‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraireChapitre 100 sur 271 · DENYS, PYTHIAS ET DAMON · texte numérisé non relu

DENYS, PYTHIAS ET DAMON

La véritable vertu ne peut aimer que la vertu.

Den. — Ho! dieux! qu'est-ce qui se présente à mes yeux? c'est Pythias qui arrive; oui.

c'est Pvlhias Jui-mèiue. .le ne l'aurois jamais cru. Ah ! c'est lui : il vient pour mourir et pour dégager son ami.

Pvni. — Oui , c'est moi. .le u'étois parti que pour payer aux dieux ce que je leur avois voue, régler mes affaires domestiques selon la justice, et dire adieu à mes enfaus, pour mourir a\ec plus de traïKjuillité.

Dkn. — Mais pourquoi reviens-tu? Ouoi donc! ne crains-tu point la mort? viens-tu la chercher connue un désespéré, un furieux?

Pytii. — Je viens la souifrir, quoique je ne l'aie point méritée ; car je ne puis me résoudre à laisser mouiir mon ami eu ma place.

Den. — 'l'u l'aimes donc plus que loi-nième?

PvTM. — Non , je l'aime comme moi; mais je trouve que je dois périr plutôt que lui, puisque c'est moi que tu as eu intention de faire mourir : il ne seroit pas juste qu'il souffrît, pour me délivrer de la mort, le supplice que tu m'as préparé.

Den. — Mais tu prétends ne mériter pas plus la mort que lui.

PïTH. — Il est vrai; nous sommes tous deux également innocens, et il n'est pas plus juste de me faire mourir que lui.

Den. — Pourquoi dis-tu donc qu'il ne seroit pas juste qu'il mourût au lieu de toi?

Pyth. — Il est également injuste à toi de faire mourir Damon, ou bien de me faire mourir ; mais Pythias seroit injuste s'il laissoit souffrir à Damon une mort que le tyran n'a préparée qu'à Pythias.

Dex. — Tu ne viens donc, au jour marqué, que pour sauver la vie à ton ami, en perdant la tienne ?

Pyth. — Je viens à Ion égard souffrir une injustice qui est ordinaire aux tyrans; et, à l'égard de Damon, faire une action de justice en le retirant d'un péril où il s'est mis par générosité pour moi.

Dex. — Et toi, Damon, ne craignois-tu pas, dis la véiité, que Pythias ne reviendroit point, et que tu paierois pom' lui * ?

Dam. — Je ne savois que trop que Pythias reviendroit ponctuellement, et qu'il craindroit bien plus de manquer à sa parole que de perdre la vie. Plût aux dieux que ses proches et ses amis leussent retenu malgré lui ! maintenant il

' ])aiis l'édilioii lit' Î7I8 , un lit : ne revhil jio/ut , et de payer pour lui. Nous copions lo manuscril original. On IrouvcM'a ailleurs des locutions semblables; c'est une i>reuyc que Fénelon a écrit ainsi a dessein. Ce Diabigue fui inifirinié )ionr la iircniière fois en 1700 a la $m\ti dvs y/rennireu d' .iristimoi'is; on y lit ce passage comme nous le donnous ici. {Edit. de fers.)

niAi.or.ir.s i»ls mmiits.

scrolt la consolali(MJ des gpn> <\v Mm, ol j'aiirois cclk" de inourir pour lui.

Dry. — Hiioi! la vie le dô|)lail-<«lle ?

IUm. — (lui. i'Wc me di'plail i|naiid jf vois un Ur.iii.

Dk>. — lie bien! lu ne le verras plus, .le vais le faire uioin-ir loul-à-riieure.

Priii. — Kxiuse le transport d un lionuur qui re^'relte sou ami |)rèt à mourir; mais sou- \iens-loi (|ue i \>l moi seul (|ue tu as di-sliné à la UMrl. .If \ieus la souIVrir pour dr^Mirer mou ami; ne me refuse pas cette consolation dans ma dernière heure.

Hkn. — Je ne puis souffiir deux hommes (jui méprisent la vie et ma puissance.

1)am. Tu ne peu\ donc souIVrir la m'cIu?

Den. — Non, je ne puis souIVrir cette vertu fière et dédaigneuse qui méprise la vie , qui mcraint aucun supplice, qui est insensihle auv richesses et aux plaisirs.

