‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraireChapitre 110 sur 271 · ANTONIN PIE ET MARC AURELE · texte numérisé non relu

ANTONIN PIE ET MARC AURELE

M. Air. 0 mon père, j'ai grand besoin de venir me consoler avec toi. Je n'eusse jamais cru pouvoir sentir une si vive douleur, ayant été nourri dans la vertu insensible des Sto'iciens, et étant descendu dans ces demeures bienheureuses, oi^i tout est si tranquille.

AxT. — Hélas! mon cher fils, quel malheur te jette dans ce trouble ? Tes larmes son bien indécentes pour un Stoïcien. Qu'y a-t-il donc ?

M. AuR. — Ah! c'est mon lils Commode que je viens de voir; il a déshonoré notre nom si aimé du peuple. C'est une femme débauchée qui l'a fait massacrer, pour prévenir ce malheureux, parce qu'il Tavoitmisc dans une liste de gens qu'il prétcndoit faire mourir.

A^T. — J'ai su qu'il a mené une vie infâme. Mais pourquoi as-tu négligé son éducation ? Tu es cause de son malheur ; il a bien plus à se plaindre de ta négligence qui l'a perdu, que tu n'as à te plaindre de ses désordres.

M. AiR. — Je n'avois pas le loisir de penser

m \i.<M;ri:s dt.s Mmns.

à un enfant : j't''t()i> toujours acoablo de la imiltitudc (les alVairos tl'uu si j:ranil o[ii|»iir , ft dos i;ut'iTos ('•tian-.'i'ri's ; jf n'ai pourtant pas laisse d'en prendre queUpiL' soin. Hélas 1 si j'eusse été un simple parlirulier, j'aurois nioi-niènt(^ ins- Iruit et tonne mumi lils ; je l'aurois laissé lioiinèle lioinnie : Iuai^jeluiai lais>é trop de puissante pour lui laisser de la uiodéralinu c\ de la serlu.

Am. — Situ pré\oyois que leuipire <lùt le gâter, il f'alloit s'abstenir de le faire eui|)ereur , et pour l'aïuour de l'empire (jui a\oit besoin d'être bien ^'ouverné, et pour l'amour de ton lilsipii eût mieux \alu dans une couditiou médiocre.

-M. Ani. — .le n'ai jamais pré\ u (juil se corrom|>i'oit.

Am. — Mais ne (le\ois-lu pas le iiré\oir'.' N'est-ce point que la tendresse j)aternelle l'a aventilé? Pour moi, je clioisis en ta personne un étranger , foulant aux pieds tous les intérêts de famille. Si tu en avois fait autant, tu n'aurois pas tant de déplaisir : mais ton iils te fait autant de boute (jue tu m'as l'ail d'bouueur. Mais dismoi la \érité ; ne voyois-tu rien de mauNuis dans ce jeune homme ?

M. Air. — J'y voyois d'assez grands défauts ; mais j'espérois qu'il se corrigeroit.

Ant. — C'est-à-dire que tu en \oulois faire l'expérience aux dépens de l'empire. Si tu avois sincèrement aimé la patrie plus que ta famille , tu n'aurois pas voulu hasarder le bien public |>our soutenir la grandeur particulière de ta maison.

M. Ani, — l'our te parler ingénument, je n'ai jamais eu d'autre intention que celle de préférer l'empire à mon lils; mais l'amitié que j'avois pour mon lils m'a empêche de l'observer d'assfz [irès. Dans leiloute. je me suis llalté. et 1 Opérauce a séduit mou co.-ur.

Am. — U quel malheur que les uieilleui> houunes soient si im[)arfaits , et qu'ayant laiil de peine à faire du bien, ils fassent souvent sans le vouloir des mauv irréj)arables !

M. Al II. — Je le voNois bien fait . adroit à tous les exercices du corps. en\irouné dc' sages <on>eillers qui avoienl eu ma couliauce , et qui poiivoienl modérer s;, jeunesse. Il est vrai ipie son naturel éloit léger, \ioleul. adomié au |tlaisir.

Ant. — Ne conno!ssois-tu ilaiis Kome auiim honm:e plus digne de reiiq)ire du monde /

M. Ai :t. — J'a\ou«'qu'il \ ena\oil plu>ieurs; mais je croyuis poinoir prélércrmou lils, pour- \u qu'il eût de bomies (jualités.

