SOI.ON KT .USTINIKN
l'It'^c jiisU' (if^ lois iiropiTs il rcinli'i' un |irui)li.' bon rt licurrux.
.TrsT. — Uien u'csl send)lable à la majesté des lois romaines. \ ous avez eu chez, les (irecs la ré[)utation d'un grand législateur ; mais si vous aviez vécu parmi nous, voire gloire auroit été bien obscurcie.
Soi.. — i*our(pioi m'auroit-on méprisé en xolre [)ays ?
.Irsr. — (Vest ([ue les llomains ont bien enchéri sur les Grecs pour le uond>re des lois el pour l(!ur perfeclion.
Soi.. — En quoi ont-ils donc enchéri ?
.ItsT. — Nous avons une intiuité de lois merveilleuses qui ont été faites en divers temps. J'aurai, dans tous les siècles, la gloire d'avoir compilé dans mon Code tout ce grand corps de lois.
Sol. — J'ai ouï dire souvent à Cicéron icibas , que les lois des Douze Tables étoient les plus parfaites que les Romains aient eues. Vous trouverez bon que je remarque en passant que ces lois allèrent de Crèce à Rome, et qu'elles venoient principalement de Lacédémone.
JusT. — Elles \iendront d'où il vous plaira; mais elles étoient trop simples et trop courtes pour entrer en comparaison avec nos lois, qui ont tout prévu, tout décidé , tout jnis eu ordre avec un détail inliui.
Sor.. — Pour moi, je croyois que des lois, pour être bonnes, dévoient être claires, simples , courtes, proportionnées à tout un peuple qui doit les entendre, les retenir facilement, les aimer, les suivre à toute heure et à tout moment.
JcsT. — Mais des lois simples el courtes n'exercent point assez la science et le génie des jurisconsultes; elles n'approfondissent point assez les belles questions.
Sol. — J'avoue qu'il me paroissoit que les lois étoient faites pour é\ iter les questions épineuses, et pour conserver dans un peuple les bonnes mo'urs , l'ordi-e el la paix; mais vous m'apprenez qu'elles doi\ent exercer les esprits subtils , el leur fournil' de quoi plaider.
Jtsr. — Rome a produit de savans jurisconsultes : Sj)arte n'avoit que des soldats ignorans.
Soi.. — J'aiirois cru cpie les bonnes lois sont celles qui font qu'on n'a pas besoin de jurisconsultes, et que tous les ignorans vivent en
hiAiniii i.s nKs Moirrs.
|)ai.\ à l'aliri de los luis siiiiplos et l•lail■o^ , .suis être irdiiils à cuiisullor do \aiiis s()|)lii?los sur le sons do> di\ors loxlos . ou sur la inanioro de los coiicilior. ,lo conoluntis quo dos lois no sont guôres bonnes quand il laul tant dosa\ans pour les o.\j»liquor . cl ([u'ils no sduI jamais d'aiciutl onlro ou\.
.Il M. — IViur ai'cordor Inut , j'ai l'ail ma <-i)iii|iilation.
Sol. — Tiibnuiou me disoil liior quo (•"est lui c|ui la l'ailo.
.hsr. — Il est \iai, mai^ il l'a l'aile par mos ordres, l u onqierour ne l'ail pas hii-mème un toi ou \ rage.
Sol. — l'our moi, qui ai ré^uô, j'ai cru que la l'onction principale do celui qui f^ouverno les peuples est do leur donner dos lois qui rèj,'lent tout eusoinblo le roi et los peuples |)our los rendre bons et lieureu.v. (>omiiiander des armées et remporter des victoires n'es! rien en comparaison de la |j:loiro d'un législateur. Mais jiour revenir à votre Tribonion, il n'a t'ait qu'une com[iilalion des lois de divers lenq)s qui ont souvent varié, et vous n'avez jamais eu un \rai cor|is do lois laites ensemble par un mémo dessoin jionr former les mœurs et le Lrouvornomeiit entier d'une nation : c'est un recueil de lois particulières pour décider sur les prétentions réciproques des particuliers. Mais les (jrecs ojit seuls la u'iinre d'avoir fait dos lois fondamonlales pour conduire un peuple sur dos princijH's pliilosoplii(jues, et pour régler toute sa politique et tout ton. gouvernement. Pour la multitude de vos lois que vous vantez tant, c'est ce (jui me fait croire que vous n'en a\ez pas eu do bonnes , ou que vous n'a\ez jias su les coiiîorver dans leur suMpliciti'-. Pour bien gouverner nn peuple, il faut jiou do juges et peu de lois. H v a peu d'Iioumies capables d'être juges; la multitude de^ jiig"'» corrouq)l tout. l,a multitude d<'s lois n'est pas moins pornicicuse : ou ne los entend plus, on no los garde plus. iJès qu'il y en a tant . on s'accoutume à les révérer en apparence, el à les violer sous de beaux prétextes. I^a vanité les fait faire avec faste ; l'avarice et les antres passions les font luépi-i^er. (Mi s'en joue pai- la ^ublilit('' de^ sopbistos, qui les e\plitpient i-omme iliacun le dem:uidt^ pour son argent : de là liait la chicane, qui est uninons- Irc ué pour dévorer le genre lium.'iia. Je juge des causes |)ar leurs ell'els. Los lois ne nie [)aroisseuf boimo.-» que dans les [tays où l'on ne |ilaide point, et oii dos bjis sinq)les et cdurtes ont é\ilé toutes les questions. .le ne \nudrois ni dispositions par lestameul, ni adoptions , ni ev-
bcrédation.» . ni sid)>tilulions . ni emprunts, ni Nenli's, ni échanges, .le no \oudrois qu une étendue très-bornée de lei're dans ilKupio famille, que ce bien i'ùl inaliénable, il (jue le magistral le |)artageAt égalomeiil anv enfans selon la loi ;i|irès la mort dti père. (Juand les lamillos se mulliplieroienl tr(q» à pr<i[iorliou de retendue des terres, j'en\errois une partie du peuple faire uni! ccdonie dans (jnebiuo ile déserte. MoNeuuanl celtt; règle courte elsinq)le, je me |)asserois de tout \olre fatras de lois, et j»; ne soiigerois (pi'à régler les niieurs , (ju'à éle- \er la jeunesse à la sobriété, au travail, à la |ialience. au méprit de la mollesse, au courage contre les douleurs el contre la mort. Cola ^a^Idl■nil mieux que de subtiliser sur les contrats ou sur les luleilts.
Jrsr. — \ ous reuverserioz par des lois >i sèches et si auslèies tout ce tiu'il y a de |)lus ijigéniou.v dans la jurisprudence.
S(>L. — J'aime mieu.x dos lois simples, dures et sauvages, (ju'un art ingénieux de troubler le repos des hommes, et de corrompre le fond des mo'urs. Jamais on n'a vu tant de lois que de \otro temps; jamais ou n'a \u votre empire si lâche , si elléminé , si abâtardi , si indigne des anciens Romains qui rcsscmbloieiit assez aux Spartiates, Vous-même \ous n'avez été qu'un fourbe , un impie, un scélérat, un destructeur des bonnes lois . nu homme \ain et faux eu tout. Votre Ti'ihonieu a été aussi méchant, aussi double et aussi dissolu. l'rocope vous a démasqué. Je reviens aux lois ; elles nes<»nl lois qu'autant qu'elles sont facilement couniies , crues, aimées , sui\ies , el elles ne sont bonnes qu'autant (pu* leur exécution rend les peuples bous et licureux'. \'ous n'avez fait persouuo bon et heureux par voliT fastueuse compilation; d'où je conclus qu elle mérite d'être brùlce. Mais je vois que vous sous l'àchcz. l.a majesté impériale se croit au-dessus de la vérité ; mais son ondtre nCst |diis (|u'uue ombre à qui on dil la vérité impunéuieiil. Je me retiio néanmoins pour apaiser \ulre bile allumée.
nrMociuii; i;t iiKUAf.i.iTt.
ConniiiraisKii d"- Heirmcrilt' <•[ (riliT;nlito , nù l'on lioniie l'uvaiilii'r'i: an ili'niii.'i'. iniiimo plus liiiuiaiii.
Di'm. — Je lie saurois m'acconnnoder d'une philosophie triste.
DIALOGUES DES MORTS
Hkrac. — ÎS'i moi d'imo ^'aie. <,hiaml on osl sage , oii ne voit rien dans le monde (|ni ne paroisse de travers et cjiu ne déplaise.
Dkm. — Vons prônez les cliosrs diin trt)|) grand sérieux ; cela vons fera mal.
IJKiur. — A'ous les prenez ;ivec trop d'enjoueinenl: votre air ui0(]ue(H' est jtlulot ceini il'nn Satyre que d'un philosojtlie. N'è!es-vous point toucliéde voir legenie linmainsi aveugle, si corrompu . si égaré?
Dkm. — .le suisliien jdus touché de le voir si impei'tiiUMit et .si ridicule.
Hfuac. — Mais eulin ce gciuf humain dont vous rie/, c'est le monde entier avec qui vous vi\o/. . c'est la société de \ os amis , c'est votre lamille , c'est vous-même.
DÉM. — .h" uc me soucie guère do tous les fous que je vois, el je me ci'ois sage en me moquant d'eux.
IIkiiac. — S'ils sont l'oiis, vous n'êtes guère sage ni hon, de ne les plaindre ])as et d'insulter à leur folie. D'ailleurs qui vous répond que vous ne soyez pas aussi evtraNagaut qu'eux?
Dkm. — .le ne puis l'être. |)eusanl eu toutes choses le contraire de ce (pi'ils ])ensenl.
HÉRAc. — 11 y a (les folies de diverses espèces. Peut-être qu'à force de contredire les folies des autres, vous vous jetez dans une extrémité contraire, qui u'e^t pas moins lolle.
