LIVRE QUATRIÈME
No I.
Sur /'opinion de Fénelon , au sujet de la manière de prêcher sans apprendre par cœur un sermon écrit.
On pourroit dire qu'il eu est de cette question comme d'une multitude d'autres sur lesquelles on ne diûère d'opinion que selon la manière de les présenter.
Il est certain que si l'on considère Véloquence de la chaire comme un art difficile et sublime , dont il est permis de faire usage pour donner aux vérités de la religion une loree eiilraiuante et irrésistible , ou pour exciter dans Tauie de profondes énuitidus , ou pour étonner l'imagination et. ap|ieler l'admiralieui par une certaine magnificence de style et de pensées, ïr/ni/ncnre de la chaire Of^l , Comme toutes b;s autres seieuers humaines, soumise à des règles fondées sur la nature et sur l'observation du cœur et de l'esprit humain. Elle a ses principes , ses convenances , .Ses recherches , ses délicatesses et même ses artifices. Elle exige une connoissance approfondie du sujet que Ton se propose de traiter, une coudiiuaisou savante dans la disposition de tontes les parties qui doivent y entrer , une grande sagacité dans la manière <le les présenter, de les faire valoir , de leur prêter une force , un intérêt qui s'aceroit en se développant. Elle doit surtout être empreinte de la doctrine et du style des livres sacrés et du langage des Pères qui ont puisé k cette source divine. On doit y joindre le choix des expressions qui conviennent à la majesté de la religion et à la dignité du ministre qui parle en son nom , et même une certaine harmonie qui ait de la noblesse sans afl'.'ctation et de la simplicité sans bassesse.
Il est bien difficile sans doute que des compositions si savantes puissent résulter d'une simple méditation du sujet que l'on se propose de traiter, quelque facilité habituelle que Ton puisse avoir pour disposer des expressions les plus convenables aux idées et aux sentiniens que l'on aura puisés dans SCS méditations. C'est une prérogative que le ciel n'accorde qu'à quelques hommes extraordinaires qui apparoissent à de longs intervalles.
il faut encore observer que les sujets religieux qui font la matière des sermons sont déjà connus de la plupart des auditeurs ; que leur imagination est déjà préparée , en grande partie , aux instructions et aux réfiexions dont le prédicateur vient les entretc;iir ; qu'il s'agit seulement de donner , à ces instructions et à (-es réflexions , la forme la plus propre à exciter l'attention de l'esprit et à laisser une impression profonde dans le cœur; que rarement les orateurs chrétiens ont l'avantage de ces circonstances extraordinaires et inattendues, que les discordes civiles, les grandes convulsions politiques , les rivalités de l'ambition , les haines, les fureurs ofi'rent aux orateurs profanes , pour produire ces pensées fortes et hardies , et ces traits passionnés, qui saisissent les imaginations, excitent l'enthousiasme , donnent quelquefois un noble essor à la vertu , et plus souvent encore enivrent de fureur une multitude corrompue ou égarée.
Ces déplorables et dangereuses ressources de l'éloquence profane sont heureusement interdites à la tribune sacrée ; elle croiroit s'avilir si elle s'en permettoit ou en regrettoit l'usage. Sa dignité noble et calme n'admet que ces pensées saintes et augustes comme la religion dont elle prononce les oracles. Si elle parle aux passions humaines, ce n'est pas pour les enflammer, c'est pour les humilier, les abattre et les briser.
Mais on doit comprendre que les orateurs chrétiens sont assujettis à un travail plus difficile , par les entraves mêmes que les convenances religieuses leur imposent. H seroit injuste d'attendre , de la plupart des prédicateurs , des discours dignes d'une vocation aussi imposante , s'ils ne les soumettoient pas à une composition plus ou moins laborieuse , selon les talens que la nature leur a donnés et que l'étude a perfectionnés.
