N" III
pa(;e 93.
Bossuet reprocha à Fénelon d'avoir falsifie un grand nombre de passages de saint François de Sales. L'accusation eût été sans doute de la ii.iture la plus grave, si une simple exphcation n'avoit pas suffi pourjustiher Fénelon, sans que l'on put reprocher à Bossuet de l'avoir calomnié. Fénelon n'étoit point /"aiw-^nire , et ne pouvoit jamais l'être; mais il avait été induit en erreur par une édition peu correcte.
L'ouvrage de saint François de Salles intitulé : Entretiens et Colloques spirituels, fut d'abord imprimé à Lyon par Pierre Drohet en lG-28.
Au.ssitôt qu'ils parurent, madame de Cliant(d , et Jean- François de Sales, alors évèque de Genève, successeur et
frère du saint évèque, eurent recours à Louis XIII, pour obtenir la supression d'un ouvrage où l'on avoit inséré d.-s maximes plus ou moins hardies. Louis XIII s'empressa de .se rendre aux justes réclamations de madame de Chantai et du nouvel évèque de Genève. Il supprima cet ouvrage par des lettres-patentes datées du camp de la Rochelle, le 20 juillet 1658.
Vincent de Caursillin, imprimeur de Lyon, donna, dès 1629, une nouvelle édition de l'ouvrage de .saint François de Salles, sous le titre de Vrais Entretiens et i olloquês spirituels.
Cette édition servit de modèle à celle de Toulouse sous la date de 1637.
-Mais en 1G50, Jean Rudissin, imprimeur de Lyon, au lieu de se conformer aux deux dernières éditions qiii'étoient les seules correctes, réimprima celle de 162S. qui avoit été supprimée par les lettres-patf:ntes de 1G28.
Ce fut malheureusement cette édition que Fénelon crut la plus authentique, parce qu'elle étoit la plus récente, qui le trompa dans l'emploi qu'il fit, dans la défense do son livre des Maximes des Saints, de plusieurs /j^MiIo^?» qui y étoient rapportés
Rossuet en confrontant ces passages avec l'édition fie 1637, fut étonné avec raison des différences et des altérations sensibles qu'il y observa; et il se crut en dro.t de reprocher à Fénelon de les avoir falsifiés.
Ces détails sont rapportés dans une lettre dir marquis de Canihis-Vellaron, adressée aux auteurs des Më moires de Trévoux : on les trouve également flaus le Journal des Savansda mois de juillet 1758; et M. fi«r/>j>>- les a rappelés dans 5a Dissertation sur soixante traductions de i Imitation de Jésus-Christ.
N" IV. — p.\(;e 08.
Sur l'ahhé Bossuet et sur l'abbé PhélippeauT.
Nous nous abstiendrons de manifester notre opinion sur 1 abbé Bossuet, par respect pour le nom qu'il portoit "et pour le caractère dont il fut revêtu après la mott de Louis XIV. Quelques fragmens de ses lettres, que nous n'avons pu nous dispenser de rapporter, suftisent pour donner une idée de sa violence et de ses emportemens; si on veut en prendre une connoissance plus détaillée, il faudra qu'on ait la patience de lire sa volumineuse correspondance ', qui dépare d'une si étrange manière l'édition de Bossuet donnée par dom Déforis. On ne concevra jamais comment les éditeurs ont eu l'inconvenance de mêler aux œuvres d'un si grand homme, des lettres aussi peu intéressantes pour la postérité que peu honorables pour celui qui les a écrites.