DÉM. — (Iroyez-en ce qu'il vous [)laira. et pleurez encore sur moi. si vous avez des larmes de reste; pour moi je suis content de rire des fous. Tous les honmies ne le sont-ils pas? Répondez.
Hkrac. — Hélas! ils ne le sont que trop; c'est ce qui m'afllige : nous convenons vous et moi en ce point , que les hommes ne suivent point la raison. Mais moi , qui ne veux pas faire comme eux, je veux suivre la raison qui m'oblige de les aimer ; et cette amitié me renq)lit de compassion j>our leurs égaremens. Ai-je tort d'a.v<Mr pitié de mes sendjlahles . di- mes frères, de ce qui est, pour ainsi dire, une partie de moimême? Si vous entriez dans un hôpital de blessés, ririez-vous de voir leurs Idessures? Les plaies du corps ne sont rien eu coniparaison de celles de l'ame : vous auriez houle de votre cruauté, si vous a\iez ri d'un malheiucux qui a la jambe coupée; el vous avez l'inhumanité de vous moquer du monde entier cpii a jierdu la raison.
DÉM. — Celui qui a peidu une jambe est à plaindre, en ce qu'il nes'est point ôlé lui-même ce membre; mais celui qui [terd la raison la perd par sa faute.
HÉUAc. — Hé ! c'est en quoi il est plus à plaindre lu insensé furieux, ^\u\ sarracheroit lui-même les ycu\ , seroit encore plus digne de compassion (pi'uu autre aveugle.
DÉM. — Acconunodons-nous; il y a de quoi nous jusiilicr tous deux. Il y a partout d(> quoi l'ire et de cpioi pleurer. Le monde est ridicide , et j'en ris. Il est déj)lorable, el vous en |)lcurc/.. ilhacun le regarde à sa mode, et suivant sou tenqiéramenl. Ce (pii est certain , c'est (\\\ç. le monde est de travers. Pour bien faire, pour bien penser, il faut faire, il fan! penser autreîueuî que le grauil nondtre : se régler par l'autorité et jtar l'exeuqde du conuuun d(>s hommes, c'est le |)artage des sots.
HÉRAC. — Tout c(!la est vrai ; mais vous n'aimez rien , et le mal d'autrui vous réjouit. C'est n'aimer ni les hommes, ni la Nertu (ju'ils ab;uidoiment.
XY
ItERODOTE ET LUCIEN.
L'iiicrédulilc est un excès (ilus funeste (|iie la trop grande crédulité.
Héroi). — Ah ! l)ou jour, mon ami. Tu n'as plus envie de i ire , toi qui as fait discourir tant d'hommes célèbres en leur faisant passer la barque de Charon. Te voilà donc descendu à ton tour sur les bords du Styx ! Tu avois raison de te jouer des tyrans, des flatteurs, des scélérats ; nuiis de moi !
Ln;. — Qnand est-ce que je m'ensuis moqué? Tu cherches querelle.
HÉROit. — Dans ton Histoir<; véritable, el ailleurs, où lu prends mes relations pour des fables.
Luc. — Avois-je tort? Combien as-tu avancé de choses sur la parole des prêtres et des autres gens qui veulent toujours du mystère et du mervei lieux !
HÉRoii. — luqiie! tu ne croyois pas la religion.
Lie. — Il falloit une religion plus pure et plus sérieuse que celle de .Jupiter et de Vénus . de Mars , d'Apollon , et des autres dieux , pour persuader les gens de bon sens. Tant pis pour toi de l'avoir crue.
HÉRoi). — Mais tu ne méprisoispas moins la philosophie. Rien n'étoit sacré pour toi.
Luc. — .Te méprisois les dieux, parce que les poètes nous les dépeignoient comme les plus
DIAl.nCrFî^ DES M(mTS.
rnallioiUK'Ios j:oiis du monde. INnir li-s philositplii's . ils laisoit'iil scndilanl di- iiCsIiint'r (|iic la M'rlu , cl ils l'ioit'iil jilcins do \itos. S'ils fussent clé |»liilos<i|)lics de lionne foi. je les aurois respectés.
IIkkoi). — !\l SoiTale.Cfiniinenl l'as-lu Iraile'.' Kst-<e sa taule . ou la tienne? l'aili;.
Lu:. — Il est vrai ()ue j'ai luidiué sur les choses dont ou laccusoil; mais je ne l'ai pas couda nuié séhensonicnl.
IIkhoii. — Faut-il se jouer au\ dépens d'un si urand Ikmuuic sur des calonnnes grossières'.' Mais, dis la vérité . lu ne souL'cois (|u"à rire , tprà le miujuerile loni . t\u h moiilrerdii ridicule en chaque chose , sans h- iiu'tlrc eu peine d'en élahlir aucune .solidement.
Lie. — Hé! n'ai-jc pasgourmandé les \ices? N'ai-je pas foudroyé les irrands (pii ahusetit de leur LMautleui'.' N ai-je [tas éle\é jusqu'au ( iel II' mi'prisdes richesses et des délices'?
IIkkoI". — 11 est vrai , tu as bien i)arlé de la \erlu. mais pour blâmer les vices de tout le humain : c'étoil plutôt un jroùt de satire. (]u'un sentiment de solide philosophie. Tu louois nièiue la \ertu sans vouloir lenionler jus(|u'au\ jtrincipes de religion cl de pliilosophie qui en >.iiii les vrais foademens.
Lie. — Tu raisonnes mieux ici-bas(|ue lu ne fuisois dans les ^rrands voyipes. ^L^is accordonsnous. Hé bien . je n'i-lois pas as.sez crédule, et tu l'élois lid]».
Hmiou. — Ah! le Noilà encore loi-mémo, tuurnaut tout en plaisanterie. Ne .«^eroit-il pas temps (|ue ton ombre eût un peu de frrasilé'.'
Lie. — (iravité'? jeu suis las. à force d eu avoir \ii. .l'élois en\irouuéde philosophes ([ui s'en piijuoient sans bonne foi, sans justice, sans amitié, sans modéi'ulion . sans pudeur.
Hi Hni). — Tu parles îles philosojdies de lnu l'iiips , i|iu a\oient dégénère : mais
Lie. — Mue \onlois-tu donc (jue je tisse'.' <|ue j'eusse vu ceux qui éloienl morts |)lu>;eurs siècles avant ma nai.ssance? Je ne ine sousenois point d'avoir été au siège de Troie , comme l*y- Ihagore. Tout le mouile ne peut pas a\<jir été Kuphoihe.
Hkroi). — Autre mo(juerie. \'A voilà les réponses aux jdus solides raisonuemeus ! .le soubaile, pour ta punition , ipie les dieux . (|U<- tu n'as pas voulu croire . l'ein oient dans le corps de quoique \<iyageur (|ui aille dans tous les pays dont j'ai raciiule des chnse-. ipie tu traites de fahuleu>es.
Lu. — .\près cela, il ne me m.in(|ueroit plusqueile passer île corps en corps daus toutes
les sectes do philosophes (|ue j'ai décriées : |)ar là je .stM'ois tour à tour de loules les opinions contraires dont je me suis moqué. Cola seroit bien joli. Mais tu as dit des choses à peu |)rès aussi croyables.
Héiion. — \ a. je l'abaudoime, et je me console quand je songe que je .^^uis a\oc Hr>mère, Socratc , l'ythagore , que lu ji'as |)as épargnés |dus(pie moi ; enfin a\e<' Platon, de (|ui tuas appris l'art des dialogues , quoique lu le s^tis moqué do sa philosophie.
s(»rn\TR i;t M.r.imMtK.
l.>:ï, iiicillfiiros qualités naliiroljis ni' si-iveiil souvent qu'à déslionoier, si cites no sont snulenues |)ar uni- veilu soliilo.
Soeu. — Te voilà toujours agri'-alile. (Jin cliai"meras-tu dans les enfers'/
Alcui. — El loi. te voilà toujours moqik'ui'. Hui |iersuad(M'a>-lu ici , loi ipii vi-uv toujours persuader quelqu'un '.'
SocR. — Je suis rebuté do vouloir persuader les hommes, depuis que j'ai éprouvé combien mes discours ont mal réussi pour to peisuader la \ertu.
.Ai.enu — ^o^llois-lu que je \écusso pauvre, comme loi , sans me mêler des alfaires publiques ?
SocK. — Leiiuel valoil mieiiv, ou de ne .s'en mêler pas . ou de. les hrituiller et île devenir l'ennemi de sa patrie '.'
.\i.eui. — J'aime miou.v mon personnage que le tien. J'ai ètélieau, magnilique, tout rouvert de gloire , vivant dans les délices , la terreur des Lacéili''niouiens et des Perses. Les .Vibéuieiis n'ont pu sauvei'leur ville qu'eu me rappelant. S'ils m'oiissenl cru. Lys.inder no seroit jamais entré dans leur port. Pour loi, lu n'étois qu'un pauvre homme, laid , camus, chauve, qui passoit sa vie à discourir pour- blâmer les honuuos daus tout ce qu'ils font, .\ristophane t'a joué sui' le théâtre: lu as pa>-:e pour un Impie, et ou t'a f.iit moiu'ir.
