LIVRE in
iito du récit de Télémaque. Le successeur de Boccoiis rendaut tous les prisonniers pliénicicns , Tôléniaque est cninn.nc avic eux sur le vaissi-au de Narbat , qui coinnund'ul la llotle tyrieuno. Pt-udant le trajet, Narbal lui dépeint la pvissunce des Phéniciens , et le triste eselavatie auquel ils sont réduits par le soupçonneux et cruel Pyjinalion. Téléniaque , retenu queiipie temps à Tyr , observe allcutivemeul l'opulence et la prospérité de celle grande ville. Narbal lui apprend par (jucls moyens elle est parvenue à un état si llorissunt. Cipendanl Téléniaque étant sur le point de r-'embarquer pour l'ile de Chypre , Pypraalion découvie qu'il est é'rangcr, et veut le faire prendre : mais Aslarbé , niaihesîc du tyran, le sauve, pour faire mourir à sa place un jeune homme doul le mépris l'avoil irritée. Téléniaque s'embarque cnlin sur un vaisseau cliypricn, pour relou:iier à Ithaque par lile de tliypre.
CAi.vrxi écouluil avec élounf'menl des paroles si sîiges. Ce qui la rharmnit \r pUiséloit de voii-
V Ali. — I II Ion tiii it<- A. III t'Iinr, <|ui- II-» (lie\jii\ traliKiiciil l'iil'iur» ; il Ml- )iiiu\aii( (ilu» l«Miir les rciio , il Tu) llli^ rs-iiis !•> iiic!» dus i-|i<.-vau\. a. ii.
ipie 'l'élémaque ' raconloit ingénnnienl les fautes (piil avnil faites par précipitation , et en mani|iiant de docilité jioiir le sage .Mentor : elle troiivoit nue noblesse cl une grandeur étoimaiilc dans ce jeune homme ' ipii s'accusoit hii-mêiiie. et qui paroissoit avoir si bien jirolité de ses iuqirndenccs pour se rendre sage, prévovant el niodéré. (lonlinuez, disoit-elle, n)on cher Télémaijne ; il me larde de savoir comment vous s.irliles de rb^gy|ite. et où vous avi'Z retrouvé le sage Mentor, dont vons aviez senti la I ei'te avec tant de raison.
Téléniaque leprit ainsi son diM-oiirs . Les LL'vpliiMis les plus vertueux el h's [dus (idèlesaii Uni élaul les|iliis foiliies. et voyaiil le Uoi moit, furent contraints de céder ."iii\ autres : on établit un autre roi nommé Ternuitis ". Les IMiéniciens. avec les troupes de l'Ile de Chypre, se retirèrent après avoir fait alliance avec le nouveau roi. ('eliii-ci ' rendit tous les prisonniers phéniciens ; je fus compté comme étant de ce nombre. On me lit sortir de la tour ; je m'embarquai avec les autres : et l'espérance conniienca à reluire au fond de mon cœur. Un vent favorable remplissoit déjà nos voiles, les rameurs fendoient les ondes écnmantes, la vaste mer étoil couverte de navires ; les mariniers poussoienl des cris de joie ; les i-ivages d'Egy[>te s'enfnyoienl loin de nous ; les collines et les montagnes s'aplanissoient peu à peu. Nous commencions à ne voir plus que le ciel et l'eau , pendant que le soleil , qui se levoil , sembloit faire sortir du sein de la mer ses feux ctincelans : ses rayons doroient le sommet des montagnes que nous découvrions encore un peu sur rhoi'izon ; el tout le ciel, peint * d'un sombre azur . nous promettoit une hem'eusc navigation.
QuiMqu'on m'eût renvoyé comme étant phénicien, aucun des Phéniciens avec qui j'étois ne me connoissoit. Narbal , qui commandoit dans le vaisseau où l'on me mit, me demanda mon nom el ma iiatrie. He quelle ville «le Phénicie êtes-voiis'.' me dit-il. Je ne sirs point phénicien '' , lui dts-je ; mais les l-lgyplicns m'avoient pris sur la mer dans un vaisseau de FMiéiiicie : j'ai demeuré captif ' en Kgypie comme un Piu-iiiiieii ; c'«*st sous ce nom que j'ai long-temps sonlVert : c'est sons ce nom qu'on m'a délivn'-. |)e (piel |iay> êles-vous '
V Ail. — ' que le jiuiic rcli'inn(|Ui'. \. y.. — - ci' priiicp. A. II. — •' Tcniiuli» m. a. » <v. > . — ^ Il riiulii. v. n. — '• |"Miil III. \. iij. II. — '' Ji- Il • >ui4 )ioiiil ili" IMii-iiiiiol. a. 11. i>. — '' l.iii|;-t.'iiii'S ciplif. A. II. — " o-lii diiui? roi>nl !Siirl> I. Ji' lui l'iu'Iiii uiiiM. a.
TÉLÉMAQUE. LIVRE III
donc ! reprit Narbal. Alors je lui parlai ainsi : Je suis Télêmaque, tils d'Ulysse, roi irilliaiiue en Grèce. Mon père s'est rendu fameux entre tous les rois qui ont assiôj,'é la ville de Troie : mais les dieux ne lui ont pas accordé de revoir sa pallie. Je l'ai cherclié en plusieurs pays; la fortune me persécute comme lui : vous voyez un malheureux qui ne soupire qu'apiès le bonheur de retourner parmi les siens, et de trouver son père.
Narbal me re^ardoit avec élonncmenl, et il crut apercevoir en moi je ne sais quoi d'heureux qui vient des dons du ciel, et qui n'est point dans le commiui ' des hommes. Il étoit naturellement sincère et [généreux ; il lui louché de mon malheur, et me paila a\ec uneconliance que les dieux, lui inspirèrent |)0ur me sauver d'un fjrand péril.
TclémaquC; je ne doute point, me- dit-il, de ce que vous me dites , el je ne saurois en douter ; la douleur et la vertu peintes sur votre visage ne me permettent pas de me défier de vous : je sens même que les dieux , que j'ai toujours servis, vous aiment, cl qu'ils veulent •que je vous aime aussi comme si vous étiez mon fils. Je vous donnerai un conseil salutaire ; el pour récompense je ne vous demande que le secret. Ne craifrncz j>oinl, luidis-je, (jue j'aie aucune peine à me taii'e sur les choses que vous voudrez me confier : (pioique je sois si jeune , j'ai déjà vieilli dans l'habitude de ne dire jamais mon secret, el encore plus de ne trahir jamais , sous aucun prétexte, le secret d'autrui. Connnent avcz-vous pu,' me dil-il, vous accoutumer au secret dans une si gi'ande jeunesse? Je serai ravi d'apprendie par quel moyen vous avez acquis celte quahlé, qui est le fondement de la plus sa!j:e conduite, et sans laquelle tous les tulens sont inutiles.
Quand Ulysse , lui dis-je , parlil pour aller au siège de Troie, il me prit sur ses genijux et entre ses bras (c'est ainsi qu'on me l'a raconté) : après m'avoir baisé lendreuieul, il me dit ces paroles , quoique je ne pusse les entendre : 0 mon tils 1 qi;e les dieux nie préservent de te revoir jamais ; que plutôt le ciseau de la Parque tranche le lit de tes jours lorsqu'il est à peine formé , de rnèuie que le moissomieur tranche de sa faux une tendre fieur qui commence à édore ; que mes ennemis te puissent écraser aux yeux de la mère el aux miens, si tu dois un jour le corrompre et abandonner la vertu ! 0 mes amis ! continua-t-il , je vous
laisse ce fils qui m'est si cher ; ayez soin de son enfance : si vous m'aimez, éloignez de lui la pernicieuse flatterie ; enseignez- lui à se \aincre ; qu'il soit connue un jeune arbrisseau t'ucore tendre , qu'on jdie pour le redi'csser. Surtout n'ouhii(V. rien pour le rendre juste, bienraisant , sincère , el fidèle à garder un secret. Quiconque est capable de mentir est indigne d'être conqitc au nombre des hommes ; et quiconque ne sait pas se taire est indigne de gouverner.
Je vous ra[tporle ces jiaroles, [)arce qu'on a eu soin de me les répéter souvent, et qu'elles ont pénétré jusqu'au fond de mon cœur : je me les redis souvent à moi-même. Les amis de mon père eurent soin de m'exercer de bonne heure au secret : j'étois encore dans la plus tendre entance, et ils me conlioient déjà toutes les peines qu'ils resscnloienl, voyant ma mère exposée à un grand nombre de téméraires qui vouloient l'épouser. Ainsi on me traitoit dès lors comme un homme raisonnable et siàr : on m'enlrctenoit secrètetnent des plus grandes alïaires ; on m'inslruisoit de tout ce qu'on avoit résolu pour écarter ces prétendans. J'étois ravi qu'on eiit en moi cette confiance : ' par là je me croyois déjà un homme fait. Jamais je n'en ai abusé; janiais il ne m'a échappé une seule parole qui put d(îcouvrir le moindre secret. Souvent les préicndans tàchoient de me faire parler , espérant qu'un cnfanl , qui pourroit avdit vu ou entendu quelque chose d'important, ne sauroil pas se retenir; mais je savois bien leur répondre sans mentir , et sans leur apprendre ce que je ne devois |*as dire.
Alors Narbal me dit : Vous voyez, Télêmaque , la puissance des Phéniciens ; ils sont redoutables à toutes les nations voisines, par leurs innond)lables vaisseaux : le commerce , qu'ils font jusques aux colonnes d'IIercuhî , leur donne des richesses qui surpassent celles des peuples les plus Ilorissans. Le grand roi Sésostris, qui n'auroit jamais pu les vaincre par mer, eut bien de la peine à les vaincre par terre, avec ses armées qui avoienl con(|uis tout l'Orient ; il nous imposa un tribut (pse nous n'avons pas long-tenq)s payé : les Phéniciens se trouvoieiit îro|) rielu-s et trop jiuissans pour porter patiemmenl le joug de ia servitude ; nous reprimes notre liberté. La mort ne laissa pas à Sésostris le tenq)s de finir la guerre contre nous. 11 est vrai que nous avions tout à craindre de sa sagesse encore plus que de sa
lo roslc. A
lUf m. A. aj.
Var. — 1 p;^;- !;■
hoiiuiii; f>iit. m. A.