Am. — 'JiK' >igiiili"it donc ce langage île \erlu si héroupie, quand tu étri\ois à Taustine que si A\idius Cassius étoil plus digne de l'emjiire (pie loi et la famille, il fallnit consenlir (]u'il prévalût, et que la famille péril avec loi ? Pounpmi ne suivre point ces grandes maximes, lor.-cju'il s'agissoit de te choisir im successeur? Ne de\ois-tu p.is à la patrie de préférer le j)lus •ligne '!

M. \,ii. — J'a\oue ma faute; mais la feumie (jue lu m'avois donnée avec l'empire . et donl j'ai soulVert les désordres par recoimoissatne ])our loi, ne m'a jamais permis de sui\re la pureléde ces maximes. En me donnant cette femme avec l'empire , tu fis deux fautes. Eu me donnant la lilie. lu lis la jireinière faute, donl la mienne a été la suite. Tu tue lis deux présens , dont l'un gàloit l'autre, et rn'a emi)èché d'on faire un bon usage..ravoisdelapeineàm'excuser en te blâmant ; mais culiu lu me piesses trop. N'as-lu pas fait pour ta lille ce que lu me reproches d'aNoir fait [)onr mon lils '.'

Am. — Kn te reprochant fa faute , je n'ai garde de désavouer la mienne. Mais je t'avois donné une femme qui n'avoit aucune autorité ; elle n'avoit que le nom d'impératrice : lu pouvois et tu devois la répudier, selon les lois, quand elle eut une mauvaise conduite. Enfin il falloit au moins t'élever au-dessus des imporluuités d'une feuuue. De |)lus, elle étoit morte, et lu étois libre quand tu laissas l'empire à ton fils. Tu as reconnu le naturel léger et emporté de ce fils ; il u'a songé qu'à donner des spectacles, qu'à tirer de l'arc, qu'à percer des bêles farouches, qu'à se rendreaussifiirouchequ'elles, ([u'à devenir un gladiateur, qu'à égarer son imagination, allant tout nu avec une peau de lion comme s'il eût été Hercule, qu'àsc plonger dans des \ ices (jui font horreur, et qu'à suivre tousses soupconsavec unecruaulémonslruense. Oinou lils, cesse de l'excuser ; un houuuc si insensé et si méchant ne pouvoit tromper un honunc aussi éclairé (|ue toi , si la tendresse n'a\oit point all'oibli ta prudenee et ti \ertn.

iiofiACE i:t vmr.ii.r

r.ai:icli'ro8 df cts (lcii\ poêles.

\ iu(.. — <Jue nous sonunes traïupiilles el liemeux sur ces gazons toujours lleuris, au bord

DIALOGUES DES MOUTS

de cctk' oiulo s-i pure, ainuvs de tc l>ois odoriféraiit !

IIoH. — Si vous ii'\ piciu'z. jrnrdc muis allr/, faiiT iiiio ('•t:luj:iit'. Les <iinl»ros n'en d(ii\i'ii( point faire. Voxexllonièii', Hésiode. Tliéoorilc : coiironuos de lauriei-, ils eiiteijiJ<Mililianloileiirs ■\ors; mais ils u'cu ImiiI plus.

\iU(;. — J'apprriiils axecjiiieipie les \ùti-es sont encore après laiit do siècles les déliées des gens deleliros. Vous ne \ons Iroinpic/pas cpiand vons disiez flans vos odes d'nn ton si assnré ; Je no nionrrai pas lont entier.

Hni;. — Mes ou\ rages ont résisté an temps , il est vrai ; mais il tant vons aimer autant que je le fais pour nélre point jaloux de Vfjtrc gloire. On vous plaec tral)or(i apiès llomère. \ntr.. — Nos nuises ne doivent point être jalouses l'une do l'aulre : leurs irenres son! si (iilférens. Ce que \ous avez; de merveilleuv , c"esl la variété. Vos odes sont tendres, gracieuses, souveut véliémenles . rapides , sid)limos. \'os satires sont simples. naï\es. courles. pleines de sel ; on \ trou^c une profonde eonnoissance de l'homme, une philosophie Irès-sé rieuse. avec UD tour plaisant qui redresse les mœurs des hommes , et (jui les iustruit en se jouant. Votre art poéti(jue montre, que vons aviez toute l'étendue des eonnoissances acquises, et toute la force de génie nécessaire pour exécuter les plus grands ouvrages,' soit pour le poème é[)ique . soit pour kl tragédie.

