DISCOURS SUR LE POÈME ÉPIQUE
Excellence dos pcinliu'cs du Téléniaque. Pliilosopiiie du Téléuiaque.
Les irr.iijïos de noire poêle soûl aussi parfaites que sou style est harmonieux. Peiudre, c'est noiiseuleuieul 11 orire les olio^es, ui:tis en reproseiiler les oiieousl:! liées liiin-' iii:itiicre si vive et si l<»uciiaute, qu'on s'iu!:i;;:ue les voir. L'aiileui du Téléniaque peint les pissions avec art : il ;ut»il éluiii; le cœur (le l'Iioinine, et eu ccuiiioissoit tons i»-s ressorts. Kn iisaiii son poème, on ne voit plus (jne ce qu'il l'ail voir, (M) n'entend i>lus que ceux qu'il i;iit |>arler: il éeliaulVe, il remue, il entraîne; ou sent Imites les passions (pri! décrit.
Des comparaisons et descriptions du Télémaquo.
Les poètes se sorvenl ordinairement de deux sortesde pcinUircs.les comparaisons cl les dcsciiptions. Les Ciîmp;iraisonst!u Ti'Iemaque sont justes et noliles. L'auteur n'eleve pas irop l'esprit audessus de son sujet pai' des uKîlapliores outrées ; il ne l'embarrasse pas non plus par une trop grande loule d'images. Il a imite tout ce qu'il y a de grand el de beau dans les descriptions des anciens , les combats, les jeux, les iiauliaKes, lessaerifiees, Ole, sans s'élendre sur les minuties (jui f(uil languir la narration, sans rabaisser la «najeslé du poème épique par la description des choses l)asses el audessous (le la dignité de l'ouvrage. Il descend ([tie!quelois dans le détail; mais il ne dit rien qui ne uiérile attention, cl qui ne contribue à lidee qu'il veuldonner; ilsuitla nature lians toutes ses variétés. H savoil biiii (jue toul di^ours doit avoir ses inégalités , tantôt sublime sans être guindé, laniôl naïf sans être bas. C'csl u!» liuix goùl, do vouloir toujours embellir. S<s descriptions sont magniliijues, mais naturelles, simples, el cepenianl agréables. Il pcinl non-seulemenl d'api es naUire, mais ses tableaux sonl aimables : il linilensemble la yérilé du dessin el la beauté du coloris , la vivacité d Homère et la noblesse de Virgile. Ce nVsl pas loul : les descriptions de ce poème sont nonseulemenl destinées à plaire, mais elles sonl toutes instructives. Si l'auleurparledela viepaslorale, c'est pour recommander l'aimable simplicité des mœurs: s'il décrit des jeiixel desconib:iis,ce n'est passeuieinenl pour céiébn r les funé: ailles d'un ami ou d'un père, c'est pour choisir e.n roi qui surpasse tous les autres dans la (brce de l'esprit el du corps , et qui soil égalemant capable de soutenir les fatigues de l'un et de l'autre: s'il nous représente les lii»rreiirs d'un naufrage, c'esl pour inspirer à son héros la fermeté de cœur, el l'abandon aux dieux lians les plus grands périls. Je poarrois parcourir lontcs ses descriptions, el y trouver de semblables beaulés. Je me conlentrrai de remarquer que, dans celle nouvelle édition, la sculpture de la redoutable égide que i^linerve envova à Telémaqne, esl pleine d'art el renferuic cette morale sublime, inie te bouclier d'un prince el le soutien d'un Liai , sonl les bonnes ino-urs, les sciences el l'agnculîure ; ([u'un roi armé par la sagesse cherche icujouis la paix , et trouve des ressources fécondes Ci>ulre tous les maux de la guerre, dans un peuple instruit cl laborieux, dont l'esprit el le corps sont éga'cmenl accoutumés au UavLsil.
La poésie lire sa force el sa justesse de la philosoidiie. Dans le Telémaqne on voit parioul une imagination riche, vive , agréable , el néanmoins un t>prit ju.sle et pnilnud. Ces deux (iinlilés se lencoiititiil r;iremeiit diiiis un auteur. 11 faut que l'ame s'iit dans un mouvemenl presiiue continuel pour inventer, pour passi(unier, pour imiter ; et en même temps dans une liamiuillilé parfaite pour juger en produisant, el clnusir^ entre mille jiensoes <|uise pr( sentent. ceUtMiui convient. U faut que l'imagination soutire une espèce de lraiis[)ort et d'enthousiasme, ] endanlque l'esprit, paisible dans son empire, la reiienl et la tourne où il vt ut. Sans cette passion qui anime toul, les discours de\iennenl froids, languissans, abstraits^ historiques ; sans ce jugemeni qui règle loul, ils sonl sans justesse el sans vraie beauté.
Comparaison dt
la poésie du Téléniaque avec Homère et Viraiie.