Soeu. — \ oilà bien des choses que lu mois ensemble : evaminons - les on détail. Tu as été beau , mais décrié pour avoir l'ail de honleiiv usagiN do ta beauti''. Los délices ont corriHupn ton beau naturel, i'n as rendu de grands services à ta pairie, mais lu lui as l'ail do grands maux. Dans le» biens et dans les maux que lu
DIALOGUES PES MORTS
lui as faits , iVosl nn^ vainr ambition cl non J ;uni)nc (i(> la vorlu . t|ni Ta tait auir . par uonsi'qnont il no l'en revient aurinic uloiie \i'v\lablc. Los cnnoniis do la (livco . au\(iiu^l>' tn t'ôtois livré, no ponvoioal .<o \\cv à loi , ol tu no pouvois to liof à ou\. >i"ani'oil-il pas olo pins lioau (lo vivro |ianvi'o dans la paliio. ot A'\ sonltVir palii'nnnonl tout co «pi»' los iiK'clians l'on! d'onlinaii'o poni- op|irinu'r la voitn? Il vant rnion\ rtro laid ot sago connno moi . quo bt'an ot tlissf)ln oonnne lu l'ôtois. Lnnicpio clioso (ju'on pont nio l'oproclior . osl do l'avoii' li'<ip aimé, et do ni'otiv laissé ôblonir |)ai' nii nalnrol aussi légor quo le tion. Tos vioos ont déshonoré l'éducation philosopliiquo cpie Socrate l'a voit donnée: voilà mon tort.
Alcib. — Mais la morl inontro i]no lu élois un impie.
Sor.K. — Los impies soiil oeuv (pii ont Itrisé les Hermès. J'aime mieux avoir avalé du poison pour avoir ensei<i:né la vérité, et avoir irrité les hommes qui ne la peuvent souflVir, que do trouver la morl , oomme loi, dans \o soin d'une eourlisane.
Ai.r,iB. — Ta raillerie est toujours |)i(pianlo.
Soou, — Hé! quel moyen de sonfliir un homme qui étoit propre ;\ faire lanl do biens, et qui a fait tant ilo maux? Tu viens cneore insulter à la vertu.
Alcib. — Huoi 1 l'ombic do Socrate ot la vertu sont donc la moine chose ! To voilà bien présomptueux.
SocR. — Compte pour rien Socrate , si tu veux ; j'y consens : mais, après avoir trompé mes espérances sur la vertu que je tàcbois de l'inspirer, ne viens point encore te moquer do la philosopliie, ot me vanter toutes tes actions: elles ont eu do l'éclat, mais point de règle. Tu n'as point do quoi rire : la mort t'a Hiit aussi laid et aussi camus quo moi : que lo roslo-l-il de tes plaisirs?
Alcib. — Ah! il est vrai , il ne m'en reste que la honte et le remords. M;iis où vas-lu? Pourquoi donc veux-tu me quitter?
SocB. — Adieu : je no t'ai suivi . dans tos voyages ambitieux , ni eu Sicile , ni à Sparte , ni en Asie ; il n'est pas juste que tu me suives dans les Champs-Elysiens.oùje vais mener une vie paisible et hienheureuse avec Solon, lAcurgue , et les antres sapes.
Alcib. — Ah ! mon cher Socrate. faut-il que je sois séparé de toi ! Hélas ! oii irai-jo donc?
SocR. — Avec ces âmes xaines et foiblesdonf la vie a été un mélange perpétuel de bien et de mal . et qui n'ont jamais iiimé de suite la pure
vertu. Tu élois né poui'la suivre : tu lui as pré- IV'ré (es passions. INIainlonaul (die to quille à son lnur. ol tu la logrolloras éternellement.
Anin. — Hélas! mon cher Socrate , tu m'as lanl aimé : ne \ou\-lu plus avoir jamais aucune pitié do moi? Tu no saurpis désavouer, car lu lo sais mi(Mix cpi'un autre. qu<' le fond de mon ualurcd éloil bon.
SocB. — L'est ce (pii lo rond [)lus inexcusable. Tu élois bien n»' . ot lu as mal vécu. IMon amitié pour loi, non [ilnsipicton beau nalnrol, ne sert qu'à la condauuialion. .le t'ai aimé pour la vorlu : mais enlin je t'ai aimé jusqu'à basacdor ma réputation. J'ai sonlferl pour l'amour de toi ({u'on m'ait soupçonné injustement de X icos monstrueux qui- j'ai condamnés dans toute ma doctrine. Je t'ai sacrifié ma vie aussi bien que mon bonnoiu". .\s-1u oublié l'expédition de l'otidée, oii je logeai toujours avec toi? l'n père ne sauroit être plus attaché à son lils que je l'étoisàtoi. Dans toutes les rencontres dos guerres j'étois toujours à ton coté. Lu jour le comba! étant douteux . tu fus blessé : aussibM je me jetai au-de\ant do loi pour te couviàr do mon corps , comme d'un bouclier. Je sauvai ta vie, ta liberté, les armes. La couronne m'étoit due par cette action : je priai les chefs de l'armée do to la donner. Jo n'eus do passion que pour la gloire. Je n'eusse jamais crufiue tu eusses pu devenir la houle de ta patrie et la source de tous ses malheurs.
Alcib. — Je m'imagine, mon cher Socrate , que tu n'as pas oublié aussi cette autre occasion , où , nos troupes ayant été défaites, tu te relirois à pied avec beaucoup de peine , et où me trouvant à cheval je m'arrêtai pour repousser les ennemis qui t'alloienl accabler. Faisons compensation.
SocB. Je le veux. Si je rappelle ce que j'ai lait pour toi, ce n'est point pour le le reprocher, ni pour me faire valoir: c'est pour montrer les soins que j'ai pris pour te rendre bon , et combien tu as mal répondu à toutes mes peines.
Alctr. — "^l'u n'as rien à dire contre ma première jeunesse. Souvent , en écoulant tes instructions, jo m'allendrissois jusqu'à en pleurer. Si quelquefois je t'échappois étanl entraîné par les conq)Agnies , tu courois après moi. connue nu maître après son esclave fugitif. Jamais je n'ai osé te résister. Je n'écoutois que toi : je ne craignois que de tt; déplaire. 11 est vrai que jo lis une gageure un jour do donner nu soufflet à Hipponicus. Jo le lui donnai; ensuite j'allai lui demander pardon , et me dépouiller devant lui , atin qu'il me punit avec des verges : mais
niAi.iir.iF.^; nF> Mnars.
il mo pardonna. Mnant quo je no l'aMus olVi-nso tim- par la lô^'t-iflt' de iikhi iialiirt'l ciijdin' c[ lol.iliv.
Stii II. — Alors lu n'avdis (•omiiiis (|iit' la tant** d'un jfiiiio ton ; mais dans la suite lu as lait les criiui's d'un scéléral ipn niMiiniptc pour rien los dieux , qui se joue de la \erlu et de l.i lionne foi , qui aiel sa pairie eu i-emlres pour eonlenler son ainltilion , ipti porte dans toutes les nations élranjïères des inceurs dissolues. \'a, tu me fais horreur et [titié. Tu étois l'ait [tour être bon , et tu as muiIu être méchant : je iie |>nis m'en eonsoler. Séparons-nous. Les trois juL'es décideront de Ion sort ; mais il ne peut plus y avoir ici-bas d'union entre nous deux.
SOCRATK HT ALCIBUOi:.
Le bi)n pouvornoiiient est oi'iiii où 1«'S lituyeiis >c>\)\ élfvéi dans le respect des lois , dans l'ainuur de la patrie et du ^enre liiMiinin qui est la grande patrie.
Sorn. — Vous voilà devenu bien sape à vos dépens, et aux dépens de tous ceux que vous avez trompés. Nous pourriez être lediirne héros dune seconde Odyssée : car vous avez vu les mo-nrs d'un plus grand nombre de peuples dans vos vovages, qu'Ulysse n'en vit dans les siens,
Ai.( iB. — Ce n'est pas l'exjjérience qui me manque, mais la sagesse ; mais (juoique vous Vous mo(juiez de moi, vous ne sauriez nier ipi'un homme n'apprenne bien des choses quand il voyage et qu'il étudie sérieusemenl les iiueurs de tant rie peuples.
Soi II. — Il est \rai (piécette étude, si elle éloil bien faite, pourroit beaucoup agrandir l'esprit : niais il faudroit un xrai pliiloMiphe . un liommc tranquille et apprupii' , (pii ne l'ùt point dominé comme vous pai- l'ambiliouel par le [tiaisir ; un homme sans passion et sans préju;;é, (pii clieicheioil tout ce qu'il y anroit de bon en chaque peuple, et <pii dé(-ou\ riroil C4que les lois de chaque pays lui ont apporté de bien et de mal. Au retoui'd'nu tel \oxagc,ce philosophe >ei'oit u\\ excellent législateur. Mais vous n'avez jamais éti- riiomme ipi'il l'alloil pour iloinier des loi--, votre talent etoit pour le- xidler. A peine étii'/.-\oUsho|s deleurance. que Mtn.^ coiiM-illàtes à votre oiiele l'/rii le> il t'iigager la guerre pour éviter de tendre compte des denier-; publics. Je cioi- même
(ju'après votre mort vous soj'iez encore un dan- L'cii iix LMrde des lois.
\|i III. — l.aissez-iiioi là . je vuiis prie ; le lleiive d'oubli doit ell'acer toutes mes l'ailles : parlons des niMMirs des peuples. .Je n'ai trouvé parloiil (pic des coiiliirnes . et l'oit peu de lois. Tous b's Uaibares n ont d autres règles que l'habitudi' et lexemplcde leurs pères. Les Perses uiémes, dont ou a tant vanté les nueurs du temps de Cyriis , n'ont aueiiiK» trace de celte xeitu. Leur valeur et leur magnilicence montrent un assez beau naturel : mais il est corrompu |)ar la mollesse et par le faste le plus grossier. Leurs rois, encensés c<Jinme des idoles, ne sauioienl être honnêtes gens, ni connoîlre la vérité: riiumanité ne peut soutenir avec mod(''ratioii une puissance aussi désordonn('e (jue la leur. Ils simagineul (pie tout est fait pour eux ; ils se jouent du bien , de riionneiir et de la xie des antres hommes. Rien ne marque tant de barbarie dans une nation , (jut; celle forme de gouvernement: car il n'v a plus de lois , et la volonté d'un seul lioinme . donl (jii Halte toutes les passions, est la loi unique.
