‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraireChapitre 182 sur 271 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

Télémnqiio , conduit par Minerve , sous la figure de Menlor. est jelé par une tempête dans Tile de Calypso. Cette déesse . inconsolable du départ d'I'Iyssc , fait au fils de ce héros raccueil le plus favorable; et concevant aiissilôl pour lui une violente passion . elle lui offre Timmortalité, s'il veut demeurer avec elle. Pressé par Calypso de faire le récit de ses aventures , il lui raconte son voyage à Pylos et à Lacédémone , son naufrage sur la côte de Sicile , le danger qu'il y courut d'être imrolé aux mines d'Anchise , le secours que Mentor et lui donnèrent à Accste , roi de cette contrée , dans une incursion de barbares, et la reconnoissanee que ce prince leur en témoigna. en leur donnant un vaisseau phénicien pour retourner dans leur pays.

Calypso ne pnuvoit se consoler du départ d'Ulysse. Dans sa douleur , elle se trouvoit malheureuse d'être immortelle. Sa grotte ne raisonnoit plus de son chant ^ : les nymphes qui la servoient n'osoient lui parler. Elle se promenoit souvent seule sur les gazons fleuris dont un printemps éternel boidoit son île : mais ces beaux lieux, loin de modérer sa douleur. ne faisoienl que lui rappeler le triste souvenir d'Ulysse, qu'elle y avoit vu tant de fois auprès d'elle. Souvent elle demeuroit immobile sur le rivage de la mer, qu'elle arrosoit de ses larmes; et elle étoil sans cesse tournée vers le côté où le vaisseau d'Ulysse, fendant les ondes, avoit disparu à ses yeux. Tout-à-coup elle aperçut les

Var. — ' Le manuscrit original et la prenH(?re copie ne portent point de titre; mais l'auteur n laissé de la place pour en mettre nu. — ^ du doux chanl de sa voix. a.

débris d'un navire qui venoil de faire naufrage, des bancs de rameurs mis en pièces, des rames écartées çà et là sur le sable, un gouvernail, un màt, des cordages floltans sur la côte : puis elle découvre de loin deux hommes , dont l'un paroissoit âgé; l'autre, quoique jeune , ressembloit à Ulysse. Il avoit sa douceur et sa fierté, avec sa taille et sa démarche majestueuse. La déesse comprit que c'éloit Télémaque . fils de ce héros. Mais, quoitiue les dieux surpassent de loin en connoissance tous les hommes , elle ne put découvrir qui étoit cet homme vénérable dont Télémaque étoil accompagné : c'est que les dieux supérieurs cachent aux inférieurs tout ce qu'il leur plaîl; ef Minerve, qui accompagnolt Télémaque sous la figure de Menlor, ne vouloit pas être connue de Calypso. Cependant Calypso se réjouissoitd'un naufrage qui niettoit dans son ile le fils d'Ulysse, si semblable à son père. Elle s'avance vers lui; et sans faite semblant de savoir qui il est : D'où vous vient , lui dit-elle, celle témérité d'aborder en mon ile ? Sachez , jetme étranger, qu'on ne vient point impunément dans mon empire. Elle tcàchoit de couvrir sous ces paroles menaçantes la joie de son cœur, qui éclaloit malgré elle sur son visage. Télémaque lui répondit : 0 vous, qui que vous soyez, mortelle ou déesse (quoique à vous voir on ne puisse vous prendre que pour une divinité ) , seriez-vous insensible au malheur d'un fils, qui, cherchant son père à la merci des vents et des flols , a vu briser son navire contre vos rochers? Quel est donc votre père

TÉLÉMAQl'E. I.lVRi: 1.

que vous chorchcz? icpril la dûosso. Il se iionimo Ulysse, ilil Tclémjuiuo; c'est un des mis qui ont, après un siéf,'o de dix ans, renversé la fameuse Troie. Son nom l'ut c<''lM»re dans loule la Grcce et dans loule l'Asie,, par s;i valeur daiH les combats, et plus cniitrc par sa sa^^esse dans les conseils. Maintenanl , errant dans loiito l'étendue des mers, il a parcouru ' tous les écueils les plus terrildes. Sa |)alrie send)le fuir devant lui. Pénélope sa feuune, et moi qui suis son (ils, nous avons perdu l'espérance de le revoir. Je cours . avec les mêmes dangers (juc lui, pour apprendre où il est. Mais (jue dis-je? peut-être qu'il est maintenant enseveli dans les profonds abîmes de la mer. Ayez pitié de nos malheurs; et si vous savez, o déesse, ce que les destinées ont fait pour sauver ou pour perdre Ulysse, daiirncz «mi - in^■lruire son liis Télémaquo.

Calypso , étonnée et attendrie de voir dans une si vive jeunesse tant de sagesse et d'éloquence, ne pouvoit rassasier ses yeux en le regardant: et elle demcuroit en silence. Enliu elle lui dit : Téléuiaquc, nous vous aiiprcndrons ce qui est arrivé à votre père. Mais l'histoire en est longue : il est temps de vous délasser de tous vos travaux. Venez dans ma demeure . oîi je vous recevrai comme mon fils : venez: \ous serez ma consolation dans cette solitude; et je forai votre bonheur, pourvu que vous sachiez en jouir.

Télémaque suivoil la déesse accompagnée ' d'une foule de jeunes nymphes, au-dessus desquelles elles'élevoitde toute la tète, comme un grand diène dans une foret élève ses branches épaisses au-dessus de tous les arbres qui l'environnent. Il admiroit l'éclat de sa beauté, la riche pourpre de sa robe longue et flottante, ses cheveux noués par derrière négligemment mais avec grAce, le feu qui sortoit de ses yeux, et la douceur qui tempéroit cette vivacité. Mentor, les yeux baissés, gardant un silence modeste, suivoit Télémaque.

On arriva à la porte de la grotte de Calypso, où Télémaque fut surpris de voir, avec une apparence de simplicité rustique, des objets propres à charmer les yeux ". Il est vrai qu'on n'v voit ni or, ni argc'ut , ni marbre, ni coloruies , ni tableaux, ni statues : mais ' cette grotte éluit

Vab. — ' l.'aulcur il <*rril aiimi. 1,0 (op&l<» a mis il parcituru : romnie cria Cloil f.mlif, hVnrlon , en riMoyaiil \a ••iipi<" n , a (■(Tact- li- «cioml j.inilija>- «lo Vu , v\ barr<* lo premier pour en [aire un I ; ce qui iloiine la leçon vulgaire , il parrniirt. — ' tlaiQiK't inilruir.'. ». — ■' eiivironiii'i'. a. h. tdil. — ' rukliquo, l<)Ul ic (|ui p«-ul charnier le» yeux. On n'y TuYuil ni or, etc. a, b. ^ * nnii tn. s, aj, b.

taillée dans le roc, en voùtc pleine de rocailles et dt' coijuilles; elle éloit tapissée d'une jeune vigne qui étendoit ses bianclies souples également (!:• tous côlés. Les doux zéphirs conser- \oi.ut t'u <•*■ lieu, malgré les ardeurs du soleil, une délicieuse fraîcheur : des foulaines. coulant avec un doux ïuurmure sur des prés semés d'amaranlhes et de violettes, formoient en divers lieux des bains aussi purs et aussi clairs (pie le cristal : mille fleurs naissantes éiuaiiloient les tapis veris dont la grotte (''loit eiiviroiuiée. Là on trouvoit un bois de ces arbre> tnuiUis qui |ioileut lies pommes d'or, et dont la fleur, qui se renouvelle dans toutes les saisons, ré|)and le plus doux de tous les parfums ; ce bois sembloit courfiuner ces belles [irairios, et formoit une nuit que les rayons du soleil ne pouvoient [)ercer. Là on n'eiileudoit jamais que le chant des oiseaux, on le bruit d'un ruisseau, qui, se précipitant du haut d'un rocher, tomboit à gros bouillons pleins d'écume, et >'enfuvoitau travers de la prairie.

La grotte de la déesse étoil sur le penchant d'une colline. De là on découvroit la mer, quelquefois claire et unie comme une glace, quelquefois follement irritée contre les rochers, où elle se brisoit en gémissant, et élevant ses vagues comme des montagnes. D'un autre côté on voyoit une rivière oii se formoient des îles bordées de tilleuls fleuris et de hauts peupliers qui portoient leurs tètes superbes jusque dans les nues. Les divers canaux qui formoient ces îles, scmbloient se jouer dans la campagne : les uns rouloient leurs eaux claires avec rapidité; d'autres avoient une eau paisible et dormante ; d'autres, par de longs détours, rcvenoienl sur leurs pas , comme pour remonter vers leur source, et sembloient ne |)Ouvoir quitter ces bords enchantés. On apercevoit de loin des collines et des montagnes qui se pcrdoient dans les nues, et dont la (igure bizarre formoit un horizon à souhait pour le plaisir des yeux. Les montagnes voisines étoient couvertes de pampre vert qui pendoit en festons : le raisin , plus éclalant que la prnirpre, ne pouvoit se cacher sous les feuilles, et la vigne éloit accablée sous son fruit '. Le lignier. l'olivier, le grenadier, et tous les autres aibres, couvroicut la campagne, et en faisoienf un grand jardin.