TÉLKMAQLK. LIVUK Ml
puissancf : mais, sa pui^saiico passant dans les mains il»» siui lils. ili-pouiMi ilc loulo saizi'sso, niius ciinilùmos qm; nous n'avions pins rien à ciaintlii*. I£n l'IVol, los Kl:n plions, bien loin (le rentrer les armes à la main dans mitre pa\s pour nous subju^nier encore une fois, ont eu'' contraints de nous appeler à leur secours pour les délivrer de ee roi impie et furieux. Nous avons été leurs lihéraleui's. (Juelle ^'loire ajoutée à la liberté et à l'opulence des l'Iiéniciens ! Mais pendant que nojis délivrons les autres, nous sommes esclaves nous-mêmes. 0 Télémaque ! craignez de tomber dans les mains ' de Pvgmalion, notre roi : il les a lrem|)éos, ces mains cruelles -, dans le sang de Sichée, mari de Didon sa sœur. Uidon, pleine du désir' de la vengeance, s'est sauvée * de Tyr avec jdusieurs vaisseaux. I.a plupart de ceux (|ui aiment la vertu et la liberti'- l'ont suivie : elle a fondé sur la cote d'Afrique une superbe ville qu'on nonune Cartilage. l'ygmalion. tourmenté par une soif insatiable des richesses . se rend de plus en plus misérable , et odieux à ses sujets. C'est un crime à Tyr que d'avoir de grands biens; l'avarice le rend déliant, soupçonneux , cruel ; il persécute les riches, et il craint les pauvres. C'est un crime encore plus grand à Tyr d'avoir de la vertu ; car Pygmalion suppose que les bons ne peuvent souffrir ses injustices et ses infamies : la vertu le condauuie ; il s'aigrit et s'irrite contre elle '. Tout l'agite, l'inquiète , le ronge; il a peur de son ombre; il ne dort ni nuit ni jour : les dieux , pour le confondre , l'accablent de trésors dont il n'ose jouir. Ce qu'il cherche pour être heureux est précisément ce qui l'emiièche de l'être. Il regrette tout ce qu'il donne ; il craint toujours de perdre; il se tourmente pour gagner. On ne le voit presque jamais ; il est seul , triste, abattu , au fond de son palais : ses amis mêmes n'osent l'aborder, de peur de lui devenir suspects. Tue garde terrible lient toujours des épées nues et des piques levées autour de sa maison. Trente chambres qui ronunuuiquent les unes aux autres , cl dont chaciuie a nue porte de fer avec six gros verrous, sont le lieu où il se renferme : on ne sait jamais dans laquelle do ces chambres il couche ; et on assure qu'il ne couche jamais deux nuits de suite dans la même , de peur d'y être égorgé. Il ne connoîl ni les doux plaisirs , ni l'amitié encore
VaR. — ' 1'-» iiu.lUi main», a. B. — * it'» iiiiiins, dan» l«r ijng. A. — * pleine «l'horreur cl <le Tcngcance. a. o. —
* »"etl fnfuie. A. — * C"esl iiu rriinc eiii'ore i)liis gr.iuH
('irrite contre elle m, a. uj. U"
plus douce ' : si on lui parle d<' cliercher la joie , il siMil (ju'elle fuit loin di; lui , et (ju'elle refu.>e d'«'utrer dans son co'ur. Ses yeux creux sont pleins d'un l'eu Apre et farouche; ils sont sans cesse erraiis de lous côtés : il prête l'oreille au moindre bruit . et se .sent tout ('imi ; il est jtàle , défait, et les noirs soucis sont peints sur son visage toujours ridé-. Il se lait , il soupire, il lire de son co'ur de profonds gé'missemens ; il ne peut cacher les remords qui déchirent ses entrailles. Les mets les plus exquis le dégoûtent. Ses enl'ans, loin d'être son espérance, sont le sujet de sa terreur : il en a fait ses |)lus dangereux ennemis. Il n'a eu toute sa vie aucun moment ilassuié; il ne se conserve qu'à force de répandre le sang de lous ceux qu'il craint. In.sensé , qui ne voit pas que sa cruauté, à huiuelle il se conlie.le fera périr! Quelqu'un de ses domestiques, aussi déliant que lui. se hâtera de délivrer le monde de ce monstre.
Pour moi , je crains les dieux : quoi qu'il m'en coûte , je serai lidèle au roi qu'ils m'ont donné : j'aimerois mieux qu'il me fit mouiir, que de lui ôter la vie, et même que de manquei- à le dél'endre. Pour vous , ù Télémaque , gardez-vous bien de lui dire que vous êtes le 111s d"L"lyss3 : il espéreroit qu'Ulysse, retournant à Ithaque, lui paieroit quelque grande somme pour vous racheter, et il vous liendroil en |)!ison.
Quand nous arrivâmes à Tyr, je suivis le conseil de Narbal -, cl je reconnus la vérité de tout ce qu'il m'avoit raconté. Je ne pouvois comprendre qu'un homme put se rendre aussi misérable (|iie Pygmalion me le paroissoit. Surpris d'un spectacle si affreux et si nouveau pour moi , je disois en moi-même : Voilà un homme qui n'a cherché qu'à se rendre heureux : il a cru y parvenir par les richesses, et par une autorité absolue : il possède tout ce qu'il peut désirer ' ; et cependant il est misérable par ses richesses et par son autorité même. S'il éloit berger, comme je l'élois naguère, il seroit aussi heureux que je l'ai été; il jouiroit des plaisirs innocens de la campagne , cl en jouiroit sans remords ; il iii' craiiulroil ni le fer ni le poison; il aimeroil les hommes, il en seroil aimé : il n'auroit point ces grandes richesses, qui lui sont aus>i inutiles que du sable, liui.stpi'il n'ose y loucher; mais il jouiroil librement des fruits lie la terre , et ne soullriroit aucun véiilalde besoin. Cet hoimue paroil faire
V \n. — ' pin* iloiii-e enccirc. a. — ' »nu conseil. A. — il fait tout ce i|u'il veut ; et cependant. A.
TKLKMAQUK. LIVUK IIF.
tout ce qu'il vont ; mais il s'en l'aut hicn iiuil ne le lasse : il tait ioul ce (jiie ^(Mlloni ses passions féroces ' ; il est toujours entraiiié inii' sou avarice, [lar sa crainte, par si>s soupçons. Il paroît maître de tous le;; autres hommes: mais il u"est |ias maître de lui-mcmc . car i! aaiilaut lie maitres ''t de liiiui'rcaux ([u'il a de di'sM's \iolens.
Je raisonuois ainsi de l'\irmalion sans le voir; car ou ne le voyoit point . et ou reiiardoît seulement avec cra)nl(^ ces hautes toui-s , (pii étoicnt nuit el jour eutources de j^ardes. in'i il s'étoil mis lui-même conuiH^ en prison, se reutermaut avec ses trésors. Je comparois ce roi invisible avec Sésostiis* si doux , si accessible , si allable, si curieux de voir les étrangers, si attentif à écouter tout le nuMide, et à tii-er du cœur des hommes la vérité qu'on cache aux rois. Sésostris, disois-je , ne craiguoil rien, et n'avoit rien à craindre: il se montroit à tous ses sujets conmie à ses propres eul'ans : celui-ci craint tout , el a tout à craindre. Ce méchant roi est toujours exposé à une mort funeste , même dans sou palais inaccessible , au milieu de ses gardes ; au contraire, le bon roi Sésostris étoit en sûreté au milieu de la foule des peuples , connue un bon père dans sa maison , environné de sa famille.
Pygmaliou donna ordre de renvoyer les troupes de l'île de Chypre qui étoient venues secourir les siennes à cause de l'alliance qui étoit entre les deux peuples. Narbal prit celte occasion de me mettre en liberté ; il nie lit passer en revue pai-mi les soldats chypriens : car le Roi étoit onduageux jusque dans les moindres choses. Le défaut des princes trop faciles el inaj)[)liqués est de se livrer avec une aveugle coniiance à des favoris artillcieux et corrompus. Le défaut de celui-ci étoit au contraire de se défier des plus hounèles gens : il ne savoit point discerner les honunes droits et simples qui agissent sans déguisement; aussi n'avoit -il jamais vu de gens de bien, car de telles gens ne vont point chercher un roi si corrompu. D'ailleurs . il avoil vu , depuis qu'il étoit sur le trône, dans les honunes dont il s'étoit servi, tant de dissimulation , de perfidie, et de vices afi'rei-x déguisés sous les apparences de la vertu , qu'il regardoit tons les hommes , sans exception, comme s'ils eussent été masqués. Il supposoit qu'il n'y a aucune sincère vertu sur la terre - : ainsi il regardoit tous les
hommes comme étant à peu [)iès égaux. Quand il tronvoit un homme faux et corronqiu , il ne se donnoit point la peine d'enchercher un autre, cnmplant (ju'iin anli'e ne soroit pas meilleur. Les bans lui paroissoient pires (]ue les niéchans les plus déclarés , parce qu'il les croyoil aussi méchaiis et plus trompcïU's.
l'iuir rexenir à moi, je fus confondu ' avec, les Chypriens, el j"éclia[»pai à la déliauc(> |)énétranli" du Hoi. Narbal trembloit, dans la crainte (jne je ne fusse découvert : il lui en eut coulé la vie, el à moi aussi. Sou impatience de nous \oii' pai'tir étoit incroyable : mais les venls contraires nous reliru'ent assez long-temps à Tyr.
.le profilai de ce séjour pour connoîlre les nioHirs des Phéniciens, si célèbres dans foutes les nations coiniues. J'admirois l'heureuse situation de cette grande ville, qui est au milieu <]e la mer, dans une île. La côte voisine est délicieuse par sa fertilité, par les fruits exquis qu'elle ])orle , par le nomlire des villes el des villages qui se louchent presque , enfin par la douceur de son climat : car les montagnes mettent cette côte à l'abri des venls brûlans du midi; elle est rafraîchie par le vent du nord qui souffle - du côlé de la mer. Ce pays est au pied du Liban, dont le sonnnet fend les nues et va loucher les astres; une glace éternelle couvre son front; des llcuvcs pleins de neige tombent, comme des torrens , des pointes des rochers qui environnent sa tète. Au-dessous on voit une vaste forél de cèdres antiques, qui paroissent aussi vieux que la terre où ils sont piaules, et (]ui poi'lent leurs branches épaisses jusque vers les imes. Cette forél a sous ses pieds de gras pâturages dans la pente de la montagne. C'est là qu'on voit errer les taureaux qui mugissent, les brebis qui hèlenl , avec leurs tendres agneaux, qui bondissent sur l'herbe fraîche : là coulent mille divers ruisseaux dune eau claire, qui distribuent l'eau partout. Enfin on voit au-dessous de ces pâturages le pied de la montagne qui est connne un jardin : le prin!e!n|)s et rantomne y régnent ensemble pour y joindre les ileiirs et les fruits. Jamais ni le soufde empesté du midi, qui sèche et qui brûle tout, ni le rigoureux aquilon , n'ont osé etfacer les vives couleurs qui ornent ce jardin.
