DU MÊME A LOUIS XIV
Il expose la vérité des fail;- sur lesquels on avoit induit ce prince en erreur relalivement à l'affaire de Cambrai.
A rKiiuc, 21 ;iMil 1090.
Dans la pensée que Yi. de Monaco se rendroit à Rome dans les premiers joui's de ce mois , comme il mel'avoit écrit , j'avois pris la liberté de supplier ^'otre Majesté de trouver bon que je différasse jusque vers le temps de son arrivée à répondre à la lettre particulière queV. M. avoit jugé devoir m'cciirc le Ht mars , sur de faux rapports qui lui avoient été faits ' , en conséquence des lettres portées par un courrier clandestinement dépêché d'ici le 7 mars ; mais apprenant jiar une lettre de M. de Monaco , du 7 de ce mois, que la goutte, dont il est violemment tourmenté , le met hors d'état d'espéier de pou\oir se rendre si tôt à Rome , j'ai jugé , en premier lieu , que le bien du service de
' Voyez, lu leUrc ix.iii , t-l la iidl'- , l. ix , i'. 7J"..
V. M., qui est ma première règle , cl qui la clé dans toute ma conduite el dans toutes mes démarches, dej)uis (jue je suis ici , et en second lieu , que mon honneur particulier ne me pouvoient pas permettre dé différer plus longtemps la réponse que je ne puis me dispenser de taireà cette lettre devenue publique, et reçue par moi avec un très-profond respect et une parfaite soumission, mais en même tetnps avec la plus vive et la plus juste douleur dont mon cœur puisse être pénétré.
Si V. M. veut bien , pour quelques momens, descendre de l'élévation dans laquelle Dieu et son mérite personnel l'ont mise, pour se mettre à ma place , je m'assure qu'elle aura la bonté d'entrer, avec des sentitnens dignes de la générosité de son cœur . dans les justes sujets que j'ai d'être pénétré de douleur, et de me pardonner toutes les réflexions que je ne puis me dispenser de lui faire par ma réponse, à moins que je ne veuille, par mon silence, contribuer à me déshonorer moi-même.
Je connnencerai donc , Sire, par prendre la liberté de dire à V. M. que , si je me suis attiré par ma conduite une telle lettre , je mérite encore un bien plus rigoureux châtiment , que n'est la vive douleur que m'a causée et dû causer cette lettre ; mais que , si cette lettre ne m'a été attirée que par de faux rapports , je m'assure , Sire , que V. M. étant si fort au-dessus des autres hommes , encore plus par son mérite personnel que par l'élévation du rang oh Dieu l'a mise , je ne crois pas devoir craindre qu'il m'arrive ce qui arrive ordinairement à ceux qui, ayant reçu par les hommes du commun de rigoureux traitemens sur de fausses accusations , deviennent dans la suite d'aalant plus l'objet de leur éloignement et de leur indignation, qu'ils l'ont moins mérité.
Je suis convaincu , Sire, et je dois le dire ici avec confiance à Y. M. , que jamais conduite, dans tout le cours de celte malheureuse afi'aire de M. de Cambrai , n'a été plus zélée que la mienne [)Our suivre e.vactement les ordi'es et les iulentions de V. M. en rem[)lissant les devoirs de ma conscience, ni plus sincère, en vous rendant exactement compte de mes véritables sentitnens et de toutes mes véritables démarches, par ries lettres pai'liculières que V. M. a 'rouvé bon que je lui écrivisse, et lesquelles lettres (permettez-moi. Sire, de vous le dire) méritent |)tus de créance, indépendamment de toutes les autres preuves qu'il m'est aisé de vous donner, que les discours el les lettres de gens (|ui sont ici, que V. M. n'csliineroit guère, s'ils avoielii
CORRESPONDANCE SUR L'AFFAIRE DU QUIÉTISME
U; iiialliLMir d'ôlic connus d'elle tels qu'ils sont eu eu\-uièiiics , et tels qu'ils sont connus à liouie.