(lalypso, ayant montré à Téléma(]ue toutes ces beautés naturelles, lui dit : llepijsez-vous; NOS habits sont mouillés, il est temps que vous

Var. — ' -...ici le* feuille* i pji«*e» ,1,. ];, vig„c jtcabli^e «ou» ion fruil. *.

iOO

TÉLÉMAQUE. LIVRE I

en changiez : ensuite nous nous re\errons; et je vous raconterai dos histoires dont voti-e cœur sera touché. En même temps elle le lit entrer avec Mentor dans le lieu le plus secret et le plus reculé d'une lirolto voisine de celle où la déesse demeuroil. Les iiyniplies avoienl eu soin d'allumer en ce lieu un i,aand feu de bois de cèdre, dont la bonne odeur se répandoil de tous côtés; et elles y avoient laissé des habits pour les nouveaux hôtes.

Télén\a(pie . voyant qu'on lui a\oit destiné une tunique d'une laine liue dont la blancheur elYaçoit celle de la neige, et une robe de pourpre avec une broderie d'or, prit le plaisir qui est naturel à un jeune homme, en considérant cette maguinceuce.

Mentor lui dit d'un ton grave * : Est-ce donc là, ô Télémaque, les pensées qui doivent occuper le cœur du lils d'Ulysse? Songez plutôt à soutenir la réputation de votre père , et à vaincre la fortune qui vous persécute. L'n jeune homme qui aime à se parer vainement, comme une femme , est indigne de la sagesse et de la gloire : la gloire n'est due qu'à un cœur qui sait souffrir la peine et fouler aux pieds les plaisirs.

Télémaque répondit en soupirant : Que les dieux me fassent périr plutôt que de sijulîrir que la mollesse et la volupté s'emparent de mon cœur ! Non, non, le tils d'Ulysse ne sera jamais vaincu par les charmes dune vie lâche et efféminée. Mais quelle faveur du ciel nous a fait trouver, après notre naufrage , cette déesse ou cette mortelle qui nous comble de biens?

Craignez, repartit Mentor, qu'elle ne vous accable de maux ; craignez ses trompeuses douceurs plus que les écueils qui ont brisé votre navire : le naufrage et la mort sont moins funestes - que les plaisirs qui attaquent la \ertu. Gardez-vous bien de croire ce qu'elle vous racontera. La jeunesse est présomptueuse; elle se promet tout d'elle-même : quoique fragile, elle croit pou voir tout, et n'avoir jamais rien à craindre; elle se confie légèrement et sans précaution. Gardez-vous d'écouter les paroles douces et flatteuses de Calypso, qui se glisseront comme un serpent sous les fleurs^; craignez le poison caché : défiez-vous de vous-même; et attendez toujours mes conseils.

Ensuite ils retournèrent auprès de Calypso , qui les attendoit. Les nymphes, avec leurs cheveux tressés, et des habits blancs, servirent

Var. — ' grave et sévère, a. — ' afFi-eux. \. b. — • se glisseront avec plaisir dans votre cœur. a.

d'abord un repas simple, mais exquis pour le goût et pour la propreté. On n'y voyoil aucune autre viande que celle des oiseaux qu'elles avoient pris dans des lilels , ou des bétes qu'elles avoienl percées de leurs llèches à la chasse : un vin plus doux que h- nectar couloil des grands vases d'argent dans des tasses d'or couronnées de Heurs. On apporta dans des corbeilles tous les fruits que le printemps promet, et que l'automne répand sur la terre. En même temps, quatre jeunes nymphes se mirent à chanter. D'abord elles chantèrent le combat des dieux contre les géants, ])uis les amotu's de Jupiter et de Sémélé, la naissance de Bacchus et son éducation conduite par le vieux Silène, la course d'Afalante et d'Ilippomène , (pii fut vainqueur parle moyen des pommes d'or venues du jardin des Ilespérides : enfin la guerre de Troie fut aussi chantée; les combats d'Ulysse et sa sagesse furent élevés jusqu'aux cicux. La première des nymphes, qui s'appeloil Leucothée , joignit les accords de sa lyre aux douces voix * de toutes les autres. Quand Télémaque entendit le nom de son père, les larmes, qui coulèrent le long de ses joues, donnèrent un nouveau, lustre à sa beauté. Mais comme Calypso aperçut qu'il ne pouvoit manger, et qu'il étoil saisi de douleur, elle fit signe aux nymphes. A l'insianl on chanta le combat des Centaures avec les Lapilhes, et la descente d'Orphée aux enfers pour en retirer ^ Eurydice.

Quand le repas fut fini, la déesse prit Télémaque, et lui parla ainsi : Vous voyez, fils du grand Ulysse , avec quelle faveur je vous reçois. Je suis immortelle : nul mortel ne peut entrer dans cette ile sans être puni de sa témérité; et votre naufrage même ne vous garantiroit pas de mon indignation , si d'ailleurs je ne vous aimois. Votre père a eu le môme bonheur que vous; mais, hélas! il n'a pas su en profiler. Je l'ai gardé long-temps dans cette île : il n'a tenu qu'à lui d'y vivre avec moi dans un état immortel ; mais l'aveugle passion de retourner dans sa misérable patrie ' lui fit rejeter tous ces avantages. Vous voyez tout ce qu'il a perdu pour Ithaque '*, qu'il n'a pu revoir. Il voulut me quitter : il partit; et je fus vengée par la tempête : sou vaisseau, après avoir été le jouet des vents , fut enseveli dans les ondes. Profitez d'un si triste exemple. Après son naufrage, vous n'avez plus rien à espérer, ni pour

Var. — ' (le sa lyre a ces douces voix. a. n. — - en retirer s;i chère Eurydice, a. — ^ ra>euf!le passion de revoir sa patrie, a. n. — * pour revoir llh.nque , qu'il ne reverra jamais, a. — pour revoir Ithaque qu'il n'a pu revoir, d.

TÉLlvMAun:. LIVHK I.

le rovoir, ni |tiiiir ivinior jamais dans lilc d'Ithaque apivs lui : i'onM)loz-vinis df l'a\i)ir perdu. |»ui>(iue vous trouvez ici une dixiiiité prête à vous rendre lienreuv, et un ntyanine qu'elle vous odre.

La déesse ajouta à ecs paroles de longs discours pour montrer ' eond)!en Ulysse avoit été heureuv auprès d'elle : elle raconta ses aventures dans la caverne du eyclope Polyplième . et chez Antiphates roi des Lestriirons : elle n'oublia pas ce (jui lui éloit arrivé dans l'ile de Circé fille du Soleil , ni ' les dauirers (ju'il a\oil courus entre Scylle et rdiaryhde, Hlle repn'-senla la dernière tem[)èle que Neptune avoit excitée contre lui quand il partit d'auprès d'elle. Klle voulut faire entendre qu'il étoit péri dans ce naufrage, et elle supprima son arrivée dans l'ile des Fhéaciens.

Télémaque, qui s'étoit d'abord abandonné trop promptemeut à la joie d'être si bien traité de Calypso , reconnut enlin son artifice , et la sagesse des conseils que Mentor venoit de lui donner. Il répondit eu peu de mots : O déesse, pardonnez à ma douleur : maintenant je ne puis que m'al'tliger; peut-être que dans la suite j'aurai plus de force pour goûter la fortune que vous m'olfrez : laissez-moi en ce moment pleurer mon père; car vous savez mieux que moi combien il mérite d'être pleuré.

Calypso n'osa d'abord le presser davantage : elle feignit même d'entrer dans sa douleur, et de s'attendrir pour L'iysse. Mais pour mieux connoiti-e les moyens de toucher le cœur du jeune homme-, elle lui demanda comment il avoit lait naufrage , et par quelles aventures il étoit sur ces ' côtes. Le récit de mes malheurs , dit-il , seroit trop long. Non , non , réponditelle ; il me tarde de les savoir, lu\tez-vous de me les raconler. Elle le pressa long-temps. Enfin il ne put lui rt'sister, et il [tarla ainsi :

J'étois parti d'Ithaque pour aller demander aux autres rois revenus du siège de 'froie des nouvelles de mon [)ère. Les amans de ma mère Pénélope furent sur[iris dr mon départ : j'avois pris soin de le leur cacher, connoissant leur perfidie, Nestor, que je vis à Pylos, ni Ménélas, qui me rei;ut avec amitié dans Laccdémone, ne purent m'a[t[>rendre si mon père étoil encore en vie. F,assé de \ivre toujours en suspens et dans l'incertitude, je me résolus d'aller dans la Sicile, où j'avois oui ilire (pie mon |)ère avoit été jeté par les vents. Mais le sage .Mentor, que

Vae. — • raconter. *. — * ni m. a ; nj. a. — ' do tnu cher ion cœur. a. d. — ^ »c» c6le<. t.dil.

FÉ.MLON. TOME VI

\tius voyez ici présent, s'opposoil à ce téméraire dessein : il me représentnit , d'un cAlé , les Cyclopes , géants monstrueux (jui dévorent les hommes; de l'autre, la flotte d'Enée et des Troyens, (pii éloient sur ces côtes, (k's Troyens, dis(iit-il , sont animés contre tous les Grecs; mais surtout ils ré|)anflroient a\ec plaisir le sang du lils d'Llysse. lU'tnm nez , continunil-il , en Ithaque : jieut-être que votre père , aimé des dieux, y sera aussitôt que vous. Mais si les dieux ont résolu sa perte, s'il ne doit jamais revoir sa patrie, du moins il faut que vous alliez le venger, délivrer votre mère , montrer voti« sagesse à tous les peuples, et faire voir en vins à toute la (irèce un roi aussi diurne de régner (jue le fut jamais Ulysse lui-même,

('es paroles étoient salutaires, mais je n'étois pas assez prudent [)Our les écouter; je n'écoutois ' que ma passion. Le sage Mentor * m'aima jusqu'à me suivre dans un voyage téméraire que j'entreprenois contre ses conseils*; elles dieux permirent que je lisse une faute qui devoit servir à me corriger de ma présomption.

