‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraire (volume 2)Chapitre 49 sur 422 · III. — Demande · texte numérisé non relu

III. — Demande

Il y a environ six ans que Dieu a conmiencé à m'attirer au recueilletnent. Il \ avoit plusieurs autres années que je m'appliquois à l'oraison et que j'aimois cet exercice. Je n'étois pas alors sous la conduite du directeur dont je viens de parler. Il médit que , lorsque je me sentois recueillie en la présence de Dieu , je devois y demeurer en paix : du reste, il me conseilloit une oraison d'afVecliou fort libre , de raisonner même, si je m'y sentois portée , et d'être fort fidèle à suivre l'attrait de Dieu.

Plusieurs mois après , il me parut me gêner davantage , au moins par la manière dont j'entendis le conseil suivant : savoir, de chercher dans l'oraison l'occupation des actes et des sujets particuliers; mais que , si l'un et l'autre m'échappoient , je pouvois demeurer en paix en la présence de Dieu , pourvu que j'y eusse de l'attrait, et que cette sorte d'occupation ne me rendît ni plus négligente pour me corriger, ni moins humble , ni moins docile , ni moins défiante de mes lumières, ni moins prête à être privée des consolations.

Comme j'ai l'esprit prodigieusement fertile en réllexions, et que je suis portée par timidité, aussi bien que par activité, à multiplier les actes à l'intini , cette décision de demeurer en la présence de Dieu , quand le reste m'échapperoit , m'embarrasseroit : car lors même que j'étois recueillie , je ne laissois pas d'avoir des actes dans l'esprit; je n'étois même pas dans l'impuissance de faire des raisonnemeus : ainsi les actes et les sujets ne m'échappoient point.

Trois mois après, on me dit qu'on avoit voulu m'en faire essayer, mais qu on n'avoit pas eu intention que je m'en embarrassasse; on me dit de ne plus chercher cette sorte d'occupation , de me contenter de la sinqile présence de Dieu, si Dieu lui-même ne m'attiroit à quelque chose de distinct , soit acte ou occupation

de quelque sujet ; de revenir à cette présence de Dieu dès que je m'apercevrois de la disti-aclion.

On m'a toujours depuis tenu le même langage, m'assurant qu'il n'y avoit rien à craindre, quand on n'avoit pas voulu se mettre soi-même dans cette sorte d'oraison, et que les directeurs, j)ar industrie, n'y avoieut pas voulu introduire. On m'a reproché cent fois mon indécision; et j'avoue que je ne conçois pas comment je puis avoir tant de doutes sur ce qui m'est décidé par un homme en qui j'ai d'ailleurs une pleine confiance , et pour qui je sens une parfaite vénération.

Il m'a conseillé plusieurs fois de m'excitcr par la lecture au recueillement dans les temps de sécheresse, si j'éprouvoisquecela me réussît: mais lui ayant dit que , dès que j'avois commencé à faire un acte , je les multipliois à l'infini , ce qui me desséchoit le cœur, il me disoit alors de n'en point faire , que quand le mouvement de la grâce m'y porteroit ; et une autre fois lui ayant dit que je ne les multipliois plus trop , et ne m'en trouvois pas mal , il me dit que , lorsque je ne sentirois plus rien dans mon fond , et que je serois dans le dessèchement , je m'excitasse par quelque petit acte d'amour de Dieu , ou autre fort court. Apparemment qu'à l'heure qu'il est , il me diroit de n'en plus faire; car j'en suis présentement revenue à les multiplier à l'excès , et depuis plus de quatre ans qu'on m'a déterminée à cette sorte d'oraison , je n'ai pas encore commencé d'une bonne manière à suivre cette voie.

J'ai naturellement l'esprit plus réiléchissaut qu'une autre , l'imagination vive ; en un mot, une prodigieuse activité ; la conscience timide, même portée au scrupule , et un amour-propre qui veut toujours se complaire dans son ouvrage, et s'assurer de faire quelque chose.

RÉp. — C'est à des âmes de cette sorte que l'oraison passive fait de grands biens, témoin la vénérable mère de Chantai. Il faut faire, mais non pas s'assurer qu'on fait.

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