Sur ce fondeuicnt, Sire , de la droiture de mon |)rocédé à l'égard de ce que je dois à Dieu et à V. M. , si j'avois eu la moindre pari ou directe ou indirecte à C3 projet qui alarma si mal à propos ceux qui crurent <levoir dépêcher un courrier sur les premiers bruits de ce projet, duquel ils donnèrent une idée toute dillérente de ce (ju'il étoit en ell'et ; j'assure V. M. que je l'en aurois exactement informée, d'autant plus que , l'examinant encore présentement de sang-lVoid, je croisée projet bien plus conforme aux ordres et aux intentions de V. M. que n'est même le jugctnent qui en a été rendu par le Pape.
Alin que V. Mr en puisse juger elle-même, je lui marquerai ici, en moins de paroles qu'il me sera possible , en quoi consistoit le [)rojet que le Pape lit lire dans la congrégation qui fut tenue en sa |)résence le 5 du mois de mars.
Ce projet commençoit par condamner purement et simplement le livre de M. de Cambrai, défendant la lecture de ce livre comme contenant plusieurs propositions, qui, prises dans le sens qui se présente le plus naturellement au lecteur, sont pernicieuses, mal-suunantes, offensant les oreilles des personnes pieuses, erronées respectivement , et induisant les lecteurs dans les erreurs marquées en particulier dans ce piojet , lesquelles étoîent toutes celles que les cmtj qiialificateure contraires à ce livre lui attribuoient, aussi bien que M. de Meaux.
Ainsi V, M. jieut juger par la vérité de ce fait, qui est aisé à prouver, si elle en doute le moins du monde, combien est faux ce qui a été mandé par ce courrier dépêché le 7 de mars, et qui fut rapporté à V. M. comme une chose indubitable, savoir : « que j'avois trouvé le moyen » d'embarrasser plus que jamais les afi'aires par » la proposition d'un nouveau projet , consis- » tant à établir des l'ègles générales sur la spi- » ritualitc, auxquelles on \ouloit donner le nom » de Canons ; que sur mes instances , le Pape » devoit donnei- à examiner aux cardinaux ce » nouveau projet, dans lequel il ne s'agissoit » [)lus du livre de M. l'arclievêque de Cam- » brai , mais de marquer sinq)lement en géné- » rai ce qu'on doit croire sur des matières si » abstraites. »
Si les donneurs d'avis imposèrent si faussement sur la substance de ce projet, il est constant Qu'ils imposèrent encore plus faussement, s'il est possible, en me faisant l'auteur d'un tel
projet, étant sur, ce qu'il m'est aisé de jirouxer plus clair que le jour , que, loin d'être auteur de ce projet , je n'enavois pas la moindre connoissance , avant que le Pape nous le fît lire dans la congrégation tenue en sa présence le o dn mois de mars, c'est-à-dire, deux jours avant l'expédition de ce courrier si secrètement et si imprudemment dépêché à M. l'évêque de Meaux le 7 mais ; ce qui m'obligea d'écrire un UiOt à M. de Torci , ce même jour , par l'ordinaire de Venise, dans la pensée qu'on ajouteroit quelque croyance à ce que je mandois , pour qu'on ne prît pas l'alarme sur celle qui avoit été prise ici par gens qui certainement ont plus contribué que personne, soit contre leur intention ou suivant leur intention, parleurs démarches , à retarder le jugement de cette malheureuse affaire.
Ce que je dis, Sh-e , sur-le-champ en substance , en présence du Pape et des cardinaux, après avoir entendu la lecture de ce projet qui me fut tout nouveau, aussi bien qu'à la plupart des autres cardinaux, et auquel je ne m'attendois nullement, ce fut qu'autant qu'on pouvoit juger d'une chose de cette nature , par la simple lecture qui venoit d'en être faite par I\l. l'assesseur , ce projet me paroissoit beaucoup plus avantageux pour le bien de TEglise . que le décret qui a été prononcé, parce qu'un tel jugement, qui cntroit dans le détail des erreurs, me sembloit plus propre à détruire les erreurs attribuées au livre de M. de Cambrai, à empêcher les fidèles , sous prétexte des expressions de plusieurs saints mystiques , de tomber dans les erreurs des Quiétistes , et à faire cessera l'avenir toutes les disputes sur cette matière , qu'un jugement tel que celui qui a été prononcé : ensuite de quoi j'ajoutai que tout ce qu'il y avoit à craindre étoit que l'examen de ce nouveau projet ne portât quelque retardement au jugement que l'on attendoit depuis si long-temps de Sa Sainteté, et que, si cela alloit seulement à un retardement de i-ilus de huit jours , je ne pouvois être d'avis qu'on examinât" ce nouveau projet , rien ne me paroissant plus nécessaire au bien de l'Église qu'un prompt jugement, quand bien même on pourroit espérer d'en prononcer un jilus parfait , en retardant cette décision.
