‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraire (volume 2)Chapitre 387 sur 422 · LIVRE TROISIEME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIEME

fichés aux mômes lieux ; en sorte qu'élant ainsi publiées elles aient envers tous et un chacun de ceux qu'elles regardent, le même effet qu'elles auroient étaut signitiées et intimées à eliacun d'eux en personne; afin aussi que la môme foi soit ajoutée aux copies et aux exemplaires , nièmB imprimés , des présentes lettres signées de la main d'un notaire public, et scellées di sceau d'une personne constituée en dignité ecclésiastique, tant en jugement que dehors , et par toute la terre , connue on l'auroit ii ces mêmes lettres représentées et produites en original. Donné à Rome , à Sainte-Marie Majeure, sous l'anneau du pécheur, le lï' jour de mais leiiy, et l'an 8' de notre pontilicat.

Signé, J. F., cardinal âlbano.

La doctrine condamnée par le bref d'Innocent \11 peut se réduire à ces deux points :

1» Il est des a-nes tellement embrasées de l'amour de Dieu, tellement soumises à sa sainte volonté , que si, dans un état de tentation , elles venoient à croire que Dieu les a condamnées à la peine éternelle , elles feroieut ii Dieu le sacrifice absolu de leur salut '.

2» Il est en cette vie un certain état de perfection dans lequel il n'y a plus lieu pour les personnes qui sont en cet état, ni au désir de la récompense, ni à la crainte des peines.

On voit facilement combien de pernicieuses conséquences pouvoient résulter de celle doctrine ; combien elle est opposée k ce que l'Eglise nous enseigne sur la nécessité de l'espérance, et à tout ce qu'ont pratiqué les plus grands saints.

Ces propositions du livie des Maximes des Saints, prises à la rigueur et dans le sens littéral, présentent cette mauvaise doctrine , et elles ont été par conséquent justement condamnées.

Il est cependant vrai que Fénelon a déclaré constamment et jusqu'à la fin de ses jours, qu'il avoit toujours eu cette doctrine en horreur, et en même temps qu'il étoit pleinement et sincèrement soumis à la condamnation des propositions extraites de son livre. '

Cela paroît d'abord renfermer une contiadiction ; mais cette contradiction apparente se lève facilement , en supposant que Fénelon ne s'étoit pas assez bien expliqué dans son livre ; que /es expressions dont il s'étoit servi n'étoient 'point propres pour un ouvraçie dogmatique , comme il en convcnoit lui-même, et que l'Eglise avoit pu et dû, dans sa sagesse , rejeter et condamner des expressions fautives , dont ou ahusoit.

On observa en effet, dans le temps, que les différens écrils que Fénelon publia pour sa défense, et où il développa avec plus d'étendue et de clarté ses véritables sentimens, ne renferment point les erreurs condamnées dans son livre, et même les combattent; qu'en conséquence , le saint Siège n'enveloppa point ces écrits dans la condamnation et la prohibition du livre des Maximes des Saints, et même n'en défendit point la lecture.

Il faut remarquer avec soin que Vamour pur ou désintéressé, c'est-à-dire , cet amour par lequel on aime Dieu pour lui-même et sans aucun rapport à notre béatitude , cet amour , dont Fénelon a été un si zélé défenseur , n'a point été condamné ni déchue chimérique par le bref du Pape.

Il est vrai que Bossuet , dans les conmiencemens de celle controverse, parut nier la possibilité de cet amour. Mais depuis les conférences d'issy, il souscrivit pleinement à la doctrine renne dans l'Ecole, selon laquelle l'auiour pur et désintéressé est non-seulement possible, mais de précepte pour tout fidèle, plusieurs fois pendant la vie.

Mais, quoi qu'il en soit, on convient généralement que cet amour est possible : qu'on peut en produire quelques actes, et même en avoir l'habitude.

Le docteur Habert, qui ne peut pas être soupçonné de partialité pour Fénelon, et qui avoit sur beaucoup' d'autres points des opinions bien différentes des siennes , dit expres-

1 On doit ol)si;rvi'r sur co pn-inicr point, (|uo la iilupiirl des personnes qui faisoieni a la justice de Dieu le sacrilice de leur salul, ne consentoienl a soufTrir la peine éternelle, que sous la condition qu'au milieu de celle peine elles ne cesseroieul pas d'ainiei- Pieu.

sèment ', « que saint Bernard et tous les Catholiques sou- » tiennent que l'homme dans cette vie peut demeurer long- » temps dans le degré où il aime Dieu pour Dieu , et non » pour lui-même. Sauctus tiernardus et omîtes Cat/io- » liti asserunt hominem in Me vitd diii sture passe in » eo fjradu , in quo diligit Deum , nonjam propter se, n seiï propter ipsum. »

Il suffit de reconnoitre en même temps que le Chrétien qui aime Dieu purement pour lui-même, peut et doit, au moins de temps en temps, joindre aux actes de cet amour pur des actes iVespéroncf de la vie éternelle.

Il n'est pas indifl'érent de connoitre l'opinion du plus célèbre et du plus raisonnable de tous les métaphysiciens sur une question qui, dans son principe, appartient autant à la métaphysique , qu'elle appartient à la théologie par ses conséquences religieuses et morales.