Soiai. — Ca' pays-là neconvenoit guère à nu génie aussi libre et aussi hardi que le v<Mre. -Mais ne trouvez-vous pas aussi que la liberté d'Athènes est dans nue autre extrémité ?
Alc.ib. — Sparte est ce que j'ai vu de meilleur.
Soc.K, — La servitude des Ilotes ne vous paroît-elle pas contraire à l'humanité? Remontez hardiiiieul aux vrais principes : défaitesvous de tous les |)rt''jugés : avouez qu'en cela les <!recs sont eux-mêmes un peu barbares. Fst-il permis à une partie des hommes de traiter l'autre comme des bêtes de charge?
Alc.ip. — IViuiipioi non, si c'est un jieiiple subjugué?
Soc. — Le |)eiip|e subjugué est toujours pi'iiple: le droit de conquête est ini droit moins fort (pie celui de l'humanité. (\o «pi'on appelle enn(|uêle devient le comble delà txraimieet l'exéeratioii «lu genre liumaiu . à moins (pie le couipiéraiit n'ait fait sa couipK-te par une t.'uerre juste, et n'ait rendu heureux le peuple con- (|uis en lut domianl de bonnes lois. Il n'est donc pas permis aux Laci''dénionieiis d(> traiter si indignement les Ilotes. <|ui sont hommes t oiiime eux. Oui'lle horrible barbarie (pie de Voir un peuple qui se joiie île la vie d'un autre, et qui compte pour rien ses iiKeiirs et son repos 1 De même ipi un chef de famille ne doit jamais s'entêter pour la grandenrde sa maison, jusqu'à vouloir troubler la paix et li liberté
nTALO^.^E^^ DES MORTS.
publique de tout le [ieu[)li'. doiil lui ol su familK' no sont (lu'uii nuMiiliro ; de môme c'est ime eonduile iiiscusôe . hrulale l't poruii-ieusi' , que le cher tl'uue nation mette sa L;loire à augmenter la puissance de son [)enj)le en trouMant le repos et la liberté des peuples \oisins. \ i\ peuple n'est pas moins nii nieinl)re. du i^cnrc liuniain, qui est la sociclé griK-rali' , cpiune l'aïuiile est nu inenihiv d'une nation j>artieulière. (lliacun doit inliniment plus au genre liumaiu. qui est la grande i^itrie . qu'à la pairie |)artieulière dans laquelle il est no : il est donc inliniment plus pernicieux de blesser la justice de poupb^ à [lonplo, que delà blesser do l'amille i\ l'amille conti'o sa rôpnbrKjiio. llenoncer au sentiment . non-seulement c'est manquer de politesse et tomber dans la baibarie. mais c'est ravcuglcment le plus donaturé des bi'igands et des sauvages; c'est n'être plus honuno. c'est ùXvc anibropopliage.
Alcib. — Vous vous l'àchezî II me stMuble que vous étiez de meilleure humeur dans le monde-, vos ironies piquantes avoient qu(dqiie chose de plus enjoué.
Soc. — Je ne sanrois être enjoué sur des choses si sérieuses. Les Lacédéniioniens ont abandonné tous les arts pacifiques , pour ne se réserver que celui de la guerre : et comme la guerre est le plus grand des maux . ils ne savent que faire du mal: W? s'en piquent : ils déflaignent tout ce qui n'est pas la destruction du genre luunain , et tout ce qui no pont servir à la gloire brutale d'une poign('o d'hommes qu'on appelle les Spartiates. Il l'aui que d'autres homniQs cultivent la terre pour les nourrir, pen<lant qu'ils se réservent pour ravager et pour dépeupler les terres voisines. Us ne sont pas sobres et austères contre eux-mêmes, pour être justes et modérés à l'égard d'antrni : au contraire, ils sontdiu's et l'aronches contre tout ce qui n'est point la patrie , comme si la nature humaine n'étoit ])as plus leur jtalrieque Sparte. La guerre est un rnal qui déshonore le genre humain : si on pouvoit ensevelir tontes les histoires dans un éternel oubli, il l'audroit cacher h la postérité que des hommes ont été capables de tuer d'autres hommes. Toutes les guerres sont civiles ; car c'est toujours l'homme contre l'homme, qui lépand son proj^ro sang , qui déchire ses propres entrailles. IMus la guerre est étendue . plus elle est funeste : donc celle des peuples qui compcsenl le genre humain est encore pire que celle des familles qui troublent une nation. Il n'est donc permis de faire la guerre que malgré soi, à la dernière extrémité,
pour re|)0usser la violence de l'ennemi. Comment est-ce que Lycnrgue n'a point eu d'horreur de forini>r un peuple disifel imbécile |)our toutes les occniialions douces el iimocontes de la paix, et de ne lui avoir donné d'autre exercice d'esprit elde corps, ([uo celui de nuire par la guerre à l'humanité !
Ai.c.in. — Votre bile s'échiiulVo a\ec raison : luais aimerie/.-vous mieux un p(>u[)le connue celui d'Athènes . (pii raffine jus(pi'an dcMuier excès sur tous les arts destinés à la volupté? Il \aut encore mieux souirrir des naturels farouihos et violons, comme ceuxdel^acédémone.
Soc. — Vous voilà bic'u changé ! vous n'êtes plus cet homme si décrié dans une ville si décriée : les bords du St\,x fout de beaux changcniens! Mais pcut-êtie que xous parlez ainsi par complaisance ; car vous avez été toute \otre vie un Trotée sur les mœurs. Hiioi qu'il en soit, j'avoue qu'un peuple qui |)ar la contagion de ses mœurs porte le faste , la mollesse , l'injustice et la fraude chez les aiitros peuples, fait encore pis que celui qui n'a d'antre occupation ni d'autre mérite que celui de répandre du sang ; car la vertu est plus précieuse aux hommes que la vie. Lycnrgue est donc louable d'a\ oir banni de sa république tous les arts qui ne servent qu'an lasle et à la volupté, mais il est inexcusable d'en avoir ôté l'agriculture et les autres arts nécessaires pour une vie sinq)le et frugale. N'est-il pas honteux qu'un peu|)le ne se suffise pas à lui-même . et qu'il lui faille un autre peuple appliqué à l'agriculture pour le nourrir?
A1.CIR. — Hé bien ! je passe condamnation sur ce chapitre. Mais n'aimez-vous pas mieux la sévère discipline do Sparte, et l'inviolable subordination qui y soumet la jeunesse aux vieillards, que la licence effrénée d'Athènes?
Soc. — Un peuple gàlé par une liberté excessive est le plus insupportable de tous les tyrans; ainsi l'anarchie n'est le comble des maux, qu'à cause qu'elle est le plus extrême despotisme : la populace soulevée contre les lois est le plus insolent de tous les maîtres. Mais il faut un milieu. Ce milieu est (ju'un peuple ait des lois écrites, toujours conslantos, et consacrées par toute la nation : qu'elles soient audessus de tout ; que ceux qui gouvernent n'aient d'autorité que par elles; qu'ils puissent tout pour le bien, et suivant les lois; qu'ils ne puissent rieu contre les lois pour autoriser le mal. Vr.ilà ce que les honniies , s'ils n'étoient pas aveugles et ennemis d'eux-mêmes, établiroient unanimement pour leur félicité. Mais les uns,
LUAI.Or.lES l)i:s MiiRTS.
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fonimc les Athéniens , ivnvcrsonl les lois , de |>eur (le donner trop d'aulorité ;iu\ niairistrals, |iar qui les loi» tlevroienl ivgncr ; el les anires, t-oinnie les l'i-rses, par un resped superslilipu\ (les lois , so niellent il.iiis un tel esdava^^; sons ceux qui devroient taire iv^rnor li's lois, ijiic ceux-ci rèjjnent enx-niènn's, fl (piil n'y a plu> d'antre loi réelle que leur volonté absolue. .\in>i les mis elles anires s't'loi;n\eut du but, qui e>l nue libeilr' modérée [lai' la seule autorité des lois, dont ceux (pii yonveruenl ne dcvroient être (juc les simples défenseurs. Celui qui gouverne doitélre le pins obéissant à la loi. Sa personne détachée de la loi n'est rien, cl l'Ile n'est consacrée qu'autant (ju'il est luimême, sans intérêt el sans passion , lu loi \i- \anle donnée |>our le. bien des houunes. Jui:e/. parla combien les Grecs, qui méprisent tant les IJarhares, sont encore dans la barbai'ie. I.a guerre du Péloponèse. où la jalousie ambitieuse de deux républi(|ues a mis loul en l'eu pendant \ingt-huit ans , en csl une preuve funeste. Vous-même ([ui parlez ici , n'avez -vous pas llaltélanlùtrandiilion triste el implacable des Lacédémoniens, tantôt 1 ambition desAthéniens plus vaine et plus enjouée? Athènes avec moins de puissance a fait de plus grands eil'nrls , et u trionqihé loug-temps de toute la Cirèce : mais enlin elle a snccond)é lout-à-coup . parce que le despotisme du peuple est une puissance folle et aveugle . qui se tourne contre elle-même , el (jui n'est absolue et an-dessus des lois que p'inr achever de se délruiie.
Au;in. — Je vois bien qu'Anytus n'a pas eu tort devons faire boire un peu de ciguë et qu'on «levoit encore plus craindre votre politiqu(,' (jue votre nouvelle reliiriou.
wiir.
ïlOCHATK. .M.r.||;l\UK KT TIMON.
luik iiiiliijii ciiti'C la iaisaiitliiO|)!t- di- Timon il l.i pliilanlLroiiiu (r\lciliiaile.
Ai.i.iB. — Jf suis sur[)ris, mou cher Socrale, d(! voir qui.' vousavi-/, tant île goùl pour ce mihanlhrope, ipiifait peui- aux |)elils eulaus.
