‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraire (volume 2)Chapitre 394 sur 422 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

nière assez sévère; et on trouve, dans sa lettre au marquis de Fénelon, en date du 2 janvier 1724, les motifs de son refus, qui ne paroissent point eiprimés avec toute la justesse et l'exactitude que demandoient les égards dus à un nom aussi respecté dans l'Rurope religieuse et savante, que celui de l'arclievèque de Cambrai.

« J'ai, lui écrivoit-il , fait examiner par des pcrsonn.'s «éclairées, les papiers qui ont été soumis à mon approba- » tion; et ayant fait faire toutes les réflexions qui conve- » noient à l'importance et à la délicatesse de la matière, » s'agissaiit principalement d'un auteur dont la doctrine avoit » été condamnée, quoique, par son édilianle rétractation, sa » personne méritât des élo^res, le rapport qui m'a été fait, » sans aucune prévention, m'oblige, malgré moi, de re- » fuser et l'impression et l'approbation que voussouliaitez. »

Ce prélat se nommoit François-Maurice de Gonteri. reeommaiidable d'ailleurs par sa cbarité et les services qu'il a rendus à l'église d'Avignon. Il avoit exercé des emplois importans dans les différentes provinces de l'Etat ecélésiastique, et il étoit doyen des cousulteurs du saint oflice à Rome, lorsqu'en 1705 le Pape Clément XI le nomma archevêque et vice-légat d".\vignon, il avoit probablement été témoin des longues et vives discussions que les ouvrages et les opinions de .M. de Féai-lon avoienl excitées parmi les théologiens du saint >iège , et des embarras où le Pape et son ministère s'étoient trouvés , par l'ardeur que la cour de France avoit mise à en poursuivre la condamnation.

On doit par conséquent être moins surpris de l'opposition que ce prélat monlroit à laisser paroitre, sous ses auspices et avec son approbation, des écrits où il étoit si facile de retrouver ou de supposer les expressions et les maximes d'une spiritualité trop raftinée. 11 pouvoit craindre, avec raison, qu'on ne lui fit un reproche à Rome d'avoir fait renaître , par un excès de complaisance ou de facilité, des controverses que la vertueuse soumission de leur autour avoit heureusement assoupies; mais cette considération n'autorisoit point l'archevêque d'Avignon à écrire que M. de Fénelon avoit donné une rétractation qu'on ne lui avoit jamais demandée.

Le marquis de Fénelon se crut donc obligé, dans sa réponse à ce prélat, de relever, avec tout le respect dû à son caractère, l'inexactitude des expressions dont il s'étoit servi; il lui représentoit, dans sa lettre du 18 février 1724. «que » rien n'auroit dû lui faire regarder l'archevêque de Cam- » brai comme l'auteur d'une doctrine condamnée; que » lorsqu'il vit sa doctrine attaquée par les conséquences que » l'on vouloit tirer de certaines expressions du livre des » Maximes de< Saints, il fut le premier à soumettre ses » expressions et le livre même au jugement du saint Siège; » mais, que loin d'adopter aucun des principes erronés qu'on » vouloit lui imputer, il justilia pleinement sa doctrine en » la développant à la face de TF-glise entière, dans les écrits » apologétiques qu'il publia; que le Pape, en condamnant » le livre des Maxinips des Saints, se refusa constamment » à condauuier les écrits apologétiques de l'archevêque de » Cambrai, dans lesquels ce prélat avoit exposé sa doctrine » et ses senfimens personnels. » Il rappeloit, à ce sujet, ce qui s'étoit passé à l'assemblée métropolitaine de Cambial de 1639, convoquée pour l'accepliim du bref d'innocent XII contre le livre des Maximes des Saints. « Voilà,. Mon- « seigneur, ajoutoit le marquis de Fénelon, ce qui me fait » présumer que mon oncle pouvoit mériter des éloges de M votre part, à d'autre titre que celui d'une rétractation de sa » doctrine, que le saint Siège a été bien éloigné d'exiger de » lui. »

Le marquis de Fénelon se vit donc forcé de susiiendre l'exécution du projet qu'il avoit eu de publier les Œuvres spirituelles de l'archevêque de Cambrai. Ce ne fut (pie pendant son ambassade auprès des Etats-généraux , qu'il crut le lieu et la circonstance favorable pour le succès d'une entreprise qu'il jugeoit aussi honorable à la mémoire de son oncle qu'utile à la religion ellc-niêuie, par les scntimens de piété que ces écrits dévoient entretenir ou faire naître dans toutes les âmes vertueuses ou portées h la vertu.