C'est aufirès de celle belle côte que s'élève dans la mer l'île où est bàlie la ville de Tyr. Celle grande xille semble nager au-dessus des eaux, et être la reine de toute la mer. Les marchands y abordent de toutes les parties du
Var. — ^ r.'inoos ,u. A. iij. V..
et plus Iruiiipcuis. //(. A. (ij. u.
"^ îiiubi il ro[j!U(loil,
Vau. — ' je liis (lune coiifoiiJii. A. — ^ qui \ii'nl. A.
THLi-..MA(»ri:. i.i\i;k m.
inniitlt' . el ses lialtitans snnt eux-m(^inos lis |)lus t'iimeii\ inan-liaiiils qu'il y ait dans rtinivers. Miiaud on entre dans celle \ille, on ii'oil d'abord (jne ce n'est iioinl une ville (|Mi a|i|iaitieiuie à nn penple pai lii idlei-, mais ({n'elle l'st la \ille eoin:nnne (le tons les penplcs , et le centre de lem* commerce. Klle a denx grands môles, semblables à deiix bras '. qni s'avancent dans la mer. el (jni endirasseni ini \asle |>ort on les vents ne pcnvent entrer. Dans ce port on voit comme nne l'orèt de m:\ls de navires ; el ces navires sont si nombrenx . qn'à peine pent-on découvrir la mer qui les porte. Tons les citoyens s'appliquent au commerce . et leurs «irandos ricliesses ne les dé!,'oùtcnl jamais du travail nécessaire pour les auLMuenler. Mn y voit de tons côtés le lin lin d"E;'ypte. et la pourpre tyrienne deux fois teinte, d'un éclat n)erveilleux ; cette double teinture est si vive, que le temps ne peut l'eiracer : on s'en sert pour des laim-s Unes, qu'on reliausse d'une broderie d'or et d'arirent. Les Phéniciens font le commerce de tous les peuples jusqu'au détroit de Gadès , et ils ont même pénétré dans le vaste océan qui environne toute la terre. Ils ont fait aussi de longues navigations sur la mer Houge: et c'est j)ar ce cliemin qu'ils vont chercher, dans des îles inconnues, de l'or, di.'s parfums, et divers animaux qu'on ne voit point ailleurs.
.Je ne pouvois rassasier mes yeux du spectacle magnifique de cette gi'ande ville où tout étoit en mouvement. .Je n'y voyois point, comme dans les villes de la (Irèce. des hommes oisifs et curieux, (jui vont chercher des nouvelles dans la place |)ubliqne. ou regarder les étrangers qui arrivent sur le poil. Les hommes y sont occupés à déihargt;r leurs vaisseaux, à transporter leurs marchandises ou à les vendre; à ranger leurs migasins, et * à tenir un compte exact de ce qui leur est dii par les négocians étrangers. Les fenunes ne cessent jamais ou de (iler les laines, ou de faire des desseins de broderie, ou de plier les riches élolVes.
l)'où vient, disois-je à Narbal . que les Phéniciens se sont rendus les maîtres du commerce de toute la terre . et qu'ils s'enrichissent ainsi aux /lépens de tous les autres peuples? Vous le voyez, me répondit-M; la situation df; 'l'yr est heureuse pour le commerce ". C/esl notre patrie (|ui a la gloire «l'avoir inventé la navigation : li> Tyiiens furent les premiers, s'il en faut croire ce qu'on raconte de la plus obscure an-
\ Ali. — ' •!"' »""' <"i»iiiL' "l.u\ lira». A. — - cl III. A. uj. II. — ' lj iia«igjliiiii. A. II.
liquité', ipii doinplèiiMit les flots long-temps avant ITige de Tipliys et (\o> .\rgonautes tant \anti''s dans la «îrèce : ils furent . dis-je . les premiers qui osèrent se iiieltrc d.nis nn frêle vaisseau a la merci des vagues cl des lemjxMcs, qui SDiid.-ieiit les ahiiics * de la mer, (pii observèrent les asîres loin di; la terre, suivant 'a science des Kgypiiens et des habyloniens , eiilin (pii n'-uniient tanl de peuples ipic la mer avoit séparés. Les Tyriens sont indusliieiiv , jjaliens , laborieux, propres ', sf)l)res et ménagers; ils ont une exacte police : ils sont parfaitement d'accord entr'eux ; jamais peuple n'a été plus constant, plus sincère, plus lidèle . plus sur, |>lus commode à ton» les étrangers. \'oilà , sans aller cherclirr d'autres causes, ce qui leur d.)nne l'empire de la mer, et qui fait lleurir dans leurs ports un si utile commerce. Si la division et la jalousie se mettoient entr'eux: s'ils commençoient à s'amollir dans les délices et dans l'oisivelé ; si les premiers de la nation* méj)r!soienl le travail et réconomie; si les arts cessoient d'être en honneur dans leur ville; s'ils manquoienl de bonne foi vers les étrangei-s; s'ils alléroient tant soit peu les règles d'un commerce libre . s'ils népligeoient leurs manufactures, et s'ils cessoient de faire les grandes avances cjui sont nécessaires pour rendre leurs marchandises parfaites, chacune dans son genre % vous verriez bientôt tomber celte puissance que vous admirez.
Mais expliquez-moi . lui disois-je, les vrais moyens d'élablir un jour à Ithaque un pareil commei'ce. Faites, me répondil-il, comme on fait ici : recevez bien et facilement tous les étrangers ; faites-leur trouver dans vos ports la sûreté, la commodité, la liberlé entière; ne vous laissez jamais enlraine:- ni par l'avarice ni par l'orgueil. Le vrai moyen de gagner beaucoup est <le ne vouloir jamais troj» gagner, et de savoir perdre à projtos. Faites-vous aimer p.ir tous les étrangers; souffrez même (juelqnc chose d'eux: craignez d'exciler leur jalousie jiar votre hauteur : soyez constant dans les règles du commerce: (pi'elles soient simples et faciles: acniilnmez vos jteuples à les suivre invif)Iiblement ; puni.s.sez sévèrement la fraude, et mè:ne la négligence ou le faste des marcliands, qui ruinent le commerce en ruinant les hommes qui le l'uni. Surtout n'entreprenez jamais lie gèiiec le commerce pour h; tituiner
VaB. — ' iilrtiiiri- uiilii|iiil)- , (|ui omTi ni ^i- hmIih- a.
' >|iii <l(>i)i|il<-ri'iil ri>r;jut'il ili' lj iiuT. A. — ^ l'iiipriA m. a. nj. I!. — ^ I.» prriiiui» .r.Mili". u\. A. — * J'iiii i-iiiiiiiuric iiliri- , \i)U» \rrrn'/ , <■!■ . A.
TÉLÉMAQCE. LIVRE III.
selon vos vues. Il faut que le prince ne s'en mêle point , île jieur de le gêner, et qu'il en laisse tout le iirulil à ses sujets qui en ont la peine ; autrement il les découraiiera : il en tirera assez ilavanlages |iar les ij^randes richesses qui entreront dans ses Ktats. Le eonirneree est conune certaines sources : si vous voulez détourner leurs cours , vous les laites tarir. Il n'y a que le prolit cl la commodité qui attirent les étrangers chez ^ous•. si vous leur i-endez le commerce moins commode et moins utile, ils se retirent insensiblement , et ne reviennent plus, parce que d'antres peuples, profitant de votre imprudence , les attirent chez eux , et les accoutument à se passer de vous. Il faut même vous avouer que depuis quelque temps la gloire de Tyr est bien obscurcie. 0 si vous Taxiez vue, mon cher Télémacpie , avant le règne de Pygnialion, vous auriez été bien plus étonné! Vous ne trouvez plus maintenant ici que les tristes restes d'une grandeur qui menace ruine. 0 malheureuse Tyr! en quelles n)ains es-tu tombée ! autrefois la mer t'apportoit le tribut de tous les peuples de la terre.
Pygmalion craint tout, et des étrangers et de ses sujets. Au lieu d'ouvrir, suivant notre ancienne coutume, ses ports à toutes les nations les plus éloignées, dans une entière liberté , il veut savoir le nombre des vaisseaux qui arrivent, leur pays , les noms des hommes qui y sont , leur genre de commerce , la nature et le prix de leurs marchandises, et le temps qu'ils doivent demeurer ici. Il fait encore pis; car il use de supercherie pour surprendre les marchands, et pour contisquer leurs marchandises. Il inquiète les marchands qu'il croit les plus opulens; il établit, sous divers prétextes, de nouveaux inqwts. Il veut entrer lui-même dans le commerce: et tout le monde crainl d'avoir quelque affaire avec lui. Ainsi le commerce languit; les étrangers oublient peu à peu le chemin de Tyr, qui leur étoit autrefois si doux : et, si Pygmalion ne change de conduite, notre gloire et notre puissance seront bientôt transportées à quelque autre peuple mieuv gouverné que nous.
Je demandai ensuite à Narbal comment les Tyriens s'étoient rendus si puissans sur la * mer : car je voulois n'ignorer rien de tout ce qui sert au gouvernement d'un royaume. Nous avons, me répondit-il, les forêls du Liban qui fournissent le bois des vaisseaux ; et nous les réservons avec soin pour cet usage : on n'en
Vab. — ' la m. A. aj. n.
coupe jamais que |H>ur les besoins publics. Pour la construction des vaisseaux , nous avons Tavantage d'avoir des ouvriers habiles. Comment, lui disois-je, avez-vous pu faire |)our trouver ces ouvriers?
Il me lépondoit : Ils se sont formés peu à peu dans le pays. Quand on récompense bien ceux qui excellent dans les arts , on est sûr d'avoir bientôt des hommes qui les mènent à leur dernière [lerfeclion ; car les hommes qui ont le plus de sagesse et de talent ne maïuiuent point de s'adonner aux arts auxquels les grandes récompenses sont attachées. Ici on traite avec honneur tous ceux qui réussissent dans les arts et dans les sciences utiles à la navigation. On considère un bon géomètre: on estime fort un habile astronome : on comble de biens un |)ilote qui surpasse les autres dans sa ('onction : on ne méprise point un bon charpentier; au contraire, il est bien payé et bien traité. Les bons rameurs mêmes ont des récompenses svu'es, et proportionnées à leurs services; on les nourrit bien; on a soin d'eux quand ils sont malades; en leur absence on a soin de leurs femmes et de leurs enfans; s'ils périssent dans un naufrage, on dédommage leurs familles . on renvoie chez eux ceux qui ont servi un certain temps. Ainsi on en a autant qu'on en veut : le père est ravi d'élever son lils dans un si bon métier ; et , dès sa plus tendre jeunesse, il se hâte de lui enseigner à manier la rame , à tendre les cordages, et à mépriser les tempêtes. C'est ainsi qu'on mène les hommes , sans contrainte , par la récompense et par le bon ordre. L'autorité seule ne fait jamais bien ; la soumission des inférieurs ne suffit pas : il faut gagner les cœurs, et faire trouver aux hommes leur avantage pour les choses où l'on veut se servir de leur industrie.