Soc. — il faut être bien |dus>urpiis de ce qu'il s'uppriv(»isc avec moi.
TiM. — (lu m'accuse de haïr les hommes, el je ne m'en défends pas; on n'a (pi'à voir comment ils sont i'ails pour juger si j'ai lorl. Haïr le genre humain, c"e>t haïr une méchante bêle, FKNniiN. niMi; M.
une nmllitnde de sots, de fripons, de llalleurs, de liaill'es el d'ingrats.
An ut. — \ (ùlà un beau dii linimaire d'injures. Mais \aul-il mieux être tarouche. ilédai- Kueux , incuuqialible , el toujours mordant ? l'cMir umi, je trouve ([ue les sols me réjouissent, et (pie les gens d'esprit me contentent. J'ai envie de leur plaire à mon lour, el je m'accommode de tout pour me leudre agréable dans la société.
TiM. — VA moi je ne m'acconnnodede rien : tout me dé[>laîl; tout est faux , de travers , insnp|)ortahle; tout m'irrite , el me fait bondir le cd'ur. Vous êtes un l'rolée qui prenez ijidilléreunnment toutes les formes les plus con- IraTres, jiarce (pie \ous ne tenez à aucime. Ces mélamorphoses. qui ne vous coulent rien , irionireut un C(eur sans principes ni de justice ui de vérité. La vertu, selon vous, n'est qu'un beau nom : il n'y en a aucune de lixe. Ce que vous approuvez à Athènes, vous le condamnez à Lacédémone. Dans la Crèce vous êtes grec ; en Asie vous êtes perse : ni dieux , ni lois , ni patrie ne vous retiennent. Vous ne suivez qu'une règle , qui est la passion de plaire , d'éblouir, de dominer, de vivre dans les délices, et de brouiller tous les Klats. U ciel! faui - il (pi 'on soull're sur la terre un tel homme , et que les autres hommes n'aient point de honte de l'admirer! Alcibiade esl aimé des hommes , lui qui se joue d'eux , et qui les précipite par ses crimes dans faul de malheurs, l'our moi , je hais et Alcibiade, et tous les sols (jui l'aiment; et je serois bien f;\ché d'être aimé par eux . |)uis(prils ne savent aimer que le mal.
Ai.i.iR. — Voilà une déclaration bien obligeante! je ne vous en sais néanmoins aucun mauvais gré. Vous me mettez à la tête de tout le genre humain, el me faites beaucoup d'honneur. Mou parti est plus fort que le V(itre; mais vous avez bon courage, el ne craignez pas d'être seul contre tous.
TiM. — J'ani'ois horicur de n'êlre pas seul , cpiand je vois la bassesse, la lûchelé , la légèreté , la corruption et la noircem- de Ions les hommes (pii couvrent la terre.
An ut. — N'en exceptez-Vous aucim ?
TiM. — Non , non , en vérilé ; non, ancim , el vous moins (pi'aucun autre.
Auui. — <Juoi : pas vous-m^nie? Nous haïssez-vous aussi ?
'l'iM. — "ni , je me hais souvent , quand je me surprends dans (piebpie foiblesse.
Ai.i lu. — Nous l'ailes très-bien , el vous
PIAT.OnrES DES MORTS.
n'avez lie tort qu'en ce que vous ne le faites pas toujours. Qu'\ a-t-il de |)lus liaïssahK' (jn un lii)nnne (|ui a oul»lié qu'il est lioinnie , (jui hait sa propre nature, qui ne \oitrieu (]u'avee horreur et avec une niélainolic i'arouche. (]ni tourne tout en poison, et qui renonce à tonte société, quoique les lioninics ne soient nés que pour être sociables ?
TiM. — l>onne/-uioi des lionnnes siin|tlcs . droits, mais en tout bons et pleins de justice ; je les aimerai , je ne les (juillerai jamais , je les encenserai comme des dieux qui hahilent sur la terre. Mais tant que vous me doiniere/ des honuncs (jui ne sont pas hommes, mais des renards en linesse et des tigres en cruauté , qui auront le visage , le corps et la voix humaine , avec un cœur de monstre comme les Sirènes, l'hinnanité même mêles fera détester et fuir.
Ai.r.iB. — Il faut donc vous faire des honnnes exprès. Ne vaut-il pas mieux s'accommoder aux hommes tels qu'on les trouve , que de vouloir les ha'ir jusqu'à ce qu'ils s'accommodent à nous? Avec ce chagrin si critique on passe tristement sa vie, méprisé, moqué, abandonné, et on ne goùle aucun plaisir. Pour moi , je donne tout aux coutumes et aux imaginations de chaque pevq)U' ; partout je me réjouis, et je fais des hommes tout ce que je veux. La pliilosophie qui n'aboulil qu'à faire d'un philosophe un hibou, est d'un bien mauvais usage. 11 faut en ce monde vme philosopliie qui aille plus terre à terre. On prend les honnêtes gens par les motifs de la vertu , les voluptueux par leurs plaisirs, et les fripons par leur iut('-i'êt. C'est la seule bonne manière de savoir vivre ; tout le reste est vision, et bile noire qu'il faudroit purger avec un peu d'ellébore.
TiM. — Parler ainsi, c'est anéantir la Acrtu, et tourner en ridicule les bonnes monirs. On ne souffriroit pas un homme si contagieux dans nno république bien policée : mais, hélas! où est-elle ici -bas, celte république? 0 mon pauvre Socrate ! la vôtre , quand la verronsnous? Demain , oui demain je m'y retirerois si elle étoit commencée ; mais je voudrois que nous allassions , loin de tontes les terres connues, fonder cette lieureusc colonie de philosophes purs dans l'ile Atlantique.
Alcib. — Hé ! vous ne songez pas que vous vous y porteriez. Il fatidroit auparavant vous réconcilier avec vous-même, avec qui vous dites que vous êtes si souvent brouilli'.
ïiM. — Vous avez beau vous en moquer, rien n'est pins sérieux. Oui , je le soutiens que
je me hais souvent , et que j'ai raison de me haïr. <Jnandje me trouve amolli par les [)laisirs , jusqu'à sn|)ppoi'tcr les vices des honunes , et [)rêt à leur complaire; (juand je sens réveiller en moi l'intérêt , la volupté , la sensibilité pour nue vaine réputation j)armi les sots et les méchans; je me trouve pres([ue semblable à eux, je me fais mon procès, je m'abhorre , i'I je ne juiis me supporter.
Au;n». — Qui est-ce qui l'ail ensuite voire acconnnodemenl ? I.e faites-vous lêle à lète avec vous-même sans arbitre ?
Tni. — C'est (pi'après m'être condamné, je me redresse et je me corrige.
Alcu!. — Il y il (b'iic bien des gens chez vous ! Un homme corrompu et entraîné par les mauvais exemples; un second qui gronde le premier ; un troisième qui les raccommode , en corrigeant celui qui s'est gâté.
TiM. — Faites le plaisant tant qu'il vous ])laira : chez vous la compagnie n'est pas si nombreuse ; car il n'y a dans votre cœur (ju'un seul homme toujours souple et dépravé, qui se travestit en cent façons pour faire toujours également le mal.
Ai.ciB. — Il n'y a donc ijue vous sur la terre qui soyez bon : encore ne l'êtes-vous que dans certains intervalles,
TiM. Non, je ne conuois rien de bon , ni digne d'être aimé.
Alcir. — Si vous ne connoissez rien de bon, l'ien ([ui ne vous clioque et dans les autres el au dedans de vous ; si la vie entière vous déplaît , vous devriez vous en délivrer, et prendre congé d'une si mauvaise compagnie. Pourquoi contimier à vivre pour être chagrin de tout, et pour blâmer tout depuis le matin jusqu'au soii'? Ne savez-vous pas qu'on ne manque à Athènes ni de cordons coulans , ni de précipices ?
TiM. — Je serois tenté de faire ce que vous dites, si je ne craignois de faire plaisir à tant d'hommes qui sont indignes qu'on leur en fasse.
Ai.ciB. — Mais n'auriez-vous aucun regret de quitter personne? Quoi ! personne sans exception? Songez-y bien avant que de répondre.
TiM. J'aurois un peu de regret de quitter Socrate ; mais...
Ai.ciB. — lié ! ne savez-vous pas qu'il est homme ?
Tiu. — Non, je ncw suis pas'bien assuré : j'en doute quelquefois : car il ne ressemble guère aux autres. Il me paroîl sans intérêt, sans ambition , sans artifice. Je le trouve juste, sincère, égal. S'il V avoit au monde dix liomuies
DIALOnrES DES MORTS.
srio
comme lui, on xérilô. jo iiois nu'il?< iiu> n'cniicilieroioiil ;i\»'i- lliumanilô.
Alci». — Ui- l)ion ! croyez-lo dniir. I)i>iii:iiiiloz-lui si la raison pormel iVC'Uc misanllin'|ic an point où vous l'tMcs.
TiM. — .le le veux; iiiiDiqu'il ail loujouis éli* un |»i'ii trop l'atili; cl liop soc'ialilc , je ne crains pas de m'eniraj^er à suivre sou cnnscil, O mon ilicr Socrate ! quand je vois les liomnios, el (pic je jelle ensuite les yeux sm- vous, je suis lenlé de croire que \ous èles Minerve. (|ui est veniie sous une lii:ure d'iiomme instruire sa \illo. Parlez-moi selou votre cn'ur: uie consoillerie/.-vous de rentrer dans la sociélL' em|>fslé(' des hommes , avenylcs, njéchans et tronqieurs?