Et dans la congrégation qui se tint à la Minerve le dimanche suivant , comme je me suis donné l'honneur de l'écrire à V. M., je conclus que si , en deux jours , c'est-à-dire , avant le jeudi H mars, IMM. les cardinaux députés pour dresser le décret ne pouvoient convenir sur ce
GORRESPONDAISCE SLR L'AFFAIRE DU QUIÉTISiME.
projet , il valoit mieux s'en tenir à ce qui avoit été arrêté par eux, quoique cela n'allât passi nettement à couper la racine du mal, et à empêcher les disputes , qui , dans la suite des temps , me paroissoient inévitables ; mais qu'il seroit fort aisé à ces messieurs , en moins de deux jours , d'ajouter ou de retrancher dans ce projet ce qui demanderoit d'y être ajouté ou d'en être retranché , ne s'agissant pas de faire des Canons , comme on l'avoit faussement publié , ni de dresser des règles , mais seulement de faire connoître les erreurs dont tout le monde convenoit , dans lesquelles il étoit dangereux de tomber, sous prétexte du pins pur amour de Dieu.
Voici, Sire, posilivcment toute la part que j'ai eue à ce projet , c'est-à-dire , pas la moindre ; et j'ai rapporté tîdèlement la manière dont je parlai sur ce sujet , tant en présence du l'ape dans la congrégation du jeudi Ti mars que dans celle qui se tint à la Minerve le 8 ; persuadé que j'étois , comme je le suis encore , que ce }>rojet auroit été beaucoup plus du goût de V, -M, que ce qui a été même prononcé par le Pape : et je suis si convaincu de cette vérité , qu'il n'est pas en mon pouvoir de croire qu'on jjuisse penser autrement , du moment qu'on avoit pour principal objet la destruction de l'erreur, et non pas celle de l'auteur.
Par ce récit sincère , V. M. connoîfra la fausseté des suppositions qui lui ont été faites , et qui lui ont donné lieu de m'écrire la lettre du 10 de mars, que je la supplie très-humblement , par un ell'et de sa bonté et de sa justice, de se faire relire , a(in qu'elle juge elle-même ce que j'en dois espérer pour rétablir ma réputation injustement attaquée par d'aussi faux rapports, et Uétrie non-seulement dans le temps jirésent , mais à l'égard de la postérité , par pur une lettre la plus humiliante qu'un cardinal puisse peut-être recevoir, et qui sera soigneusement conservée dans les archives du saint siège.
Ce qui peut intérieurement adoucir l'amertume de ma juste douleur, est (jue je ne puis douter que Y. M. ne me rende tôt ou tard la justice qui m'est due , nonobstant tdus les faux rapports qui lui ont été faits, et qu'elle ne reconnoisse bientôt, si elle en peut encore douter présentement , que , dans toute celte malheureuse alfaire, je n'ai songé qu'à remplir uniquement mes devoirs par rapport à Dieu et à Votre Majesié.
Cela étant , Sire , et convaincu , cnmniejc le suis , (jue jamais co-ur n'a été naturellement
plus rempli de bonté , de générosité et de justice , que celui de V. M. , je vivrai dans l'espérance et dans l'attente du retour de sa conllance , dans le Pape et ses ministres , aussi bien que toute cette cour, ont raison de me croire privé, par tout ce qui est venu à leur connoissance , quoique j'ose dire qu'on me rend ici la justice d'être |)ersuadé que , grâce à Dieu , je ne me suis pas attiré ce malheur pour n'avoir pas rempli tous mes devoirs à l'égard de E>ieu et de V. M., dans toute la suite de celle malheureuse alfaire de Cambrai.
