‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraireChapitre 103 sur 271 · C.iii. — Pourquoi les faisois-tu · texte numérisé non relu

C.iii. — Pourquoi les faisois-tu

Aux. — Huaud je tt* lu;ii, j'av..i> tro|) bu.

(Il 11. — Voilà nue belle exeiise pour un hi'ros et pour un dieu ! Celui (pii devoil élre assez raisoiinabli* pour gunerni'c la lerr(.' entière, perdnil. par l'ivresse, toute sa raison, et se reiidoit semblable à iiiie bétc féroce. Mais avoue do

DIALOGUES DES MORTS

l)nnnt-> foi la Yt'-riU'' ; la rlois oncoiv pins eriiviv par la mauvaise gloire et par la oolrre que [)ar le vin : tu ne pouvois soullVir (pie je oondaninassc ta vanité (jui le laisoit roeesoir les lionneuis divins, et oublier les services qu'on l'avnil rendus. Héponds-nioi , jo ue crains jilus que tu lue tues.

Ai.RX. — n dieux eruels, (juc ne puis-je nie venger de vous! .Mais hélas! je ne puis pas même me venger de celte ondire de (ditus ipii vient ni'iiisulter In'ulaleinent.

Cl. M. — 'Te V(iil;i aussi c(dèn> et aussi ioiigueuv (pie tu l'élois parmi les vivaiis. Mais ])ersonne ne te craint ici : |>our moi , tu me lais pitié.

Ai.K\. — Huoi ! le grand Alexandre faire pitié à un liommc vil loi que Clitus ! Que ne puis-jeou le tuer ou me. tuer moi-même!

Clit. — Tu ne peux plus ni l'un ni l'autre; les oudtres ne meurent point : te vt)ilà immortel , mai j autreiueut que tu ne l'avois préteudu. H faut te résoudre à n'être qu'une ombre comme moi, et comme le dernier des hommes. Tu ne trouveras plus ici de provinces à ravager, ni de rois à fouler aux pieds, ni de palais à brûler dans Ion ivresse, ni de fables ridicules à conter j)our te vanter d'être le lils de Jupiter.

Alex. — Tu me traites comme un misérable.

Clit. — Non , je te reconnois pour nn grand conquérant . d'un naturel sublime, mais gâté par de trop grands succès. Te dire la vérité avec affection, est-ce t'ofl'enser? Si la vérité t'offense, retourne sur la terre chercher tes flatteurs.

Alex. — A quoi donc me servira toute ma gloire, si Clitus même ne m'épargne pas?

Clit. — C'est ton emportement qui a terni ta gloire parmi les vivans. Veux-tu la conserver pure dans les enfers ? il faut être modeste avec des ombres qui n'ont rien à perdre ni à gagner avec toi.

Alex. — Mais lu disois que lu m'aiinois.

Clit. — Oui, j'aime ta personne sans aimer les défauts.

Alex. — Si tu m'aimes, épargne-moi.

Clit. — Parce que je t'aime, je ne t'épargnerai point. Quand tu parus si chaste à la vue de la femme etde la fille de Darius, quand lu montras tant de générosité pour ce prince vaincu, tu méritas de grandes louanges ; je le les donne. Ensuite la gloire le fit tourner la tète. Je te quitte, adieu.

Ai.l'.W.Milir; KT lH()(il':NK.

roiiiliuii 1,1 ll.illciic csl Hd'iiifiou^t' JilX piiiu'i'-i.

Dioc. — Ne \()is-j(' pas .\lc\audre parmi les morts !

Alex. — Tu ne le lrom[)es pas, Diogène.

Dioo. — Hé. conmient! les dieux meurcutils?

Alex. — Non pas les dii-u.v , mais les Immmes mortels par leur nature.

DiOG. — Mais crois-tu n'être (pi un sinqile homme !

Alex. — Hé! pourrois-j(; a\uir un autre scnlimenl de moi-même?

Di()(;. Tu es bien modeste apré's la mort. Hien n'auroit manqué à ta gloire, Alexandre, si tu l'avois été autant pendant la vie.

Alex. — En quoi donc me siiis-jc si fort oublié ?