Soc. — Non, je ne vous conseillerai jamais de vous rengager , ni dans les assemidées du peuple, ni dans les festins pleins de licence, ui dans aucune soclctc avec un grand uoudirc de moyens ; carie grand noiid)reest toujours corrompu. Lue retraite lionuète et tran(|uillc , à l'abri des passions des lionnnes et des siennes propres, est le seul élal qui convienne à un vrai philosophe. Mais il tant aiuier les hoiumcs, et leur faire du hien malgré leurs défauts. Il ne faut rien attendre d'eux que de l'inj^ratitude, et les servir sans intérêt. Vivre an milieu d'eux pour les tromper, pour les éhlouir , et pour en tirer de quoi contenter ses jiassions, c'est être le plus méchant des hounnes, et se prépaivr des malheurs (ju'on mérite : mais se tenir à l'écart, et néanmoins à portée d'instruire et de servir certains hommes , c'est être une di\inité bienfaisante sur la terre. L'ambition d'Alcil>iade est y»ei-niciense ; mais votre misanthropie est nue \ertM foible,quiesl mêlée d'un chagrin de tempérament. Vous êtes plus sauvage que détaché : votre vertu îlpre et impalientt; ne sait pas assez supporter le vice d'antrui : c'est un amour de soi-même, (jui fait qu'on s'impatiente quand on ne peut réduire los autres au point (ju'on \oudroit. La philauthropio est une vertu douce, patiente et désintéressée, qui supporte le mal sans l'approuver. Elle attend les hounnes ; elle ne donne rien à son goût , ni à sa connnodité. Elle se sert de la connoissance de sa propre foiblesse, pour supporter celle d'antrui. Elle n'est jamais dupe des houuiies les plus trompeurs et les plus ingrats, car elle n'espère ni ne veut rien d'eux pour son j)rri|)re intérêt; elle ne leur riemande rien «pie pour leur bien véritable. Elle ne se lasse jamais dans cette bonlé désintéresséi! ; et «■Ile imit«- les di«'ux, ipii ont donné aux hounnes la vie sans avoir besoin «le leur enccu^ ni de leuis \i«times.
Ti\i. — Mais je ne hais |)oinl les lionmies par inhumanité ; j«> ne les hais qu«' malgré moi, parce ipi'ils sont haïssables. <y«'st leur dépravation (pi«' je hais, et leurs personnes, parce ([u'elh's sont dé|»rav«''«'s.
Soc. — lié bi«'n ! j«' le sup|»ose. Mais si vous ne haiss«>z dans l'houmie «pie le mal. pouripioi n'aiiiiez-\ous pas l'homme pour le délivrer «le ce mal. et pour le rendre bon ? Le mt''de«in hait la lièvre et tontes les autres maladies qui tourin«'ntent les corps des hommes; mais il ne hait point les malades. Les vices sont les maladies des aines : soyez un sage et charitabb' médecin, «pii soiig«' à guérir son malade par amitié poiu' lui , loin de h' ha'i'r. Le inonde est un trrand hôpital de tout le genre humain, (jui doit exciter votre compassion : l'avarice, l'ambition, l'envie et la colère, sont des plaies plus grandes et [tins dangereuses dans les aines, «pie «les abcès et des nlcèiws ne le sont dans l«!s corps. Guérissez tous les malades que vous pourrez guérir , et plaignez tous ceux qui se trouveront incurabli's.
TiM. — (»! voilà, mon cher Socrate, un sophisme facile à démêler. Il y a une extrême «lilVérence entre les vices de lame et les maladies du corps. Les maladies sont des maux qu'on souflre et qu'on ne fait pas ; on n'en est point coupable , on est à plaindre. Mais , pour les vices, ils sont v«dontaires, ils rendent la volonté coupable, ('e ne sont pas des maux qu'on souffre ; ce sont des maux qu'on fait. Ces maux méritent «le l'indignation et du châtiment , et non pas «le la pitié.
Soc. — Il est vrai qu'il y a deux sortes de maladies des hommes : les untsinvolonlaiies et innocentes ; les autres volontaires, et qui rendent le malade coupable. Puisque la mauvaise volonté est le plus giand des maux, le vice est la plus déplorable «le tontes les maladies. L'homme méchant qui fait soullrir les aulr«'s soiill're lui-même par sa malice, et il se [)ré|iare les supplices que les justes dieux lui «loivent : il est donc encore plus à plaindre (jn'un malade innocent. L'innocence est une santé précieuse de l'aiiu' : c'est une ressource et une «-onsolation dans les jdus alfreiises douleurs. Hiioi ! cesserez-vous «le plaindre un homme , parce «pi'il est «lans la jtlus fun«>ste maladie. (]ui est la mauvaise volonté? Si sa mala«lie n'éloit qu'an |)i«-d ou à la main, voits le plaindriez ; et v«ius ne le |»laignez pas lors«prelle agaugi'énéle fou<l de son cour !
Tivi. — Hé bii'ii ! j«' c<»n\iens «pi'il faut plaindre les iiiéchans . mais non pas les aimer.
DIALOGUES DES MORTS
Soc. — Il no l'aul pas los aimer pour U'iir malice, mais il l'aul les aimer pour les en guérir. Vous aimt>7. doue les hommes sans croire les aimer: car la couipassiou esl lui aiuour (pii s'afllige (lu mal de la personut^ ((u'on aime. Sa- \ez-Yous bieu ce qui vous euipèclie il'aiuier les médians? ce n'est pas volie verUi, uiais c'est l'imperfection de la vertu fiui est en vous, l.a vertu imparfaite succomlte dans le support iU:> imperfections d'autrui. On s'aiuu- eucore trop soi-même pour pouvoir toujours su|)porler ce (jui est coutraire à sou jjoùt et à ses uiaximes. E'amnur-propre ne veut non plus èli'e coutri"dil pour la vertu tpie pour le vice. Ou s'irrite coutre les ingrats, parce qu'on \eul de la reconnoissauce par amour-propre, l.a verlu [jarCaite dclaclie riiouuue de lui-mèuic, et fait (ju'il ne se lasse point de supporter la foiblesso des autres. Plus on est loin du vice, plus on est patient et tranquille pour s'appliquer à le guérir. l.a vertu imparfaite est ombrageuse, critique. Apre , sévère et implacable. La vertu qui ne cherche jdus que le bien est toujours égale, douce, affable, conq)atissante ; elle n'est surprise ni choquée^ de rien ,; elle prend tout siu' elle, et ne songe qu'à faire du bien.
TiM. — Tout cela est bien aisé à dire, mais difticile à faire.
Soc. — 0 mon cher Timon ! les homuies crossiers et aveugles croient que vous êtes misanthrope parce que vor.s poussez trop loni ta vertu : et moi je vous soutiens que , si vous étiez plus vertueux, vous feriez tout ceci comme je le dis ; vous ne vous laissedez entraîner ni par votre humeur sauvage, ni par votre tristesse de tempérament , ni par vos dégoûts, ni par l'impatience que vous causent les défauts des hommes. C'est à force de vous aimer trop, que vous ne pouvez plus aimer les autres hommes imparfaits. Si vous étiez parfait, vous pardonneriez sans peine aux hommes d'être imparfaits, comme les dieux le font. Pourquoi ne pas souffrir doucement ce que les dieux meilleurs que vous souffrent'? Cette délicatesse, qui vous rend si facile à être blessé, est une véritable imperfection. La raison qui se borne à s'accommoder des choses raisonnables, et à ne s'échauffer que contre ce qui esl faux , n'est qu'une demi-raison. La laison parfaite va plus loin : elle sujjporte en paix la déraison d'autrui. Voilà le principe de verln compatissante pour autrui et détachée de soi-même, qui est le vrai lien de la société.
AixiB. — En vérité. Timon, vous voilà bien confondu avec votie vertu farouche et critique.
C'est s'aimer trop soi-même que de vouloir vivre tout seul uuitpiemeul pour soi, et de ne |inu\(iir sonifrir lieu de tout ce qui chocpie nohc propre sens. Ouaud on n(! s'aiiue poiul tant, on se donne libéralemeul aux aiilr<'s.
Soc. — Arrêtez, s'il vous plail, Alcibiade ; vous abuseriez aisément de ce que j'ai dit. Il y a deux luauières de se donner aux hounues. La [iremière est de se faire ainier, non pour être l'idole des honmies , mais pour employer leur confiance à les rendre bons. Cette philanthropie est toute divine. 11 y en a une autre qui est nue fausse moniioie. Ouand on se donne aux hommes pour leur plaire, poui' les éblouir, pour usurper de l'autorité sur eux en les flattant, ce n'est |)as eux qu'on aime , c'est soimême. Ou n'agit que par vanité et par intérêt ; on l'ait seud)lant de se doimer, pour posséder ceux à qui on fait accroire qu'on se donne à eux. Ce faux philanthrope est comme nn pêcheur qui jette un hameçon avec nn apj)àl : il paroit nourrir les poissons, mais il les prend et les fait mourir. Tous les tyrans , tous les magistrats , tous les politiques (|ui ont de l'andùtion , pai'oissent Itienfaisans et généreux ; ils paroisscnt se donner, et ils veident prendre les peuples ; ils jettent l'hameçon dans les festins, dans les compagnies, dans les assemblées publiques. Ils ne sont pas sociables pour l'intérêt des honnnes , mais pour abuser de tout le genre humain. Ils ont un esprit llatteur, insinuant, artificieux , pour corrompre les mœurs des hommes comme les courtisanes, et pour réduire en servitude tous ceux dont ils ont besoin. La corru[)tion de ce qu'il y a de meilleur est le plus jiernicieux de tous les maux. De tels liommcs sont les pestes du genre humain. Au moins l'amour-propre d'un misanthrope n'est que sauvage et inutile au monde ; mais celui de ces faux philanthropes est traître et tyrannique. Us promettent toutes les vertus de la société, et ils ne font de la société qu'un trafic, dans lequel ils veulent tout attirer à eux, et asservir tous les citoyens. Le misanthrope fait plus de peur et moins de mal. Ln serpent qui se glisse entre des Heurs est plus à craindre qu'un animal sauvage qui s'enfuit vers sa tanière dès qu'il vous aperçoit.