Voici ce ([u'on lit dans une lettre de Leibnitz à Thomas Burnet.

« On agite en Angleterre une question sur l'amour de » Dieu , qui est aussi agitée en France entre l'archevêiiue » de Cambrai, précepteur du duc de Bourgogne, et l'évêquc » de Meaux, ci-devant précepteur du Dauphin. Ih/along- » temps que f ai examiné cette nintière , car elle est de » grande importance , et j'ai pensé que pour décider de >> telles questions , il faut avoir de bonnes définitions. Ou )> trouve une définition de l'amour daus la préface de mon » Code diplomatique , où je dis : amare est felicitate » al ter i us delectari: aimer c'est trouver son plaisir » da)is la félicité d'autrui : et par celle définition , on )' peut résoudre celte grande question : comment l'amour » véritable peut être désintéressé , quoique cependant il » soit vrai que nous ne faisons rien ipie pour notre bien ; )) c'est que toutes ces choses que nous désirons par elles- » mêmes et sans aucune vue d'intérêt, sont d'une nature » à nous donner du plaisir par leurs excellentes qualités; » de sorte que la félicité de l'objet aimé entre dans la notre. » Ainsi on voit que la définition termine la dispute en peu » de mots. »

On voit, par ce passage de Leibnitz, qu'il croyoit , par sa défintiion du pur amour, avoir terminé ou prévenu la controverse de Bossuet et de Fénelon , long-temps avant qu'elle éclatât. Il supposoit qu'il y avoit un malentendu entre ces deux illustres adversaires. Fénelon .soutenoil que nous pouvons aimer Dieu sans aucun rapport à not7-e intérêt ou à notre avantage; et c'est celte espèce d'amour qu'il appelle le pur arnour. Bossuet affirnioit, d'après l'aniour que nous avons nécessairement pour nous-mêmes, que notre intérêt, noire propre avantage, étoit inséparablement uni à l'amour, ou que nous trouvions toujours notre propre avantage dans l'amour que nous avions pour les objets distingués de nous. Leibnitz, d'après sa définition, les concilie, et croit qu'ils avoient raison l'un et l'autre. Il écrivoit au mois de juin 1C98, à M Magliabecci, bibliothécaire du grand-duc de Toscane , dans le temps même où l'on étoit occupé à Rome à l'examen du livre des Maximes des Saints :

« Telle est la nature de l'amour véritable, qu'il a des » foiidemens distingués de la considération de notre intérêt » particulier (ou bien qu'il n'est point fondé sur la considé- » ration de notre intérêt propre), non pas cependant que » cet avantage , cet intérêt propre puisse en être séparé. » Car ainsi que j'en ai donne la définition dans un de ines » ouvrages, aimer, c'est être tellement disposé qu'on trouve » son plaisir dans la félicité d'un autre. C'est ainsi que la » vue d'un tableau de Raphaël nous inspire une sorte » d'amour , parce que sa beauté nous donne du plaisir, >i quoique d'ailleurs le tableau ne nous procure aucune n utilité -K »

1 Tlienlo(j. t. Ml . p. 600. — * « EciuiJeni ea est nalura » veri amuris, ul ab eo quod interesl comiuodi privati res- » pcctu soparalas habeat raliones ; non ila tanicn, ut a boiio » ainanlis possit divelli. Nani ul ego olim in libro edilo de- » linire mcniiiii, aniarc, est co esse aiiinui, ut in allerius » felicitate sis respeclurus voluptateiu tuaui. Prorsiis ut pic- » tuianiRapliaelis imagine qu<idanianiorisprosequcrcinur,etsi » uullos eensus fruelusque fcrrel ex prieslantià ejus (quandi » felicitatis ipsa capax non est), voluplatcm capicndo. » {Œuvres de Uiljnilz , I. v, p. 120.)

PIÈCES JUSTIFICATIVES

Lfibnitz s'explique encore davantage en un autre endroit :

« L'incomparable M. de Fénelon sVst rendu plus cher à » l'univers en lui donnant le lélénmque, qu'en publiant » son sentiment sur le pur «w/k/-, quoiqu'il faille aussi » avouer que ni le père Lami, bénédictin , qui a défendu ce » sentiment, ni M. l'évèque de Meaux et Malebranche , qui » l'ont combattu, n'ont point assez bien traité la question, )> et ne l'ont point présentée sous le jour convenable, parce )) qu'ils n'ont pas donné une détinition juste et exacte du » vérijtable amour. Je l'ai donnée, cette définition, dans la » préface du Code diplomatique du droit des yens , )> publié quelques années avant la dispute des deux prélats. « j'y disois que l'amour est le plaisir que nous donne la » félicité d'un autre, qui devient par-là notre propre féli- » cité •.