Dioc. — Tu le demandes, toi qui , non content d'être fils d'un grand roi, qui s'étoit rendu maître de la Grèce entière, prétendois venir de Jupiter? On te laisoit la cour, ente disant qu'un serpent s'éloit appro(dié d'Olympias. Tu aimois mieux avoir ce monstre pour père, parce que celatlaltoit davantage ta vanité, que d'être descendu de plusieurs rois de Macédoine, parce que tu ne trouvois rien dans celte naissance au-dessus de l'humanité. Ne soufîrois-tu pas les basses et honteuses llatteries de la prêtresse de Jupiler- Ammon? Elle répondit que tu blasphémois en supposant que ton |)ère pouvoit avoir des meurtriers ; tu sus proliter de ses salutaires avis, et tu évitas avec un grand soin de tomber dans la suite dans de pareilles impiétés. 0 homme trop foible pour su[)porter les lalens que tu avois reçus du Ciel !

Alex. — Crois-lu , Diogène , que j'aie été assez insensé pour ajouter foi à toutes ces fables ?

DiOG. — Pourquoi donc les autorisois-tu ?

Alex. — C'est qu'elles m'autorisoient moimême. Je les méprisois, et je in'enservois parce qu'elles me donnoient un pouvoir absolu sur les hommes, (^eux qui auroient peu considéré le fils de Philippe trembloienl devant le fils de Jupiter. Les peuples ont besoin d'être trompés : la vérité est foible auprès d'eux; le mensonge est tout-puissant sur leur esprit. La seule réponse de la ])rêlresse, dont tu parles avec dérision, a plus avancé mes conquêtes que mon cou-

rapc el toulos Us rossoiiroos tle mon ('S|>iil. Il i'aiit coiinniliv li-s lutmiiu's , so piopoitioiiiu'r à t'ii\,c't li's iiuMUM' par les vo'u-s |»ai' ifscuicllcs ils sont capaldos do iiKin.lu'r.

Dio«;. — Lis hoiniiios du caracU-rc t[ur lu tli'-|>i'iiis sdut (lii:u»'s (le inr-pi'is. cniiun»' IfiiiMUà lai|utllt' ils sDiil li\ivs : l'I poiu- t'''trtM".-,liuii'' tit' cis lidiuiui's si vils, tu as eu ivcdUis au uhmisoMu'f, (juil'a iviitlu plus imliLMU' i|u'i'ux.

WVIII.

IiKNYS i;\NriKN KT PlOi.KNK.

l'a piinre qui fait coiisisler son bdiiluMir et sa gloiro à salUfaiie sos passions, iiost luiuvux ni en titlc vie ni vn l"aiilri>.

I)i:n. — Je suis ravi do voir un liomuio do ta rôpulation. Alexandre m'a parlé de loi depuis i|uil est descendu en ces lienx.

Dinc. — Pour moi , je n'avois que trop ^^ntoudii parler de loi sur la terre. Tu y faisois du liruit coumio les torronstpii ravagent l<Mit.

Dkn. — Kst-il vrai que lu étois liemcux dans Ion lonneau ?

DiOG. — l'ue marque certaine que j'y étois lioureuv . c't'st que je uo cliercliai jamais rien , l'I qneje méprisai méiue les offres do ce jeune -Macédonien dout tu parles. Mais n'est-il pas vrai ipie tu n'étois point heureux en possédant S\racnse el la .*^-ile , puisque tu voulois encore entrer par liliégodans toute l'Italie ?

I>KN. — Ta modération u'éloit que vanité et ad'octalion de vertu.

Hior,. Ton ambition n'étoit (pie folie. (|u'nu ori:ueil forcené ipii ne peut fan'e justice lu à soi ni aux autres.

Ih.v. — Tu parles hieu liardiment.

Dioi.. — Kt loi, t'imaL'infs-lu être i-ucoro iyrnn ici ?

I)en. — Hélas ! jo no sens (jue trop (jue jo m.' le suis plus, .h; tenois les Syracusains , comme je m'en suis vanté hien des Ibis, dans dts diaînes di- diamans ; n)ais le ciseau des Panjues a coupé c'?s cliainesavoc le lil do mes joins.

I)ior.. — Jo l'('ntends soupirer, el je suis siu' i{ue tu soupirois aussi dans la {{loiro. four moi . j<' no sr)upirois point dans mon lonneau, et jo n'ai (jue faire de soupirer ici-lias ; cai- je n'ai l.'ii>s<'*, en mourant, aucun liiou di|;uo d'étro ro- ^rollé. () luou pauvre tvian . (|uo tu as perdu à être si i'icln'. et (pie l)i'ii'i-ue a j il'Ui- à ne posséder rien !