Pendant qu'il parloit , Calypso regardoit Mentor. Elle éloit étonnée : elle croyoit sentir en lui quelque chose de divin ; mais elle ne pou Voit démêler ses pensées confuses : ainsi elle dcmeuroil pleine de crainte et de défiance à la vue de cet inconnu. Alors ' elle appréhenda de laisser voir son trouble. Continuez, dit-elle à Télémaque , et satisfaites ma curiosité. Télémaque- reprit ainsi :

Nous eûmes assez long-temps un vent favorable pour aller en Sicile; mais ensuite une noire tempête déroba le ciel à nos yeux, et nous fûmes enveloppés dans une profonde nuit, A la lueur des éclairs , nous aperciMnes d'autres vaisseaux exposés au même péril ; et nous reconnûmes bientôt que c 'étoient les vaisseaux d'Énéc : ils n'ctoient pas moins à craindre pour nous que les i-ochers. Alors je compris, mais trop tard, ce que l'ardeur d'une jeunesse imprudente m'avoit em|tèché de considérer attentivement. Mentor parut dans ce danger, non seulement ferme et intrépide . mais encore plus gai * qu'à l'ordinaire : c'étoit lui qui m'encourageoit ; je sentois qu'il m'inspiroil une force invincible, il donnoit Irautiuillement tous les ordres, jiendant que le pilote étoit troublé. Je lui disois : .Mon cher Mentor, pourquoi ai-je refusé de suivre vos conseils! ne suis-je pas malheureux d'avoir voulu me croire moi-même ,

VaR — ' n'rcoiitni. n. c. Kdil.f. du cup. — * et le sa^e

Mi-iili'i. \. — * cl U's iliou\ m» prc-ioniplion. w. a. <y.

u. — ♦ uiaiî.. s. — '•> mais j'ius gai. a.

TÉLÉMAQUE. LIVRE I

(lar.s nii ài:o où l'on n'a ni prc'voyancc i\c l'axcnir, ni expéi-ionco dii pas'^é. ni niodiTalioii [)oiu" M)tMia{.'or le prôsonl? 0 si jamais nons (''cliai)pons de colle lonipèlo, je me délierai de nioiniènie comme de mon plus dangereux ennemi : c'est vous, Mentor, que je croirai toujours.

Menlor, on souriant , me répondoil : Je n'ai }:arde de vous reprocher la faute que vous axez faite; il sutlil que vous la sentiez, et qu'elle vous serve à èlre une antre fois plus modéré dans vos désirs. Mais quand le péril sera passé, la présomption reviendra peut-être. Maintenant il faut se sonienir par le coui-age. Avant que de se jeter dans le péril , il faut le prévoir et le craindre : mais, quand on y est, il ne reste plus qu'à le mépriser. Soyez donc le digne tils d'Ilysse; montrez un cœur plus grand que tous les maux qui vous menacent.

La douccui" et le conraae du sage Mentor me charmèrent : mais je fus encore bien plus surpris quand je vis avec quelle adresse il nous délivra des Troyens. Dans le mouicnt où le ciel commençoit à s'éclaircir, et où les Troyens, nous voyant de près, n'auroient pas manqué de nous reconnoitre, il remarqua un de leurs vaisseaux qui éloit presque semblable an nôtre, et que la tempête avoit écarté '. La poupe en éfoit couronnée de certaines fleurs : il se hâta de mettre sur notre poupe des couronnes de fleurs semblables; il les attacha lui-même avec des bandelettes de la même couleur que celles des Troyens; il ordonna à tous nos rameurs de se baisser le plus qu'ils pourroient le long de leurs bancs , pour n'être point reconnus des ennemis. En cet état, nous passâmes au milieu de leur flotte: ils poussèrent des cris de joie en nous voyant , comme en revoyant des compagnons - qu'ils avoient crus perdus. Nous fûmes même contraints, par la violence de la mer, d'aller assez long-temps avec eux : enfin nous demeurâmes un peu derrière: et, pendant que les vents impétueux les poussoient vers l'Afrique , nous fîmes les derniers efforts pour aborder à force de rames sur la côte voisine de Sicile.

Nous y arrivâmes en effet. Mais ce que nous cherchions n'étoit guère moins funeste que la flotte qui nous faisoit fuir : nous trouvâmes sur cette côte de Sicile d'autres Tro\ens ennemis des Grecs. C'étoitlà que régnoit le vieux Aceste sorti de Troie. A peine fûmes-nous arrivés sur

Vaii. — ' un (le leurs vaisseaux prrsiiuo semblable à eelui des nôtres (lue la leni)>éte avoit 'Varié, et dont la pnupe

étoil A. B. — - voyant les compagnons, n. c. p. ii./. du

cop. revoyant les u.

ce rivage, tpie les babilaus crurent que nous étions , ou d'autres peiq^jes de l'ile armés pour les surprendre, ou des oli-angers qui \euoient s'enqiaior d(> leurs terres. Ils brûlent notre \ aisseau ; dans le premier emportement, ils égorgent tous nos compagnons; ils ne réservent que Mentor et moi pour nous présenter à Aceste , atiu (lu'il put savoir de nous quels éloicnt nos desseins , et d'où nous venions. Nous entrons dans la ville les mains liées derrière le dos; et notre mort n'étoit retardée que pour nous faire ser\ir de spectacle à un peuple cruel, (]uand ou sauroit que nous étions Grecs.

Un nous présenta d'abord à Aceste , qui , tenant son sce[)tre d'or en main , jngeoit les peuples, et se pré^jaroit à un grand saci'ifice. Il nous demanda, d'un ton sévère, quel étoit notre pays et le sujet de notre voyage. Mentor se hâta de répondre, et lui dit : Nous venons des côtes de la grande Htspérie , et notre patrie n'est pas loin de là. Ainsi il évita de dire que nous étions Grecs. Mais Aceste, sans l'écouter davantage, et nous prenant pour des étrangers qui cachoient leur dessein, ordonna qu'on nons envoyât dans une foret voisine, où nous servirions en esclaves sous ceux qui gouvernoient ses troupeaux.

Cette condition me parut plus dure que la mort. Je m'écriai: 0 roi! faites-nous mourir jdutôt que de nous traiter si indignement; sachez que je suis Téléraaque, fils du sage Ulysse, roi des Ithaciens. Je cherche mon père dans toutes les mers . si je ne puis le trouver, ni retourner dans ma patrie , ni éviter la servitude , ôtez-moi la vie, que je ne saurois supporter.

A peine eus-je prononcé ces mots , que tout le peuple ému s'écria qu'il falloit faire périr le tils de ce cruel Ulysse, dont les artilices avoient renversé la ville de Troie. 0 fils d'Ulysse! me dit Aceste, je ne puis refuser votre sang aux mânes de tant de Troyens que votre père a précipités sur les rivages du noir Cocyle : vous, et celui qui vous mène, vous périrez. Eu même temps un vieillard de la troupe proposa au Hoi de nous immoler sur le tombeau d'Anchise. Leur sang, disoit-il , sera agréable à l'ondîre de ce héros; Énée même , quand il saura un tel sacrifice, sera touché de voir combien ^ous aimez ce qu'il avoit de plus cher au monde.

Tout le peuple applaudit à cette proposition, et on ne songea ' plus qu'à nous immoler. Déjà on nous menoit sur le tombeau d'Anchise *. On y avoit dressé deux autels, où le feu sacré

Var. — * songe. A. — * J'Anthise, ou l'on avoit dressa', a.

'ri.i.i;\iAni i:. i.i\ m; i.

ion

«'•toit allmiif ; lo i:l;iivi' (jni dostiil iion> |it'ri'fr itiiil ilo\;iiil nos \i'U\ ; ou nous avoit conniinu'S (le iK'iirs, et iiiiIIl' coiiiiiassion i\r poiivoit i;alaiilir iinlri' \i»' . c'i'toil lail (li> nous, (|MaU(l MiMilor (loniautia liMiiiiuill''iutiil a lùulrr au Uni. Il lui dit

O Acoslo 1 si K' niallicui' du jfuiu^ 'IVI/'Uia- (|ui', (]ui n"a jamais |)<irtt' les armes roulre les Troyens, ne peut vous toiuher, du moins (|ue \otre propre inlérèl vous touche. I.a science que j'ui aci|uise des |>résages et de !a vidonté des dieux me l'ait connoîlre qu'avant tiue liuis jours soient écoulés vous serez altaciué par îles peuples barhires, (jui \iennent connue un torreiit du liant des montairnes pour inonder Notre ville et pour ravager tout votre pays. Ilàtezvous de les prévenir : mette/, vos peuples sous les armes ; et ne perdez pas un moment pour retirer an dcd.nis de vos nnu'aillcs les riches troupeaux i[uc vous avez dans la campagne. Si ma prédiction est l'ausse , vous serez libre de nous immoler dans trois jours; si au contraire elle est véritable, souvenez-vous qu'on ne doit pas oter la vie à ceux de qui on la tient.

