IV. DES RETRAITES
Les retraites dépendent du loisir et du besoin où l'on se trouve. Je dis du besoin, parce qu'il faut être sur la nourriture de Lame comme sur celle du corps : quand on ne peut supporter un travail sans une certaine nourriture , il faut la prendre ; autrement on s'expose à tomber en défaillance. J'ajoute le /o«s/r, parce que, excepté ce besoin absolu de nourriture dont nous venons de parler , il faut remplir ses devoirs plutôt que de suivre son goût de ferveur. Un homme qui se doit au public, et qui passeroit le temps destiné à ses fonctions à méditer dans la
retraite , manqueroit à Dieu en s'imaginant s'unir à lui. La véritable union à Dieu est de faire sa volonté sans relAchc, et malgré tous les dégoûts naturels , dans tous les devoirs les plus ennuyeux et les plus pénibles de son état.
V, Dr RECUEILLEMENT ET DU CHOIX DES COMPAGNIES.
Pour les précautions contre la dissipation, les voici en gros : c'est de fuir tous les commerces de suite et de conliance avec des gens dans des maximes contraires à la piété, et surtout quand ces maximes contagieuses nous ont autrefois séduits. Elles rouvriront encore facilement nos plaies; elles ont même une intelligence secrète au fond de notre cœur ; nous y avons un conseiller doux et llatteur toujours prêt à nous aveugler et à nous trahir.
Voulez-vous , dit le Saint-Esprit ' , juger d'un homme? observez quels sont ses amis. Comment celui quiaime Dieu, et qui ne veut plus rien aimer que pour lui , auroit-il pour amis intimes ceuxqui n'aiment ni ne connoissent point Dieu, et qui regardent son amour comme une foiblesse? Un cour plein de Dieu, et qui sent sa propre fragilité, peut-il jamais être en repos et à son aise avec des gens qui ne pensent sur rien comme lui , et qui sont à tout moment en état de lui ravir tout son trésor ? Le goût de telles gens et le goût que donne la foi sont incompatibles.
Je sais bien qu'on ne peut et qu'on ne doit pas même rompre avec certains amis auxquels on s'est lié par l'estime de leur probité, par leurs services, par l'engagement d'une sincère amitié, ou enfin par la bienséance d'un commerce honnête. On pique jusqu'au vif, d'une manière dangereuse, les amis auxquels on ôte sans mesure une certaine familiarité et une confiance dont ils sont en possession ; mais , sans rompre et sans déclarer son refroidissement, on peut trouver des manières douces et insensibles de modérer ce commerce. On les voit eu particulier, on les distingue des demi-amis, on leur ouvre son cœur sur certaines choses où la probitéetl'amitié mondaine suffisent pour les mettre à portée de donner de sages conseils, et de penser comme nous , quoique nous pensions les mêmes choses qu'eux par des motifs plus purs et plus relevés ; enfin , on les sert , et on continue tous les soins d'une amitié cordiale sans livrer son cœur.
Sans cette précaution tout est en péril ; et si
* Eccli. XIII. 20.
MANUEL DE PIl^iTÉ.
on ne piciid courageusement, des les premiers jours, le dessus, pour se rendre, dans sa piclé, libre et indopendant de ces amis profanes , c'est une piélé qui menace ruine prodiaine. Si un homme qui est obsodo par de tels amis est d'un naturel iVagile, et si ses passions sont faciles à enflammer , il est certain que ces amis , mtîmc les plus sincères, le renlraîneront. Ils sont , si vous voulez, bons, honnêtes, pleins de lidélité, cl de tout ce qui rend l'amitié parfaite ; n'importe , ils sont empestes pour lui ; plus ils sont aimables , plus ils sont à craindre. Pour ceux qui n'ont point ces qualités estimables, il faut les sacrifier ; trop heureux qu'un tel sacrifice, qui doit coûter si peu , nous vaille une sûreté si précieuse pour notre salut éternel !
CHOISIR LF.S HELRES P01:R VAQlEtl A DIEC.
Outre qu'il faut donc choisir avec un grand solo les personnes que nous voyons , il faut encore nous réserver les heures nécessaires pour ne voir que Dieu dans la prière. Les gens qui sont dans des emplois considérables ont tant de devoirs indispensables à remplir, qu'il ne leur reste guère de temps pour être avec Dieu , à moins qu'ils ne soient bien apjdiqués h ménager leur temps. Si peu qu'on ait de pente à s'amuser, on ne trouve plus les heures destinées ni pour Dieu ni pour le prochain. Il faut donc tenir ferme pour se faire une règle. La rigidité à l'observer semble excessive; mais sans elle tout tombe en confusion : on se dissipe, on se relâche , on perd ses forces , on s'éloigne insensiblement de Dieu , on se livre à tous ses goûts , et on ne commence à s'apercevoir de l'égarement où l'on tond)C que quand on y est déjà tombé jusqu'à n'oser plus espérer d'en pouvoir revenir.
Prions , prions. La prière est noire unique salut. Béni soit le Seigneur, qui n'a retiré de dessus moi ni ma prière ni sa miséricorde '. Pour être fidèle à prier, il faut être fidèle à régler toutes les occupations de sa journée avec une fermeté que rien n'ébranle jamais.
* BcneJiclus Di-us , qui non amovii orationcin nicam cl mitericorJiam tuain a nie. Ps lw. 20.