(hi viiit, par sa correspondance, (jue dès 1732 il se mit en relation avec des imprimeurs d'Amsterdam pour une édition des Œuvres spirituelles, qui fut d'un débit plus le facile

et moins coûteux que les magnifiques éditions in-folio et l'u-'i" dont il étoit alors occupé.

Il parnit que ce projet d'une édition in-\i traîna en longueur; les chagrins et les contradictions que le marquis de Fénelon eut à essuyer au sujet du fameux ouvrage de son oncle , intitulé Eramen de conscienre pour un Roi qu'il venoit de faire imprimer pour la première fois dans l'édition dont on vient de parler et qu'il fut obligé d'en retirer à ses frais , par déférence pour le gnuveruement , l'empêchèrent alors de s'occuper de l'édition j'?/-l2 des Œurres spiriluellfs : mais il en reprit le projet en 1736 • et les imprimeurs de Hollande , pour mieux en assurer le débit , tirent répandre en France le prospectus d'une souscri|ition pour cette édition.

Aussitôt que le ministère en eut connoissance, il en conçut quelqu'inqiiiétude. Le caractère et les principes du cardinal de Fleury le porloicnt , avec raison , à prévenir tout ce qui pouvoit taire renaître de nouveaux sujets de divisions dans l'Eglise de France , qui n'étoit déjà que trop agitée à l'occasion de la bulle Vnigenitui. 11 craignoit qu'une édition des (H-Aivres spirituelles de l'archevêque de Cambrai , imprimée en Hollande sans avoir été soumise à l'examen et à la censure des théologiens de France ne parût encore favoriser la doctrine des Quiétistes. '

il fit donc écrire , le 9 août 1736 , au marquis de Fénelon , par la garde des sceaux , Chauvelin . ministre des affaires étrangères , « que , quelque dignes de louanges que » fussent les ouvrages de .M. de Cambrai, le gouvernement » ne pouvoit souffrir la distribution de la nouvelle édition » qui se préparoit en Hollande; qu'on lui demandoit donc » de vouloir bien, au lieu d'y contribuer en aucune manière )) faire ce qui dépendroit de lui pour en détourner cet im- » primeur, et même pour arrêter l'impression de ce nouvel » ouvrage »

Le marquis de Fénelon voulut apparemment calmer les inquiétudes du cardinal de Fleury et du ministère , en lui représentant que l'édition des (Âùivres spirituelies qui se préparoit en Hollande , ne devoit renfermer que des' ouvrages déjà connus du public.

Nous avons sous les yeux la réponse que le garde des sceaux fut chargé d'adresser à ces représentations; elle est du 26 août 1736. « Ce n'est qu'après avoir entendu la lec- » ture entière , Monsieur, de votre lettre du 17 de ce mois » au sujet désœuvrés de feu M. l'archevêque de Cambrai ' » que je suis chargé de vous mander ce que nous pensons' » 11 paroit qu'il seroit beaucoup plus décent et honorable* » pour la mémoire de feu M. votre oncle , que de pareils » écrits de piété fussent imprimés en France , et fussent » par conséquent revêtus d'une autorité qui lui fut toujours » précieuse L'impression qui se fait en Hollande passant » pour être faite sous vos yeux , vous sentez , Monsieur » que, s'il échappe dans des temps aussi critiques ia moindre » chose , vous vous en trouverez en quelque sorte respon- » sable. Si ces écrits ont déjà paru imprimés, et que ce soit » en France qu'ils l'aient été, nulle difficulté d'en faire une )) nouvelle édition; mais ce qui paroitroit le plus «impie et » le plus convenable, seroit que vous adressassiez ici la » liste exacte des ouvrages qui doivent entrer dans le recueil » que l'on a dessein de donner au public; Son Eminence » s'en feroii rendre compte , et elle jugeroit elle-même de » la manière dont il conviendroit que ces ouvrages pa- » russent. Vous savez les raisons qui nous délermin'èrent à » vous inspirer de ne pas faire paroitre avec le TélémaQue » 1 Examen de Conscience. Nous ne doutons pas qu'il » n est pas question , dans le recueil que l'on se propose de » donner, d'y insérer cet ouvrage. »