Aceste fut étonné de ces paroles que Mentor lui disoil avec une assurance qu'il n'avoit jamais trouvée en aucun homme. Je vois bien, ré|)ondit-il, ù étranger, que les dieux, qui vous ont si mal partagé pour tous les dons de la fortune, vous ont accordé une sagesse qui est plus estimable que toutes les prospérités. En même temps il relarda le sacritice , et donna avec diligence les ordres nécessaires jwnr prévenir l'attaque dont Mentor l'avoil menacé, '•n ne voyoit de tous côtés que des fennnes tremldant'-s , des vieillards courbés , de petits eufans les larmes aux yeux , qui se reliroient dans la ville. Les bœufs mugissans et les brebis b<*'lantes venoient en foule , quittant les gras pâturages, et ne jiouvant trouver assez d'élabl^s pour être mis à couvert. C'étoit de toutes parts des cris ' confus de gens qui se ponssoient les uns les autres, qui ne jionvoient s'entendre, qui prenoient dans ce trouble un inconnu pour leur ami, et qui com-oienl sans savoir on li'udoieut leurs pas. Mais les principaux de la ville , se croyant plus sages (|iu' les autres, simaginoient f|ne Mentor étoit un impostem-, qrii a\oit fait une fausse prédiction [lonr sau\er sa vie.

.Avant la lin du Iroisièmc jour, pemlanl qu'iU étoient pleins de ces pensées, on \it sur le penchant des montagnes voisines un tourbillon de

VaR. — ' l.riiiU. < . l.ilit.J. du cup.

poiis>icrc ' : |uiis on apen ni une troupe innombrable de barbares armés : c'éloient les llimi'-rieiis, peuples féroces , avec les nations qui habitent sur les monts Nébrodes. et sin* le sf)jnniet d Acratas , oii rèLMie un hi\i'r ([ue les zcpliirs n <tnt jamais adouci, deux (|ui avoient méprisé la préiliction * de Mentor perdirent leurs esclaves et leurs troupeaux. Le lloi dit à Mentor : .l'oublie (pie vous éles des (îrecs: nos ennemis deviennent nos amis lidèles. Les dieux NOUS eut envoyés •' pour nous sauNer : je n'attends pas moins de votre valeur que de la sagi'sse de vos conseils '• ; hâtez-vous de nous secourir.

Mentor montre dans ses yeux une audace qui étonne les plus liers combattans. Il prend \\x\ bouclier, un casque, une épéc , imc lance; il range les soldats d'Aceste ; il marche à leur tèîc, et s'avance en bon ordre vers les ennemis. Aceste, quoicpie plein de courage, ne peut dans sa vieillesst.' le suivre que de loin, .le le suis de plus près, mais je ne puis égaler sa valeur. Sa cuirasse ressembloit , dans le combat, à l'immortelle égide. La mort couroit de rang en rang partout sous ses coups, Sendilable à un lion de Xiiinidie que la cruelle faim dévore , et qui entre dans un troupeau de foibles brebis, il déchire, il égorge, il nage dans le sang ; et les bergers, loin de secourir le troupeau, fuient, tremblans, pour se dérober à sa fureur.

(^es barbares, qui espéroient ib; surprendre la ville, furent eux-mêmes surpris et déconcertés. Les sujets d'Aceste, animés par l'exemple et par les ordres de Mentor, eurent une vigueur dont ils ne se croyoient |)oinl capables. De ma lance je renversai le lils du roi de ce peuple ennemi. Il étoit de mon âge, mais il étoit plus grand (pie moi ; car ce peuple veiKtit d'une race de géans qui étoient de la même origine que les Cyclopcs. Il méprisoil un ennemi aussi foible que moi : mais , sans m'étonner de sa force |)rodigieuse, m de son air sauvage et brnt.il, je i»oussai ma lance contre sa poitrine, et je lui lis vomir '% en expirant , des torrens d'un sang noir. Il pensa ui'écraser. Dans sa chute, le brui! de ses armes retentit jusques aux montagnes, .le pris ses dépouilles, et je revins ti'ouver Aceste ". Mentor , ayant achevé de iiiellre les <>nnemis en désordre , les tailla en

V.vn. — ' '11' |>(iiissuTi'. Ou iiprrçiit uni* Iroupr di- l>arliirc» urni'-s. i.rxw «tiii , cU-. a. — « lu saci" prédirlion. I . 11. — * \ou> «•iiMiiiMil, A. — * «le vo» paroles, a. — * je lui 11-. Miiiiir, aver ili-s liirrfii» <riin siinn imir ul ruinant, »iii iiiiio t'i uclli-. Kii liiinliJiil il pfiisj in'rrriisiT a. — ** Ju n->iii» a .Vi-fsU- a\ci lo> arniot ilii iiioil i|ii<- j'avois eiilc- VCf». A. u.

pièces, el poussa les fiivaids jusijiic dans los forêts.

l'ii succès si inespéré lit loganlcr .Mentor comme un homme, chéri et inspiré îles diou.v. Aceste, touché de reconnoissance, nous avertit qu'il cra'inioit tout pour nous, si les vaisseaux dEnée revenoient en Sicile : il nous en donna un pjur retourner ' sans rotardeuienl en notre pays, nous condila «le piéseiis, et nous pressa de partir pour prévenir tous les malheurs ^ (pi'il prévovoit ; mais il ne voulnt nous donner ni un pilote ni des rameurs de sa nation , de ])enr qu'ils ne lussent trop exposés sur les côtes de la Grèce. Il nous donna des marchands phéniciens, qui, étant en commerce avec tous les peuples du monde, n'avoient rien à craindre, et qui dévoient ramener h- vaisseau à Aceste qnaiid ils nous auroient laissés à ^ Ithaque. Mais les dieux, qui se jouent des desseins des hommes , nous réservoient à d'autres dangers.

tI':lk.maqi:e. liviœ u.

LiYUE II.

Suite du récit de Tolémaque. Le vaisseau tyrien qu'il montoit ayant été pris par une flotte de Sésostri», .Mentor et lui sont faits prisonniers, et conduits en Epypte. Richesses et merveilles de ce pays : sagesse de son gouvernement. Télémaqne et Mentor sont traduits devant Sésoslris, qui renvoie re\amcn de leur afiairc à un de ses oflicieis appelé Méthopliis. Par ordre de cet officier , .Mentor est vendu à des Ethiopiens qui l'emmènent dans leur pays, et Télémaque est réduit a conduire un troupeau dans le désert d'Oasis. I-a Terniosiris, prêtre d'Apollon, adoucit la rigueur de son exil, en lui apprenant a imiter le dieu, qui, étant contraint de garder les troupi:aux dWdmète, roi de Tliessalie , se consoloit de sa disgrâce en polissant les mœurs sauvages dos bergers. Bientôt Sésostris , informé de tout ce que Télémaque faisoit de merveilleux dans les déserts d'Oasis, le rappelle auprès de lui, reconnoit son innocence, et lui promet de le renvoyer à Ithaque. Mais la mort de ce prince replonge Télémaque dans de nouveaux malheurs ; il est emprisonné dans une tour sur le bord de la mer, d'où il voit Docc.horis , nouveau roi d'Egypte, périr dans un combat contre ses sujets révoltés et secourus par les Phéniciens.

Les Tyriens , par leur fierté, avoient irrité contre eux le grand roi Sésoslris, qui régnoil en Egvpte, et qui avoit conquis tant de royaumes. Les richesses qu'ils ont acquises par le commerce et la force de l'imprenahle ville de Tyr, située dans la mer, avoient enflé le cœur de ces peuples. Ils avoient refusé de payer à Sésostris le trihut qu'il leur avoit imposé en revenant de

V;^jî. — 1 pour retourner ou noire pajs. a. b. — - tous lus malheurs; mais il ne voulut, a. — '^ en. a.

ses conquêtes; el ils avoient rmuni des troupes à .sou frère, qui avoit voulu , à son retour, le massacrer au milieu des réjouissances d'un grand festin. Sésostris avoit résolu, pour abattre leiu- orgueil, de troid)ler leur commerce * dans toutes les mers. Ses vaisseaux alloieul de tous côtés cherchant les Phéniciens. Une flotte égyptienne nous rencontra, conune nous commencions à perdre de vue los montagnes de la Sicile. Le port et la terre sembloient fuir derrière nous , et se perdre dans les nues. En même temps nous voyons approcher les navires des Egyptiens, semblables à une ville flottante. Les Phéniciens les reconnurent , et voulurent s'en éloigner : mais il n'étoit plus temps; leurs voiles étoient meilleures que les nôtres ; le vent les favorisoit ; leurs rameurs étoient en plus grand nombre : ils nous abordent , nous prennent , et nous emmènent prisonniers en Egypte.

Eu vain je leur représentai que nous n'étions * pas Phéniciens ; à peine daignèrent-ils m'écouter : ils nous regardèrent comme des esclaves dont les Phéniciens trafiquoient; el ils ne songèrent qu'au profit d'une telle prise *. Déjà nous remarquons les eaux de la mer qui blanchissent par le mélange de celles du Nil, et nous voyons la côte d'Egypte presque aussi basse que la mer. Ensuite nous arrivons à l'île de Pharos, voisine de la ville de No : de là nous remontons le Nil jdsques à Memphis.