L'abbé Phélippeaux achevoit ses éludes en Sorhonne lorsque Bossuet, présidant à une thè.se qu'on y soutenoit ' entendit cet ecclésiastique disputer avec une sagacité et un talent qui le frappèrent. Il lui lit proposer de s'attacher à lui. L'abbé Phélippeaux accepta avec autant d'empressement que de reconnoissance une proposition aussi [laiteuse. Bo«- .«iiet le donna à son ueveu . pour le diriger dans ses étudis Ihéologiqwes. L'abbé Phélippeaux se trouvoit à Itome avec I abbé Bossuet, à l'époque ou l'affaire du livre des Maximes des Saints y fut portée. Bossuet désira de les v retenir pour y suivre, en son nom , la controverse qui alloil s'ouvrir entre Fénelon et lui au tribunal du saint Siège. Les coiiniiissances théologiques de l'abbé Phélippeaux lui furen"t d un grand secours auprès des examinateurs et des cardinaux de la congrégation du Sainl-0[hce ; mais il paroit oiie cet ecclésiastique, malgré l'attachement et la recoiinoissance qu'il devoit à Bossuet, s'étoit permis d'enlretenir à son insu, une correspondance secrète avec le cardinal de -Noailles, dont il recherchoit le crédit et la proteclion'
L'abbé Bossuet découvrit cette infidélité de l'abbé Phélippeaux, en décachetant une de ses lettres. (>n voit que ni l'un ni l'autre ne se piquoient d'une extrême délicate^ .\ son retour en France, l'abbé Phélippeaux composa sa
' Tiinies XIII , sud, iu-i°.
uv Pl XV dfi r.Mllion .lis OEutits .I<
PIÈCES JUSTIFICATIVES
Belatiiin du Quiétisnie, ouvrage qui décèle la partialité la plus marquée, et racharnemenl le plus odieux contre Fénelon. Mais if ne le fit point imprimer ; il ordonna raèuie, en mourant, à la personne dépositaire de son manuscrit, de ne \c publier que vingt ans après sa mort. On se conforma à SOS intentions ; l'abbé Phélippeaux mourut en 1708, et on fit imprimer su Relation du Quiétisme en 1732. On ne peut douter que le but de l'auteur n'ait été de flétrir la réputation de l'archevêque de Cambrai , en posant les foudemens d'une fausse tradition ; il osoit espérer qu'à mesure que 11' temps auroit fait disparoitre tous les contemporains dont le témoignage et l'autorité pouvoient aider à éclaircir la vérité . on seroit plus disposé à accueillir ses odieuses imputations.
Cet ouvrage ^ imprimé clandestinement en 1732, fut flétri et supprimé par un jugement de la police et un arrêt du conseil, qui ordonnèrent qu'il seroit brtilé par la main du bourreau : trois particuliers, convaincus d'avoir participé à l'impression de ce libelle , furent condamnés à être mis et attachés an i arcan.
L'abbé de la Bletterie fit paroitre, dès 1732 et 1733, trois lettres , où il réfute, avec autant de modération que d'évidence, les calomnies que l'abbé Phélippeaux avoit avancées contre Fénelon et madame Guyon. Le témoignaçre de l'abbé de la Bletterie est d'autant plus remarquable , qu'oh l'avoit accusé , peut-être injustement, d'être attaché à un parti qui a toujours affecté de déprimer Fénelon. Ces lettres de l'abbé de la Bletterie sont tiès-curieusos , et sont devenues trèsrares. Cependant, après de nombreuses recherches, nous avons pu nous en procurer un exemplaire , et nous avons observé avec satisfaction qu'elles confirmoient entièrement tous les faits et tous les jugemens que nous avons exposés snr Fénelon et sur madame Guvon.
Sw les motifs de la disgrâce de Fénelon auprès de madame de Maintenon.