Le marquis de Fénelon se donna bien de garde d'opposer la plus légère objection au vœu et aux internions du ministère. Il se montra même pénétre de reconiioissance pour I idée, SI honorable à la mémoire de son oncle , de publier en France une nouvelle édition de ses ouvrau'cs,' revêtue de l'approbation et consacrée par l'autorité dii'gouvernement .Mais, voulant aller au-devant de toutes les difliciiltés au'ii redoutoit des préventi(ms de qiiehiues tliéologien.s ou de la cuconspection ombrageuse du cardinal ministre il essava de faire tomber le choix du gouvernement sur un censeur dont les senlimens et les principes fussent favorables à la mémoire et à la doctrine de l'archevêque de Cambrai • il

PIECES JUSTIFICATIVES

proposa.M. de Combes , supérieur des missions étrangères ; mais les mêmes raisons qui avoient porté le marquis de Fénelon a l'indiquer, déterminèrei;! prabablement le ministère à l'exclure. M. dp Cbauvelin l'ii . .:rivit , le 25 septembre •1730 : « J'étois bien persuadé, )1 iisieur, que la proposition ')) que je vous avois faite, de faire imprimer à Paris lesdiffén rens ouvrages de M. votre oncle , ne pouvoit que vous être » agréable : il est effectivement plus deceul, que voulant en >. faire une édition complète , elle se fasse en Frauce et n'y » paroisseque revêtue du sceau de l'autorit*. Son Eminence, » Monsieur, estime infiniment M. de Combes, supérieur » des missions étrangères; mais elle ne le croit pas assez » fort sur certains points de théologie pour lui confier l'exa- >. men de tout ce qui doit être inséré dans cette nouvelle » édition. Son Eminence en veut être juge elle-même et » s'en fera rendre compte par les personnes en qui ello a " le plus de confiance; ainsi vous pouvez lui adresser direc- >) tement, ou à moi, tout ce que vous vous proposez de » faire imprimer , afin que je puisse engager tout ce que » nous avons de meilleurs . tant libraires qu'imprimeurs . à ). s'en charger ; et quand la compagnie sera formée , on » pourra y intéresser le libraire de Hollande , si cela est » absolument nécessaire pour l'engager à renoncer à son » entreprise, dont je crois cependant qu'il commence à se » dégoûter, par le peu d'empressement que le public té- » moigne à souscrire. »

Le marquis de Feuelon se conforma aux ordres du ministère ; mais, soit que les impiimeursde Hollande, qui avoient déjà commencé leur travail , se montrassent trop difficiles sur les dédommagemens qu'ils exigeoient pour en faire le sacrifice, soit qu'il ne fût pas fâché , par les considérations qu'on a déjà exposées . que l'édition parût en Hollande plutôt qu'en France, il fit valoir, d'une manière si spécieuse , les difficultés qu'il avoit éprouvées de la part des imprimeurs d'Amsterdam , que M. de Ciiauvelin fut chargé de lui répondre , le 27 novembre 1736, « qu'ayant » fait communiquer à deux des principaux libraires' de » Paris, les propositions que faisoit celui d'Amsterdam pour » la réimpression des Œuvres spirituelles de l'archevêque >. de Cambrai, ils n'avoient pu se déterminer à les accepter, » et qu'on ne pouvoit pas s'empêcher de convenir qu'ils » n'avoient pas tort; qu'il étoit aisé de comprendre que le » libraire d'Amsterdam , animé par les souscriptions qu'il » avoil reçues et qu'il recevoit journellement, se presseroit » d'exécuter son entreprise, et qu'on ne pourroit que très- )> difficilement l'en détourner; qu'ainsi Son Eminence pen- )) soit, ainsi (jue lui, qu'il falloit abandonner le projet qu'ils « avoient formé, de faire faire en France celte nouvelle » édition avec approbation et privilège, ce qui eût été plus )) convenable. »