Si la douleur de notre captivité ne nous eût rendus insensibles à tous les plaisirs, nos yeux auroient été charmés de voir cette fertile terre d'Egypte , semblable à un jardin délicieux arrosé d'un nombre infini de canaux. Nous ne pouvions jeter les yeux sur les deux rivages sans apercevoir des villes opulentes, des maisons de campagne agréablement situées, des terres qui se couvroienl tous les ans d'une moisson dorée sans se reposer jamais, des prairies pleines de troupeaux, des laboureurs qui étoient accablés sous le poids des fruits que la terre épanchoit de son sein *, des bergers qui faisoient répéter les doux sons de leurs flûtes et de leurs chalumeaux à tous les échos d'alentour.

Heureux . disoit Mentor , le peuple qui est conduit par un sage roi ! il est dans l'abondance; il vit heureux, et aime celui à qui il doit tout son bonheur. C'est ainsi , ajoutoit-il ,

Var. — ' de ruiner leur commerce, el de le troubler dans loules les mers. a. — ^ que je n'elois pas. A. B. — ' d'une telle prise. Nous arrivons a l'Ile de Pharos. De là nous remontons , etc. a. — * des fruits qu'ils avoieut scmes. A.

Tl'M'MAQIK. LIVHH II.

ô Téléinaquc , que \ûu> di'voz régner, et faire la joie de vos peuples, si jamais les dieux vous loul posséder le royaume de voire père. Aimez vos peu|)les connue vos enfans ; goûtez le plaisir d être aimé d'eux : et faites qu'ils ne puissent jamais sentir la paix et la joie sans se ressouvenir que c'est un bon roi qui leur a fait CCS riches présens. I.es rois qui ne songent qu'à se faire craindre, et (ju'à abattre leurs sujets pour les rendre |)lus soumis, sont les lléaux du geme humain, ils sont craints comme ils le veuli-nt être ; mais ils sont haïs , détestés ; et ils ont encore plus à craindre de leurs sujets, que leurs sujets n'ont à craindre d'eux.

Je répondois à Mentor : Hélas ! il n'est pas question de songer aux maximes suivant ' lesquelles on doit régner : il n'y a plus d'Ithaque pour nous; nous ne reverrons jamais ni notre patrie . ni Pénélope : et quand même Ulysse retourneroit plein de gloire dans son royaume, il n'aura jamais la joie de m'y voir; jamais je n'aurai celle de lui obéir pour apprendre à commander. Mourons , mon cher Mentor ; nulle autre pensée ne nous est plus permise : mourons, puisque les dieux n'ont aucune pitié de nous.

En parlant ain^i, de profonds soupirs entrecoupoienl toutes mes paroles. Mais Mentor, qui craignoil les maux avant qu'ils arrivassent, ne savoitplus ce que c'étoit que de les craindre dès qu'ils étoient arrivés. Indigne tils du sage Ulysse ! s'écrioit-il, quoi donc ! vous vous laissez vaincre à votre malheur ! Sachez que vous reverrez un jour lile d'Ithaque el Pénélope. Vous verrez même dans sa première gloire celui * que vous n'avez point connu . l'invincible Ulysse , que la forlime ne i)eut abattre, et qui, dans ses malheurs, encore plus grands que les vôtres, vous apprend à ne vous décourager jamais. 0 s'il pouvoit apprendre, dans les ferres éloignées où la tempête l'a jeté, que son lils ne sait imiter ni sa patience ni son courage, cette nouvelle l'accableroit de honte, et lui seroit plus rude que tous les mallieiirs qu'il souffre depuis si long-l«'mps.

Knsnite Mentor me faisoil remarquer la joie el l'aboiidain'i» répandue d.ius toute l.i i-;imp,igne d'KgypIe. où l'on comploit jusqu'à vingt-deux mille villes. Il admiroil la bonne police de ces villes; la justice l'xercé».' en l'axeur du pauvre conln- b* riibf ; la Ixtune éducation des enfaus. qu'on aci-outiimoil à ^(d>éi^^anl•e. ail travail, à

\ar. — ' avci- l< >quellvs. a. — * cilui <|iir »o; y.ux n'uni jamjit \u. A.

la sobriété, à l'amour des arts ou des lettres ; l'exactitude pour toutes les cérémonies de religion ; le désintéressement, le désir de l'honneur, la lidélité pour les hommes, et la crainte pour les dieiiv. tjue chd(pie jière inspiroil à ses enfans. Il ne se lassoit point d'admirer ce bel ordre. Heureux, me disoit-il sans cesse, le peuple qu'un sage roi conduit ainsi 1 mais encore |>lus heureux le roi (|ui fait le bonheur de tant de peuples, et qui trouve le sien dans sa vertu ! Il ' lient les hommes par un lien cent fois plus fort que celui du la crainte, c'est celui de l'amour. Non -seulement on lui obéit , mais encore on aime à lui obéir. Il règne dans tous les cœurs : chacun, bien loin de vouloir s'en défaire, craint de le perdre, et donneroit sa vie pour lui.

Je rcmarquois ce que disoit Mentor, et je sentois renaître mon courage au fond de mon cœur, ;i mesure que ce sage ami me purloit. Anssilôt (jue nous (ùmes arrivés à Memphis, ville opulente el maguitique , le gouverneur ordonna que nous irions jusqu'à Thèbes pour être présentés au roi Sésostris, qui vouloit examiner les choses par lui-même, el qui étoit fort anin)é contre les Tyricns. Nous remontâmes donc encore le long du Nil, jusqu'à cette fameuse Thèbes à "eut portes, oii habiloit ce grand roi. ('elle ville nous parut d'une étendue immense, et plus peuplée que les plus florissantes villes de Grèce. La police y est parfaite |»our la propreté des rues, pour le cours des eaux, |)our la commodité des bains, pour la culture des arts et [lour la sûreté publi(iue. Les places sont ornées de fontaines el d'obélisques; les teniples sont de marbre, et d'une architecluie .simple , mais majestueuse. Le palais du prince est lui seul comme uiu' grande ville : on n'y voit (jiie colonnes de marbre, que pyramides el obélisijues, que statues colossales, (jue meubles d'or et d'argent massif.

(]eux (jui nonsavoienl pris dirent an Iloi que nmis avions été trouvés dans un naure phéiiici(Mi. Il é.ouloil 1 ha(jue jour, à certaines heures réglées, tous (-eux de ses sujets (|ui avoient, ou do plaintes à lui l'aii»-. on desaNisà lui doimer. Il ne méprisoii ni iif ifbnloil personne, ei ne crovoit êlie roi que pour l'aire du bien à tous ses sujets, (pi'il aimoit cinume ses enl'ans. Pour les éhangeis, il les n're\oil ;i\ec bonté, et vouloit b's Voir. ])aiii' qu'il crovoit qu'on appieiioil loujouis qui'iiiui- ilioM- d utile en s'iiislcui-

\aR. — ' Il '•*! l'Iu* qu"- ir.Tiiil, t.ir il i-*! ailiu*. Nou- •.'Uli'inriil l'ii lui «>bOit , mais «•luorf mi aiiiu' a lui olx'ir. Il l'il II- roi <!■■ tuus Ic-i (-a'ui>. a. d.

TËLÉMAQUE. LIVRE II.

sant (les mœurs cl dos maximes ' ilos [leuplos éloitrucs. Celte curiosité du Uoi lit qu'on nous pi'ésenla à lui. 11 éloit sur un triuie d'ivoire. teiKuit eu uiaiu uu sieplre d'or. Il éloil déjà ■\ieu\, mais ai^réaltle, pleiu de douceur et de majesté : il juj^'^eoit tous les jours les jieujdes, avec une patieuce et une sairesse qu'on adrniroil sans llatterie. Après axoir travaillé toute la journée à régler les ad'aires et à rendre une exacte justice, il se délassoit le soir à écouler des hommes savans, ou à converser avec les plus liomiètes t:ens , qu'il savoit bien choisir pour les admettre dans sa familiarité. Un ne peux oit lui reprocher en toute sa vie que d'avoir triomphé avec trop de faste des rois qu'il avoil vaincus, et de s'être confié à un de ses sujets que je vous dépeindrai lout-à-l' heure.

Uuand il me vit, il fut touché de ma jeunesse cl de ma douleur ; il me demanda ma patrie et mon nom. Nous fûmes étonnés de la sagesse qui parloil par sa bouche. Je lui ré])oudis : 0 grand roi ! vous n'ignorez pas le siège de Troie, qui a duré dix ans, et sa ruine, qui a coûté tant de sang à toute la (Irèce. Ulysse mon père a été un des principaux rois qui ont ruiné cette ville : il erre sur toutes les mers, sans pouvoir retrouver l'île d'Ithaque , qui est son royaume. Je le cherche ; et un malheur sendilable au sien fait que j'ai été pris. Hendcz-moi à mou père et à ma patrie. Ainsi puissent les dieux vous conserver à vos enfans, et leur faire sentir la joie de vivre sous un si bon père !

Sésostris continuoit à me regarder d'un œil de compassion .-mais, voulant savoir si ce que je disois étoit vrai, il nous renvoya à un de ses officiers, qui fut chargé de savoir de ceux qui avoieut pris notre vaisseau si nous étions eil'ectivemenl ou Grecs ou Phéniciens. S'ils sont Phéniciens, dit le Roi, il faut doublement les punir, pour cire nos ennemis, et plus encore pour avoir voulu nous tromper par un lâche mensonge : si au conti'aire ils sont (Irecs, je veux qu'on les traite favorablement, et qu'on les renvoie dans leur pays sur un de mes vaisseaux : car j'aime la Grèce ; plusicur: Egyptiens y ont donné des lois. Je connois la vertu d'Hercule ; la gloire d'Achille est parvenue jusqu'à nous; et j'aduiiîe ce qu'on m'a raconté de la sagesse du malheiu'eux Ulysse : tout mon plaisir est de secoui'ir la vertu malheureuse.