On a prétendn , dans un grand nombre de mémoires manuscrits et imprimés , que l'une des principales causes qui contribuèrent le plus k aigrir madame de Maintenon contre Fénelon, fut l'opposition qu'il avoit apportée à la déclaration publique de son mariage. Il est certain que beaucoup de personnes, en France et dans les pays étrangers, parurent adopter cette conjecture dès les premiers temps de la disgrâce de Farchevèque de Cambrai. On en trouve des traces dans les lettres de l'abbé Dossuet et de l'abbé de Chanterac. Elle fut même propagée par ses ennemis , pour le rendre encore plus odieux à madame de Maintenon , et adoptée
Îieut-ètre trop légèrement par des amis imprudens de Féneon, qui crurent rendre Rome plus favorable à sa cause , en le représentant comme une victime sacrifiée au ressentiment d'une femme puissante. On étoit si étonné de voir madame de Maintenon se prononcer si vivement contre Fénelon , après en avoir été l'amie la plus déclarée, qu'on s'obstinoit à attribuer un si grand changement à un motif plus impérieux que celui d'une simple différence d'opinion sur un point obscur de théologie. Mais celle anecdote ne nous parolt appuyée sur aucune observation qui puisse même lui donner de' la vraisemblance. Elle contrarie toutes les notions historiques que les mémoires du temps nous olfrcnt sur le caractère et la conduite soutenue de madaun' de MMiulcnon, jusqu'au dernier moment de sa vie. C'est surtout par sa modestie, son désintéressement et sa modération , qu'elle a toujours mérité les plus grands éloges. La femme qui a apporté une attention suivie et presque minutieuse . à détruire toutes les preuves qui auioient nu constater son état après sa mort, ne peut être soupçonnée d'avoir ambitionné un titre et des honneurs dont elle n'avoit ni le désir ni le besoin. La femme que son goût et son caractère avoient portée à se concentrer dans la retraite , an milieu même de
1 Rolalinn <li> 1 oi ii;i du quitMisniP n'[>aii(lii sans iitun d'aukur, do
•. du prcercs ol do la condamualioii n Franrp, 1732, in-%", 2 parties, illc , ni d'inipriiiiuur.
la cour, et qui se tronvoit encore importunée des assujettissemens auxquels sa position la condamnoit, devoit bien plus redouter que rechercher la représentation extérieure attachée au titre de reine. Le véritable goût de madame de Maintenon eût été cehii d'une vie indépendante , et elle n'a jamais pu en jouir : son véritable attrait eût été pour une société intime entre un petit nombre d'amis, telle qu'elle en avoit connu le charme dans quelques courts intervalles de sa première jeunesse. Elle avoit d'ailleurs trop d'esprit et de tact pour ne pas sentir que le vain titre de reine n'auroit rien ajouté à son crédit réel ni h la confiance de Louis XIV ,et qu'une ambition aussi déplacée auroit blessé toutes les idées de dignité et de convenance auxquelles ce monarque étoit si attaché.
Enfin, si un pareil projet avoit jamais été mis en délibération, ce n'eût point été Fénelon que Louis XIV auroit consulté sur un sujet si délicat, et qui supposoit la confiance la plus intime. Ce prince n'eut jamais ce genre de confiance pour Fénelon, et si on s'en rapporte à quelques témoignages, on seroit fondé à croire que Louis XIV avoit su , pendant quelque temps, mauvais gré à madame de Maintenon de la prévention et de la faveur si marquée <]u'elle accordoit à Fénelon.
L'abbé de Saint-Pierre attribue ' la prétendue intention de madame de Maintenon de se faire déclarer reine , aux conseils de la maréchale de Noailles, dont le fils avoit épousé sa nièce ; mais l'abbé de Saint-Pierre paroit avoir ignoré que c'étoit Fénelon lui-même qui avoit inspiré à madame de Maintenon la première idée de marier sa nièce au comte d'Ayen , et n'a pas fait attention que lorsque ce mariage fut déclaré et conclu , Fénelon n'étoit plus à la cour.
Si quelqu'un avoit pu être exactement instruit de la vérité de cette anecdote , c'eût été le marquis de Fénelon , qui avoit passé sa jeunesse auprès de l'archevêque de Cambrai, et qui s'étoit occupé avec tant de soin à rassembler tous les matériaux de l'histoire de son oncle. N'ous avons une lettre de lui écrite à ce sujet à M. Dupuy, qui avoit vécu dans la plus grande intimité avec M. de Beauvilliers et Fénelon. Il étoit même , comme on l'a vu , employé dans l'éducation de M. le duc de Bourgogne, sous le titre de gentilhomme de la manche. Nous avons une lettre du marquis de Fénelon , où il interroge M. Dupuy sur cette prétendue déclaration du mariage, et de l'infiuence qu'on lui avoit supposée sur la disgrâce de l'archevêque de Cambrai. M. Dupuy lui répond en détail sur plusieurs autres faits ; et quant à cette dernière anecdote, il se borne à rapporter ^'M'on/'a ditdatis le temps, mais qu'on n'en a aucune preuve.