Après ce discours, Narbal me mena visiter tous les magasins , les arsenaux, et tous les métiers qui servent à la construction des navires. Je demandois le détail des moindres choses , et j'écrivois tout ce que j'avois appris, de peur d'oublier quelque circonstance utile.
Cependant Narbal , qui connoissoit Pygmalion , et qui m'aimoit, attcndoit avec impatience mon départ , craignant que je fussj découvert par les espions du Roi, qui alloient nuit et jour par toute la ville : mais les vents ne nous permettoient point encore de nous embarquer. Pendant que nous étions occupés à visiter curieusement le port, et à interroger divers marchands, nous vîmes venir à nous un officier de Pygmalion, qui dit à Narbal : Le Roi vient d'apprendre d'un des capitaines de vais-
TKLt.MAQl
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seaux qui sont revenus J'EgypIe avec vous, que ^ous avez mené d'KL'yple un éliau^aT (jiii passe pour Cliypricu : le Uni veut qu'on l'arrèU' , il (ju'on saclie cerlaineiiieut tir quel pays il est; vous eu répôudiv/. sur \oliv ItMc. Daus ce uiouieut je ni'étois un peu éloij.Mié |)our re,i.'anler (le plus j)ri''s les proportions (jue les Tyrieus avoieut [gardées dans la construction il' un vaisseau presipie ucut'. qui étoit, disoit-ou , par cette propm tioii si exacte de tontes ses |»arties . le meilleur voilier tju'on cùl jamais vu dans le port; et j'interro;:eo:s l'ouvrier qui a\oit réglé ces proportions.
Narbal , surpris et effrayé , ré|)ondil : Je vais clierclier ' cet étranger, (|ui est de l'ile de Chypre. (Juand il eut perdu de \uc cet ot'licier, il courut \ers moi pour luavertir du danger où j'ctois. Je ne l'avois que trop prévu , me dit-il , mon cher Télémaque ! nous souunes perdus ! Le Roi , que s;i déliance tourmente jour et miit, soupçonne que vous n'êtes pas de l'île de (Chypre ; il ordonne - (ju'on vous arrête : il veut nie faire périr si je ne vous mets entre ses mains. Que ferons-nous? 0 dieux, donnez-nous la sagesse pour nous tirer de ce péril. Il faudra, Télémaque, <pie je vous mène au palais du Roi. Vous soutiendrez que vous êtes Cliyprien, de la ville d'Amatlionle, lils d'un statuaire de \'énus. Je déclarerai que j'ai connu autrefois votre père ; et peut-être que le Roi, sans approfondir davantage , vous laissera partir. Je ne vois plus d'autre moyen de sauver votre vie et la mienne.
Je répondis à Narbal : Laissez périr un malheureux que le destin veut perdre. Je sais mourir, Narhal ; et je vous dois trop pour vouloir vous entraîner dans mon malheur. Je ne puis me résoudre à mentir ; je ne suis [)as Chyprien, et je ne saurois dire que je le suis. Les dieux voient ma sincérité : c'est à eux à conserver ma vie par leur [luissance , s'ils le veulent '; mais je ne veux point la sauver par un mensonge.
Narbal me répondoit : Ce mensonge, Téléniaiiue , n'a lien qui ne soit itmticeut ; les dieux mêmes ne peu\ent le condanmer : il ne fait aucun mal à personne ; il sauve la vie à deux innocens; il ne trompe le Roi que pour reiu|têcber de faire un gran<l crime. Vous poussez trop loin ^ l'amour de la \ertu et 1;» ciaiule rie blesser la religiou.
Il suflit, lui disnis-je. (|ue le mensonge soit
VaH. — ' Je chfTihr. A. H. — * il Voul. A. — ' k'ils !<• vculciU. m. A. iij. 11. — * Vous {iuu!>»>-i lr(i|t Inin, Ti'li-iiiui|Ui- , l'auiuur , eli . A.
FÉSELO.N. TOME VI.
mensonge, pour n'être pas digne d'un lionnne (pii jiarle en présence (les dieux , et qui doit tout à la \érilé. Celui (pii blesse la vérité od'ense les dieux , et se blesse soi-même, car il parle contre sa conscience. Cessez, Narbal, de me |»iop«iser ce ijui est indigne de vous et de moi. Si b's dieux ont pitié de nous, ils sauront bien nous déli\ivr : s'ils \eulenl nous laisser périr, nous serons (.-n mourant les victimes de la xérité , et nous biisserons aux hommes l'exeiiqilc de préférer la xertu sans tache à une longue vie : la mienne n'est déjà que trop longue , étant si malheureuse. C'est vous seul , i) mon cher Narbal , pour qui mon ccur s'attendrit. Falloit-il que votre amitié pour mi malheureux éliangcr xous fût si funeste!
Nous dcmeur;\mes long-temj)S dans cette espèce de combat : mais enlin nous vunes arri- \er un homme qui couroil hors d'haleine ; c'élf)il un autre oflicier du Roi, qui venoit de la part d'Astarbé. Cett(! femme étoit belle comme une déesse; elle joignoit aux charmes du corps tous ceux de l'esprit; elle étoit enjouée, flatteuse, insinuante. Avec ' tant de charmes trompeurs elle avoit, connue les Sirènes, un co'ur cruel et [)lcin de malignité ; mais elle savoit cacher ses scnlimeus corronq)Us, par un profond artilice. Elle avoit su gagner le cœur de Pygmalion par sa beauté , par son esprit, par sa douce voix, et par l'harmonie de sa lyre. Pygmalion, aveuglé |iar un violent amour pour elle , avoit abandonné la reine Topha , son épouse. Il ne songeoit qu'à contenter toutes les passions de l'ambitieuse Astarbé : l'amour de cette fenune ne lui étoit guère moins funeste que son infâme avarice. Mais qnoiqn'i eiàt tant de passion pour elle, elle n'avoit |>our lui quiî du mépris et du dégoût; elle cachoit ses vrais sentimens ; et elle faisoit semblant de ne vouloir vivre que pour lui , dans le même temps où elle ne |)OUvoit le souffrir.
Il y avoit à Tyr nu jeune Lydien nommé Malachon, d'une merveilleuse beauté, mais mou, elléminé , noyé dans les plaisirs. Il ne songeoit qu'à conserver la délicatesse de son teint, qu'à peigner ses cheveux blonds flottans sur ses é|)aule;^, tpi'à se parfumer, (pi'à donnei' un tour gracieux aux plis de sa robe, entin (ju'à chanter ses amours sur sa Ixre. Astarbé le vit, elle l'aima, et devint furieuse. Il la méprisa, parce (pi'il étoit p;issiouné pour une autre femme. D'ailleurs il craignit de s'exposer à la
V AU. — ' Amc uiir apparciiif «If doiiifur, cUo avml un cu'ur irucl. A.
TÉLÉiMAQUE. LIVRE III.
cruelle jalousie du Roi. Astarbé, se s-eulant méprisée, s'abandonua à son resseiitinicnt. Dans son desespoir, elle s'imagina qu'elle pouvoit faire passer Malaclion pour l'étranger que le Roi i'aisoil clierdier, et qu'on disoil qui éloil \enu avec ISarbal. Kn clVet . elle le persuada à Pygnialion , et corronqiil tous ceux qui auroient pu le détromper. Comme il n'aimoit point les hommes vertueux, et qu'il ne savoit point les discerner, il n'étoit environné que de gens intéressés, artilicieux , prêts à exécuter ses ordres injustes et sanguinaires. De telles gens craignoient l'autorité d'Astarbé, et ils lui aidoient à tromper le Roi, de peur de déplaire à celte femme hautaine qui avoit toute sa confiance. Ainsi Malachon *,quoi(iue connu pourLydiendans toute la ville, jiassa pour le jeune étranger que Narbal avoit emmené d'Egypte : il l'ut mis en prison.
Astarbé, qui craignit que Narbal n'allât parler au Roi , et ne découvrît son imposture, envoyoil en diligence à Narbal cet oHicier, qui lui dit ces paroles : Astarbé vous défend de découvrir au Roi quel est votre étranger; elle ne vous demande que le silence, et elle saura bien faire en sorte que le Roi soit content de vous : cependant hâtez-vous de faire endiarquer avec les Chvpriens le jeune étranger que vous avez emmené d'Egypte, afin qu'on ne le voie plus dans la ville. Narbal, ravi de pouvoir ainsi sauver sa vie et la mienne, promit de se taire ; et l'officier, satisfait d'avoir obtenu ce qu'il demandoit, s'en retourna rendre compte à Astarbé de sa commission.
Narbal et moi , nous admirâmes la bouté des dieux, qui récompensoient notre sincérité, et qui ont ^ un soin si touchant de ceux qui hasardent tout pour la vertu. Nous regardions avec horreur un roi livré à l'avarice et à la volupté. Celui qui craint avec tant d'excès d'être trompé, disions-nous, mérite de l'être, et l'est presque toujours grossièrement. Il se défie des gens de bien , et il s'abandonne à des scélérats : il est le .«leul qui ignore ce qui se passe. Voyez Pygmalion; il est le jouet d'une femme sans pudeur. Cependant les dieux se servent du mensonge des méchans pour sauver les bons , qui aiment mieux perdre la vie que de mentir.
En même temps nous aperçûmes que les
vents changeoienf, et qu'ils devcnoient favorables aux vaisseaux de Chypre. Les dieux se déclarent, s'écria Narbal; ils veulent, mon cher Télémaque , vous mettre en sûreté : fuyez celte terre cruelle et maudite ! Heureux qui |)ouiroit vous suivre juscpie dans les rivages les [)lus inconnus ! heuieux qui pourroit vivre et mourir avec vous ! Mais un desUn sévère m'attache à cette malheureuse patrie ; il faut soull'rir avec elle : ])eul-être faudra-t-il être enseveli dans ses ruines; n'inqiorte, pourvu que je dise toujours la vérité, et que mon coMir n'aime (pie la justice. Pour vous, ô mon cher Télémaque, je prie les dieux , qui vous conduisent comme par la main , de vous accorder le plus précieux de tous leurs dons , qui est la vertu pure et sans tache, jusqu'à la mort. Vivez, retournez en Ithaque, consolez Pénélope, délivrez-la de ses téméraires amans. Que vos yeux puissent voir, que vos mains * puissent embrasser le sage Ulysse ; et qu'il trouve en vous un fils qui égale sa sagesse! Mais , dans votre bonheur, souvenez-vous du malheureux Narbal, et ne cessez jamais de m'aimer.