L'oflicier auquel le Roi renvoya l'examen de

notre alfaire avoit l'amc aussi corrompue ef aussi ai'tilicieuse que Sésostris étoit sincère et généreux. Cet oflicier se nommoit Mélhophis ; il nous interrogea |)our tâcher de nous siu'preudre ; et comme il vit cpie Mentor répoiidoif avec plus de sagesse que moi, il le regarda avec aversion et avec déliance : car les médians s'irritent idiiireles Iidus. Il nous sépara ; et depuis ce moment j(^ ne sus point ' ce (ju'étoit devenu Mentor. Celle séparation fut un cou|) de foudre pour moi. Mélhophis es[)éroit toujoui's qu'en nous questionnant sé[)arémeut il pourroil nous faire dire des choses contraires : surtout il croyoit m'éblouir par ses promesses Ilatleuses, et me faire avouer ce que Mentor lui auroit caché. Enfm il ne cherchoit pas de bonne foi la vérité; mais il vouloit trouver quelque [)rélexte de dire au Roi que nous étions des Phéniciens, pour nous faire ses esclaves. En elîet, malgré notre innocence, et malgré la sagesse du Roi, il trouva le moyen de le tromper.

Hélas! à quoi les rois sont-ils exposés ! les plus sages mêmes sont souvent surpris. Des honnnes artificieux et intéressés les environnent. Les bons se retirent, parce qu'ils ne sont ni empressés ni flatteurs ; les bons attendent qu'on les clierche , et les princes ne savent guère les aller chercher : au contraire , les méchans sont hardis, trompeurs , empressés à s'insinuer et à plaire, adroits à dissimuler, prêts à tout faire contre l'honneur et la conscience pour contenter les passions de celui qui règne. 0 qu'un roi est malheureux d'être exposé aux artiiices des méchans ! Il est perdu s'il ne repousse la flatterie , et s'il n'aime ceux qui disent hardiment la vérité. Voilà les réflexions que je faisois dans mon malheur ; et je rappelois tout ce (juc j'avois ouï dire à Mentor. Cependant Méthophis m'envoya vers les montagnes du désert d'Oasis -, avec ses esclaves, afin que je servisse avec eux à conduire ses grands troupeaux.

En cet endroit (^alypso interrom|)it ïélémaque , disant : Hé bien! que fites-vous alors, vous qui aviez [)référé en Sicile la mort à la servitude? Télémaque répondit : .Mon malheur croissoit toujours; je n'avois plus ia misérable consolation de clioisir entre la servitude et la mort : il fallut être esclave, et épuiser pour ainsi dire toutes les rigueurs de la fortune. Il ne me restoit [)lus aucune espérance, ef je ne [)ouvois pas même -dire ini mot pour travailler à me

Vau. — ' iimniéics. !i. c. E'JiU f. dti aqi peui'l'.s il'jiyii'-s, a.

ik's ::uli'es

Vau.

aj. 15.

ji' iK- SUS 10 qu'ckiit. A. — - il'Oasis, m, A

TKl.KMAniK. I.IVUK 11.

io-

drlivror. Mentor in'a dit depuis (luOii l'iUdit \einlii à des l'.tliiopieiis, cl t|u'il les .ncit suivis eu Ktliinpie.

Pour uioi. j'arrivai dans des déserts alheux : on y voit des sables lu'ùlans au milieu des plaines. Des neiges (|ui ne se l'ondeut jamais l'ont un liivcr perpétuel sur le sommet des monlaiines ; et on trouve seulement , pour nourrir les troupeaux, des pàturau'es parmi des rm-liers , vers le milieu du peuclianl ' de ecs montagnes escarpées : les vallées y sont si profondes, qu'à peine le soleil y peut l'aire luire ses rayons.

Je ne trouvai d'autres Imimues, en ce pays, que des berirers aussi sauvatres que le pays même. Là, je passois les nuils à déplorer mon malheur, elles jours à suivre un troupeau, pour éviter la fureur lirulalo d'un premier esclave, qui, espérant d'obtenir sa liberté, accusoit sans cesse les autres pour l'aire valoir à son maître son zèle et son attaibement à ses intérêts. Cet esclave se nommoit lUitliis. .le devois succomber en celle occasion ; la douleur me pressant, j'oubliai un jour mon troupeau, et je m'étendis sur l'herbe aupiès d'une caverne où j'atlendois la mort, ne pouvant plus sup[)ortcr mes peines.

En ce moment je remarquai que toute la mouta'^'ue trembloit : les chênes et les pins senddoicnt descendre du sommet de la montagne ; les ve!ils relenoient leurs haleines; une voix mugissante sortit de la caverne, et me lit entendre ces paroles : Fils du sage Ulysse, il faut que tu deviennes, comme lui. grand par la patience : les princes qui ont toujours été heureux ne sont guère dignes de l'être ; la mollesse les corrompt, l'orgueil les enivre. Hue tu seras heureux, si tu surmonles tes malheurs, et si tu ne les oublies jamais! Tu reverras Ithaque, et ta gloire montera jusqu'aux astres. Huand tu seras le maitre des auties houmies, sou\ieiis-ti)i que tu asélé l'oible. pauvre cl souCl'iant cijmme eux ; prends j)laisir à les soulager ; aime ton [teu[)le ; déteslo la Ilatterie ; et .«Hiche (jue lu ne seras grand (piaulant que lu seras modéré, et cfMirageux [)our vaincre tes passions.

Os paroles divines entrèrent ju-(iu'au l'.md de mon nj'ur ; elles y lirent renailre la joie et le courage. Je ne sentis point celle horreur qui l'ail dresser les cheveux ^ur la lê!e, et (|ui glace le sang dans les veines, quand les dieux se comnnmiquent aux mortels ; je me levai liau-

VaR. — ' \tr» !• iilili'U <k r.;. niulH >|;iir» (•»i;"rj><'n. A.

quille : jiidorai à genoux , les mains levées \ ers le ciel, Minerve, à qui je crus devoir cet oracle. En même teuqis, je me trouvai un nouvel biimine ; la sagesse éclairoit mon esj>rit ; je s'Milois une douce force pnnr modérer tontes mes passions, et pour arrêter l'inqiétuosité de ma jeunesse. Je me lis aimer de tous les bergers du déseil ; ma douceur , ma [)at:encc , mon exatlitude, apaisèrenlenliii le cruel Ihilhis, qui éloit en autorité sur les autres esclaves, et qui avilit voulu d'abord me tourmenter.

l'our mieux supporter l'ennui de la cajitivité et de la solitude; , je cherchai des livres; car j'étois accablé de tristesse ', faute de quebjue instruction qui pût nourrir mon esprit et le soutenir. Heiu-eux, disois-je , ceux qui se dégoûtent des plaisirs violens, et qui savent se contenter des douceurs d'une vie innocente î Heureux ceux qui se divertissent en s'instruis int . et (jui se plaisent à cultiver leur esprit par les sciences! En quelque endroit que la fortune ennemie les jette, ils portent toujours avec eux de quoi s'entretenir ; et l'ennui, qui dévore les autres hommes, au milieu même des délices, est inconnu à ceux qui savent s'occuper ])ar quebpie lecture. Heureux ceux qui aiment à lire, et qui ne sont point, comme moi, privés de la lecture !

Pendant que ces pensées rouloienl dans mon esprit, je m'enfonçai dans une sombre forêt, où j'apeiçus toul-à-coup un vieillard qui lenoil dans sa main un livre. Ce vieillard avoit un grand front chauve et un peu ridé; une barbe blanclie pendoit jusqu'à sa ceinture: sa taille étoit haute et n)ajestueuse ; son teint étoit encore frais et vermeil, ses yeux vifs et percans . sa voix douce , ses paroles simples; aimables. Ja:nais je n'ai vu un si vénérab.e vieillard. 11 s'ap|ieloit Termosiris, el il élcit prêtre d'Apollon, cpi'il servoil -dansun temph; de marbre que les rois d'Kgypte avoient tonsacré à ce dieu dans cette forêt. Le livre (pi'il tenoit éloil un recueil d'hymnes en riionneur des diei'.x. Il m'aborde avec antitié; nous nous entretenons. Il raconloit si bien les choses passées, (pi'on croyoil les voir; mais il les racontait onrteinenl , et jaîiiais s<'s histoires ne m'tiiil lassé. 11 jtivvoNnil l'avenir par la |>rofiiiide sagesse (|iii lui faisoit conuoilre b-s hommes et les desseins dfjiil ils sont capables. .\vec tant de pruilence, il éloit gai, complaisant ; et la jeimesse la plus enjouée n'a point autant de

\ ^H. — I ,1 j".|,ii^ ariiiMi' irciMilli. A. n — ' «pi'tl >rr- \iiil i;'. A. iij. 0.

TÉLÉMAQUE. LIVRE II

grâces, qu'en avoil cet homme dans une vieillesse si avancée : aussi aiinoil-il les jeunes gens quand ils étoient dociles, et qu'ils avoient le goût de la vertu.