Une lettre si humiliante pour une personne de mon caractère , et accompagnée de circonstances qui le sont encore davantage, ne pouvoit être reçue par personne avec plus de respect et de soumission, et avec des sentimens plus remplis de reconnoissance pour tontes les grâces et faveurs dont V. M. m'a comblé. Mais je ne dois pas dissimuler à V. M. que personne ne la pouvoit recevoir avec plus de douleur et de sensibilité que moi , et que je croirois être indigne du rang que je tiens dans l'Eglise , dont je suis redevable à la bonté de V. M., et j'ose dire indigne même du nom que je porte , si , agissant par la vue de ma fortune et de mon intérêt , je contribuois danscette occasion, par mon silence, à me déshonorer moi-même , et à donner lieu au monde de croire que je me suis rendu coupable d'une conduite si criminelle et si extravagante à l'égard de Dieu et de V. M., laquelle, ayant plus de pénétration qu'homme du monde, n'a présentement besoin , à ce que je crois , d'autres preuves que du décret prononcé le 12 mars , pour connoître la fausseté des choses mandées le 7 mars , lesquelles donnèrent occasion au courrier qui me fut dépêché le 17. Car peut-il être ni vrai, ni le moins du monde vraisemblable , quesi j'avois eu assez de mauvaise foi et d'industrie, m'étant mis à la tête, comme on le supposoil , d'une cabale moins réelle ici , que dans l'idée de ceux qui , pour se rendre considérables, et faire valoir leurs services et leur zèle , en ont voulu faire un monstre bien diflicile à surmonter ; car , permeltc/.-moi , Sire, de le répéter, est-il le moins du monde vraisemblable (jue si je m'étois mis , comme on le supposoit , à la tête de celte prétendue cabale , MM. (iiori , Rossuet , le P. Roslet , et d'autres personnes d'une considération encore plus inférieure , eussent pu renverser, dans une seule audience, tous les ressorts de cette cabale, en sorte que dans cette seule audience, ils eussent |)U tixer le Pape et la congrégation du ^int- Oriice à [)rononccr , le 12 du mêuic mois , le
COKRKSPO.NDANGE SUli L'AFFAIUK DU QLIÉÏISME.
(lécrcl qui a été prononcé , quoique l'affaire , comme on le niandoit , tùl le 7 plus éloignée (jue jamais de sa lin ; et cela par les intrigues, l'application et l'influstiie dune si grande cabale , uniquement occupée à embrouiller cette affaire , et à eu éloigner la fin ?
Dans colle malheureuse situation dans laquelle je me trouve j)résenternent ici , je ne crois pas pouvoir mieux faire , par rapport même au service de V. .M. , indépendamment de toute autre considération, que de la supplier d'agréer qu'étant à portée , soit dans mon diocèse ou à Frascati , de me rendre à Rome , en deux heures de temps, toutes les fois que M. l'ambassadeur jugera que le service de V. M. le demandera , j'attende en patience , dans la retraite et la solitude , le moment dans lequel V. M. jugera devoir faire connoîlre qu'étant éclaircie de la fausseté des faits qui lui avoicnt été supposés contre moi , elle a la bonté de rendre à la conduite que j'ai tenue , dans tout le cours de cette affaire de M. de Cambrai , la justice qui m'est due ; n'ayant agi, suivant vos ordres et vos intentions , qu'en conformité de mes devoirs, et n'ayant jamais eu d'autre pensée et d'antre conduite, dans toute cette affaire , que celles dont j'ai informé V. M. exactement par toutes les lettres particulières que j'ai eu riionneur de lui écrire ; l'assurant que je n'ai jamais rien dit , dans toutes les congrégations du Saint-Office ni ailleurs, de plus fort en faveur du livre et de la personne de M. de Cambrai , que ce que j'ai pris la liberté d'en mandera V. M. en lui rendant compte de mes véritables senlimeiis.