En supposant même que quelques-uns d'entr'eux fussent doués de cette espèce d'inspiration qui crée spontanément et sans effort les grandes pensées el les grands effets , les auditeurs seuls profiteroient de ces miracles de la nature et de la grâce ; les traits de leur génie scroient perdus pour la iiostérilé et pour le plus grand nombre de leurs contemporains. Les âmes religieuses elles-mêmes seroient privées des consolations qu'elles puisent chaque jour dans la lecture de ces chefs-d'œuvre d'éloquence chrétienne que Bossuet, Bourdaloueet Massillon oui prononcés dans un siècle plus heureux : l'Eglise gallicane ne jouiroit pas de la gloire d'avoir produit les plus grands orateurs qui aient honoré les siècles modernes.
Ce n'est pas sans doute sous ce point de vue qu'il faut
PIÈCES JUSTIFICATIVES
considérer les principes de Féuelon sur Véloquetice de la chaire ; il a voulu parler uniquement de ces instructions nue les évèques et les pasteurs «imt obligés, par le df;voir de leur ministère , de faire aux lidèies confiés à leurs soins. 11 est bien certain qu'en rédiu>ùut la question à ce seul objet , toutes les maximes de Fénelon sont incontestables : tout ce qu'il dit , du peu de fruit que le peuple et même 1rs fidèles d'une classe plus élevée recueillent des sermons préparés avec trop d'art et d'étude ; ses plaintes et ses rutrrets sur l'ignorance où ces sermons laissent les peuples sur l'histoire de la religion, l'objet de ses mystères, l'institution des sacremens , les règles de la discipline , les vérités combattues par les hérétiques et consacrées par l'autorité de l'Eglise , les rapports du dogme avec la morale chrétienne , sont malheureusement justifiés par l'expérience et l'ob-jervation. C'étoit a un si grand mal que , selon Fénelon , les évèques et les pasteurs dévoient s'attacher à apporter un remède convenable : et l'on ne peut contester que la méthode qu'il propose ne soit plus appropriée au véritable objet de l'instruction chrétienne , que des sermons préparés , dont les avantages et les effets ne sont pas toujours en proportion avec les soins qu'ils exigent ni avec le temps (|u'ils consument.
Fénelon n'a point voulu être orateur ; il n'a voulu èlre que pasteur; il s'est pénétré de tous les devoirs que ce titre lui imposoit; il a pensé qu'un évèque honornit encoie plus son ministère en donnant au peuple des villes et des campagnes des instructions conformes à sa simplicité et accessibles à son intelligence, qu'en aspirant à la célébrité de cette éloquence humaine, qui perd tout ce qu'elle a de sacré, et se profane , en quelque sorte , dès qu'il s'y mêle un vain désir de gloire.
C'est peut-être parce qu'on n'a pas considéré l'opinion de Fénelon sous son véritable point de vue , que plusieurs écrivains distingués l'ont combattue par des raisons très-solides.
Le père Delarue ', dans la préface de ses Sermons, et M. DuL'uet -, dans une de ses lettres, ont traité la même question, et sont d'un avis différent de celui de Fénelon. L'opinion du père Delarue est la plus extraordinaire de toutes. Il étoit d'avis d'affranchir les prédicateurs de l'esclavage d'apprendre par cœur. Il pensoit qu'il valoit autant lire lin sermon que le préclier. et que cette méthode ne nuiroit point à la vivacité de l'action. Celte idée étoit d'autant plus singulière de la part du père Delarue , que c'étoit celui de tous les prédicateurs de son temps dont le débit avoit le plus de grâce, de dignité et d'onction j avantages quise seroient certainement évanouis par la simple lecture d'un discours préparé • c'eût été d'ailleurs faire perdre aux auditeurs la plus précieuse de toutes les illusions-, et en effet , quoiqu'on soit assez généralement persuadé que le prédicateur que l'on entend a écrit d'avance son discours , on peut quelquefois en douter, si son débit a assez de chaleur , de naturel et de vérité pour permettre de croire qu'il ne fait qu'obéira une inspiration spontanée, au moins dans quel- (pies parties de son sermon. Or rien ne seroit plus propre à dissiper cette espèce d'incertitude ou d'illusion , à laquelle on renonce toujours avec peine , que de voir le prédicateur lire son discours , quelque parfait qu'il fût. Ce seroit donner trop ouvertement à la parole descendue du ciel les couleurs , l'accent et le langage de l'éloquence profane.