Quand il eut achevé ces paroles, je l'arrosai * de mes larmes sans lui répondre : de profonds soupirs m'empêchoient de parler; nous nous embrassions en silence. Il me mena jusqu'au vaisseau; il demeura sur le rivage; et, quand le vaisseau fut parti , nous ne cessions de nous regarder tandis que nous pûmes nous voir.
Var. — * que vos deux yeux que vos deux mains.
A. — "je l'arrosois. A. B. c. L'auleur avoit écrit d'abord : Pendant qu'il me parlait ainsi, je rarrosois, elc. Il a Ciîacé les pieniicrs mois, pour y substituer, Quand il eut achève ces paroles; mais en même temps il n'a pas son(;é à mettre au \>assi', je l'arrosai. Tous les éditeurs, depuis 1717, n'ont pas balancé k faire cette correction.
Var. — * Ainsi le jeune Malachon. A. — ^ pour Cretois. A. L'auleur a oublié d'effacer ce mot, et de le remplacer par Lydien , comme il l'a fait plus haut , Ce qui fait qu'on lit Cretois dans les éditions antérieures à 1717. — 3 qui avoienl. A.
TÉLl':MAni H. MVUE IV.
LIVKK IV.
Calypso intcrronii»l Téléinaiiue pour le fairo reposer. Mentor le blùine en secret d'avoir entrepris le récit de ses aventures, et cependant lui conseille de l'acluver, puisqu'il l'a commencé. Télénia(|ue , selon l'avis de Mentor, continue son récit. Pendant le trajet de Tyr à lilo de Chypre, il voit en songe Vénus et Cupidon l'inviter au jilaisir : Minerve lui apparoit aussi, le proté^'eant de son éj,Mde, et Mentor l'exhortant à fuir de l'île de Chypre. A son réveil . les Cliypriens , noyés dans le vin , sont surpris par une furieuse tempête, qui eût fait périr le navire , si Télémaque lui-même n'eût pris en main le gouvernail, et commandé les manœuvres. Kniin on arrive dans l'ile. Peintures des mieurs voluptueuses de ses liahitans , du culte rendu à Vénus , et des impressions funestes que ce spectacle produit sur le cœur de Télémaque. Les sages conseils de .Mentor, qu'il retrouve tout-ii-coup en ce lieu, le délivrent d'un si grand danger, Le Syrien llasaël , à qui .Mentor avoit été vendu , ayant été contraint par les vents de relâcher à l'île de Chypre , comme il alloit en Crète pour y étudier les lois de .Minos, rend à Télémaque son sage conducteur, et s'embarque avec eux pour l'île de Crète. Ils jouissent , dans ce trajet, du beau spectacle d'.\mphitrilc traînée dans son char par des chevaux marins.
Calypso, qui avoil été jusqu'à ce momeut iiiimobilc , et transportée de plaisir en écoutant les aventuies de Télémaque , rinterroinpit pour lui taiie prendre quehiue repos. Il est temps , lui dit-elle, que vous alliez goûter la douceur du sommeil après tant de travaux. Vous n'avez rien à craindre ici ; tout vous est favorable. .\l)andonnez-vous donc à la joie; <:oùtez la paix ' et tous les auties dons des dieux, dont vous allez être comblé. E)eniain, quand l'Aurore avec ses doigts de roses entr'ouvrira les j)orles dorées de l'orient, cl que les chevaux du soleil , sortant de l'onde; amèrc, répandront les flammes du jour p(.ur chasser devant eux toutes les étoiles du ciel, nous reprendions, mon cher Télémaque, l'histoire de vos malheurs. Jamais votre père n'a égalé votre sagesse et votre courage : ni Achille vainqueur d'Hector, ni Thésée rt'vcMiu des enfers, ni même le grand .\lcide ipii a purgf- la terre de tant de munslres , n'ont lait voir* autant de force et rlc \»'rtu que vous, .le souhaite qu'un |)rofond sommeil vous rende' ci'lte nuit courte. Mais , hélas ! qu'idle sera longue pour moi ! qu'il me tardera de vous revoir, de vous entendre, de m»un faire redin* ce que je sais déjà, et de vous demander ce que je
ne sais pas encore! .Mlcz, mon cher Télémaciue, avec le sage .Mentor, que les dieux vous ont rendu; allez dans cette grotte écartée, où tout est préparé pour votre re[)OS. Je prie Morphée de répandre ses plus doux charmes sur vos pau|)ières a|)|)esanties , de faire couler une va|)eur divine dans tous vos membres fatigués, et de vous envoyer des songes légers, qui, voltigeant autour de vous, llattcnt vos sens par les images les plus riantes, et repoussent loin de vous tout ce qui [tourroit V(jus réveiller tr(»p pntiuptement.
La déesse conduisit <>lle-inéme Télémaque dans cette grotte séparée de la sienne. Elle n'ctoit ni moins rustique, ni moins agréable. Une fontaine , qui couloit dans un coin , y faisoit un doux murmure qui appeloit le sommeil. Les nymi)hes y avoieut préparé deux lits d'une molle verdure, sur lesquels elles avoienl étendu deux grandes peaux, l'une de lion pour Télémaque, et l'autre d'ours pour Mentor.
Avant que; de laisser fermer ses yeux au ?Commeil , .Mentor parla ainsi à Télémaque : Le plaisir de raconter vos histoires vous a entraîné ; vous avez charmé la déesse en lui expliquant * les dangers dont votre courage et votre industrie vous ont tiré : par là vous n'avez fait qu'enflammer davantage son cœur, et que vous préparer une plus dangereuse captivité. Comment espérez-vous qu'elle vous laisse maintenant sortir de son île, vous qui l'avez enchantée par le récit de vos aventures? L'amour d'une vaine gloire vous a fait parler sans prudence ■'. Elle s'étoit engagée à vous raconter des histoires, et à vous a[)prendre quelle a été la destinée d'Ulysse; elle a trouvé moyen de |)arler long-temps sans rien dire , et elle vous a engagé à lui expliquer tout ce qu'elle désire savoir : tel est l'art des femmes flatteuses et passionnées. Quand est-ce, o Télémacjue , que vous serez assez sage pour ne [larler jamais par vanité , et que vous saurez taire tout ce qui vous est avantageux, quand il n'est pas utile à dire? Les autres admiri'ut votre sagesse dans un Age où il est panlnnuahlt; d'en maïujuer ; |)our moi, je ne puis vous [)ardonner rien ' : je suis le seul qui vous connois, et qui vous aime assez pour vous avertir de toutes vos fautes. Combien étes-vous encore éloigné d(; la Siigesse de votre père !
Quoi doue ^ î répondit Ti'lérnaejue , pouvoisj<; le'fuser à Calypso de lui raconter mes nial-
VaR. — ' Aliaiiiloniicz-vou5 ilimc it la joie, a la i>ai\ , cl V.Mi. — ' lui raconlitiit. a. — * saii'i pruilenre. (Juin<l
k tous, rlc. A. — * ii'oril munlrc. A. — ' rciiJc celle uuit osl-ce, 6 l'cli-iiiatiuc, clc. a. — ' rioii vous partloiiiicr. a.
courle pour vuut, a. d. ^ Mai» quui doue. a.
TÉLÉMAQUE. LIVRE IV
licurs? Non, reprit Mentor, il lalloil les lui raconter ; mais vous deviez le faire en ne lui disant que ce qui pouvoil lui donner de la cduipassion. Vous pouviez dire que vous a\iez été , tantôt erraut . tantôt eaplif en Sicile , et puis en Egypte. (Vét(nt lui dire assez : et tout le reste n'a servi quà augnienler \c poison qui brûle déjà son ctTur. Plaise aux dit ux que le vôtre puisse s'en préserver! Mais que lerai-je donc? conliuua Téléniaque, d'un ton modéré et docile. 11 n'est plus temps, repartit INlenlor, de lui cacher ce qui reste de vos aventures : elle en sait assez pour ne pouvoir être trompée sur ce qu'elle ne sait pas encore ; votre réserve ne serviroit qu'i'i l'irriter. Achevez donc demain de lui raconter tout ce que les dieux ont l'ait en votre faveur, et apprenez une autre l'ois à parler plus sobrement de tout ce qui peut vous attirer quelque louange. Téléniaque reçut avec amitié nu si bon conseil , et ils se couchèrent.
Aussitôt que Phébus eut répandu ses premiers rayons sur la terre, Mentor, entendant la voix de la déesse qui appcloit ses nymphes dans le bois, éveilla Télémaque. Il est temps, lui dit-il , de vaincre le sommeil. Allons retrouver Calypso : mais défiez-vous de ses douces paroles; ne lui ouvrez jamais votre cœur; craignez le poison llatteur de ses louanges. Hier elle vous élevoil au-dessus de votre sage père , de l'invincible Achille , du fameux Thésée , d'Hercule devenu immortel. Sentîtes - vous combien cette louange est excessive ? Grîitesvous ce qu'elle disoit? Sachez qu'elle ne le croit pas elle-même : elle ne vous loue qu'à cause qu'elle vous croit foible , et assez vain pour vous laisser tromper par des louanges disproportionnées à vos actions.
Après ces paroles, ils allèrent au lieu où la déesse les attendoit. Elle sourit en les voyant, et cacha, sous une apparence de joie , la crainte et l'inquiétude qui troubloient son cœur; car elle prévoyoit que Télémaque, conduit par Mentor, lui échapperoit de même qu'Llysse. Hàtezvous, dit-elle, mon cher Télémaque, de satisfaire ma curiosité : j'ai cru, pendant toute la nuit , vous voir partir de Phénicie et chercher une nouvelle destinée dans l'île de Chypre. Dites-nous donc quel fut ce voyage, et ne perdons pas un moment. Alors on s'assit sur l'herbe semée de violettes, à l'ombre d'un bocage épais.
Calypso ne pouvoit s'empêcher de jeter sans cesse des regards tendres et passionnés sur Télémaque, et de voir avec indignation que Mentor observoit jusqu'au moindre mouvement de
ses yeux. Ce[u'udant loules les nymphes en silence se penchoient j)our prêter l'oreille, et l'aisoienl une espèce de demi-cercle pour mieux voir el pour mieux écouler ' : les yeux de loule rassemblée éloient immobiles et attachés sur le jeune homme. Télémaque, baissant les yeux, et rougissant avec beaucoup de grâce, reprit ainsi la suite '^ de son histoire :
A peine le doux souille d'uji vent favorable avoit renq)li nos voiles, que la terre de Plién.iiie disparut à nos yeux. Comme j'étois avec les Chypriens , dont j'ignorois les mœurs, je me résolus de me taire , de remarquer tout, et d'observei- toutes les règles de la discrétion jiour gagner leur estime. Mais pendant mon silence un sommeil doux et ])uissant vint me saisir : mes sens étoient liés et suspendus; je goùtois une paix et une joie profonde qui énivroit mon canu'.
