‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraireChapitre 109 sur 271 · XI.IX · texte numérisé non relu

XI.IX

r.ALir.l LA KT .NhlKoN.

Dangprs du pouvoir absolu dans un souverain (|ui a la léfe foible,

Cai , — Je suis ravi de te voir . lu es une rareté. On a voulu me donner de la jalousie contre loi, en m'assuraut (pie lu m'as surpassé en prodiges; mais je n'en crois rien.

Nvn. — Kellc couiparaisi)n ! tu élois un fou. j'oiir moi. je me suis joué des hommes, et je leur ai fait voir di's choses ipi'ils n'avoienl jamais vues, .l'ai fait périr ma mère, ma femme, mon gouverneur, mon ju'écepleiu' ; j'ai brûle ma patrie. N'oilà de» coupsd'un grauil courage (pii s'(''|ève au-ib'ssus de la foiblesse humaine. Le vulgaiit; appelle, cela cruauté; moi je l'appelle mépris de la nalure entière et grandt'ur dame.

Cm . — Tu lais U" faufarou. As-tu éloulfe louime moi loti père moiu'aut ? .As-tu earess*'coiiuiie moi la feuuiie eu lui disant : Jolie petite léle, tpie je ferai couper ipiauil il me plaira !

Nhi. — Tout cela n'est (pie gentillesse : pour moi, je n'avance rien (pii lie soit solide, lié! vraiment j'avois oubli)'- un des beaux endroits

DIALOGUES DES MORTS

(le nia vil' ; c'osi d'iiNdii' fait iiuiiirir mon l'ivic Bi'ifannicus,

Cm. — C'csl (|ii('l(]U(' ihdSf . je l'aNoiic. Sans (iontc tn l'as t'ait [unw iniitcr la vortu dn grand t'ondatour do lioiuc , qui , pour le bien public, n'épargna pas luème le sang de son frère. Mais tu n'étois qu'un musicien.

Nkr — l\iur \o\ . tu avois des prétoulious pins hautes; tu voulois èli-e dieu, et niassacrcitous ceux qui en auroient douté.

Cal. — Pourquoi non? pouvoil-on mieux employer la vie des hommes que de la sacrifier à ma divinité? C'étoient autant de victimes immolées sur mes autels.

Nkr. — Je ne donnois jjoiut dans de telles visions; maisj'étois le plus grand unisicieu et le comédien le plus parfait de l'euqnre : j'étois même bon poète.

Cal. — Du moins lu le croyois : mais les autres n'en croyoient rien ; on se inoquoit de ta voix et de tes vers.

NÉR. — On ne s'en moquoil pas impunément. Lucain se repentit d'avoir voulu me surpasser.

Cal. — Voilà un bel honneur pour un empereur romain , que de monter sur le théâtre comme un bouffon, d'être jaloux des poètes, et de s'attirer la dérision publique !

NÉR. — C'est le voyage que je iis dans la Grèce qui m'échauffa la cervelle sur le théâtre et sur toutes les représentations.

Cal. — Tu devois demeurer en Grèce pour y gagner ta vie en comédien , et laisser faire un autre empereur à Rome, qui en soutint mieux la majesté.

NÉR. — N'avois-JG pas ma maison dorée , qui devoit être plus grande que les plus grandes villes? Oui-da, jem'entendoisen magnificence.

Cal. — Si on l'eût achevée , cette maison , il auroit fallu que les Romains fussent allés loger hors de Rome. Cette maison étoit proportionnée au colosse qui te représentoit, et non pas à toi, qui n'étois pas plus grand qu'un autre homime.

NÉR. — C'est que je visois au grand.

Cal. — Non ; tu visois au gigantesque et au monstrueux. Mais tous ces beaux desseins furent renversés par Vindez.

NÉR. — Et les tiens par Chéréas, comme tu allois au théâtre.

Cal. — A n'en point mentir, nous fîmes tous deux une fin assez malheureuse, et dans la Heur de notre jeunesse.

NÉR. — Il faut dire la vérité; peu de gens étoient intéressés à faire des vœux pour nous et

à nous souhaiter une longue vie. On passe mal son temps à se croii'c toujours cuUv des poignards.

<'\i . — De la nianière que tu en parles, tu ferois croire que si tu retouruois au monde, fu changerois de vie.

Nék, — Point du tout ; je ni; ponrrois gagniT sur moi de me modérer. Vois-tu bien, mou ]>auvre ami, et tu l'as senti aussi bien (pie moi, c'est une étrange chose que de pouvoir tout. <Juand on a la tète un peu foible, elle tourne bien vite dans cette [)uissance sans bornes. Tel seroit sage dans une condition médiocre , qui devient fou quand il est maître du monde.

Cal. — (^ette folie seroit bien jolie si elle n'avoit rien à craindre ; mais les conjurations, les troubles, les remords , les embarras d'un grand empire , gâtent le métier. D'ailleurs, la comédie est courte ; ou plutôt c'est une horrible ti'agg.lie qui liiut tout-à--coup. 11 faut venir compter ici avec les trois vieillards chagrins et sévères, qui n'entendent point raillerie, et qui punissent comme des scélérats ceux qui se faisoient adorer sur la terre. Je vois venir Domitien , Commode , Caracalla et Héliogabale , chargés de chaînes , qui vont passer leur temps aussi mal que nous.

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