Si V. M. , par un effet de sa bonté et de sa justice , juge , comme je l'ose espérer, devoir me rendre l'honneur de sa confiance , et faire connoîlre qu'elle a reconnu la fausseté des rapports qui lui ont été faits sur mon sujet, ma joie en sera d'autant plus grande . que je ne serai redevable d'un tel bienfait qu'à la seule bonté et générosité de V, M. , et nullement à mes imporlunités ; et si Dieu , au contraire , permetqueV. M. continueàme regardercomme xmo personne qui auroit manqué à ses devoirs , et qui auroit agi contre les ordres et les intentions de V, M. pour favoriser M. de Cambrai , j'espère que Dieu me fera la grâce de profiter, })ar rapport à l'autre vie , du temps que je passerai dans la retraite et la solitude , en faisant des réflexions dont on est souvent détourné par le tumulte et les affaires du monde, auxquelles on s'abandonne , sans songer à ce qu'il y a de plus important ; et par rapport à cette vie , je
trouverai dans mon malheur au moins la consolation de le dérober, autant qu'il me sera possible , au grand jour d'une cour si attentive à ses intérêts , et dans laquelle par conséquent je ne pourrois que faire une figure peu agréable |»our moi , et peu utile au service de V. M. , tant qu'on m'y croira privé de sa confiance , quelque grand que soit le zèle et le profond respect avec lesquelles je serai jusqu'au dernier soupir de ma vie, etc.
DCXXIV. (DCXXIlf.)
DE FÉNELON A L'ABBÉ DE CHAiNTERAC.
Sur son Mandement, la disposition des esprits en France , et l'intention où il est de ganter un profond silence sur les disputes passées.
A Cambrai, 24 avril 1699.
Je viens , mon cher abbé , de recevoir votre lettre du 4 avril. Elle me console au milieu de tout ce qu'elle a de triste et d'amer. Une des choses qui m'affligent le plus , c'est l'état accablant où vous devez être à Rome. J'espère que vous aurez reçu mes lettres de soumission pour le Pape et mon Mandement. Il est naturel , ce me semble , que de telles choses adoucissent un peu votre situation , et vous donnent moyen de sortir de Rome avec moins de désagrément. Sortez-en le plus tôt que vous pourrez , après avoir satisfait aux véritables bienséances pour ne montrer aucun dépit , et après vous être assuré qu'on n'entreprendra rien de nouveau le lendemain de votre départ.
Vous ne me parlez plus d'une Bulle que vos lettres du précédent courrier marquoient que mes parties demandoient après le Bref , et dans laquelle ils vouloient faire ajouter la qualification (ïliérctique. Je crains aussi qu'ils ne veulent faire dresser un formulaire. Je vous ai écrit mes réflexions sur toutes ces choses. Quand vous jugerez , après 'avoir pris l'avis des personnes les plus instruites de la cour de Rome , et les pi us affectionnées , qu'il n'y a plus rien à craindre en ce pays-là , et qu'on y est content de ma soumission , ne perdez pas un moment pour revenir par la route qui aura le moins d'éclat et d'endiarras.
D'abord mon Mandement a édifié et louché tout le monde : le Roi môme a été fort content. M. l'évêque de Chartres m'a écrit la lettre dont je vous envoie une copie : elle a ses
CORRESPONDANCE SUR L'AFFAIRE DU QUIÉTISME
épines , mais au moins il reconnoît que ma soumission est absolue et édifiante ^ En effet, je l'ai publiée le lendemain du jour que la cour, sans vouloir me le dire, m'a laissé entendre que je pouvois la publier. Cette soumission est courte , de peur de donner quelque prise aux critiques envenimées par un long discours: mais elle est simple , précise , absolue, et je n'y ai pas dit un seul mot ni pour diminuer le triomphe de mes parties , ni pour m'excuser. Si on n'est pas content d'une soumission dont il y a si peu d'exemples . de quoi pourra-t-on se contenter ? Peut-être Dieu permettra-t-il que mes parties iront à de tels excès, que cela même ouvrira les yeux de ceux qui les ont fermés , et ramènera les choses dans le juste milieu. Ce qui est certain , c'est que les uns n'osent plus parler d'amour de pure bienveillance , et que les autres supposent tout ouvertement qu'il est condamné dans mon livre. Aussi disent-ils qu'il ))e s'agit pas de mes expressions , mais de ma doctrine , qui est , disent-ils , condamnée , en sorte que je dois l'abjurer, et revenir à celle de M. de Meaux -. On me fait écrire des lettres pressantes sur ce ton-là ; et le parti est d'une telle hauteur, qu'ils entiaînent tout. Rome a donné des armes à des esprits bien violons : mais celui qui est en nous est plus grand que celui qui est dans le inonde '. De ma part , je n'ai qu'à me taire après avoir obéi au Pape. Plus je me tairai après une sincère soumission, plus les démarches de mes parties , s'ils en font encore, paroîtront passionnées et odieuses. Mais je ne puis être responsable des écrits que des gens inconnus feront peut-être. Les hérétiques en pourront faire jtour noircir Rome ; des catholiques zélés pourront en faire pour défendre la doctrine de la charité. Pour moi , je ne dois rien |)révenir, et il me semble qu'il y auroit de l'ailectation à le faire. Mais vous pouvez assurer que , s'il paroît des écrits , ou pour défendre mon livre , ou pour ébranler le Rref J'interromprai mon silence |)om' déclarer publiquement que je blàmc et que je condamne de tels écrits. J'ai même un vrai sujet de crain-
dre que la cabale animée à me perdre ne fasse répandre quelque écrit pour mon livre, afin de m'accnser de supercherie dans ma soumission , et de me rendre odieux au saint siège. Ainsi je vous conjure de parler fortement sur cet article avant votre départ.