Le père Rapin » auroit été sans doute contraire a 1 opinion de Fénelon s'il l'eût connue; et il a exprimé son sentiment avec précision et justesse. « Autant, dit le père Rapin, » que les choses méditées surpassent celles qu'on dit sans » méditation, autant les choses écrites surpassent celles qui » ne sont que méditées. »
On pourroit fortifier ces différens témoignages par la plus impo«ante de toutes les autorités en cette matière , celle de Bounlalouc. Il n'a pas précisément traité cette question
I fliiiilc» Dflaiiic, ji^suilc, ni^ a I';iris en 1643, mnri a Paris <"n 172r. , âRc de 82 ans. — * J.uquos-.loseph Dufiuol, ni a Mmillirison le <J def ombre 16/i9, innil a Paris le 2:t orliilirf 17:i3, »B<^ de 8A ans. — ' Ut'ii(^ Ravin, ji-suite, nr n Tour» en 1621, mort a Paris le 27 octobre 16«7, âgé de 06 ai».
comme un objet de discussion; mais il a fait assez connoitre son opinion. On lui demandoit auquel de ses sermons il donnoit la préférence : « C'est celui que je sais le mieux, parce » que c'est celui que je dis le mieux. » Cette réponse indique clairement que Bourdaloue attachoit un grand prix à graver ses sermons profondément dans sa mémoire, et par conséquent à les composer et à les écrire, pour mieux en assurer l'effet et le succès.
Cependant M. Duguet paroit avoir entrevu que Fénelon n'a jamais prétendu donner son sentiment comme une règle générale pour toute sorte de sermons. Après avoir exposé sur cette question les raisons pour et contre , il observe qu'elle dépend beaucoup « des qualités de chaque prédican leur, de la mesure de son talent, des circonstances dif- » férentes dans lesquelles il se trouve , de l'espèce d'audi- » leurs devant lesquels il parle. »
L'abbé Trublet rapporte ' à ce sujet un fait assez curieux qui nous ramène à Fénelon lui-même. Il demandoit au père Ségaud 2, célèbre prédicateur jésuite , « ce qu'il pensoit sur » ia question : S'il faut écrire et apprendre par cœur, ou » s'il ne vaut pas mieux parler sur-le-champ et s'affranchir » de l'esclavage de la mémoire. Le père Ségaud, dit l'abbé » Trublet, n'hésita pointa lui répondre qu'il falloit écrire, » et im'me en faire un précepte général, sans exception » de prédicateur, et qui up sovffroit que celle des autres » circonstances du lieu , de l'occasion , des auditeurs ; n et pour confirmer son sentiment par la meilleure de toutes » les preuves en pareille matière , par l'expérience , il » ajouta que, si jamais quelqu'un avoit été capable de pré- » cher excellemment sur-le-champ, et par conséquent dis- » pensé d'écrire et de composer à loisir, c'étoit M. de Féne- » Ion; qu'il l'avoit entendu plus d'une fois; qu'en admirant » quelques endroits des discours que l'éloquent prélat faisoit » sans nréparalion, il en avoit trouvé d'autres trop négligés, » trop foibles , et par-là nuisibles à l'effet des premiers ; » que même il résultoit de ce mélange de beautés et de » défauts, de force et de foiblesse , une inégalité d'autant » plus choquante , qu'on attcndoit davantage du prédica- » leur, à cause de sa réputation , et qu'on exigeoit plus à » cause de sa dignité. »
Le témoignage du père Ségaud , ajoute l'abbé Trublet , étoit d'autant moins suspect, que la mémoire de Fénelon lui étoit infiniment précieuse ; que s'il écrivoit ses sermons, il les travailloit assez peu , et qu'il faisoit souvent des exhortations familières qu'il n'avoit point écrites.