Oeuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraire
La bonne prière n'est autre chose que l'amour de Dieu. La multitude des paroles * que nous prononçons sont inutiles à l'égard de Dieu; car il connoît, sans avoir besoin de nos paroles , le fond de nos sentimens. La véritable demande est donc celle du cœur , et le cœur ne demande que par ses désirs '. Celui qui ne désire pas du fond du cœur fait une prière trompeuse. Quand il passeroit des journées entières à réciter des prières, ou à méditer, ou à s'exciter à des sentimens pieux , il ne prie point véritablement, s'il ne désire pas ce qu'il demande.
0 qu'il y a |)eu de gens qui prient ! car où sont ceux qui désirent les véritables biens? Ces biens sont les croix extérieures et intérieures , l'humiliation , le renoncement à sa propre volonté , la mort à soi-même , le règne de Dieu ' sur les ruines de l'amour-propre. Ne pomt désirer ces choses , c'est ne prier point : pour prier , il faut les désirer sérieusement , elfeclivement , constamment , et j)ar rapport ;i tout le
* Oranlfs noiile niullum loiiui;... siil rniin Palor
▼eftor quiil opui »il voMt, antrquani iM-lali» ciiin. Matth. \i. 8 et 9. — ' r.harlia* ipta erniit , i|<(a oral. 5. .4ug. Ta ccbis , >i aiuarr (le«liUTi«. Id. —^Malth, vi. 40.
détail de la vie ; autrement la prière n'est qu'une illusion semblable à un beau songe, où un malheureux se réjouit , croyant posséder une félicité qui est bien loin de lui. Hélas! combien d'ames pleines d'elles-mêmes, et d'un désir imaginaire de perfection au milieu de toutes leurs imperfections volontaires, qui n'ont jamais prié de cette véritable prière du cœur î Voilà le principe sur lequel saint Augustin disoit : « Qui aime peu, prie peu ; qui aime beauw coup, prie beaucoup. »
PRIÈRE COMIMELLE.
Au contraire , on ne cesse point de prier quand on ne cesse jamais d'avoir le vrai amour et le vrai désir dans le cœur. L'amour caché au fond de l'ame prie sans relâche , lors même que l'esprit ne peut être dans une actuelle attention : Dieu ne cesse de regarder dans cette ame le désir qu'il y forme lui-même , et dont elle ne s'aperçoit pas toujours. Ce désir en disposition louche le cœur de Dieu : c'est une voix secrète qui attire sans cesse ses miséricordes; c'est cet Esprit, qui, comme dit saint Faul ' , prie en vous par des géinissetuens ineffables : il aide votre faiblesse.
(>ol amour sollicile Dieu de nous donner ce qui nous manque, et d'avoir moins d'égard à notre fragilité qu'à la sincérité de nos intcn-
' Ipso Spirilu» postulai pro nobis Cl■'T•i•i^l" inenarrabili- \tui : «ilju>nl iiiflriiiiliitcin nosiram. Roiii. tiii. S6.
MANIEI. DK FMI':t1'.
tions. Cet amour offacc mùnc nos fautes légères, et nous purifie connue un feu eonsuniani ; il demande en nous et pour nous ee qui est selon IHeu ' : car ne sachant pas ce qu'il faut deniander , nous demanderions souvent ce qui nous seroit nuisible. Nous demanderions certaines faveurs, certains poùts sensibles et certaines perfections apparentes , (jui ne serviroicnl qu'à nourrir en nous la vie nalundle et la conHance en nos propres forces, au lieu (pie cetamour, en nous aveu},Mant , en nous livrant à toutes les opérations de la grâce; en nous mettant dans un étal d'abandon pour tout ce que -•|+ivTi" voudra faire en nous, nous dispose à tous les desseins secrets de Dieu.
Alors nous voulons tout . et nous ne voulons rien, (^-e que Dieu voudra nous donner est précisément ce (juc nous aurons voulu ; car nous voulons tout ce qu'il veut, et nous ne aoulons que ce qu'il voudra. Ainsi cet état contient toute prière. C'est une préparation du cœur qui embrasse tout désir. IJ Esprit demande en nous' ce que l'Esprit lui-même veut nous donner. Lors même qu'on est! occupé a\i dehors, et que les engagemcns de pure providence nous fontsentir une distraction inévitable, nous portons toujours au dedans de nous un feu (|ui ne s'éteint point , et qui au contraire nourrit une prière secrète , et qui est comme une lampe sans cesse allumée devant le trône de Dieu. Si nous dormons notre cœur veille '. Jiienheureux ceux que le Seigneur trouvera xeillans '\
DEUX CHOSES CONSERVENT l' ESPRIT DE PRIERE.
Pour conserver cet esprit de prière qui doit nous unir à Dieu, il faut faire deux choses principales : l'une est de le nourrir; l'autre d'éviter ce qui pourroitnous le faire perdre.
Ce qui peut le nourrir, c'est \ " la lecture réglée ; 2° l'oraison actuelle en certains temps; 3" l'usage des sacremens proportionné à son état ; 4° les retraites, quand on sent qu'on en a besoin, ou qu'elles sont conseillées par les gens expérimentés que l'on consulte ; .%" enfin le recueillement fréquent dans la journée.