Tout-à-coup je crus voir Vénus qui fendoit les nues dans son char volant conduit par deux colombes. Elle avoit cette éclatante beauté , cette vive jeunesse, ces grâces tendres, qui j)arurent en elle quand elle sortit de l'écume de l'Océan, et qu'elle éblouit les yeux de Jupiter même. Elle descendit tout-à-coup d'un vol rapide jusqu'auprès de moi, me mit en souriant la main sur l'épaule , et, me nommant par mon nom, prononça ces paroles : Jeune Grec, tu vas entrer dans mon empire; tu arriveras bientôt dans celte île fortunée où les plaisirs , les ris et les jeux folâtres naissent sous mes pas. Là , tu brûleras des parfums sur mes autels ; là , je te plongerai dans un fleuve de délices. Ouvre ton cœur aux plus douces espérances , et gardetoi bien de résister à la plus puissante de toutes les déesses, qui veut te rendre heureux.
En même temps j'aperçus l'enfant Cupidon , dont les petites ailes s'agilant le faisoient voler autour de sa mère. Quoiqu'il eût sur son visage la tendresse , les grâces et l'enjouement de l'enfance, il avoit je ne sais quoi dans ses yeux perçans qui me faisoit peur. Il rioit en me regardant ; son ris étoit malin , moqueur et cruel. 11 tira de son carquois d'or la plus aiguë de ses flèches, il banda son arc, et alloit me percer, quand Minerve se montra soudainement pour me couvrir de son égide. Le visage de cette déesse n'avoit point cette beauté molle et cette langueur passionnée que j'avois remarquée dans le visage et dans la posture de Vénus. C'étoit au contraire une beauté simple, négligée, mo-
Var. — 1 1)0111- niiiux (:'coutor ol pour iniouK voir. r,. C Edit. f. (lu cap. — 2 11- lii. A.
TI-Ll'MAOri:. I.IVHK IV.
(leste; tout étoit t,'raYC , viiroureux , iiolilf, plein de force et de majesté. La (lèclie de (liijiidon, ne pouvant iJeicer le^'ide, toiidta [lar terre. Cu|)idou, iudijjiié, eu soupira auièreuient ; il eut honte de se voir vaincu. Loin d'ici, s'écria Minerve, loin d'ici, téniéraiie enfant! tu ne vainci'as jamais (jue des âmes lâches , (|iii aiment mieux tes honlenv plaisii-s , <|no la saj:esse, la vertu cl la ^doire. \ ces mois, l'Amoijr irrité s'envola; et Vénus remontant vers !'<>lympe . je vis lon^'-lemps son char avec ses deux colomhes dans une nuée d'or et d'azur; [)uis elle disparut. Kn haissant ' mes yeux veis la terre, je ne retrouvai [tins Mii!er\e.
Il me sendila (juc j'étois transporté dans un j u-din délicieux, tel qu'on dépeint lesChamps- Klysées. En ce lieu je reconnus Mentor, qui me dit : Fuyez cette cruelle terre, celte ile cuq)estée , où l'on ne restiire (jue la volupté. La vertu la plus courageuse y doit trendder, et ne se [)eut sauver qu'en fuyant. Dès que je le vis, je voulus me jeter à son cou pour l'embrasser; mais je sentois que mes pieds ne pouvoient se mouvoir, que mes genoux se dérohoient sous moi, et que mes mains, s'efforcant de saisir Mentor, cherchoient une ombre vaii'.e qui m'échappoil toujours. Dans cet eflort je m'éveillai , et je sentis que ce songe mystérieux étoit unaveilissement divin. Je me sentis plein de coiu'age contre les plaisirs, et de défiance contre moimême poiu" détester la vie molle des Chypriens. Mais ce qui me perça le cœur fut que je crus que Mentor avoit perdu la vie, et qu'ayant passé les ondes du Styx, il hahitoit l'Iieureux séjour des âmes justes.
Cette pensée me lit répandre un torrent de larmes. On me demanda pourquoi je pleurois. Les larmes, ré[)ondis-je, ne conviennent que trop à un malheureux étranger qui erre sans espérance de revoir sa patrie. Cej)endant tous les Chypriens qui étoient dans le vaisseau s'abandonnoient à une folle joie. Les rameurs, ennemis rlu travail, s'endormoient sur leurs rames; le pilote, couronné de fleurs, laissoit le gouvernail, et tenoit eu sa main une grande cruchi,' de vin qu'il avoit presque viilée : Ini et tous les autres, troublés [lar la fureur de Hicchus, chautoicnt, eu l'houninir de Véims et de <',ui)idou, des vers qui dévoient faire horreur à tous ceux qui aiment la vertu.
Pendant qu'ils oublioient ainsi les dangers de la mer, une soudaine tenqjèlc: troubla le ciel it la mer. Les vents (b'-chaînés mugissoient avec
^ Ali. — ' Kn r''l).iis«iiil. a.
fuii'ur dans les voiles; les ondes noires batloieut lis lianes du navire, qui gémissoit sous leurs coups. Tantôt nous montions sur le dos des vagues enflées; tantôt la ujer sembloil se dérober sous le na\ire , et nous précipiter dans l'abiine. Nous aperces ions auprès de nous des rochers contre lesquels les Ilots irrités se brisoieut avec un bruit horribbî. Alors je compris par expérience ce que j'avois souvent ouï dire à Mentor, (juc les bonnues mous et abandonnés aux plaisirs manquent de courage dans les dangers. Tous nos Chypriens abattus pleuroient connue des femmes; je n'entcndois (|ue des cris pitoyables, que des regrets sur les délices de la vie , que de vaines promesses aux dieux pour leiu- faire des sacrifices, si on pouvoit arriver au port. Personne ne conservoit assez de présence d'esprit, ni pour ordonner les manœuvres, ni pour les faire. Il me parut (jne je devois, en sauvant ma vie, sauver celle des autres. Je pris le gouvernail en main , parce que le pilote , troublé par le vin comme une Bacchante ', étoit hors d'état de connoître le danger du vaisseau : j'encourageai les matelots effrayés; je leur lis abaisser les voiles : ils ramèrent vigoureusement; nous passâmes au travers des écueils, et nous vîmes de près toutes les horreurs de la mort*.
Cette aventure parut comme un songe à tous ceux qui me dévoient la conservation de leurs vies ; ils me regardoicnt avco étonnement. Nous arrivâmes dans l'île de Chypre ' au mois du printemps qui est consacré à Vénus. Cette saison, disent les Chypriens, convient à celle déesse; car elle seml)Ie ranimer toute la nature , et faire naître les plaisirs comme les fleurs.
Kn arrivant dans l'île, je sentis un air doux qui l'endoit les corps lâches et paresseux , mais qui inspiroit une humeur enjou''e et folâtre. Je remarquai que la campagne , naturellement fertile et agi-éable, étoit presque inculte; tant les habitans étoient ennemis du travail. Je vis de tous côtés des femmes et de jeunes filles, vainement parées, qui alloient en chantant les louanges de Vénus , se dévouer à son temple. La beaiit.', les grâces, la joie, les plaisirs éclatoienl également sur leur visage : mais les grâces y étoient affectées; on n'y voyoit point untî noble simplicité, et une pudeur aimable qui fait le plus grand charme de la beauté. L'air de
VaH. — ' II- i>il.ili' giMiilil ilili- il uni' Un. Iiaiili'. A. — • !•■« iKirn-iirs ili* li iiiurl. Kiillii nous arri>.tnu's <laiis l'Ile Ji! «;iiy|>r«'. <".«IU' avoiilurc, de. A. — ' Jiii» le mois d'avril, (uli»utt'<- a Vl•|lU^. A.
TÉLÉMAQUE. LIVRE IV
iDoUcsse , l'art tic coni[)osoi' leurs visages, leur parure vaine , leur démarche languissante , leurs regards qui sembloient clierclier ceux des hommes , leur jalousie entre elles pour allumer de grandes passions -, en un mot , tout ce cpie je voyois dans ces femmes me sendiloit vil et méprisable : à force de vouloir jtlairc, elles me dégoùloieul.
On me conduisit au leni[de de la déesse : elle en a plusieurs dans cette ile ; car elle est particulièrement adorée à Cythère, à Idalie et à Paplios. C'est à (^.\ tlière (pie je fus conduit. Le temple est tout de marbre : c'est un parfait péristyle ; les colonnes sont d'une grosseur et d'une hauteur qui rendent cet édifice très-majestueux ; au-dessus de l'architrave et de la frise sont à chaque face de grands frontons, où l'on voit en bas -reliefs toutes les [)lus agréables aventures de la déesse. A la porte du temple est sans cesse une foule de peuples qui viennent faire leurs olTrandcs. On n'égorge jamais dans l'enceinte du lieu sacré aucune victime; on n'y brûle point, connue ailleurs, la graisse des génisses et des taureaux; on ne * répand jamais leur sang : on présente seulement devant l'autel les bêtes qu'on offre, et on n'en peut offrir aucune qui ne soit jeune, blanche, sans défaut et sans tache. On les couvre de bandelettes de pourpre brodées d'or; leurs cornes sont dorées, et ornées de bouquets des fleurs les plus odoriférantes. Après qu'elles ont été présentées devant l'autel , on les renvoie dans un lieu écarté , où elles sont égorgées pour les festins des prêtres de la déesse.
On offre aussi toute sorte de liqueurs parfumées , et du vin plus doux que le nectar. Les prêtres sont revêtus de longues robes blanches, avec des ceintures d'or, et des franges de même au bas de leurs robes. On brûle nuit et jour, sur les autels , les parfums les plus exquis de l'Orient , et ils forment une espèce de nuage qui monte vers le ciel. Toutes les colonnes du temple sont ornées de festons pendans; tous les vases qui servent aux sacrifices sont d'or ; un bois sacré de myrte environne le bâtiment. Il n'y a que de jeunes garçons et de jeunes filles d'une rare beauté qui puissent présenter les victimes aux prêtres, et qui osent allumer le feu des autels. INIais l'impudence et la dissolution déshonorent un temple si magnifique.