DIALOr.l'ES DES MORTf=^. 271

r>K\. — Tons les |)laisirs on l'i>ulc venojen

s'olfrir à moi : ma uuisi(pio otoit aduuraltle : j'avoi.^ une talde exipiiso. desosclavos sans nombre, dos parl'iuns.dos inouliles d'or et d'argent , dos taliloauv, dos statues, des sju'ctaclesde toutes les façons, dos ;:ens d'ospril poin- m'ontrotonir et |»i)ur nudoucr, dos armées pour vaimio tous mes ounomis.

Dioi;. — Kt par-dessus tout cela des snupi (lUs. des alarmes el dcsj'ureurs. qui l'ouq^ècluiieiil <lc jouir de tant de biens.

Dkn. — Je l'avoue. Mais aussi (piol moveu de vivre dans un lonneau ?

DioG. — Hé! ipii t'(;mpéclioil rie \i\rf paisililemonl en honmje de bien connue nu autre dans ta maison, et d'embrasser une douce pliilosopbie ? Mais est-il vrai (jue lu croyois tonjours voir un glaive suspendu sur ta léte au milieu do tous les plaisirs ?

Dkn. — .N'en parlons plu?, tu veux m'in- :iultor.

I.)iô(;. — Soulfi'iras-lu uuoaulrequçslionaussi forte que colle-là ?

\)r.y. — Il faut bien la souffrir : je n'ai plus i\c menaces à le faire pour l'en empêcher ; je suis ici bien désarmé.

DiOG. — Avois-lu promis des récompenses à tous couxqui invcnteroienl de nouveaux plaisirs? (1 éloiluneétrauiiora^^opour la volupté. ( Ique lu rélois bien mécompte! Avoir tout renversé dans son pays [)our ol'-e heureux, et être si misérable el si affamé de plaisirs.

Dr.N. — Il falloit bien lâcher d'en faire inventer de nouveaux . ]iuisquc tous les plaisirs ordinaires éloienl usés pour moi.

Ihoc. — La nature entière no le suflisnil donc pas? Hé ! qu'est-ce qui auroil pu apaiser tes passions furieuses? Mais les plaisirs nouveaux aur<iieul-ils j)u {.'uérir les déllancos, et éloulfor les remords do tes crimes?...

Iii:\. — Non: mais les malados cherchenl connue ils |)ouvout à se soulaj.'or dans leurs maux, ils essaient de nouveaux remèdes pour se ffuérir. el de nouveaux mets pour se raj^oùler.

Diiu.. — Tu étois donc dégoûté el all'anié tout onseud)lo ; dégoûté di' tout ce que tu avois, all'imé do tout ce (pie tu no pouvoisavoir. X'oilà un bel état ; et c'est là ce (pie tu as pris tant do poineà ac(piérir ol à conserver! Voilà une bcll(> rercîlte pour se l'aire heureux. C'(\sl bien à loi de le mo(pior d(; mon toimoan , où un pou d'eau , do pain oldo soleil, me roiidoit coutoiit ! nuaiiii ou sait L'oûter ces plaisirs sim|dos de l.i pure nature, iIsnos'uM-nl jamais, et ou n eu mau({uc |)»int : mais quand ou les mépi-ise, du ,i In-au

i>7ii

DIALOr.rES DES MORTS.

(Mre riclio ol puissant, on iikukiiu' de Idul. niroii ne peut jouir do rien.

Dkn. — Ces vérités que lu dis lu'afili^ciil : car jo pense à nu)U lils que j'ai laissé lyrau après inoi : il seroit plus heureux si je l'avois laiiS('' pauvre artisan . aoeontumé à la modération . et instruit par la mauvaise fortune; au moins Ji auroit (piolipics vrais plaisirs que la nature ne. refuse |»oiul dans les e(ni(litions médiocres.

Diot;. — Pom' lui rendre l'appétit, il faudroit lui faire soutVrir la faim ; et [H)ur lui ùler l'emmi de son palais doré, lo mettre, dans mou loimean vacant depuis ma mort.

Dkn. — lùu'ore ne saura-t-il pas se soutenir dans celte puissance que j'ai eu tant de peine à lui préparer.

Dioo. — Hé! que ^en\-lu que sache un homme né dans la mollesse d'une trop grande prospérité? A peine sait-il prendre le plaisir quand il vient à lui. 11 faut (pie tout le monde se linu'meute pour le divertii'.

PYlUinoN KT SON VOlJ^lN,

Absunlité du pynlionisiTiP.

Le Vois. — Donjour, Pyrrliou. On dit que vous avez bien des disciples, et que voire école a une hante réputation. Yondriez-vous bien me recevoir et m'insfruh'e?

Pyrr. — Je le veux, ce me send)le.