Ce qui fait perdre l'esprit de prière doit nous remplir de crainte , et nous tenir dans une exacte précaution. Ainsi il faut fuir 1" les compagnies profanes qui dissipent trop, 2' les plaisirs qui émeuvent les passions, 3° fout ce qui
1 Rom. viii. 27. — - Ibid. -11. — 3 Ego Joniiio, et tor .meum vigilal. Cant, v. 2. — '• Beali servi illi, quos cùm veneril Doiniiius , iiivenerit vigilantes. Luc. vu. 37.
réveille le goùf du monde . et les anciennes incliuafious (jui nous ont été funestes. Ee détail de ces deux choses est infini , et on ne peut le marquer ici en général, parce que chaque personne a ses besoins particuliers.
• ' I. DES l.Et.Tl'RES.
Pour nourru' cet esprit de prière, il faut choisir des lectures qui nous instruisent de nos devoirs ef de nos défauts; qui , en nous montrant la grandeur de Dieu, nous enseignent ce que nous lui devons , et nous découvrent combien nous luanquons à l'accomplir : car il n'est pas question de faire des lectures stériles , où notre cœur s'épanche et s'attendrisse comme à un spectacle touchant ; il faut que Varbre /lorte des fruits ' , et on ne peut croire que la racine est vive qu'autant qu'elle le montre par sa fécondité.
Le premier ell'et du sincère amour , c'est de désirer de reconnoître tout ce qu'on doit faire [)our contenter le hien-aimé de notre cœur : faire autrement, c'est s'aimer soi-même sous le prétexte de l'amour de Dieu; c'est chercher en. lui une vaine et trompeuse consolation ; c'est vouloir faire servir Dieu à son propre plaisir, et non se sacrifier à sa gloire. A Dieu ne plaise que ses enfans l'aiment ainsi! Quoi qu'il en coûte, il faut reconnoître et pratiquer sans réserve tout ce qu'il demande de nous.
n. DE l/ORAlSON EIDE LA MEDITATION.
Pour l'oraison , elle dépend du loisir, de la disposition et de l'attrait de chaque personne. La méditation n'est pas l'oraison, mais elle eu est le fondement essentiel ^. On ne peut approcher de Dieu , vérité suprême , qu'autant qu'on est rempli des vérités qu'il nous a révélées. Il faut donc connoître à fond , non-seulement tous les mystères de Jésus-Christ et toutes les vérités de son Evangile, mais encore tout ce que ces vérités doivent imprimer personnellement en nous pour nous régénérer ; il faut que ces vérités nous pénètrent longtemps , comme la teinture s'imbibe peu à peu dans la laine que l'on veut teindre. Il faut que ces vérités nous deviennent familières , en sorte qu'à force de les voir de près et à toute heure , nous soyons accoutumés à ne juger plus de rien que par elles ; qu'elles soient notre unique lu-
1 Omiiis arbor bona l'ructus boiios facit. Matth. vu. M, — ^ lu meJilatione mea exardescel ignis. Ps, \xxviii. 4.
MA MF,!, DK PfKÏK.
mière pour jngfr Hans la praliqiic . comme les rayons du soleil sont noire unique lumière pour apercevoir la ligure et la couleur lii' tous les corps.
Quand ces vérités se sont , poiu- ainsi dire , incorporées de la sorte en nous , c'est alors que notre raison commence à être réelle et fructueuse : jusque-là ce n'en étoit (juc l'ondire ; nous pensions voir à fond ces vérités , et nous n'en touchions que l'écorce grossière. Tous nos sentimens les plus tendres et les plus vifs , toutes nos réscdutions les plus fermes , toutes nos vues les [)lus claires et les plus distinctes n'étoient encore qu'un germe vil et infoiiiie de ce que Dieu développe en nous. Quand celle lumière commence à nous éclairer , alors on -voit dans la vraie lumière de Dieu; alors il n'y a aucune vérité à laquelle on n'acquiesce dans le moment , connue on n'a pas besoin de raisonner pour reconnoîlre la splendeur du soleil , dès le moment qu'il se lève et frappe nos yeux. Il faut donc que notre union à Dieu dans l'oraison soit toujoiirs fondée sur la méditation exacte des vérités évangéliques: car c'est uniquement par la fidélité à suivre toutes ses volontés , qu'on peut juger de notre amour pour lui.