Le diocèse de Cambrai et tout le pays paroît toujours assez bien disposé à mon égard. Ce qui me revient de Paris, c'est que les honnêtes gens qui ne sont point livrés à la cabale ont meilleure opinion de moi que jamais. C'est précisément ce qui irrite le plus la cabale ; car ils n'ont rien de décidé sur le fond de la doctrine , et malgré l'humiliation qu'ils m'ont procurée , ils voient que ma personne est encore en état de les alarmer. Ils voudroienl ou me réduire à revenir à eux par un aveu d'un égarement qu'ils ont eu raison de me reprocher , ou me diffamer sans ressource dans toute l'Eglise. Tonte autre fin ne leur paroît pas une fin , et ils sont plus embarrassés dans leur triomphe , que moi dans ma confusion.
Dieu soit béni : portez-vous bien ; consolezvous ; venez me consoler. Dès qu'il n'y aura plus de coups à parer à Rome , partez-en , sans attendre un Bref d'honnêtetés vagues , que je ne veux ni acheter ni mendier. Je salue de tout mon cœur M. de La Templerie. Mille fois tout à mon très-cher abbé.
Je vous conjure de faire pour moi tout ce qu'il faut vers le père général des Jésuites et sa compagnie. Avant de partir , assurez-vous de quelque homme intelligent et assuré auquel ou pîit s'adresser à Rome en cas de besoin , qui put rendre des lettres, et parler aux vrais amis : mais il faut tenir cette correspondance secrète. Il me tarde bien de vous embrasser.
DCXXV. (DCXXIV.)
DE L'ABBÉ DE CHANTEHAC A l'ÉNELON.
Sur la siluation dfis esprits a Rome , el l'iieureiix efl'el de sa soumission. Détail sur l'alîaire des cérémonies chinoises.
1 M.Tr.iiisdli r.iiM.il, vers l.' 1 r. ;niil,a r,.M'(|iic d Air ni lui ;iv.)il «Mivi.yr !.• Mim.luuii'iil dr Vnu-hiu : « Vdiis m'a Hiil RiiiiKt j)l<iisir (11- iircnviiyt'r ci: Mamii'inoiii; «ai, ((u ([u'il ail |iarii , il y a iiuclciiics jours, vu cfUc villi-, (ii rrpciKlaiil Iris-firandc \n'\w a le lrnu>iM-. Il r.iul av(M i|u<. la stiiMiiissioii du imcI.iI rsl rdiliaiilc. Eli.- m- p.'ul .• l-liis iMilii'ro, plus alisidui;, i-l a\ci- lUniiis de icscrvc. C 1. •jouit lousscs auiis. Il s.Toil a souiiaili-r i|u'.dl.' pùl sor d'oxcnipli' a nMi\ (|ui oui l'ail laul dr bniil dans rKjjli; cl laiiltliiciiur sur la disliuclinu du dr.iil cl du fail de .ly
es ce qu'cnivoil liosMU'l ii ;
.'.VI l'I >,-2. — 3 1 Jnltll. IV.
rlilUS. » tu I.; I y
.2 (,'i'sl a peu p nil; t. M.n,p.