» J'y avois dit que l'amour avoit lieu quand on prenoit » plaisir dans la félicité d'autrui , et qu'on se rendoit cette » félicité propre , et que , lorsque l'objet que l'on amioit » étoit capable de félicité, l'affection qu'on lui portoit deve- » noit un amour véritable ; d'où il suit que l'amour d'au- » Irui ne peut pas être séparé de notre véritable bien , ni » l'amour de Dieu de notre félicité. Mais il me paroît en » même temps certain, qu'en mettant à part le plaisir qu'on « goûte dans la félicité d'autrui, on peut encore en tirer J) une utilité propre; mais cette utilité n'entre point dans la » considération du pur amour , quoiqu'on ne doive ni l'en » exclure ni la rejeter ^. »

Fontenelle , dans son éloge de Leibnitz , a observé cette conformité de seutimens entre le philosophe d'Hanover et le pape innocent XII. « La théorie générale de jiiris- » prudence, quoique fort courte, dit Fontenelle , etoit si » étendue, que la question du quiétisme , alors fort ngi- » tée en France , s'y tronvoit naturellement dès l'en- » tréo, et la décision de Leibnitz fut conforme à celle du » Pape. »

On remarquera seulement une légère méprise de Fontenelle. Il suppose que la question du quiétisme étoit fort agitée en France, lorsque Leibnitz publia sa théorie générale de jurisprudence. On a vu, par le témoignage de Leibnitz lui-même, qu'il avoit composé cet ouvrage quelques années avant que la controverse sur ce sujet eût été élevée; et que même il avoit examiné cette matière comme étant de grande importance , long-temps auparavant.

l\o IX. — PAGE l'l8.

Il paruit que les ennemis de l'énelon avoient eu un moment le projet et l'espérance de le faire traduire comme un accusé devant l'assemblée du clergé (de 1700); mais sans doute on fut arrêté par l'irrégularité d'une pareille mesure , qui auroit révolté tout le corps épiscopal : c'est ce que l'on peut conjecturer par les expressions d'une lettre manuscrite de Fénelon à l'abbé de Langeron , du rr juillet (1700).

« J'ai reçu une lettre d'avis secret de Paris 3, qui iiorte )i qu'ils veulent m'obliger (apparemment par quelqu'ordre

» du Roi) à aller à l'assemblée de Saint-Germain , pour y » renouveler , avec des explications plus amples et plus » précises, ce qu'ils préfendent que je ne fais que par arti- » lice dans mon mandement et dans le procès-verbal de )> notre assemblée. Ce procédé seroit bien extraordinaire; » mais vous voyez par expérience qu'ils sont capables des » excès les plus irréguliers. Si vous appreniez quelque » chose , je vous conjure de m'en avertir, surtout par rap- » port aux formalités de droit que j'aurois à observer. Du » reste , je demande à Dieu qu'il me mette un voile sur » les yeux pour ne rien prévoir. Dabitur enim vobis in » illd hord quid loquamini , et spiritus ejus loquetur » vobis, »

Nous avons déjk parlé des lettres de l'abbé de Labletterie , au sujet de la Relation du Quiétisme de l'abbé Phélippeaux. Ces lettres démontrent et vengent, de la manière la plus évidente , l'innocence et la réputation de madame Guyon : il paroii que ces lettres achevèrent de convaincre et de désabuser tous ceux qui avoient pu conserver un reste de prévention ; du iimins on ne voit pas que, depuis cette époque, auiun écrivain ait été tenté de faire revivre les odieuses calomnies dont elle avoit été l'objet. L'abbé de Labletterie rapporte même i : «qu'il avoit demeuré dans une » ville peu éloignée de Blois , où madame Guyon passa les » quinze dernières années de sa vie ; qu'il avoit eu sou- » vent occasion d'entretenir des personnes très-dignes de » foi, qui lui avoient souvent parlé, avec admiration, de » la patience et de la résignation de madame Guyon , dans » des infirmités continuelles; de son amour pour les pau- » vies ; de la simplicité de sa foi; de son éloignement pour » toute voie extraordinaire. Elle avoit pleinement renoncé » aux vaines spéculations. Jamais on ne lui a entendu dire » la moindre parole d'aigreur contre ceux qui l'avoient per- )) sécutée; au contraire, elle les excusoil, en disant : Ils » ont cru bien faire; Dieu m'a voulu humilier, je ne le » suis pas assez; que son nom soit béni! Ce langage, ajoute » l'abbé de Labletterie , ne venoit pas d'impuissance de se » justifier, puisqu'elle avoit oll'ert dans le temps de soutenir » toutes sortes de confrontations. »

On observera enfin que ses vertueux amis (car personne assurément ne contestera ce titre à des hommes tels que Fénelon, Beauvillierset Chevreuse) conservèrent pour elle, jusqu'à la fin de leur vie, des sentimeus d'estime qui alloient jusqu'à la vénération.

Nous avons confronté, avec la plus exacte impartialité, les témoignages opposés des amis et des ennemis de madame Guyon, ainsi que les nombreux écrits de sa main qui ont passé sous nos yeux, et nous sommes restés convaincus que, si elle s'attira une partie de ses malheurs par un zèle indiscret et des démarches imprudentes, par un langage peu correct et des maximes répréhensibles , elle étoit loin de mériter les cruels traiteinens qu'elle eut à essuyer.

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