Alcib. — Timon , retirons-nous ; en voilà bien assez; nous avons chacun une bonne leçon j en profitera qui pourra. iMais je crois que nous n'en profiterons guère : vous serez encore furieux contre toute la nature humaine : et moi je vais faire le Protée entre les (Irecs et le roi de Perse.
KlAIOi.lKS DKS Mnins.
PÉRICLÉS tï Al.llHIVDK.
Jans la viilu les plus granUs lah-iis sont coinjilos ponr ricii après la mort.
Pf.r. — Mon clier novrn, je suis hicn aiso de le re\oir. J'ai toujours en de l'aïuilié |toiiiloi.
.\ri,iB. — Tu me I as l>ien témoigné dés mon enfance. Mais je n"ai jamais eu tant de besoin de ton secours qu'à présent : Socrate. que je \iens de Irouxer, me lait craindre les trois jupes, devant lesquels je vais ci)m|iaroîlre.
l'ttt. — llélas ! mon cher neveu, nous utsommes plus à Athènes, (-es trois vieillard> inevorahles ne comptent pour rien l'éloquence. Moi-même j'ai senti leur rigueur, et je prévois que lu n'en seras [)as exempt.
Alub. — Ouôi ! ny a-t-il [«as qufl(]uc moyen pour gagner ces trois hf>nnnes ? sontils insensibles à la llatlerie , à la pitié , auv grâces du discours, à la poésie, à la musique, aux raisonnemens subtils, au récit des grandes actions ?
Pku. — Tu sais bien qne si l'éloquence a voit ici quehpic pouvoir, sans vanité, ma condition devroit être aussi bonne que celle d'im autre ; maison ne gagne rien ici à parler, t '.es traits tlatleurs qui enlevoient le peuple d'Athènes, ces tours convaincans. ces manières insinuantes qui prennent les hoiumes parleurs commodités et {lar leurs passions, ne sont plus d'usage ici : les oreilles y sont bouchées et les cœurs de fer. Moi qui suis ntort dans celle malheureuse giu'rre du Péloponèse , je ne laisse pas d'en être puni. Mu devroit bien me ]iardonner une taule qui m'a coùtt'" la \ie: el même c'est loi <|ui me la lis faire.
Aij.in. — Il l'-l viai (|ui,' je te conseillai d'engager la guerre . plutôt que de reiidie ronqtle. N'est-ce |)as ainsi (pie l'on fait litnjonrs, (juainl on gou>eine un l^liil .' On cuinnieiicepar soi, par saconnnodité, sa réputation, son intércM ; le public va comme il peut : aulr»-nienl quel seroil le sot cpii se donneroil la peine fie gouverner, et île veiller nuit el jour pour fîiiie bien dormii" le> autres '.' IC>l-ce que vos juges d'ici trouvent eela mauvais'.'
I*tn. — Uni, si mauvais, (ju'après éln; moit di: la pesie dans cette maudite guerre, oii je perdis la conliauce du peuple, j'ai soull'erl ici de
grands supiilices pour a\oii- li«iul>le la |).ii\ mal à propos, .luge par-là, mon pauvre neveu, •>! lu en seras quille à bon niandié.
Ai.ciB. — \ oilà de mauvaises nouvelles. Les vivans, ipian*! ils s(uit bien fâchés, disent : Je voudrois elle mort ; <'t moi, je dirois vfdouliers an eoniraire : Je voudrois me porter bien.
1*1.11. — H! In n'es plus au tenqis de cette belle robe traînante de pourpre avec laquelle lu charmois toutes les l'emmes d'Athènes el de Sparte. Tu seras puni , non-seulement de ce (jne tu as fait, mais encore de ce que In m'as conseillé de faire.
MKUcriit;. r.iiAiiitN et M.nm.vDK.
Ciirai.lirc d'un jeiino piim o corrompu par ranibilion et ramolli' fin plaisir.
Cil Ml. — Huel h(iiHine mènes-lu là? il fait bien l'important. Ou'a-t-il jdiis qu'un autre pour s'en faire accroire'/
Meuc. — Il étoil beau , bien l'ail , habile, vaillant , éloquent , propre à charmer tout le monde. Jamais homme n'a été si souple ; il prcnoit toutes sortes de formes comme Protée. A Athènes, il éloit délicat, savant et poli ; à Sparte, dur, austère et laborieux ; en Asie, elléminé, mou et magniiique comme les Perses : en Thrace, il éloil toujours à cheval , et buvoit connue Silène. Aussi a-t-il tout brouillé et tout renversé dans tous les [>ays où il a passé.
(liiAu. — Mais ne renversera-t-il point au>si ma barque, qui est vieille el (jui fait eau partout ? Pourquoi vas-tu le charger de telle marchandise? Il valoit mieux le lais>er parmi les vivans : il auroit causé des guerres, des carnages, des désolations (|ui nous auroient envoyé' ici bien des ombres. Pour la sienne , elle me lait peur. Commenl s'appelle-l-il ?
Mkiu;. — Aliibiade. N'en as-tu point ouï parler ?
lliiMi. — Alcibiade ! lié! toutes les ombre> qui viennent me rompent la tète à force de m'en entretenir. Il m'a domié bien de I* peine avec tous ces iiiorts cpi'il a fait périr en tant de guerres. N'est-ce pas lui qui, s'élanl réfugié à .Sparte, après les impiétés tpi'il avoit faites à .Athènes, corrompit la femme du roi .\gis?
.Mkiu;. — C'est lui-même.
CiiAii. — Je crains ipi'il ne fasse de même avec Proserpine ; car il est plus joli et plus liai-
DlAIlX.rKS DKS MORTS.
ftMir (jucnulii- ici riiilon. Mais riutoii n'entend pasrailleiie.
Mi'iu:. — .)<' le le livre tel qu'il fsl. S'il lail autant de fracas aux enfers qu'il en a fait Innlc sa vie sur la terre, ee ne sera jtlus iei le royaume du silence. Mais demande-lui un i)eu comment il fera. Ho! Alcibiade, dis à ("diarron couuuimiI lu prétends faire ici-bas.
Aloib. — ÎMoi, je prétends \ ménai,^er tout le monde. Je conseille à Cduiron de doulder son droit de péai^e, à IMuton de faire la guerre contre Jupiter pour être le premiei' des dieux, attendu que Jupiter gouverne mal les honmies, et que l'empire des morts est plus étendu que celui des vivans. Que fait-il là-liaut dans soji Olympe, où il laisse toutes choses sur la terre aller de travers? Il vaut bien mieux reconnoîtn! pour souverain de toutes les divinités celui qui punit ici-bas les crimes, et qui redresse tout ce que son frère, par son indolence, a laissé gâter. Pour Proserpiue, je lui dirai des nouvelles de la Sicile qu'elle a tant aimée j je lui chanterai sur ma lyre les chansons qu'on y a faites en son honneur ; je lui parlerai des nymphes avec lesquelles elle cucilloit des fleurs quand Plu ton la vint enlever ; je lui dirai aussi toutes mes aventures, et il y aura bien du malheur si je ne puis lui plaire.
]\Ikkc. — Tu vas gouverner les enfers ; je parierais pour toi : Plutou te fera entrer dans son conseil, et s'en trouvera mal. Voilà ce qui me console pour Jupiter mon père, que tu veux faire détrôner.
Alcib. — Pluton s'en trouvera fort bien, et vous le verrez.
Merc. — Tu as donné de pernicieux conseils en ta vie.
Alcib. — J'en ai donné de bons aussi.
Merc. — Celui de l'entreprise de Sicile étoit-il bien sage ? les Athéniens s'en sont-ils bien trouvés ?
Alcib. — Il est vrai que je donnai aux Athé ■ niens le conseil d'attaquer les Syracusains , non-seulement pour conquérir toute la Sicile et ensuite l'Afrique, mais encore pour tenir Athènes dans ma dépendance. Quand on a affaire à un peuple léger, inégal, sans raison, il ne faut pas le laisser sans affaire ; il faut le tenir toujours dans quelque grand embarras, afin qu'il ait sans cesse besoin de vous, et qu'il ne s'avise pas de censurer votre conduite. Mais cette afi'aire , quoique un peu hasardeuse , n'auroit pas laissé de réussir si je l'eusse conduite. On me rappela à Athènes pour une sottise, pour ces Hermès mutilés. Après mou départ, Lama-
rhiis |i('ril comuK'. un clourdi. Nicias étoit un grand iiiddhiil, toujours craintif et irrésolu. Les gens ([ui craignent tant ont [)lus à craindre (pie les autres ; car ils perdent les avantages (pie la fortune leur présente, et ils laissent venir tous les inconvénieus qu'ils ont prévus. Ou m'accusa encore d'avoir [)ar déi'ision, avec des libertins, re|)réscnté dans une débauche les mystères de Cérès. On disoit que j'y faisois le principal personnage, (jui étoit celui du sacrilicateur : mais tout cela, chansons; on ne pouvoit m'en convaincre.
Mkuc. — Chansuns ! D'où vient donc (pie tu n'osas jamais te présentei-, et ix'pondre aux accusations?
Alcib. — Je me s(M'ois livré à eux s'il eut été (piestion de toute autre chose; mais comme il s'agissoit de ma vie, je ne l'aurois pas confiée à ma propre mère.
jMerc. — Voilà une lâche réponse. N'as-tu point de honte de me la faire? Toi qui savois hasarder ta vie à la merci d'un charretier brutal, dès ta plus tendre enfance, lu n'as point osé mettre ta vie entre les mains des juges pour sauver ton honneur dans un âge mûr ! 0 mon ami, il talloit que tu te sentisses coupable.