Le Vois. — Pourquoi dom; ajoutez-vous , ce me semble? Est-ce que vous ne sa\ez pas ce que vous voulez? Si vous ne le savez pas, qui le saura donc? Et que savez- vous donc , vous qui passez pour un si savant honune?

Pyrr. — Moi, je ne sais ri'.-n.

Le Vois. — Qu'apprend-ou donc à vous écouter?

Pyrr. — Rien, rien du lout.

Le Vois. — Pourquoi donc vouséconle-l-on?

pvRR. — Pour se convaincre de sou ignorance. N'est-ce pas savoir beaucoup , que de savoir qu'on ne sait rien?

Le Vois. — Non, ce n'est pas savoir grand'chose. Un paysan bien grossier et bien ignorant connoît son ig'norancc, et il n'est pourtant ni philosophe ni hahib! honune, et il connoît pourtant mieux son ignorance qu'.- vous la \Alre ; car vous vous croyez au-dessus de tout le genre bumain en alîeclant d'ignorer toutes choses. Cette ignorance ad'ectéene vous ôlc point la pi'ésomp-

tion , au lieu que le paysan qui connoît son ignorance se délie de lui-même en toutes choses, l'I de liMUUe foi.

Pmui. — Le jiaysan ne croit ignorer (pie certaines choses élevées, et qui demandent deréludej mais il ne croit pas ignorer ([u'il marche , qu'il parle, qu'il vil. Pour moi, j'ignore tout cela , *'t par principes.

I.E Vois. — (Judi ! NOUS ignorez ttiut cela ili' vous? Ueauv principes, de n'en admettre aucun 1

V\ Ku. — ( (ni , j'ignore si jt; \is , si je suis : eu un mot, j'ignore toutes choses sans exception.

Li; Vojs. — Mais ignorez-vous que sous [)ens<'Z ?

PïUR. — Oui , je l'ignore.

Le ^'oIs. — Ignorer toutes choses, c'est douter de l(nUes choses et ne trouver rien de certain, n'esl-il |)as vrai ?

Pviui. — Il est vrai, si quelque chose le peut être.

Lk Vois. — Ignorer et douter, c'est la même chose ; douter et penser sont encore l;i même chose : donc vous ne ponvezdoulcr sans penser. Votre doute est donc la preuve (^.ertainc que vous pensez : donc il y a quelque chose de certain, puisque votre doute môme prouve la certitude de votre pensée.

Pyrr. — J'ignore même mon ignorance. Vous voilà bien attrapé.

Le Vois. — Si vous ignorez votre ignorance, pourquoi en parlez-vous? pourquoi la défendezvous? pourquoi voulez-vous la persuader à vos disciples, et les détromper de tout ce qu'ils ont jamais cru ? Si vous ignorez jusqu'à votre ignorance, il n'en faut plus donner des leçons, ni mépriser ceux qui croient savoir la vérilé.

Pyrr. — Toute la vie n'est peut-être qu'un songe continuel. Peut-être que le moment de la mort sera un réveil soudain , on l'on découvrira l'illusion de tout ce que l'on a cru de plus réel, comme un homme qui s'éveille voit disparoître tous les fantômes qu'il croyoit voir et toucher pendant ses songes.

Le Vois. — Vous craignez donc de dormir et de rêver les yeux ouverts? Vous dites de toutes choses , Peut-être : mais ce Peut-être que vous dites est une pensée. Votre songe, tout faux qu'il est, est pourtant le songe d'un homme cpii rêve. Tout an moins il est si^ir que vous rêvez : car il faut être quelque chose, et quelque chose de pensant , pour avoir des songes. Le néant ne peut ni dormir, ni rêver , ni se tromper , ni ignorsr, ni douter, ni dire Peut-être. Vous voilà donc malgré vous condamné à savoir

DIALOGUE!^ DES MORTS

quelque chose . (jui est votre rêverie , ri à iMre tout au innius lui être rê\onr et peusaul.

l'iiui. — (lelle siilililiti' m'enilKirnisso. .le uc Aeu\ point tiuu disciple si snlilil cl si iiicomiiiodc dans mon ccolc.

Ef. \ Oi-. — \'oii> \oulc/. donc . et vous ne voulez pas'.' Eu vcrili-, tonl ce (pic \ons dilcs el tout te que vous lailcs dcincnl noIic doulc an'eclc : votre secte est une secte di' iiicnlcnrs. Si vous ne voulez point di- moi |)om' disciple, ji' veu\ encoi'c moins tic vons p^nr maiirc.

WX.

PïRiim > i:r nKMi:iitii> poi.umr.kTics.

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