Ainsi débarrassé de toute inquiétude du côté du gouvernement , le marquis de Fénelon poursuivit avec ardeur la continuation des belles éditions in-folio et e«-i" qui s'imprimoient alors en Hollande • le sacrifice qu'il avoit été obligé de faire aux ordres très-précis du ministère . en retirant de cette belle édition V Examen de Conscience, lui avoit déjà été très-pénible ; et il se consoloit en pensant que rien ne pourroit plus désormais arrêter la publication libre et entière des (Aùtrips spirituelles de son oncle, dont il avoit adopté la doctrine dés sa plus tendre jeunesse , sur tout ce qui appartient à la charité et au pur amour.

.Mais il fut encore trompé dans cette espérance : aussitôt que les éditions de Hollande , in-folio et m-4", eurent paru, le ministère , dans la vue de prévenir toutes les inductions que l'on pourroit tirer de quelques expressions de ces Ol-luvres spirituelles . pour rappeler le souvenir des anciennes controverses, cmçut le projet de faire faire à Paris une édition jn-12 de cri mêmes Œuvres spirituelles, en prenant In précaution de la faire précéder d'un avertissement qui put servir de correctif aux erreurs et aux inexactitudes que Ton avoit reprochées à l'auteur dans son fameux livre (les Maximes dea Saints.

Le marquis de Fénelon, ne pouvant empêcher l'exécution de ce projet, voulut au moins attacher le nom et la protection du cardinal de Fleury h cette nouvelle édition; en le priant de vouloir bien permettre qu'elle lui fût dédiée. H témoignoil en mène: temps son inquiétude sur les change-

mens que l'on préteudoit peut-être apporter aux écrits de son oncle, sous prétexte de mettre en sûreté la sainte doctrine. Le cardinal de Fleury s'empressa de le tranquilliser par une lettre extrêmement obligeante, en date du 2 février 1739. «Si j'ai différé, luiécrivoit Son Eminence, de répondre » à la lettre dont vous m'avez honoré , du 26 décembre , H c'est uniquement parce que j'atlendois des nouvelles de » M. d'Argenson , au sujet de l'édition que le libraire de » Paris projette de faire des œuvres posthumes de feu M. » l'archevêque de Cambrai; il n'y a eu que deux mots dans » tout l'ouvrage qui aient fait quelque peine , et on y a re- )) médié par l'avertissement du libraire , en six lignes. Je » suis ravi que cette atfaire soit terminée, et j'ai une vraie » impatience de recevoir l'exemplaire que vous avez eu la » bonté de me destiner, et que .M. d'Argenson doit me rej> mettre dès qu'il sera relié, comme il me l'a dit aujour- » d'hui. Si vous avez des pièces nouvelles à ajouter à l'édi- » tiou qu'on eu fera à Paris, il seroit bon de vous presser » de les envoyer: mais il me semble qu'elle sera m-12 , " parce que les libraires croient qu'elle en sera plus utile » au public, et que le débit en sera plus grand. Je me fe- » rois certainement un grand honneur de voir paroUre mon » nom à la fête de ce bel ouvrage; mais je me suis fait une » loi de refuser toutes les épitres dédicatoires, parce que » j'étois accablé tous les jours de pareilles demandes.

)) P. S. J'ai chargé .M. Amelot de vous apprendre que le » Roi vous avoit fait chevaher de ses ordres , dont je vous » félicite de tout mon cœur. »

M. d'Argenson , chargé de la partie de la librairie , lui écrivit également le 10 août 1739. « J'aurois dû vousaccu- » ser , il y a déjà long-temps, monsieur, la réception de » l'exemplaire in-folio des (JEuvres spirituelles de M, » votre oncle , que Rollin m'a remis de votre part. L'édi- » tion îH-12, qui se fait à Paris, y sera entièrement con- » forme, et je ne souffrirai pas qu'on y joigne aucune des » pièces que M. de Lavillu vous a dit que les libraires de » Paris songeoient à y ajouter. On m'assure au surplus que » l'exécution en sera assez belle pour que vous n'ayez » point lieu de regretter qu'elle n'ait point été faite en » Hollande. Mon empressement pour tout ce qui peut vous » intéresser , doit vous répondre de l'attention que je con- » tinuerai à y donner. »