Le feu d'Homère, surtout dansl'liiaJe, est impétueux ei ardent comme un tourbillon de llamme, (jui embrase tout : le feu de Virgile a plus de clarté' que de chaleur ; il luit toujours uniment et égalenieiil : celui du Teléma(iue éciiaulle eléclaiie tout ensemble, selon qu'il faut persuader ou passionner. Quand celle flamme éclaire, elle fait sentir une douce chaleur qui n'incommode point. Tels sonl les discours de Mentor sur la politique, cl do Teiemaiiuesur le sens des lois de IMinos, elc. Ces idées pures rcni|>!issenl l'ssprit de leur paisible limière : là i'enibousiasme el le feu poétitpie seroient îiuisibles, comme les rayons trop ardens du soleil qui éblouissent. Q)uand il n'est plus question de raisonner, mais d'a.gir; quand on a vu clairemeul la vérité; quand les rédexioiis ne viennent que d'irréso!uli(ui , alors le poète excite un feu el une passion qui détermine, et qui emporte une ame alToiblie , qui n'a pas le courage de se rendre à la vérité. L'épisode des amours de Télémariue, dans l'île de Calypso, esl plein de ce feu.
Ce mélange de lumière el d'ardeur disliegue notieiioèle d'Homère el de Virgile. L'enthousiasme du premier lui fait quelquefois oublier l'an, négliger l'ordre, el passer les bornes de la nature. C'i toit la force et l'essor de son grand gcnie qui l'entrainoil rnalgrélui. La pompeuse maguilicence , le jugement et la conduite de Virgile dégénèrent quelquefois en une régularité Iriq) compassée , oîi il st nible plutôt historien (|ue poète, ('e dernier plaît beaucoup jiius aux poêles philosophes tl modernes, (lue !e premier. INesl-ce pas ([u'ils sentent <iu'on peut imiter plus laeilemenl par art le grand jugement du poète latin, que le beau feu du poêle grec, que la nature seule peut donner ?
Notre auleur doit plaire à toutes sortes de poètes, tant à ceux qui sont philosophes, qu'à ceux qui n'ailmiientquei'enlhousiasme. Ha uni les lumières de l'esprit avec les charmes de l'imagination ; il prouve la vérité en philosophe ; il fait aimer la vérité prouvée, par les senlimens qu'il excite. Tout est solide, vrai , convenable à la persuasion; ni jeux d'esprit, ni pensées bnlianles qui n'ont d'autre but que de (aire admirer l'auleur. H a suivi ce grand
DISCOURS SIU I.K l'oKMl- l'PIQUE.
pri'Oi'ple (le Phiinii , (jni ilil i|ii't'n àrivniil «m ildii loujouis se cacln r , (lisparoili-o , se lairc ()iil)lifr, |»()iir lie pioiluiie ipie lis veiiliS (|ii'oii veul |)eisua'ler, lI Us lïasiioiis (Iucmi veul |niiilier.
Dans le Ttleiiiai|iie loiil tsl ^ai^ull; loul esl smliineiil. C.'fhl ee ipii le nii.l un poème de (oiil«'S \vs nalions flile louslis sieeles. Tous les eiranj;eis tii sont e};a!enienl lotielies. I.cs tiadiiriions (prou en a lailes tu des langues moins driicales (pie la larifjiic française, n'i llaeent point ecs l)f:<nics originales. La savanli! apoloj;i>te d llonii-re * nous assnre (pie le poèie grec perd inliiiiineiit par une IradiKiion ; qu'il n'est pas possible d"v faire pass'-r lu force , la ni'b't'sse el l'aine de sa juusie. Mais on ose dire (|ue le T>l('inai|iie conservera lonjouis, in toutes sortes de langues, sa l'oice, sa noblesse, son yiiiî, el ses beaiilis ess»nli»'lles. (~.'isl,(pie l'exe» Iliuce de ce poème ne coiisisie pas dans rarran^ienit ni lieureiiv el lianiK.nifux d< s paroles, ni iiaMiicdans les aureinens (pie lui prête rinia^ination; mais dans un {;oiU sublime de la vérité, dans des seniiim us nobles el èlevi-s. el dans la manière naturelle, d>'!itale et judicieuse de les traiter. De pareilles beaulés sont de toutes les laiij^ut-s. de tous les lein[)s, de de tous Us pays.el touclient égalenieni les bons esprits el les grandes âmes, dans loul l'univers.
Priîmière objection contre le Télémaquc.
On a formé plusieurs objections contre le Telémaque: 1" Qu'il n'est pas en vers.
Réponse.