Dam. — Pu moins lu vois (|u'elle n"est point insensilile;i l'honneur, à la justice et à l'aniilié.

Dfn. — <'a, qu'on emmène Fythiasau supplice ; nous verrons si Damon continuera à mépriser mon pouvoir.

Dkm. — Pythias. en revenant se soumettre à les ordres , a mérité de toi que tu le laisses Nivre; et moi, en me livrant pour lui à ton indignation, je l'ai irrité: contente-loi, fais-moi njourir.

Pytii. — Non, non, Denys; souviens-toi que je suis le seul qui l'a déplu : Uamon n'a

Dkn. — Hélaï! que vois-je? où suis-je? que

je suis malheureux et digne de l'être! Non, je n'ai rien connu jusqu'ici : j'ai passé ma vie dans les ténèbres et dans régaremcnt. Toute ma puissance m'est iiuilile pour me faire aimer : je ne puis pas me vanter d'avoir acquis, d<'|iuis plus de trenlc ans de tyrannie, un seul ami dans toute la terre. Ces deux hommes, dans une condition privée, s'aiment tendrement, se contient l'un à l'autre sans réserve, sont heureux en s'ainianl, et \eult'nt mourir l'un poin- l'aulie.

Pytii. — Comment auriez-vous des amis , vous qui n'a\e7. jamais aimé personne'.' Si vous aviez aimé les hommes, ils vous aiineroicnt. Vous les avez craints, ils nous craignent, ils vous haïssent.

I)kn. — l)amoii, Pythias. daignez me recevoir entre vous deux, pour élre le troisième ami d'une si parfaite société; je vous laisse vivre, et je vous comblerai de biens.

L)ui. — Nous n'asons pas besoin de tes biens, et pour ton amitié, nous ne pouvons

l'accepler (pie quand tu seras bon et juste. Jus- (pie-là tu ne j)eux avoir que des esclaves treniltlaii>el dclàrhcs llatleurs. Il fautèlre vertueux, bie!il'ai>anl. sociable, sensible à l'amitié, prél à entendre la vérilé, et savoir \i\rc dans une espèce d'égalité a\ec de vrais aiuis, j»our être aimé |»ar des hommes libres.

Wll.

ItKiN l-.r C.KI.oN.

Pans im souverain n: n"tsl pii> l'inunnif qui doit régner, rc iiiiil 1rs loi?.

iMoN. — Il y a long-lemps, ô merveilleux lu)iiiuie'. que je désire de te voir; je sais (jue Syracuse le dut autrefois sa liberté.

CiKi.oN. — El moi je sais (jue tu n'as pas eu assez de sagesse pour la lui rendre. Tu n'avois jias mal commeucé contre le tyran, quoiqu'il fût ton beau-frère; mais, dans la suite , l'orgueil, la mollesse et la défiance, vices d'un tyran , corrompoient peu à peu tes mœurs. Aussi les tiens mêmes t'ont fait périr.

Dion. — Peut-on gouverner la république sans être exposé aux traîtres et aux envieux?

GÉI.0N. — Uui , sans doute ; j'en suis une belle preuve. Je n'étois pas syracusain ; quoique étranger, on me vint chercher pour me faire roi: on me lil accepter le diadème; je le portai avec tanl de douceur et de modération pour le bonheur des [leuples, (jue mon nom est encore aimé et révéré par les citoyens, quoique ma famille, qui a régné après moi, m'ait déihonoré par ses vices. Un les a soulVcrls pour l'amour d(^ moi. Après cet exemple , il faut avouer qu'on |)eut commander sans se faire lia'ir. Mais ce n'est pas à moi qu'il faut cacher tes fautes : la prospérité l'avoit fait oublier la philosophie de ton ami Platon.

Dio.N. — lié ! (juid moyen d'ètie philosophe, quand on est le maître de tout, et (|u'on a des passions (pi'aucuiie crainte ne retient!

(iiaoN. — J'a\oue(jue les hommes (jui gouvernent les autres me font pitié; celle grande puissance de faire le mal est un horrible poison. Mais eiiliii j'élois lionime connue loi, et cependant j'ai vécu dans l'aulorilé royale juMju'à une evircme \ie:lle.>se. sans abuser de ma juiis- .same.