M. de Fénelon >.■ r.'|i.i<(iit avec nmliance sur des dispositions aussi f;i\iiiali|c., InrMjiril ivcut lout-à-coup , par M. de Combes, sniicnenr rlr? iiii<«iinis étrangères, et dont nous avons déjà parlé , une copie de Vavis du libraire , nu'on se proposoit de mettre à la tète de l'édition i;i-12 de Paris. En lui envoyant cette copie , M. de Combes lui ccrivoit le 8 août 1739 : « Je vous prie, pour ne pas com- » mettre la personne de qui je la tieus, de n'écrire qu'à » moi les réflexions que vous y ferez, et j'en ferai part, si )) vous le croyez nécessaire, aux personnes qui sont à por- » tée d'en faire usage; l'avis me paroit fait par une main » amie , et pour engager la cour à ne pas exiger les chan- » gemens qu'pn avoit proposé de faire a l'ouvrage même et » qu'on ne fera pas moy(;nnant cet avis. »

Il est certains qu'en lisant cet avis , le marquis de Fénelon dut trouver qu'il ressembloit bien peu à l'idée que le cardinal de Fleuiy avoit cherché à lui en donner. Rien assurément ne ressembloit moins à un avis de libraire en six liynes , qu'une discussion doL'niali(pie qui ne pouvoit être que l'ouvrage d'un théologien parfaitement instruit de la matière; ce qui dut surtout ratllii:er, c'est qu'en y conservant les égards dus A la niémoin' de l'archevêque de Cambrai , on ne dissimuloit point qu'il avoit hasardé des maximi's proscrites par un jugement du chef de l'Eglise. Le marquis de Fénelon étoit attaché à la mémoire de son oncle comme à celle d'un père qu'il avoit chéri de toute la tendresse de son cœur; et il avoit conservé pour sa doctrine et ses principes, uneadhésion de cœur et d'esprit qui étoit la règle de foules ses opinions et de tous ses sf ntimens; il lui devoil celte pieté tendre, cette religion exacte, cette rectitude de morale qu'il savoit allier, au suprême degré , à la profession des armes et au talent des négociations.

Il ne put donc voir qu'avec une peine sensible la manière dont on s'exprimoit dans Yaris que le gouvernement vcnoit de faire mettre à la tête de l'édition in-ï2 des

LlVKh: ULATHIH.ME.

Œuvres spirituelles. « On ne doit pas dissimuler , disoit » l'anteurde cetfli;e>, qu'on.troiivera en quelques endroits » et surtout dans la première partie de ces (tCuvres spi- » rituelles , des traits nu peu forts et des expressions qui » approchent des sentimens condamnés dans le livre des » Ua-rirues des Saints. On sera surpris de cet abandon » total, de cet anéantissement du moi, de cette entièie » indifférence ru^me pour le salut, que l'auteur semble » exiger pour la perfection. <">n n'aimera point il voirtrai- » ter les ai'tes de crainte et d'espérance comme des ai tes » d'imperfection que le feu jaloux du purgatoire doit dé- » Iruire. »

L'auteur de Vans clierchoit ensuite à excuser l'archevêque de Cambrai , « en invitant le lecteur à se souvenir » Que la première partie des (lùivres spirituelles avoit » été écrite avant le bref d'Innocent XII; que l'auteur lui- » même avoil condamné avec l'Eglise ces termes tt ces » expressions; et que, quelque purs qu'eussent été ses sen- » timens, il étoit pourtant convenu qu'il ne les avoit pas » exprimés avec assez d'exactitude ; qu'il ne falloit donc » pas s'arrêter aux termes qui étoient trop forts et dignes » de censure. »

On citoit ensuite un pa.-sage de l'archevêque de Cambrai lui-même , que l'on supposoit avoir été écrit après la condamnation de son livre , dans la vue de rectilier ce qu'il pouvoit y avoir eu de répréhensibie dans ses premiers ouvrages.