La veriifiration , selon Arislote, Denys d'ilalirarnasse elSiiabcn, li'csl pasesseiilielle a répoiiée. On peut l'écrire en prose, comme on écrit des tragédies sans rimes; on peul faire des vers sans poésie, et être tout poétique sans faire des vers ; onpiul imiter la versilieaiion par art; mais il foui uaitre poète. Ce qui fai» la poésie, n'est pas le nombre fixe el la cadence ré;j;lee des syllabes ; mais lesentimenl qui anime loin, la fiction vive, les figures bardies , la beaulti el la vaiieté des images. C'est l'enlliousiasine.le feu, limpéluosilé, la force; un je ne sais quoi dans Us |)aroles et Us pensées, que la nature seule peul doniu r. On trouve toii'es Ces qualités dans le Teléniai]iie *. L'auteur a donc fait ce (pn; Slrabon dil de CaJmus, Phéréiide, !{••calée: (i II a imité parlaiteinent la po.sie, en rom- » panl seulenieul la mesure; mais il a conserve » loules les autres beautés poeliques. »
.Notre ûgc retrouve un Humèrc Dans ce poème salutainj , Par la vlmIu mcoïc inventé; Les nymphes de la double cime Ne l'airranchireut de la rime, Qu'en faveur de la vérilti '.
De plus, je ne saissi la {çènc des rimes el la régubrilé scrupuleuse de notre construeiion curo-
' ,*!;i(l,iiiip n.nc HT.
' Ode ri Messieurs ('<• V.teadrmie , par M. iir la .Mmii. r" ode.
pi'enne, jointes a ce nombre fixe et mesuré de pieds, ne itiininuei oient p.i> loMiicoup l'eSMir et la pa>siou de la poi'sie lieioii|ue. l'oiir bien émouvoir les passions, on doit souvent leiiaiiclier I ordre eila liaison. Voilà pounpioi les (iiecs el les llomaiiis , qui peij.'noi( nt loul .ivic \i\a(ite «l j^oûl, iisoienl ()es inveisions de plirase ; Unrs mots n'avoieiil |)oint de plae»' fixe; il«, les arrangeoieiil comiiie ils vilain it ni. Lis l.in^jiies d(^ l'Kuropi' sont un composé du latin tt des jarf^oiis de lonlts les nations barbares cpii M nveiseieiit l'empire Hom.iin. (es peuples du Nonl ^:la(;(»ienl loin, comme leur climat, |ar une Iroide réj^ularité de syntaxe. Ils ne comprenoieiil point celle belU; variété de lonmies < l de brèves, qui imite si bien les inouvemens (léti<als de l'aine: ils pntiionçoienl loulavec le même froid , cl ne conin:renl (r;ibi>rd d'autre barmonie dans les paioles, (pinn vain tintement de lii:al?s monotones. Ouebpies lialiens, quelipn s E'-paj^nols ont tàclié (I ;illiaiicliir leur versilii\ntion de la i;èn(! des rimes. In poète an;;lais y a leiissi merveilleiisemenl , el a coinmeiiee même avec succès d'inlroduiie les inversions de pbiases dans sa langue. Peut-être (pie les Fraiiç;iis reprendront un jour celle noble liberté des Grecs el des Uomains.
Seconde objection contre le Télcmaque.
Quelques-uns, par une ignorance grossière delà noble liberté du poème épiipie, ont reproclié au Teléma'pie qu'il esl plein (J'aniicbronismes.
Réponse.
L'auteur de ce poème n'a (ail (pi'imiter le prince des poètes latins, (|ui nepouvoit ignorer que Didon ii'étoil pas coniemporained'Enée. Le l'yi;malion du Telémaipie, frère de celle Didon ; Sesostris, qu'on dil avoir vécu vers le même temps , etc. ne sont pas |)!us des fautes que l'ani'.clironisme de Virgile. PouKpioi cisnilamner un poète de manquer (juelquefiiis à l'ordre des temps, piiis(pie c'est une beauté de manpier queUpiefois a l'ordre de la nature '-^ il neseroit pas permis de coniredi:e un p;»inl d'Iiistoire d'un temps peu éloigné. IMaisdans l'antiquilé i( eulee, donlUs ann;iles sonl si incertaines, el eiiveliip|)res de tant ir(d)seuiites , il esl permis d'acfominoder les traditions anciennes à sou sujet. C'est l'idée d'.Ai isloie, conlirmée par Horace. Quelques bistoriens ont éeril que Didon eloit cliasle , Pénélope impulique, (prilelene n'a jamais vu Troie, ni Lnée l'Italie, lloiiière et Virgile n'ont pas fait dilli; iilié de s'ecarler de l'hisloire, pour rendre leurs fables plus insiruelives. i'ourquoi ne seia-li! pas permis à railleur du Telémaipie , pour l'instruetion d'un jeiine prince, de rasseiublerles beros de raniuiuiié, Telemaque, S soslris , ^eslo^, Lioniénée , Pyginalion. ,\drasie, pour unir dans un inême tableau les dilîrens c.iracleres des princes bons cl imiuvais, doiil il f.dloii imiter les vertus et ê ikr les vices '.'
Troisième objection contre le Télémaquc.
dii tiouve :i relire (pie l'auteur du Teléinaipic ail inscic l'Iiibloire des amours de C:ilypso et d'Eu-