J'ai reçu , monseigneur , vos deux lettres , celle du 3 par le courrier ordinaire , et celle du 4 , qui devoit la précéder , n'est arrivée que deux jours après , parce que le courrier extraordinaire est tombé malade en chemin , et ne s'est déterminé (pie bien tard h dépêcher un antre courrier ([iii [)oilàl ici sa dépêche. l'^llc ne
CORRESPONDANCE SI R L'AFFAIRE DU QUIÉTISME
m'a été rendue que le 'iA, c'est-à-dire , hier au matin. Je ne vois point que ce retardement puisse être d'aucun préjudice à vos afluires , parce qu'on m'assure de tous côtés qu'il ne se fait ici aucun de ces niouvemeus que nous aurions pu craindre , ou du moins que ceux (pie nos parties ont voulu se donner depuis le Biei", sur les deux points que je vous avois marqués . n'ont eu aucun succès; et l'on voit même qu'au lieu de parler, coirmie ils laisoient dans ces jm'cmiors jours, du changement du Rret'en Bulle, et delà qualilication d'hérétique, ils répandent, au contraire, que l'on est très-content en France de la condamnation de votre livre, et qu'eux-mêmes ne pou voient rien désirer de plus fort. Leur tranquillité sur ces deux chefs, contre lesquels ils ont paru long-temps si irrités , fait croire à bien des gens qu'ils n'ont pas trouvé la cour disposée à demander aucun changement là-dessus; et l'on voit assez que , sans un secours aussi grand, tous leurs efforts particuliers seroient inutiles. Cette disposition présente , dont on m'a donné encore ce malin une assurance fort précise, m'a paru si incompatible avec le projet du formulaire, que j'ai cru me devoir tenir dans un profond silence là-dessus, comme vous me le marquez ; et dans le récit qu'on m'a fait de deux ou trois conversations fort secrètes avec des personnes de tous partis . il m'a paru que nulle part il n'en restoit plus la moindre idée. Je croirois, en effet, que la chose, considérée en elle-même , seroit impossible. Le formulaire regarde nécessairement un article de foi à croire , et une hérésie h condamner.
L'on a toujours attendu ici avec beaucoup de confiance que vous vous soumettriez simplement au Bref, non-seulement parce que vous l'aviez promis dans toutes vos lettres , mais plus encore par la grande idée qu'on a de votre sincère piété. On étoit pourtant bien aise de voir que je l'assurois de même fortement et sans hésiter, dès le jour même que le Bref fut rendu. La joie a encore augmenté , quand on a su , par toutes les lettres dr. France , que tous ceux qui vous connoissent de i)lus près n'en faisoient aucun doute. La nouvelle de votre sermon du jour de la Notre-Dame a beaucoup confirmé le public dans cette pleine confiance , et vous a attiré les louanges ou plutôt l'admiration de ceux mêmes qui passoient ici pour ne vous être pas favorables. Votre lettre à M. l'évêque d'Arras , dont on répand ici des copies , achève de faire voir toute votre disposition , et les raisons indispensables qui vous ont euipêché de publier,
aussitôt que vous l'auriez voulu, le Mandement que vous aviez déjà tout prêt sur la condamnation de votre livre. Cette lettre est venue par le dernier courrier de France.