L'auteur de Vavis s'exprimoit enfin avec beaucoup do ménagement sur le caractère et la personne de madame Guyon , qu'il i^eprésentoit comme recommandalde parl'/n- (i^grilé de ses mœurs et In .luiutete' de sn vie ; iurns dont les ouvrages , pris dmis toute la rigueur the'o- Ingique , avaient paru ansurahles à M. de lenelou lui-m^nie.

On voit que M. de Combes étoit assez fondé à penser que ce prétendu avis de l'imprimeur uroil été rédigé par une main amie, dans la vue d'engager la Couru ne pas exiger les changemens qu'on avoit proposé de faire à loi partie des OEuvres spirituelles. Il est bien certain qu'il étoit difficile de s'exprimer avec plus de ménagemens et d'égards : on ne faisoit qu'énoncer ce que l'archevêque de Cambrai avoit dit mille fois dans ses écrits apologétiques, pour prévenir les fausses interprétations qu'on prétendoit donner à sa doctrine.

La précaution très-sage que prenoit le gouvernement, de faire insérer cette espèce d'explication à la lêle d'une édition revêtue du sceau de l'autorité publique , suffisoit pour fermer la bouche à tous les détracteurs de Fénelon , qiii étoient encore très-nombreux et très-accrédités, et qui n'auroicnt pas manqué de publier que l'on cherchoil à faire revivre une doctrine solennellement proscrite par le concours des deux puissances.

Mais il s'en falloit de beaucoup que le marquis de Fénelon fut disposé à se montrer aussi satisfait de la circonspcctien avec laquelle on s'éloit exprimé au sujet de .M. de Cambrai; la haute opinion qu'il avoit conservée des vertus et des lumières de son oncle étoit telle, qu'il ne pouvoit pas admettre un seul moment l'idée qu'il se fi'il trompé; il reconnoissoit bien qu'il y avoil eu un jugement du saint Siège contre le livre des Maximes des Saints; il convenoit bien que rarchevèque de Cambrai s'étoit soumis à ce jugement ; il citoit même avec un juste orgueil cette soumission comme une nouvelle preuve de l'éminente vertu de l'archevêque de Cambrai, qui l'avoit porté ii acquiescer avec une humble docilité ii la sentence de son supérieur ; mais il étoit intimement persuadé que le bref d'Innocent XII avoit laissé intacte la doctrine du livre des Ma.rimes des Saints, et n'avoit frappé que quelques expressions dont on pouvoit abuser pour en tirer des conséquences absolument opposées à la doctrine de l'auteur , telle qu'il l'avoit exposée dans ses écrits apologétiques; il appuyoit même son opinion sur le refus constant que le Pape avoil opposé aux vives sollicitations qui lui avoient été faites pour obtenir la condamnation de ces mêmes écrits apologétiques.

Il avoit également la plus religieuse vénération pour la mémoire de madame Guyon : il avoit eu dès sa jeunesse des relations avec elle; et il ne croyoit pas lui avoir moins d'obligation qu'il son oncle lui-même , pour les principes

FÉNBLON. TOME X.

de religion, et les sentimens de piété tendre et atfectueuse ' qu'elle avoit entretenus et développés au fond de son cœur. C'éloit lui qui avoit le plus contribué à réhabihter sa réputation , que l'indiscrétion de ses liaiions et de ses écrits , ainsi que la prévention on la sévérité de ses juges avoient singulièrement compromise dans l'opinion publique. Les manuscrits que nous avons sous les yeux nous font voir que les articles Féuelon et Guvon, du "dictionnaire de Moréri, édition de 1734, ;>voient ^fé rédigés par le marquis de Fénelon lui-même. Il s'éloit également attaché k venger la mémoire de madame Guyon. dans Vavertissemeni qu'il avoil fait placer Ji la tête de la belle édition de Hollande des OEuvres spirituelles.

On conçoit qu'avec de pareils sentimens il ne put voir, sans une véritable douleur, que dans une édition qui alloit être répandue dans toutes les parties de la France , on eût supposé, comme un fait reconnu par l'archevêque de Cambrai lui-même, que les sentimens qu'il avoit consignés dans le livre des Maximes dt-s Saints avoient été condamnés, et qu'il avoit acquiescé ii cette condamnation.