HoR, — C'est hien à vous à parler de variété, xous qui avez mis dans vos églogues la tendresse naïve de Théocrite ! \'os Géorgiques sont pleines des j)eiutures les plus riantes; vous emhellissez et vous passionnez toute la nature. Entiu, dans votre Enéide, le hel ordre, la niagnilicence, la force et la sublimité d'Homère éclatent partout.

^ iRG. — Mais je n'ai fait ([ue le suivre pas à pas.

HoR. — \ons n"a\ez j)oint suivi Homère quand xousavez traité les amours de Didon. Ce quatrième livre est tout origmal. Un uepcuil pas même vous (Mer la louange d'avoir fait la descente d'Enée aux enfers plus belle que n'est l'évocation des âmes qui est dans l'Odyssée.

VniG. — Mes derniers livres sont négligés, .le ne prétendois [las les laisseï- si iuq)arfaits. \'ous savezque je voulus les brûler.

HoH. — (Juel donuuage si vous l'eussiez fait : C'étoit une délicatesse excessive; on voit bien que l'auteur des Géorgiques auroit pu Unir l'Enéide avec le même soin. Je regarde moins cette dernière exactitude que l'essor du génie ,

la coiiduile de tout l'ouvrage, la forc(> et la hardiesse des peinlm-(>s. A vonsparler ingémuneni, SI quelipie chose \oiis empêche d'égaler llomère, • ■'est d'(Hre plus poli, |.lus cliAtié', plus iini, mais moins simple, moins fort, moins sublime ; car <l un x'id Irait \\ niel la nature tonte mie devant les yeux.

\ui(.. — J'iisoue (pie j'ai dérobi'' (piel(|ne chose à la simple nature, |>onr m'acconuiKxler au goût d'un peuple maguili(pie et délicat sur toute? les choses (jui ont rap[)ort à la politesse. Homère send)le avoir oublié le lecteur pour ne songer qu'à ])eindre en tout la vraie nature. Eu cola je lui cède.

Hou. — Vcms êtes toujours c(! modest(i Virgile, qui eut tant de |)ein(! à se produii'c à la cour d'Auguste. Je vous ai dit libreu:ent ce que j(! pense sur vos ouvrages; dites-moi de même les défauts des miens. Onoi donc 1 me croyez • vous incapable de les reconnoîlre ?

\un.. — Il N a, ce me semble, quelques endroits de vos odes qui [)om'roieul être retranchés sans rien ôter au sujet, et qui n'entrent point dans votrcdessein. Je n'ignore pas le transport (pie l'ode doit avoir ; mais il y a des choses écarl(''es qu'un beau transport ne va point cherchei'. Il y a aussi quelques endroits passionnés et merveilleux, oii vous remarquerez peut-être quelque chose qui manque, ou pour l'harmonie , ou pour la siuqdicité de la passion. Jamais homme n'a donné un tour plus heureux que vous à la parole, pour lui fairesignilier un beau sens avec brièveté etdélicatesse; les mots deviennent tout nouveaux par l'usage que vous en faites. Mais tout n'est pas également coulant ; ilyades choses que je croirois un peu trop tournées.

Hou. — Pour ri'.armouie, je ne m'étoime pas que vous soyez si difficile. Hien n'est si doux et sinombreux que vos vers ; leur cadence seule attendrit et fait couler les larmes des yeux.

Vuu;. — L'ode demande une autre harmonie toute diiléreute , que vous avez trouvée ])resque toujours, et qui est plus vari(''e que la mienne.

HoH. — Eniin je n'ai fait (pie de p'elils ouxiages. J'ai blâmé ce qui est mal; j'ai montré les règles de ce qui est bien : mais je n'ai rien exécuté de grand comme voire poème héroïque.

^ uu;. — En vérité, mon cher Horace, il y a di'jà trop longtemps que nous nous donnons des bnianges; pour d'honnêtes gens, j'en ai honte. !• inissons.

l'I \l Mi.l i:s KF.S .MOHTS.

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