Dion. — Je revieus toujours là : il est facile d'être phil(jso|die dans une condition privée; mais quand on est au-dessus de tout

DIAT.oriUES DES MORTS.

TiÉLON. — llô ! c"rNt ([iKiilil (tii se voit ;uidcssus (11' tout qu'on ;i im plus faraud hosoiiule pllilo^opllic poiM' soi l'I pour les autres cpi'ou doit irouvcrncr. Alors il laul être (loulilcuuMil baye, cl l.toiiicr au dt-ilaiis ])ar sa raison uuc puissance (juo l'icu no lioiiic ;;n dehors.

Dion. — .Mais j'a\ois ^n le \iou\ Denys , mon beau-père, qui avoil lini ses jours paisi- Meinent dans la tyrannie ; je uriniauiinois (]u'il n'y avoit (jn'à faire de même.

(jÉlon. — .Ne \ois-tii pas ([ue lu a\ois eoiiiinencé connue ini lionnne de bien qui veuf rendre la liberté à sa patrie? l-^sijérois-tu qu'on le souiïriroil dans la tyrannie, puis(ju'on ne s'étoilconliéà loi (juatin de renverser le tyran? C'est un hasard (piaud les niécUans évitent les dauirers qui les cnviionnent : encore même sont-ils assez jnmis ])ar le besoin on ils se trou- Ai'iit de se préraulionuer contre ces périls. En répandant le san^ humain, en désolant les républiques, ils n'ont aucun moment de rejjos ni de sûreté ; ils ne peuvent jamais ij;oùler ni le plaisir de la vertu, ni la douceur de l'amitié, ni celle delà conliance et d'une boime réputation. Mais toi. qui étois l'espérance des yens de bien, qui promeltois des vertus sincères , qui avois voulu établir la république de Platon, tu connnencois à ^ivrc en tyran , et tu croyois qu'on te laisscroit vivre !

Diox. — Uo bien ! si je retournois au monde, je laissernis les hommes se gouverner euxmêmes comme ils pourroient. J'aimerois mieux m'aller cacher dans quelque île déserte que de me charL'er de gouverner une république. Si ouest méchant, on a tout à craindre,; si on est bon, on a trop à sou 11 ri r.

(iiaox. — Les bons rois, il est vrai, ont bien des peines àsoulîrir; mais ils jouissent d'une tranquillité et d'un plaisir pur au dedans d'euxmêmes, que les tyrans ignorent toute leur vie. Sais-tu bien le secret de régner ainsi ? Tu devrois le savoir, car tu l'as souvent ouï dire à Platon.

Dion. — Kedis-le-moi de ''rcàce, caria bonne fortune me l'a fait oublier.

CiÉi.oN. — Il ne faut ])as que l'homme règne; il faut qu'il se contente de faire régner les lois. S'il prend la royauté pour lui , il la gâte , et se perd lui-même ; il ne doit l'exercer que pour le maintien des lois et le bien des peuples.

Dion. — Cela est bien aisé à dire , mais diflicile à faire.

GÉLON. — Diflicile, il est vrai, mais non pas impossible. Celui qui en parle l'a fait comme il te le dit. Je ne cherchai point l'autorité; elle me

\iut cherclier ; je la craignis ; j'en connus tous les embarias ; je ne l'acceptai que pour le bien des hommes. Je ne leur lisjamaissenlir que j'étois le maître; je leur lis seulement sentir qu'eux et moi nous devions cédera la raison et à la justice. I ne vieillesse respectée, une mort (|ui a mis toute la Sicile en deuil, une ré[)utalion sans tache et éternelle, une vertu récoMq)eusée ici-bas ))ar le bonheur des Champs Elysieus, sont le fruit d(; celle philosophie si long-lenqis conservée sur le trône.

Dion. — Hélas! je sa\ois fout ce que lu me dis; je préleudois en faire autant; mais je ne me déliois point de mes passions, et elles m'ont })erdu. De grâce, soulfre que je ne le quille [lins.

(ÎKi.oN. — Non, tu ne peux être, admis parmi ces âmes bienheureuses qui ont bien gouverné. Adieu.

Page 1