Le marquis de Fénelon ne dissimula point son mécontentement dans sa réponse ii .M. de Combes, en date du 17 août 1739. Il atfecte de croire qu« ce prétendu avis de l'impri,)ieur n'a pu être ni dicté ni exigé par le gouvernement , puisque le cardinal de Fleui y lui avoit écrit qu'il n'y avoit que deux mots dans tout l'ouvrage qui lui eussent fuit quelque peine , et qu'on g avoit remédié par un avrrti'fspmi'nt du libraire , en six lignes II suppose que la |)ièce dont .Vi. de Combes lui avoit envoyé la copie . ne peut être l'ouvrage que de quelque théologien jaloux de faire prévaloir ses propres sentimens et ses préjugés.

Si une prévention excessive le rendoit un peu injuste et ne lui peiinetloit jias de sentir tout le mérite de la réserve et de la circonspection que l'on avoit observées dans les réflexions dont il se plaignoit avec tant d'amertume , or» doit convenir en même temps qu'il étoit plus fondé à relever une contradiction dans laquelle le rédacteur de Vavis étoit tombé sans s'en apercevoii ; il disoit « que pourcoiij) noitre les véritables pensées de l'archevêque de Cambrai, » il ne falloit pas s'anèter aux termes , qui sont trop forts » et dignes de censure; mais qu'on devoit les prendre dans » les lettres qu'il a écrites sur la fin de sa vie et dans » lesquelles il explique ses vrais sentimens. » Il citoit, n l'appui de cette supposition , un passage assez long d'un ouvrage de .M. tic Cambrai, comme écrit dans les derniers temps de sa vie. et destiné ii éclaircir et à expliquer ce qu'il pouvoit i enfermer d'équivoque et de répréhensibie ; mais le marquis de Fénelon observoit avec rai.soa que ce passage étoit d'autant plus mal choisi , qu'il avoit précédé le jugement du saint Siège et qu'il avoit servi à justifier la véritable doctrine du livre des Maximes de<; Saints.

.Mais toutes ses représentations furent inutiles. Le gouvernement éloit très-déc dé il ne laisser imprimer les OEuvres spirituelles de Fénelon , qu'avec cette espèce de correctif qu'il jugeoit nécessaire pour prévenir de nouvelles controverses; on doit même observer que ce correctif étoit tempéré par tous les adoucissenieiis et les égaids que le cardinal de Fleury avoit recommandés , et qui étoient si parfaitement assortis à l'ainénilé de son caractère et à la modération de ses principes.

M de Combes éi rivit donc au marquis de Fénelon , le 20 novembre 1739 : « J'ai fait faire les observations que vous » m'avez envoyées; mais on m'a dit que M. le eardinal- » ministre ne voudroit pas revenir là-dessus; vous ferez k » cet égard ce que votre prudence vous dictera. »

Cette réponse, et l'inutilité des observations qu'il avoit fait présenter, par .M. de Combes, aux personnes qui dirigeoient l'édition de Paris , achevèrent de convaincre le inar(|uis de Fénelon qu'il devoit céder ii l'intluence d'une autorité supérieure, et que la sagesse lui prescrivoit de se, renfermer dans un profond silence; ce fut le parti qu'il prit, ainsi qu'on le voit par sa lettre du l'i décembre 1739, k M. de Combes, dans laquelle il laisse percer en même temps la peine extrèiiie que lui causoit cette sorte de censure de la doclrine de son oncle. « Un avis de l'espèce de » celui-lii me dispense de prendre intérêt à cette éditioa

PIÈCES JUSTIFICATIVES

» de Paris : les faiseurs de l'avis doivent avoir vu les choses )) avec des yeux bien différens, pour avoir aperçu dans ces » OEuvres spirituelles la variété des sentimeîis qu'ils y » trouvent, suivant que l'auteur les avoit écrits avant ou » depuis l'affaire de ;^on livre des Maximes des Snints. » Enfin, le mélange d'un avis de cette espèce paroitra, je » crois, à tout espnt attentif, si mal assorti avec le reste de )) l'ouvrage, que c'est le cas de pouvoir se reposer sur le » discernement que le public équitable ne peut manquer » d'en faire. Je me regarde donc par-là suflisamment dis- » pensé d'interrompre personne de mes représentations sur >> ce sujet, et j'ai de quoi pouvoir me fixer, comme je le » fais , au parti du silence. »

N" 111. — Page 210.