Hienlôt il m'aima tendrement, el me domi;i des livres pour me consoler : il m'a[)[)eloit, Mon lils. Je lui disois souvent : Mon père, les dieux, qui m'ont ôlé Mentor, ont eu pitié de moi ; ils m'ont doimé en vous un autre soutien. Cet lunnme, siMublable à Orphée ou à F^iiuis, étoit sans doiile inspiré des dieux : il me récitoit les vers qu'il avoit faits, et me donnoit ceux de plusieurs excellens poètes favorisés des Muscs. Lorsqu'il étoit revêtu de sa longue robe d'une édalanle blancheur, et qu'il prenoit en main sa lyre d'ivoire \ les tigres, les lions et les ours venoient le flatter et lécher ses pieds; les Satyres sortoient des forets pour danser autour de lui ; les arbres mêmes paroissoissent émus; et vous auriez cru que les rochei's attendris alloienf descendre du haut des montagnes au charme de ses doux accens. Il no chantoit que la grandeur des dieux, la \ertu des héros, et la sagesse des hommes qui préfèrent la gloire aux plaisirs.

Il me disoit souvent que je devois prendre courage, et que les dieux n'abandonneroient ni Ulysse, ni son fds. Enfin il m'assura que je devois, à l'exemple d'Apollon, enseigner aux bergers à cultiver les Muses. Apollon, disoit-il, indigné de ce que Jupiter par ses foudres troubloit le ciel dans les plus beaux jours, voulut s'en venger sur les Cyciopes qui forgeoient les foudres, et il les perça de ses flèches. Aussitôt le mont Etna cessa de vomir des tourbillons de flanmies; on n'entendit plus les coups des terribles marteaux qui, frap[)ant l'enclume, faisoient gémir les profondes cavernes de la terre et les abîmes de la mer : le fer et l'airain, n'étant plus polis par les Cyciopes , connnencoient à se rouiller. Vulcain furieux sort de sa fournaise - ; quoique boiteux, il monte en diligence vers l'Olympe ; il arrive , suant et couvert d'une noire poussière , dans l'assemblée des dieux ; il fait des plaintes amères. Jupiter s'irrite contre Apollon, le chasse du ciel , et le précipite sur la terre. Son char vide faisoit de lui-même son cours ordinaire , pour donner aux hommes les jours et les nuits avec le changement régulier des saisons. Apollon, dépouillé de tous ses rayons, fut contraint de se faire berger, et de garder les troupeaux du roi Admète. Il jouoit de la finie ; et tous les autres

Var. — ' J'or. A. — ' de sa fourn^'iso fiiibrasoc. a. u.

bergers venoient à l'ombre des ormeaux , sur le bord d'une claire fontaine, écouter ses chansons. Jusque-là ils avoient mené une vie sauvage et brutale ; ils ne savoient que conduire leurs brebis, les tondre, traire leur lait, et faire des fromages : toute la campagne éloit comme un désert affreux.

lîientôt Apollon montra à tous ces bergers les ' arts qui peuvent rendre leur vie agréable. Il chantoit les (leurs dont le printenq)s se couronne, les parfums qu'il répand, et la verdiu'e qui naît sous ses pas. l'uis il chantoit les délicieuses nuits de l'été, où les zéphirs rafraîchissent les hommes , et où la rosée désaltère la terre. H mêloit aussi dans ses chansons les fruits dorés dont l'automne récompense les travaux des laboureurs, et le repos de l'hiver, pendant lequel la jeunesse folâtre danse auprès du feu. Enfin - il représcnloit les forêts sondn-es qui couvrent les montagnes , et les creux vallons, où les rivières, par mille détours, semblent se jouer au milieu des riantes prairies. Il apprit ainsi aux bergers quels sont les charmes de la vie champêtre, quand on sait goûter ce que la simple nature a de gracieux ^. Bientôt les bergers, avec leurs flûtes, se virent plus heureux que les rois ; et leurs cabanes attiroient en foule les plaisirs purs qui fuient les palais dorés. Les jeux, les ris, les grâces suivoient partout les innocentes bergères. Tous les jours étoient '* des jours de fête . on n'entendoit plus que le gazouillement des oiseaux, ou la douce haleine des zéphirs qui se jouoient dans les rameaux des arbres, ou le murmure d'une onde claire qui tomboit de quelque rocher , ou les chansons que les Muses inspiroicnt aux bergers qui suivoient Apollon. Ce dieu leur enseignoit à remporter le prix de la course, et à percer de flèches les daims et les cerfs. Les dieux mômes devinrent jaloux des bergers : cette vie leur parut plus douce que toute leur gloire ; et ils rappelèrent x\pollon dans l'Olympe.

Mon lils, cette histoire doit vous instruire. Puisque vous êtes dans l'état où fut Apollon, défi'ichez cette terre sauvage ; faites fleurir comme lui le désert; apprenez à tous ces bergers quels sont les charmes de l'harmonie; adoucissez les cœurs farouches ; montrez-leur l'aimable vertu ; faites-leur sentir combien il est doux de jouir , dans la solitude, des plaisirs innocens que rien ne peut ôter aux bergers. Un jour, mon fils, un jour les peines et les

Var. — 1 li^s (louicu'.s (riine vie riisli(|ue. A. — ^ Tantùl. A. — 3 nicrveilk'ux. A. b. — ^ cMuicnl des fêles, c. Edit. /. du cop.

TÉLÉMAQL'E. LIVRR IF.

soucis rnicls. iini t'iiviiomit'iil k'i rois, nous feioul ro^MolliT sur !«• Irùno la \it.' pastorale.

Ayaul ain>i parli-, rfiriiosiiis uw doiiua une flùtf si (Inurc. <|Uf K's échos de ces inoiiln;.Mios, (|ui la lireul t-ntouiliv de lous côtes, altirèreiil hieiilc')! aulotu- de nous tous les berpei-s voisins. Ma voix avoil une liarinonie divine ; je me si'Ulois ému. cl couMue hors de moi-même, piuir chauler les ^M'àces dont la nature a orné la campatîtie. Nous passions les jours entiers et nue partie des nuits à chanter ensemble. Tous les berprers, oubliant leiu's cabanes et leurs troupeaux, étoient suspendus et innuobiles autour de uïoi pendant (|ue je leur donnois des leçons : il sefubloil ipie ces rléserts n'eussent plus rien de sanvaire ; tout y éloit devenu doux et riant ; la politesse des habitans sembloil adoucir la terre.

Nous nous assemblions souvent [lour ollrir des sacrilices dans ce temple d'.\pollou où Terniosiris étoit prêtre. Les beri^'crs y alloieiit couronnés de lauriers en l'honneur du dieu : les bergères y alloient aussi ', en dansant, avec des couronnes de (leurs, et portant sur leurs têtes, dans des corbeilles, les dons sacrés. Après le sacritlce. nous taisions un festin champêtre ; nos plus doux mets étoient le lait do nos chèvres et de nos brebis, que nous avions soin de traire nous-mêmes, avec les fruits fraîcliement cueillis de nos propres mains, tels que les dattes, les liiTues et les raisins : nos sièges étoient les gazons ; les arbres toutl'us nous donnoicnt une ombre plus agréable que les lambris dorés des palais des rois.

Mais ce qui acheva de me rendre fameux parmi nos bergers, c'est qu'un jour un lion alfamé vint se jeter sur mon troupeau : déjà il conunencoit u!i carnage affreux ; je n'avois en main que ma houlette ; je m'avance hardiment, l.e lion hérisse sa crinière, me montre ses dents et ses uriffes , ouvre une gueule sèche et enflammée ; ses yeux |)aroissent pleins de sang et de ft'ii ; il bal ses flancs avec sa longue queue. Je le terrasse : la petite colle de mailb; dont j'étois reviMu, fclon la coulnme des bergers d'Kt:y[)le, l'empêcha de me déchirer. Tntis fois je l'abballis: trois fois il se rcdeva : il poii>- S'til des ru;.'issemens (|ui faisoieul releulir touti's les forêts -. Enlin je rétouffai entre mes bras ; el les bergers, témoins de ma victoire, voultncMt que je me revêtisse de la jieau de ce terrible lion.

Var. — • 1. s II Tgcri'!» y iilloi<-iil ou tlans.int , avec ili-s < •lUriitiiics iIl- fli'urs. Aprrs lo »arrillri-. cic. A. — * Trois (uis il ip rrirva ; il pnussuil iloi riigiisoini'us i|ui f.iifuiriil rfl'.nlir louli» l'-s forOts : Iroi* fois ji- l'abiMi». a. u.

l.e bruit .II- ii'tte action . et relui du beau changement de tous nos bergers . se répandit dans toute ri!j;yple ; il parvint même jusqu'aux oreilles de Sé'sostris. Il sut qu'un de ces deux ca|)lil's, qu'on avoil pris pour des IMiéniciens, avoil ramené l'âge d'or dans ces déserts pres- (pie iuhabilables. Il \oulut me voir : car il aimoil le^ Mu>es ; cl tout ce qui peut instruire les IhMumes touL'hoil son grand C(rm'. Il me \il; il m'écoula avec plaisir; il découvrit que Mélhophi» 1 "avoil trompé par avarice : il le condamna à une prison per|>éluelle, et lui ôta toutes les richesses qu'il [)ossédoit injustement. U (juoii esl malheureux, disoit-il , quand on e^l au-dessus du ri'sie des hommes! souxent ou ne peut voir la vérité par ses propres yeux : on esl environné de gens qui l'empêchent d'arriver juscju'à celui (jui commande; chacun est intéressé à le tromper; chacim. sous une apparence de zèle, cache son ambition. On fait semblant d'aimer le lloi, el on n'aime que les richesses qu'il donne : on l'aime si peu , que pour obtenir ses faveurs on le flatte et on le trahit.