D'abord, j'eus horreur de tout ce que je Toyojs ; mais insensiblement je commençois à
m'y accoutumer. Le vice ne ni'etfrayoit plus % toutes les compagnies m'inspiroient je ne sais quelle inclination pour le désordre : on se mo- (pioit de mon innocence, ma retenue et ma pudeur servoieul di' jouet à ces peuples elTrontés. On u'oublioit rien pour exciter toutes mes passions . pour uie tendre des pièges, et pour réveiller eu moi le goût des plaisirs. Je me sent.)is all'oiblii" tous les jours ; la bonne éducation (pie j'axois reçue ne me souteuoit presque plus; toutes mes bonnes résolutions s'évaiiouissoient. Je ne me sentois plus la force de résister au mal qui ine pressoit de tous côtés; j'avois même une mauvaise honte de la vertu. J'étois comme un homme qui nage dans une rivière profonde et rapide : d'abord il fend les eaux , et remonte contre le torrent; mais si les bords sont escarpés, et s'il ne peut se reposer sur le rivage, il se lasse enfin peu à peu; sa force l'abandonne , ses membres épuisés s'engourdissent , et le cours du fleuve l'entraîne. Ainsi , mes yeux commençoient à s'obscurcir, mon cceur tomboit en défaillance ; je ne pouvois plus rappeler ni ma raison , ni le souvenir des vertus de mon père. Le, songe où je croyois avoir vu le sage Mentor descendu aux Champs- Elysées achevoit de me décourager : une secrète et douce langueur s'emparoit de moi; j'aimois déjà le poison flatteur qui se glissoit de veine en veine , et qui pénétroit jusqu'à la moelle de mes os. Je poussois néanmoins encore de profonds soupirs ; je versois des larmes amères ; je rugissois comme un lion , dans ma fureur. 0 malheureuse jeunesse ! disois-je : o dieux , qui vous jouez cruellement des hommes , pourquoi les faites-vous passer par cet âge , qui est un temps de folie et de fièvre ardente! 0 que ne suis-je couvert de cheveux blancs, courbé, et proche du tombeau, comme Laërte mon aïeul ! La mort me seroit plus douce que la faiblesse honteuse où je me vois.
A peine avois-je ainsi parlé que ma douleur s'adoucissoit , et que mon cœur, enivré d'une folle passion , secouoit presque toute pudeur; puis je me voyois replongé (ians un abîme de remords. Pendant ce trouble, je courois errant çà et là dans le sacré bocage , semblable à une biche qu'un chasseur a blessée : elle court au travers des vastes forêts pour soulager sa douleur ; mais la flèche qui l'a percée dans le flanc la suit partout ; elle porte partout avec elle le trait meurtrier. Ainsi je courois en vain pour
Yar. — 1 on n'y répand, c. Edit. f. du cop.
Var. — ' ne me faisoit plus aucune peur. A.
TÉLlLMAOn:. IJVHK IV.
m'oublier moi-inèmc , et rien u'adoucissoil la plaie lie mon cœur.
En ce iiioinenl j'aperçus assez loin de moi , dans l'omltre épaisse de ce bois, la liu'nre du saire Mentor ; mais son visatje me parut si pâle, si triste et si austère , que je ne pus eu ressentir aucune joie. Est-ce donc vous , m'éeriaije , ô mon cher ami, mon unique e>[)érauce? est-ce vous? quoi donc! est-ce vous-même? une imatre trompeuse ne vient-elle point abuser mes yeux? est-ce vous. Mentor? n'est-ce point voire ombre encore sensible à mes maux? u'ètesvous point au rang des âmes beureuses qui joiiissenl de leur vertu , et à qui les dieux donnent dfs plaisirs purs dans une éternelle paix aux Cbainps-Klysées ? Parlez, Mentor ; vivezvous encore? Suis-je assez heureux pour vous posséder? ou bien n'est-ce qu'une ombre de mon ami? En disant ces paroles je courois vers lui, tout transporté . jus([u'à perdre la respiration; il m'allendoit tranquilloment sans taire im |ias vers moi. <) dieux, vous le savez, quelle l'ut ma joie quand je sentis que mes mains ' le touchoient ! Non, ce n'est pas une vaine ombre ! je le tiens! je rem!)rasse, mon cher Mentor! C'est ainsi que je m'écriai. J'arrosai son visage d'un torrent de larmes ; je dcmeurois attaché à son cou sans pouvoir parler. 11 me regardoit tristement avec des yeux pleins dune tendre compassion.
Eniin je lui dis : Hélas! d'où venez-vous? en (juels dangers ne m'avez-vous point laissé pendant votre absence ! et que t"erois-je maintenant sans vous ? Mais , sans répondre à mes questions : Fuyez! me dit-il d'un ton terrible; fuyez ! liAtez-vous de fuir! Ici la terre ne porte pour fruit que du poison; l'air qu'on respire est empesté; les hommes contagieux ne se parlent (juc |)our secommimifjuer un venin mortel. La volupté liche et ini'àme, qui est le plus horrible des maux sortis de la boile de Pandore, amollit tous les cœurs, et ne soulfre ici aucune vertu. Fuyez! que tardez-vous? ne regardez pis miMMc derrière vous en l'uyanl; ellacez jus- (jues au moindre souvenir de celle ile exécrable.
Il dit, et aussitôt je sentis comme un nuage épais qui se dissipoit sur mes yeux, et (jui me laissoit voir la |)ure lumière : une joie douce (;t pleine d'un l'ermt; (•oura;:e i-euaissi)it dans mon co'ur. Cette juif éloit bien dill'érenle de celte autre joie molle et folâtre dont mes sens avoicnt été d'abord empoisonnés . l'une est une joie d'ivresse et de trouble, qui est entrecoupée
\ AR. — ' me» bras. a. d.
de passions furieuses et de cuisans remords; l'autre est une joie de raison , qui a quelque chose de bienheiu'eux et de céleste; elle est toujours |)iu'e et éu'ale . rien ne [)eut l'épuiser; |)his on s'y pl«)Mge , plus elle est douce; elle ravit l'ame sans la troubler. Alors je versai des larmes de joie , et je trouvois que rien n'étoit si doux que de pleurer ainsi. 0 heureux , disoisje , les hommes à qui la vertu se montre dans toute sa beauté! peut-on la voir sans l'aimer! peut-on l'aimer sans être heureux!
Mentor me dit : Il faut que je vous quitte ; je pars dans ce moment ; il ne m'est pas permis de m'arrèter. Où allez-vous donc? lui répondis-je . en quelle terre inhabitable ne vous suivrai-je point? ne croyez pas pouvoir m'échajTper; je mourrai plutôt sur vos pas. En disant ces paroles , je le tenois serré de toute ma force. C'est en vain , me dit-il , que vous espérez de me retenir. Le cruel Méthophis me vendit à des Ethiopiens ou Arabes. Ceux-ci, étant allés à Damas en Syrie pour leur commerce, voulurent se défaire de moi , croyant en tirer une grande somme d'un nommé Hasaël , qui cherchoit un esclave grec pour connoître les mœurs de la Grèce , et pour s'instruire de nos sciences.
En elfel, Hasaël m'acheta chèrement. Ce que je lui ai appris de nos nKeurs lui a donné la curiosité de passer dans l'ile de Crète pour étudier les sages lois de Minos. Pendant notre navigation, les vents nous ont contraints de relâcher dans l'île de Chypre. En attendant un vent favorable, il est venu faire ses offrandes au temple : le voilà qui en sort; les vents nous appellent; déjà nos voiles s'enllent. Adieu, cher Télémaque : un esclave qui craint les dieux doit suivre lidèlcment son maître. Les dieux ne me permettent [)lus d'être à moi . si j'étois à moi , ils le savent, je ne serois qu'à vous seul. Adieu : souvenez-vous des travaux d'Ulysse et des larmes de Pénélope ; souvenezvous des justes dieux. 0 dieux, prolecteurs de l'innocence, en quelle terre suis-je contraint de laisseï' 'rélémaiiue!
Non , non, lui dis-je, mon clicr Mentor, il ne dépendra pas de vous de me laisser ici : plutôt miurir que de vous voir partir sans moi. Ce maître syrien est-il impiloyable? est-ce une tigresse dont il a sucé les mamelles dans son enfaurt'? voudra-t-il vr)us arracher d'entre mes bras? Il faut qu'il me donne la mort , ou qu'il souffre (jue j«! vous suive. Vous m'exhortez vous-même à fuir, et vous ne voulez pas (juc je fuie «'Il suivant vos pas! Je vais parler à Hasaël ; il aura peut-être pitié de ma jeunesse cl do mes
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larmes : puisqu'il aime la sagesse, et qu'il va si loin la chercher, il ne peut point a^()il■ un cœur féroce et nisensible. Je nie jetterai à ses pieds , j'embrasserai ses genoux , je ne le laisseiai j)oint aller, qu'il ne m'ait accordé de vous suivre. Mon cher Mentor, je me iérai esclave avec vons ; je Ini olVrirai de me donner à lui : s'il me rei'nse , c'est l'ait de moi ', je me délivrerai de la vie.
Dans ce moment Ilasaël aj)pcla Mentor ; je me prosternai devant lui. Il l'nt sur[)ris de voir un inconnu en celte posture. (Jue voulez-vous? me (lit-il. La vie, réitondis-je ; car je ne [)uis vivre , si vous ne souU'rez que je suive Mentor, qui est à vous. Je suis le iils du grand Ulysse , le plus sage des rois de la Grèce qui ont renversé la superbe ville de Troie , fameuse dans toute l'Asie. Je ne vous dis pomt ma naissance pour me vanter, mais seulement |)our vous inspirer quelque pitié de mes mallieurs. J'ai cherché mon père par toutes les mers , ayant avec moi cet honnne , qui étoit pour moi un autre père. La fortune , pour comble de maux, me l'a enlevé; elle l'a fait votre esclave : souffrez que je le sois aussi. S'il est vrai que vous aimiez la justice , et que vous alliez en Crète pour apprendre les lois du bon roi Minos, n'endurcissez point votre cœur contre mes soupirs et contre mes larmes. Vous voyez le Iils d'un roi, qui est réduit à demander la servitude comme son unique ressource. Autrefois j'ai voulu mourir en Sicile pour éviter l'esclavage; mais mes premiers malheurs n'étoient que de foibles essais des outrages de la fortune : maintenant je crains de ne pouvoir être reçu parmi vos esclaves. 0 dieux, voyez mes maux; ô Hasaël , souvenez-vous de Minos , dont vous admirez la sagesse , et qui nous jugera tous deux dans le royaume de Pluton.
Hasaël , me regardant avec un visage doux et humain , me tendit la main , et me releva. Je n'ignore pas, me dit-il, la sagesse et la vertu d'Ulysse ; Mentor m'a raconté souvent quelle gloire il a acquise parmi les Grecs ; et d'ailleurs la prompte renonnnée a fait entendre son nom à tous les peuples de l'Orient. Suivezmoi , fils d'Ulysse; je serai votre père, jusqu'à ce que vous ayez retrouvé celui qui vous a donné la vie. Quand même je ne serois pas touché de la gloire de votre père , de ses malheurs et des vôtres , l'amitié que j'ai pour Mentor m'engageroit à prendre soin de vous. Il est vrai que je l'ai acheté comme esclave;
Var. — ^ c'est fait; je nie délivrerai de la vie.
maisj(> le g;ir(le cmimie nu ami fidèle : l'argent (pi 'il m"a roi'ilt' m'a acquis le plus cher et le |)liis |ii'éii('iix ami que j'aie sur la terre. J'ai trotné (Ml lui la sagesse; je lui dois tout ce que j'ai d'amour pour la vertu. Dès ce moment il est libre; vous le serez aussi : je ne vous demande , à l'un et à l'autre, que votre cœur.
