‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraire (volume 2)Chapitre 5 sur 422 · DU CARDINAL DÉ BOUILLON AU MARQUIS DE TORCI · texte numérisé non relu

DU CARDINAL DÉ BOUILLON AU MARQUIS DE TORCI

Raisons qui le portent k justifier sa conduite dans Taffaire de Féuelon.

A Rome, ce 21 avril 1699.

La confiance , monsieur, que je prends en l'honneur de votre amitié , me fait prendre aujourd'hui celle de vous envoyer contidemment ce que j'avois d'abord mis à la fin de la lettre que je me donne aujourd'hui l'honneur d'écrire au Roi , mais que j'ai cru , après bien des réflexions, devoir supprimer, de peur de lui déplaire par ma trop grande liberté à lui dire naïvement ce que je pense convenir à son service et à mon honneur , aussi bien qu'à mes affaires domestiques , fort désavantageuses tant que j'aurai le malheur d'être regardé ici pour un homme privé de l'honneur de sa confiance.

Si jamais ma conduite a mérité quelque approbation du Roi ,je puis vous dire, monsieur, avec vérité, que c'est celle que j'ai tenue dans tout le temps de cette malheureuse affaire ; mon unique vue ayant toujours été de plaire au Roi , autant qu'il m'étoit possible, en remplissant les devoirs de ma conscience suivant mes foibles lumières ; et toutes les fois que j'ai jugé mes senti mens en quelques points différens de ceux du Roi , je lui en ai rendu compte avec une sincérité parfaite , et sans réserve.

Votre amitié pour moi, monsieur, par rapport à mes intérêts et ceux de ma famille , vous portera peut-être à blâmer la trop grande sincérité avec laquelle j'ose demander la justice qui m'est due ; mais je vous avoue que , quelque malheur qui m'en puisse arriver, je n'ai pu me résoudre, après un mois de réflexions , de ne pas parler au Roi avec la respectueuse liberté avec laquelle je lui parle sur une lettre la moins méritée et la plus humiliante que je pusse recevoir , écrite sur les plus faux de tous les rapports , et suivie de circonstances qui me doivent faire espérer de la bonté et de la justice du Roi , qu'il ne voudra pas que les effets en soient moins éclatans que n'ont été ceux de son indignation dans le temps qu'il a cru , sur de si faux rapports , que je la méritois ; et je vous avouerai , encore que , com-

CORRESPONDANCE SUR L'AFFAIRE DU QUIÉTISME

blé de glaces et de bienfaits du Roi . je m'estimerai plus malheureux de n'être pasjustilié auprès de lui et du public , de l'idée qu'il a eue de moi , que si je donnois lieu par mon silence, quelque utile qu'il put être à ma fortune , à faire croire que je me reconnois coupable des crimes à l'égard de Dieu et de lui , dont il a paru me croire capable sur les plus faux de tous les rapports.

Tout ro que je mande dans la lettre que je me donne aujourd'hui l'honneur d'écrire au Roi, est si vrai, et je crains si peu , quel<|ue malignité qu'on puisse avoir, qu'on puisse obscurcir ces vérités , que j'ai voulu les faire écrire par Poussin , afin que la main employée à ce ministère portât un témoignage contre luimême . s'il avoit été assez infidèle pour mander le contraire , et agir contre moi et contre ses devoirs par la vue de sa fortune, comme on m'en a assuré , de concert avec ceux qu'il connoît pour avoir intention de me nuire et de me perdre , s'ils le pou voient , dans l'esprit et dans le cœur du Roi.

Ouoiqu'il m'arrive , monsieur, vous aurez toujours en moi celui de tous vos serviteurs qui vous est le plus sincèrement et le plus absolument acquis.

DCXXIll. (DCXXII.)

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