Il faut même que cette méditation devienne chaque jour de plus en plus profonde et intime. Je d\s profonde , parce que , quand nous méditons ces vérités humblement, nous enfonçons de plus en plus pour y découvrir de nouveaux trésors : j'ajoute intime , parce que , comme nous creusons de plus en plus pour entrer dans ces vérités ' , ces vérités creusent de plus en plus pour entrer jusque dans la substance de notre ame *. Alors un seul mot tout simple entre plus avant que des discours entiers. Les mêmes choses qu'on avoit cent fois entendues froidement et sans aucun fruit, nourrissent l'ame d'une manne cachée , et qui a des goûts infinis pendant plusieurs jours. Mais enfin il ne faut pas cesser de se nourrir de certaines vérités dont nous avons été touchés, tandis qu'il leur reste encore quelque suc pour nous ; tandis qu'elles ont encore fjuelque chose à nous donner, c'est un signe certain que nous avons besoin de recevoir d'elles; elles nous nourrissent même souvent sans aucune instruction précise et distincte ; c'est un je ne sais quoi qui opère plus (jue tons lesraisonnemens. On voit une vérité, onrainic
• Si vos inaiiscritit iii M-rinoiuî iiico. Juan, viii. 32. — * Si Tcrba iiicii in «ubis mansrriiil. Joan. \v. 7.
on s'y repose ; elle fortifie le cœur ' ; elle nous détache de nous-mêmes : il y faut demeurer (Il |i;ii\ tout aussi long-temps qu'on le peut.
MAMt-KK KK MKlirrKH.
Tour la iiiauièn- de méditer, elle ne doit êtn; ni siil)tile , ni pleine de grands raisonnemens ; il ne tant que des réilexions simples, naturelles, tirées immédiatement du sujet qu'on médite. Il faut méditer peu de vérités , et les méditer à loisir , sans effort , sans chercher des pensées extraordinaires.
On ne doit considérer aucune vérité que par rapport à la pratique. Se remplir d'une vérité sans prendre toutes les mesures nécessaires pour la suivre fidèlement, quoiqu'il en coûte, c'est vouloir retenir, comme dit sàinl Paul * , la vérité dans l'injustice ; c'est résister à celte vérité imprimée en nous , et par conséquent au Saint-Esprit '. C'est le plus terrible de tous les péchés.
AVIS SUR LKS MÉTHODES PF, MKDITEU.
Pour la méthode de méditer , on doit la faire dépendre de l'expérience qu'on a là-dessus. Ceux qui se trouvent bien d'une méthode exacte ne doivent point s'en écarter: ceux qui ne peuvent s'y assujétir doivent respecter ce qui sert utilement à tant d'autres , et que tant de personnes pieuses et expérimentées ont tant recommandé. Mais enfin les méthodes sont faites pour aider , et non pour embarrasser ; quand elles n'aident point , et qu'elles embarrassent, il faut les quitter.
La plus naturelle dans les commencemens est de prendre un livre, qu'on quille quand on se sent recueilli par l'endroit qu'on vient de lire, et qu'on reprend quand cet endroit ne fournil plus rien pour se nourrir intérieurement. Kn général , il est certain que les vérités que nous goûtons davantage, et qui nous donnent une certaine lumière pratique [)our les choses que nous avons à sacrifier à Dieu , sont celles où Dieu nous marque un attrait de grâce qu'il faut suivre sans hésiter. L'Esprit souffle oh il veut *; oh. il est, là est aussi In liberté ''.
Dans la suite on diminue peu à peu en réflexions et en raisonnemens ; les sentimens affeclueuv , les vues touchantes , les désirs aug-
' Kl l'i!'"'" luaiii iii modio lonlis nui. Ps. xxxix 9. — - ««Hi. I. \H. — ' Jfl. vu. 7t. — ' Suirilus ul>i »iiU »|>iral. Joan. m. 8. — ^ l'bi Spirilus Doiiiini, ibi libcrius. // (or. III. «7.
MAxNUEL DE PIÉTÉ.
mentent : c'est qu'on est assez instruit et convaincu par l'esprit. Le cœur goûte , se nourrit, s'échauffe, s'entlamuie; il ne faut qu'un mot pour occuperlong-temps, F-^nlin l'oraison va toujours croissant par des \ ues plus simples et plus fixes , en sorte qu'on n'a plus besoin d'une si grande multitude d'objets et de considérations. Ou est avec Dieu comme avec un ami. D'abord on a mille choses à dire à sini ami, et mille à lui demander ; mais , dans la suite, ce détail de conversation s'épuise , sans que le plaisir du commerce puisse s'é[>uiser. On a tout dit; mais, sans se parler, on prend plaisir à être ensemble, à se voir, à sentir qu'on est l'un auprès de l'autre, à se reposer dans le goût d'une douce et pnre amitié: on se tait : mais, dans ce silence , on s'entend ; on sait qu'on est d'accord en tout, et que les deux cœurs n'en font qu'un ; l'un se verse sans cesse dans l'autre.
C'est ainsi que, dans l'oraison, le commerce avec Dieu parvient à une union simple et familière qui est au-delà de tout discours. Mais il faut que Dieu fasse uniquement par lui-même cette sorte d'oraison en nous , et rien ne seroil ni plus téméraire ni plus dangereux que d'oser s'y introduire soi-même. Il faut se laisser conduire pas à pas par quelque personne qui connoisse les voies de Dieu , et qui pose long-temps les fondemens inébranlables d'une exacte instruction et d'une entière mort à soi-même dans tout ce qui regarde les mœurs.
ni. DE l'usage des sacremens.
Pour les retraites et la fréquentation des sacremens, il faut se régler par les avis de la personne en qui on prend confiance. Il faut avoir égard à ses besoins, à l'effet que la communion produit en nous, et à beaucoup d'autres circonstances propres à chaque personne.