Ensuite Sésostris me traita avec une tendre amitié , el résolut de me renvoyer en Ithaque avec des vaisseaux el des troupes pour délivrer Pénélope de tous ses amans. La flotte étoit déjà prête ; nous ne songions qu'à nous embarquer, j'admirois les coui)s de la fortune, qui relève tout-à-coup ceux iju'elle a le plus abaissés. Celle expérience me faisoil espérer qu'Ulysse pourroit bien revenir eniin dans son royaume après quelque longue souffrance. Je pensois aussi en moi-même que je pourrois encore revoir .Mentor, quoi(iu'il eût été emmené dans les pays les plus inconnus de l'Ethiopie. Pendant que je rctardois un peu mon départ , j)Oi'r làrlier d'en savoir des nouvelles, Sésostris , qui l'ioit fort âgé, mourut subitement, el sa mort me plongea dar.s tle nouveaux malluMiis '.

Toule rivjypie parut inconsolable dans cette perle; chaque famille croyoil avoir perdu son meilleur ami , son protecteur , son père. Les vieillards, levant les ma us au ciel, s'écrioicnl : Jamais l'Kgyple n'eut un si bon roi ! jamais elle n'eu aura de setiddable 1 (I dieux! il falloit on ne le montrer piiiil aux hommes, ou ne le leur ùter jamais : pourquoi faul-il que nous survivions au grand Sésostris! Les jeunes gens disoienl : L'espérance de l'Egypte esl délrnile: nos pères ont été heureux de passer leur vie

\\n. — ' «lui- l'iUi'» iii'S iinlli'-urs. A.

TÉLIvMAQUE. LIVRE II.

sous un si bon roi ; pour nous, nous ne l'a\oiis ■vu que pour sentir s;i perle. Ses dnmestiipics l)IetM'oient nuil el jnur. OikiikI on lil les iuiséraillcs <lii lîoi. [)e:i(i;ui( ijuaraiile jouis tous les peuples les plus rereJés y aeeourui'iMil eu l'oiile : chaeun \ouloit \oii- eiis'nre une l'ois le corps de Sésosfris; eliaeiiu xoiiloit en eouserxcr l'iuia^'e; plusieurs vouUiien! èlic mis avec lui dans le tombeau.

Ce qui auuMiieiila eiicure la diKilcur de sa perte, c'csl que son lils Hoccoris n'avoit ni liun)anité pour les étrangers, ni curiosilé pour les sciences, ni estlnn> jioiir les liommcs verliicux. ni amour de la liloire. La ^'-andenr de son Iière avoil eontrihii»'- à le leiidrc si indiLine <le régner. Il avuit été nourri dans la mollesse et dans une lierté brutale ; il conqitoit pour rien les bomnies, croyant qu'ils n'éloient faits que pour lui , et qu'il étoil d'mic autre nature qu'eux : il ne soniieoit (|u'à conl(>nter ses passions, qu'à dissi[)er les trésors inniienscs que son père avoit niénayés avec tant de soin, qu'à tourmenter les peuj)les, et qu'à sucer le sang des malheureux ; enliii qu'à suivre les conseils llatteurs des jeunes insensés ^ qui l'environnoient, [)endant qu'il écartoil avec mépris tous les sages vieillards qui avoient eu la confiance de son père, «^étoit un monstre , et non pas im roi. Toute l'Egypte gémissoit ; et quoique le nom deSésostris, si cbcrauX Egyptiens, leur fit supporter la conduite lâche et cruelle de son lils , le fils couroit à sa perte: et un prince si indigne du Irùiic ne pouvoit longtemps régner.

Il ne me fut plus [)ermis d'espérer mon retour en Ithaque. Je demeurai dans une tour sur le bord de la mer auprès de Péluse, oîi notre embarquement de\oil se ta-re, si Sésostris ne fût pas mort. r\léthoj)his avoit eu l'adresse de sortir de prison , et de se rétablir auprès du nouveau roi : il m'avoit l'ait reaferuier dans cette tour, pour se venger de la disgrâce que je lui avois causée. Je passois les jours et les nuits dans une profonde tristesse : tout ce que Termosiris m'avoit prédit, et tout ce que j'avois entendu dans la caNerne, ne uîe paroissoit plus qu'un siMige : j'étois abirné dans la plusam-'M-e donleui'. Je \o)ois les vagues qui venoient bulire le j)ied de la tour où j'étois prisonnier : souvent je lu'occupois à considérer des vaisseaux agités par la ten;pèle, qui étoient en danger de se briser contre les roclicrs sur lesquels la tour étoil bâtie. Loin de plaindre ces

hommes menac('s du naufrage , j'enviois leur sort, lîientôt, disois-je en moi-nicme, ils liniront les malheurs de leur vie, ou ils arriveront eu leur pays. Ilélas 1 je ne puis plus es|»érerni l'un ni l'autre.

I*eiid;uit (]uv je me consumois ainsi en regrets inutiles , j'aperçus comme une foret de mâts de vaisseaux. La mer étoit couverte de voiles (pie les vents enlloienl; l'onde étoit écumanfe sous les coups des rames innombrables. J'eiileudois de toutes parts des cris confus; j'apcrcevois sur le rivage une inirtie des Egyptiens ell'rayés qui couroienl au\ armes, et d'autres qui sembloienl aller au-devant de celte llolle <|u'on voyoit arriver. Hienlôt je reconnus que ces vaisseaux étrangers éîoieul les uns de l'hénicie, el les autres de l'Ile de Chypre; car mes malheurs commencoicnt à me rendre expérimenté sur ce qui regarde la navigation. Les Egyptiens me parurent divisés entre eux : je n'eus aucune peine à croire que l'insensé ' Boccoris avoit, par ses violences, causé une révolte de ses sujets, et allumé la guerre civile. Je fus, du haut de celle tour, spectateur d'un sanglant combat. Les Egyptiens qui avoient appelé à leur secours les étrangers, après avoir favorisé leur descente, attaquèrent les autres Egyptiens , qui avoienl le Roi à leur tète. Je voyois ce roi qui animoil les siens par son exemjile ; il paroissoit comme le dieu Mars . des ruisseaux de sang couloient autour de lui ; les roues de son char éloienl teintes d'un sang noir , épais et écumanl : à peine ponvoientelles passer sur des tas de corps uiorls écrasés. Ce jeune l'oi, bien fait, vigoureux, d'une mine haute et Hère , avoit dans ses yeux la fureur et le désespoir : il étoit comme un beau cheval qui n'a point de bouche ; son courage le poussoit au hasai'd, et la sagesse ne modéroit point s;i valeur. Il ne savoit ni réparer ses fautes, ni donner des ordres précis , ni prévoir les maux (jui le menaçoient, ni ménager les gens dont il avoit le plus grand besoin. Ce n'étoit pas qu'il manquât de génie ; ses lumières égaloient son courage : mais il n'avoil jamais été instruit par la mauvaise fortune ; ses inailres avoienl entjioisonné par la flatterie son l)eau naturel. Il étoit enivié de sa puissance et de son bonheur ; il croyoit que tout devoit céder à ses désirs fougueux : la moindre résistance enflammiVil sa colère. Alors il ne raisonnoit plus; il étoil comme hors de lui-même : son orgueil furieux en faisoit une bêle farouche ; sa boulé naturelle

VaR. — ' J'UIM'S lous A.

Var. — ' l'irscnv' r.>i Hn

TI'LÉMAOI H. I.IVHF-. IIF.

el sa droite raison rubamlomiDionl en un instant ; SCS pins lidt'k's serviteurs t-loient réduits à s'enfuir; il nainit'il plus (jue ceux ijui llattoient ses jiassious. Ainsi il prtiioit loujinirs des partis cxtrèiiies eoulre ses vi-rilaMes iut«'rèls. et il lorruit t(»Uî- les gens de l)!en à délester sa l'olle cunduile.

Long-temps sa valeur le soutint j-ontrela nndlitudede ses ennemis ; mais eiilin il lut ;k( alili'. Je le vis j»érir ; le dard d'im IMiéiiiiieu iierca sa poitrine. ' Les rênes liiiéilia[ipèrent des mains; il titmliade son cliarsuus les pieds des elie\au\. Lu soldat di- l'ile deCdivpre lui eou[uila têle ;et, la prenant par les elieveu.x, il la montra comme on triomplie ;i toute l'armée victorieuse.

Je me sninieudrai toute ma \ie d'avuir \u cette tèti' (jui uitireoil dans le sanj: ; ces \eii.\ fermés et éteints; ce visai-'e pâle et (léliu:m'é ; celte bouche enlr'ouvcrte, qui sembloit vouloir encore achever des paroles connncncées ; cet air sijpeibe et menaçant, que la morl mémo n'axoit pu cllacer. Toute ma vie il sera |)eint devant mes yeux ; et. si jamais les dieux me faisoient régner , je uouhlierois point , après un si finieste exemple . qu'un roi n'est digue de connnander , et n'est heureux dans sa puissance , qu'autant qu'il la soumet à la raison. Hél quel malheur, pour un homme destiné à faire le hoidicnr public, de n'être le maître ditant d hoimnesque [lour les rendre malheureux 1

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