Tous ces faits particuliers, qu'on apprenoit successivement l'un après l'autre , soutenoient toujours les es[)rits dans leur confiance en votre soumission , et n'ont pas été inutiles , si je ne me trompe, à éloigner tous les projets qu'on auroit voulu insinuer, en voulant faire craindre qu'elle ne seroit pas assez simple ou assez absolue. A regarder l'état de l'affaire dans ces circonstances, on avoit cru d'abord qu'il étoit mieux d'attendre que j'eusse reçu votre Mandement , puisque vous me le promettiez par le premier courrier , et que je n'allasse au Pape que pour le lui présenter de votre part avec la lettre que vous lui écrirez sans doute là-dessus. Néanmoins on a fait réflexion qu'il pourroit être utile de préparer res[)rit du Pape dans ce petit intervalle , de lui faire dire en secret que votre Mandement est déjà dressé , et que vous n'attendez que la réponse de la cour pour le publier. Par là on pourroit rentrer dans la négociation secrète du Bref qu'il m'avoit promis de vous écrire , et du moins le pressentir làdessus , afin de se déterminer , sur les ouvertures ou les espérances qu'il donnera , laquelle des deux lettres il faut que je lui présente , ou celle dans laquelle vous lui parlez de la doctrine de la charité , ou celle dans laquelle vous parlez simplement de votre soumission ^ Peutêtre même que , ne voyant point qu'il se fasse aucun mouvement, dans cette affaire, que nous ayons besoin d'arrêter par cette assurance au Pape de votre Mandement , on jugera plus à propos d'attendre que je l'aie reçu , afin que , lorsque je lui remettrai entre les mains cette preuve certaine de votre parfaite soumission , on puisse lui faire encore de plus vives instances sur ce qu on lui avoit demandé en faveur de la doctrine, et en même temps de votre réputation : cela se négocie aujourd'hui , sans que moi , ni aucun de ceux qu'on regarde comme nos amis |)aroissent au palais , et je n'aurai la réponse que demain après dîner.
Des lettres écrites à ces messieurs de Flandre et de Louvain , qui sont ici pour la doctrine , leur marquent que lessavans de ce pays-là sont très-indignés ou révoltés contre la dureté ou injustice du Bref à votre égard. Il y en a une qui dit qu'un savant va écrire contre le procédé de M. de Meaux. D'autres disent qu'on veut sou-
CORRESPO^^DANCE SUR L'AFFAIRE DU QUFÉTISME.
tenir la pure charité ou amour de bienveillance selon vos principes, et que l'Université de Louvain n'abandonnera jamais cette doctrine. Un autre se sert de cette expression, qu'on ne peut pas dire une plus grande sottise en théologie , que ce que M. de Meaux avance de son motif de la béatitude dans la charité. Un ami particulier de M. Hennebel m'a assuré qu'il étoit aussi fort contraire à ce sentiment de M. de Meaux. Tout cela m'est revenu par une voie bien certaine , et qui est du secret de ces messieurs.
La grande affaire des Jésuites , sur les honneurs que leurs chrétiens rendent à Confucius dans la Chine , se renouvelle avec plus de chaleur contre eux que jamais , et la faveur de leurs parties est déjà allée jusque-là, qu'ils ont obtenu de la congrégation que les trois cardinaux qui leur sont de notoriété publique les p.lus opposés , fussent nommés les seuls commissaires pour examiner cette affaire; les cardinaux Casanale, Noris, et Ferrari ou deSaint- Clémenl.Ce dernier, quoique Dominicain, est, dit-on , celui dont ils doivent moins craindre la prévention contre eux. En effet, je le crois pieux et sincère. L'on fait sonner fort haut la faveur et la protection de MM. les supérieurs des Missions étrangères , et l'on assure qu'elle est fort ouvertement déclarée contre les Jésuites. Leurs parties là-dessus commencent à crier victoire. Cette première démarche des trois commissaires nommés leur donne sans doute grand sujet de l'espérer , quoiqu'il ne s'agisse pas de moins que de faire déclarer tous leurs missionnaires de ce pays-là idol;\lres ou protecteurs et docteurs de l'idolâtrie , depuis qu'ils y prêchent l'Evangile. Ce sera une seconde scène en cette cour.
Je ne vous dis point , monseigneur , toute la consolation que vos lettres me donnent. Je vois que notre Seigneur vous donne en tout une prudence qui ne peut venir que de la simplicité de son esprit. Les sages du monde l'admirent , lors même qu'ils sont obligés de craindre qu'elle Ml confondre leur sagesse. On m'a assuré aujourd'hui qu'il y auroit bien des choses expliquées ou dévoilées en votre faveur, qu'on avoit voulu tenir fort cachées jusqu'ici. Tout cela est dans l'ordre de la Providence. Votre doctrine et votre religion édifient l'Eglise , et me donnent toujours plus de respect et de vénération pour von.-;.
DCXXVL
(DCXXV.)