquent. Ce pur amour, qui ne laisse rien k la nature, » en donnant tout k la grâce, ne favorise point l'illusion >> qui vient toujours de l'amour naturel et excessif de nous- » mêmes. Ce n'est pas en se livrant k ce pur amour, mais en » ne le suivant pas assez, qu'on s'égare. Je ne puis finir » cette lettre, sans vous demander le secours de vos prières » et celles de votre coinmunaulé. J'en ai besoin ; vous » aimez l'Eglise; Dieu m'est témoin que je ne veux avoir » de vie que pour elle, et que j'aurois horreur de moi, si » je croyois me compter pour quelipie chose en cette oc- » casion. Ji' serai toute ma vie, avec une vénération sincère, » etc. »
Nous ne savons pas si l'abhé de Rancé répondit k cette lettre. Elle dut sans doute lui faire regretter de s'être exprimé avec tant de sévérité sur les sentimens d'un évêipio qui lui écrivoit avec tant d'estime et de douceur. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'on n'entendit plus prononcer le nom du réformateur de la Trappe dans la suite de cette controverse, il vécut encore assez pour la voir terminée par une décision rassurante pour l'Eglise, honorable pour Rossuet, et que la soumission de Fénelon rendit glorieuse pour
1 Lultrcs de luailauic de Maiulciion.