Alcib. — C'est qu'un enfant qui joue dans un chemin, et qui ne veut pas interrompre son jeu pour laisser passer une charrette, fait par dépit et par mutinerie ce qu'un homme ne fait point par raison. Mais enfin vous direz ce qu'il vous plaira, je craignis mes envieux, et la sottise du peuple, qui se met en fureur quand il est question de toutes vos divinités.
Merc — Voilà un langage de libertin, et je parierois que tu t'étois moqué des mystères de Cérés d'Eleusine. Pour mes figures , je n'en doute point, tu les avois mutilées.
Char. — Je ne veux point recevoir dans ma barque cet ennemi des dieux, cette peste du genre humain.
Alcib. — 11 faut bien que tu me reçoives ; , où veux-tu donc que j'aille?
Char. — Retourne à la lumière, pour tourmenter les vivans et faire encore du bruit sur la terre. C'est ici le séjour du silence et du repos.
Alcib. — Hé ! de grâce, ne me laisse point errer sur les rives du Slyx comme les morts privés de la sépulture : mon nom a été trop grand j)armi les hommes pour recevoir un tel alfront. Après tout, puisque j'ai reçu les honneurs funèbres, je puis contraindre Charon à me passer dans sa barque. Si j'ai mal vécu , les juges des enfers me puniront ; mais pour ce vieux fantasque, je l'obligerai bien....
r>I\l.(^r,l KS l)i:s MdUTS.
Chah. — Piii^iiiif lu W \ne\u\> sur iiu Inu si haut, jt* veux savoir odiiuiiL'iil lu asclc iuluiiiif: far on parle Ac la iiiorl liifii coiittist'incnl. I.is lins disent i\Ui.' lu as ôlé poijjnanlé dans le srin d'une courli<anc. Helle mort pour un liuuiuie qui lail le gi-and persomiaLTc ! D'autres disent qu'on te l>rilla..Ius(|u';ice(]ue le fait soit édaiici, je me ruo(|ue de la lit-rlé; nou , tu n'entreras point ici.
Ai.eiH. — .le n'aurai point de peine à raconter ma dernière aventure; elle est à mon lioiinetu", etcll»' eouronne une belle vie. I.ysander, sachant combien j'avois l'ail de mal aux l.acédémouiens en servant ma |)ati'ie dans lescomltals. et en népx'iant pour elle auprès des l'erscs , rcsolnl de demander à IMiarnabaze de me l'aire mourir. Ce IMiaruaha/.e commandoit sur la côte d'Asie au noni du i.'ratid Uni. Pour moi . avant vu cpie les cliei's Athéniens se eonduisoient avee témérité, et qu'ils ne vouloient pas même écouler mes avis , pendant que leur Hotte étoit dans la rivière de la Chèvre près de lUellespont, je leur prédis leur ruine , qui arriva hieulôt a[)rès ; et je me retirai dans un lieu de l'hryL,'ie que les Perses m'avoient donné pour ma subsistance. Là je vivois content, désabusé de la fortune (jui ui'avoit tant de l'ois trompe , et je ne songeois plus qu'à me réjouh*. La courtisane Timandra étoit avec moi. Pharnabaze n'osa rcluser n)a mort aux T.act'Jémoniens . il envoya son Trère Maj:anis pour ine faire couper la tète, et jiour brûler mon corps. Mais il n'osa avec tous ses Perses entrer dans la maison où je demeurois : ils mirent le feu tout autour . aucun d'eux n'ayant le conrajje d'entrer pour m'altaquer. Ufs que je m'aperçus de leur dessein , je jetai sur le feu mes habits , toutes les bardes que je trouvai , et môme les tapis qui étoient dans la maison : puis je mis mon manteau plié autour de. ma main ;'auche. et. de la droite tenant mon épée nue , je me jetai hors de la maison au travers de mes ennemis, sans que le feu me fil aucun mal ; à peine brùla-t-il un peu mes habits. Tous ces barbares s'enfuirent dès que je parus; mais, en fuyant, ils me tirèrent taul de traits, qut'je londiai [icreé de coups. Huand ils se furent retirés, 'l'irnandra alla pn-ndie mon corps, l'enveloppa, et lui donna la sépulture le plus honorablenuMil qu'elle put.
Mkiu;. — Celle 'l'irnandra ii'cst-elle pas la mère de la fameuse courtisane de Cniintlic nounnée Laïs?
Au.ui. — C'est die- même. Voilà l'histoire de ma mort et de ma sépulture. \'ons reste-t-il •pielqucdifliiidli' .'
C.iiAU. — (lui, sansdnule, une ^'raude. qu»; je le délie de lever.
\ii:ui. — l-'.vpliipie-la, nous vt-rrous.
Cil vu. — Tu II .!> pu te sauver <lc cette maisou bi ùlee (pi'eii lejelaiit comme uu désespéré au travers de tes ennemis: et lu veux (|n(' Timandra, (|ui demeura dan<; les mines de celle maison toute en feu . n'ait soulfert aucun mal ! l>e plus, j'entends dire à |)lusieurs ombres que les Laci'demoiiieiis ni b's Perses ne t'ont point lait mourir : ou assure que tu avois séduit une jeune femme d'une maison très-noble, selon ta coutume ; «[ue les frères de cette femme voulurent se veiiLTcrde ce d(''sliomieMr, el le lireiil brûler.
Ai.ciii. — Hiiiii (pi'il en soit, suivant ce conte même, tu ne peux douter que je n'aie été brûlé comme les autres morts.
C.iiAu. — Mais lu n'as |)as reçu les hoimeurs de la sépulture. Tu cherches des subtilités. Je vois bien que tu as été un dangereux brouillon.
Ai.cin. — J'ai été brûlé comme les autres morts, et cela suflit. \'cux-tu donc que Timandra vienne l'apporter mes cendres, ou qu'elle t'envoie un cerlilicat? Mais si tu veux encore contester, je m'en rapporte aux trois juges d'ici-bas. Laisse-moi passer pour plaider ma cause devant eux.
Char. — Hon ! tu l'aurois gagnée si tu passois. Voici un homme bien rusé!
Mkuc. — Il faut avouer la vérité : en |>assant j'ai vu l'urne où la courtisane avoit, disoit-on. mis les cendres de son amant. Un homme qui savoit si bien enchanter les fennnes ne pouvoit mancpier de sépulture : il a eu des honneurs , des regrets, des larmes, plus (pi'il ne niéritoit.
Alcib. — Je prends acte (jue .Mercure a vu mes cendres dans une urne. Maintenant je somme Charon de me recevoir d;ms sa baleine; il n'est plus eu droit de me refuser.
Mkuc. — Je le plains d'avoir à se cbargi-r i\c. toi. MiMliant homme, tu as mis le feu partout : c'est toi qui as allumé celte horrible guerre dans tonte la (Irèce. Tu es cause cpie les Athéniens et les Lacédéinoniens ont été vingt-huit ans en armes les uns contre les autres, par mer el [lar terre.
Au. in. — Ce n'est pas moi ijui en suis la cause; il faut s'en prendreà mou onde Péridès.
Mkkc. — Péridès, il est vrai . engagea cette funeste guerre, mais ce fut par ton conseil. Ne te souviens-tu pas d'un jniir que tu allas heinler à sa [loite? Ses j:eiis te dirent ipi'il n'avoit pas le temps de te voir, parce (|u'il étoit embarrassé pour les comides ipi'il devoil leudre aux
DIAL0GL1ES DES MORTS
Athcnieus de ra(lmini>tr;it'!(>n des revenus de la république. Alors tu répondis : Au litni de songer à rendre compte, il l'eroit l>ieii mieux de songer à quelque expédient pour n'en rendre jamais. L'expédicut que tu lui fournis lut de brouiller les afVaii-es, d'allumer la guerre, et de leuir le peuple dans la confusion. Tériclès fut assez corrompu pour te croire : il alluma la guerre; il \ périt. Ta patrie y est prescpie juM'ie aussi; elle y a perdu la liberté. Après cela fautil s'étonner si Arcbestratc disoit que la (jrècc entière n'étoit pas assez puissante pour supporter deux Alcibiade ? Timon le Misanthrope n'étoit pas moins plaisant dans son chagrin ; il étoit indigné contre tous les Athéniens, dans lesquels il ne voyoit plus de trace de vertu ; te renconti'aiit un jour dans la rue , il le salua et te prit par la main, en te disant: Courage, mon enfant! pourvu que tu croisses encore en autoiité , tu donneras bieutc)tàces gens-ci tous les maux qu'ilsméritcul.
Al(Ub. — Faut-il s'aumser aux discours d'un mélancolique qui haïssoit tout le genre humain?
Meuc. — Laissons là ce mélancolique. Mais le conseil que tu donnas à Périclcs, n'est-ce pas le conseil d'un voleur?
Alcib. — 0 mon pauvre Mercure! ce n'est point à toi à parler de voleur; on sait que tu en as fait long-temps le métier : un dieu tilou n'est pas propre à corriger les lionuues sur la mauvaise foi en affaires d'argent,
Merc. — Cliaron, je te conjure de le passer le plus vite que tu pourras; car nous ne gagnerions rien avec lui. Prends garde seulement qu'il ne surprenne les trois juges, et Plutou même : avertis-les de ma part que c'est un scélérat capable de faire révolter tous les morts, et de renverser le plus ))aisible de tous les empires. La punition qu'il mérite, c'est de ne voir aucune femme, et de se taire toujours. Il a trop abusé de sa beauté et de son éloquence. Il a tourné tous ses grands talens à faire du mal.
Char. — Je donnerai de bons mémoires contre lui, et je crois qu"il passera fort mal sou temps parmi les ombres , s'il n'a plus de mauvaise intrigue à y faire.