M. de Ramsay a publié un grand nombre d'ouvrages politiques , parmi lesquels il en est un bien remarquable, intitulé : Essai sur le gouvernement civil. Cet ouvrage n'est que le développement des conversations qu'eut Féneion avec le prétendant fils de Jacques II , pendant le séjour que ce prince fit à Cambrai dans le cours de la guerre delà succession. On y retonnoit en effet toutes les maximes de Fénelon sur la politique et sur la morale appliquée à la politique. Quoiqu'on considère dans cet écrit, d'une manière plus particulière , le gouvernement anglais, parce qu'il s'adressoit a un prince qui avoit des prétentions à la couronne d'Angleterre, cependant on y discute et on y développe toutes les questious politiques qui ont rapport aux différentes formes de gouvernement. Il est difficile de réunir, sur un pareil sujet , des idées plus justes et plus saines ; de les présenter sous une forme plus claire et plus à la portée de tous les esprits raisonnables , et de les discuter avec une impartialité plus exempte de prévention ou d'enthousiasme. Lesévénemens dont nous avons été témoins rendent cet ouvrage encore plus précieux ; il semble qu'il ait été écrit au commencement du dit-huitième siècle , comme un livre prophétique des grandes catastrophes qui en ont manjué la fin , et comme une instruction offerte à notre génération pour détourner les malheurs dont elle étoit menacée; mais cette leçon a été perdue comme tant d'autres. En vain on a voulu avertir ' cette multitude aveugle qui couroit à sa perle , en lui rappelant les grandes vérités que Bossuet et Fénelon avoient laissées pour héritage à leur patrie et à leurs neveux. Les leçons les plus sages , les remèdes les plus salutaires se sont tournés en amertume et en poison pourdes hommes présomptueux qui se croyoient bien supérieurs à Bossuet et à Fénelon. Ces insensés étoient même assez ignoransdii passé et de l'avenir, pour ne pas se douter que les folles conceptions , qu'ils croyoient avoir imaginées , n'étoient qu'une servile imitation des maximes incendiaires dont les novateurs du seizième siècle s'éloient servis pour bouleverser l'Europe. Après avoir parcouru le cercle de toutes les calamités , de toutes les injustices et de toutes les extravagances qui peuvent tourmenter et humilier un grand peuple , il a fallu en revenir au point d"où l'on étoit parti ; et pour que rien ne manquât à cette mémorable leçon , on a vu les mêmes hommes adorer ce quils avoient brûlé , et brûler ce qu'ils avoient adoré.

Mais , dans quelques-uns de ses écrits politiques , M. de Ramsay paroit s'être abandonné à sa smlc imagina lion , quoique , pour leur donner jilus dr ciiiilMi'ir ri (rnnlcnti', il donne souvent ses idées p. ii'li(iilirii>niiiii!,t' rcliisilr frnelon. Celle observation éluil iiécrs,-;iiK' iiinir [nJMiiii' l'abus qu'on pourroil en faire , en attilliuanl à Féiielou ce qui n'appartient qu'à M. de Ramsay.

' Un lioiiiiiic aussi reconiinaiiiliil>li' y.'V sis vi'iiiis (juc par ses lumiiTcs, M. i'alilu' Eimiy, li( iiiipi iiiuT en I7'.)l , diins un seul viihiiiie, los Principes de lUmsuci cl de l'ciiclini .s«r la smiveniiiielé , (.'xlrails de leurs ('crils. Il es! Ires-vraisenililuble que lu i)lu|iurl de ceux (|iii(liiriiiiiieiit :il(irs des lois il la Franco, i(jiion)ieiil , et i(jii(irpnl peut èlic eiiu r.', (|ue Hussuel et Ft'iic'ldii uni liaile liiules ees (|ueslimis i)(ilili(|iies avec la su)ii'riurité di^ {jeiiiu cl de lulent qui les caracléiise tliacuu dans leur lieiiic.

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