En un iuslaiit, je passai de la plus amère douleur à la plus vive joie que les mortels puissent sentir. Je me voyois sauvé d'un horrible danger; je m'ap|)rochois de mon pays; je trouvois un secours pour y retourner; je goùtois la consolation d'être auprès d'un homme qui m'aimoit déjà [)af le piu' amour de la vertu ; enfin je trouvois tout , eu retrouvant Mentor pour ne le plus quitter.
Hasaël s'avance sur le sable ' du rivage : nous le suivons : on entre dans le vaisseau ; les rameurs fendent les ondes paisibles : un zéphir léger se joue de nos voiles , il anime tout le vaisseau , et lui donne un doux mouvement. L'île de Chypre disparoît bientôt. Hasaël , qui avoit inq)atience de connoîlre mes sciUimcns , me demanda ce que je pensois des nueurs de celte ile. Je lui dis ingénument en quel danger ma jeunesse avoit été exposée , et le combat que j'avois souffert au dedans de moi. Il fut touché de mon horreur pour le vice , et dit ces paroles : 0 Vénus, je reconnois votre puissance et celle de votre fils : j'ai brûlé de l'encens sur vos autels ; mais souffrez que je déteste l'infâme mollesse des habitans de votre île, et l'impudence brutale avec laquelle ils célèbrent vos fêtes.
Ensuite il s'entretenoil avec Mentor de cette première puissance qui a formé le ciel et la terre ; de cette lumière simple , infinie et immuable, qui se donne à tous sans se partager; de cette vérité souveraine et universelle qui éclaire tous les esprits , comme le soleil éclaire tous les corps. Celui, ajouloit-il , qui n'a jamais vu cette lumière pure est aveugle comme un aveugle-né : il passe sa vie dans une profonde nuit, comme les peuples que le soleil n'éclaire point pendant plusieurs mois de l'année ; il croit être sage , et il est insensé ^ ; il croit tout voir, et il ne voit rien; il meurt, n'ayant jamais rien vu; tout au plus il aperçoit ' de sombres et fausses lueurs , de vaines ombres, des fantômes qui n'ont rien de réel. Ainsi sont tous les hommes , entraînés par le plaisir des sens et par le charme de l'imagina-
VaR. — 1 sur le bord. c. p. ii/. du cop. — '^ il est fou. A. — ^ tout au plus il n'aperçoit que de sombres el fausse» lueurs , (juc de vaicns ombres, que des fantômes, etc. a.
TÉLÉMAnn:. I.1V[U: V.
A2ri
tiiiii. Il n'y a poiiil sur la Irrn- dr Nrritalilcs liiiriiiiios, t'\ci'|tlo ci'iix qui consullcut , (jui aiment, qui sui\i'nl colle raisitn étoint'llc : l'cst «.'Ile qui nous inspire , «juand nous pensons l)ien ; c'est elle qui nous reprend , quand nous pensons mal. Nous ne tenons pas moins d'elle la raison (pie la \ie. Klle est connue un irrand océan de lumière; mis esprits sont comme de |>elits ruisseaux ipii en sortent , et cpii y retournent pour s'y perdre.
Huoique je ne conq)risse jioiut encore |!arraitemenl la profonde saj^esse do ces discours, je ne laissois |ias d'y goûter je ne sais quoi do pur et de sublime : mon cœur en éloit échauiVé ; et la vérité me sembloit reluire dans toutes ces paroles. Us cnntiiuièrent à parler de Tm-i^rinc dcii dieux , des héros , des poètes , de 1 àtre d'or, du déluge , des premières histoires du genre iuimain, du ileuvc d'oubli où se plongent les âmes des morts, des peines éternelles préparées aux impies dans le goull'rc noir du Tartare , et de cette heureuse paix dont jouissent les justes dans les Champs-élysées , sans crainte de pouvoir la perdre.
Pendant qn'Hasaël et Mentor parloient, nous aperçûmes des dauphins couverts d'une écaille (jui paroissoit d'or et d'azur '. En se jouant , ils sonlevoient les Ilots avec beaucoup d'écume. Après eux venoient des Triions, qui sonnoient de la trompette avec leurs conques recourbées, llsenvironnoient le char d'Amphitrite, traîné par dos chevaux marins plus lilaucs que la neige, et qui, fendant l'onde salée, laissoient loin derrière eux un vaste sillon dans la mer. Leurs y eux éloient enllammés, et leurs bouches étoient iutnantes. Le char de la déesse étoit une conque d'une mervoilleuse ligure 5 elle étoit d'une blancheur plus éclatante que l'ivoiie, el les roues étoient d'or. Ce char sendjloit voler sur la lace dos eaux [)aisibles -. Une troupe de Nymphes couroimées «le fleurs nageoient en foule derrière le char; leurs beaux cheveux jiondoient sur leurs épaules, et llottoient au gré du vent. La déesse tenoit d'une main un sceptre d'(jr pour commander aux \agues, de l'autre elle porloil sur ses genoux le petit dieu l'alémon son fils pendant à sa mamelle. Kilt; aNoil un visage serein, et une douce majesté (pii faisoil fuir ' les vents séditieux et toutes les noires tempêtes. Les Tritons conduisoieul les chexaux , et teuftient les rênes dorées. Une grande \oilo de pourpre llottoit dans l'air au-
Var. — ' K'!>«|up|s nii if joiiaiil suuli-voiciil les (lut». A. — * jiaisiMcs. m. A. oj- u. — ' i-iifuir. a.
dessus du char; elle t'-loit à demi enllêo par le souille d'tme midliliide de petils zépliirs «pii s'ell'orcoiiiil de la pousser par leurs haleines. On \oyoil au milieu des airs Éole cnq)rcssé, iu(iuiet et ardent. Son visage ridé et chagrin , sa voix meiiacanle , ses sourcils épais et pendaus, ses yeux pleins d'un feu sombre et austère, teuoii'ut en silence les liersa«juilons, et reponssoieul tous les nuages. Les innncnses baleines et tous les monstres marins, faisant avec leurs narines un llux et relluv de l'onde amère, soitoient à la hâte de leurs ' grottes profondes, pour voir la déesse.
LIVUK V.
Suite du récit de Télcmaquc. Ricliesse et fertilité de l'Ile de Crète : mœurs de ses liabitans , et leur prospérité sous les sag;es lois de Miiios. Téléinaque , à son arrivée dans rUe, apprend (pfidoménée, qui en étoit roi, vient de sacrilier-son lils unique, pour accomplir ua vœu indiscret; que les Cretois, pour venger le sang du fils, ont réduit le père à quitter leur pays; qu'après de longues incertitudes, ils sont actuellement assemblés afin d'élire un autre roi. Télémaque , admis dans cette assemblée , y remporte les prix à divers jeux , et résout avec une rare sagesse plusieurs questions morales et politiques ]>roposécs aux concurrens par les vieillards , juges de File. Le premier de ces vieillards, frappé de la sagesse de ce jeune étranger, propose à l'assemblée de le couronner roi ; et la proposition est accueillie de tout le peuple avec de vives acclamalioas. Cependant Télémaque refuse de régner sur les Cretois , préférant la pauvre Itbaque à la gloire et à l'opulence du royaume de Crète. Il propose d'élire Mentor, qui refuse au.-si h' diadème. Eulin l'assemblée pressant Mentor de choisir pour toute la nation , il rapporl^^ qu'il vient d'apprendre des vertus d'Arislodème, et ^Bi^' aussitôt l'assemblée il le proclamer roi. Diontôt après, Mentor et Télémaque s'embarquenl sur un vaisseau crélois, pour retournera Ithaque. Alors Neptune , pour consoler Venus irritée , suscite une horrible tempête, qui brise leur vaisseau. Ils échappent à ce danger en s'attachant aux débris du mal , qui poussé par Ii's r.tits Ks fait abdrdcr il l'Ile de Calypso.
Arui'S que nous eûmes admiré ce speclacle , nous commençâmes à découvrir les montagnes de Crète , que nous avions encore assc/, de peine à distinguer des imées du ciel et des llols de la mer. liienlot nous vîmes le sonimet du mont Ida , «jui s'élève au-dessus des antres montagnes de l'ile , comme un vieux cerf dans um; furêl porli' son bois rameuv au-dessus des têtes des jeunes faons dont il est suivi. l'eu à peu nous vîmes plus distinctement les côtes de colle
\ Ml. — ' df» cr"!''"- l>r^|f<m^l^■^. A. H.
TÉLÉMAQUE. LIVRE Y
île, (jui se présentoicnt à nos youx commo iiii aiiipliillitVilro, Aulaiil que la lerro de C.liypre nous avoit paru négligée et inculte , autant celle de Crète se inontroit fertile et ornée de tous les fruits par le travail de ses habitans. De tous côtés nous remarquions des villages bien bàlis. des bourgs (]ui égaloient des villes , et des villes superlu's. Nous ne trouvions auiMin clianij) ^ où la main du diligent laboureur ne fût imprimée ; partout la charrue avoit laisse de ci'cux sillons : les ronces , les épines , et toutes les plantes qui occupent inutilement la terre, sont inconnues en ce pays. Nous considérions avec plaisir les creux vallons où les troupeaux de bo,>ufs mugissoient dans les gras hei-bages le long des ruisseaux ; les moutons patssans sur le penchant d'une colline ; les vastes canqiagnes couvertes de jaunes éjiis, riches dons de la féconde Cérès; eniin les montagnes ornées de pam[)re , et de grappes d'un raisin déjà coloré qui promeltoit aux vendangeurs les doux présens de Bacchus pour charmer - les soucis des hommes.
Mentor nous dit qu'il avoit été autrefois en Crète; et il nous expliqua ce qu'il en connoissoit. Cette île, disoit-il, admirée de tous les étrangers , et fameuse par ses cent villes , nourrit sans peine tous ses habitans, quoiqu'ils soient innombrables. C'est que la terre ne se lasse jamais de répandre ses biens sur ceux qui la cultivent : son sein fécond ne peut s'épuiser. Plus il y a d'hommes dans un pays , pourvu qu'ils soient laborieux, plus ils jouissent de l'abondance. Ils n'ont jamais besoin d'être jaloux les uns des autres . la terre , cette bonne mère , multiplie ses dons selon le nombre de ses eufans qui méritent sesAiiits par leur travail. L'ambition et l'avari^pies hommes sont les seules sources de leur malheur : les hommes veulent tout avoir, et ils se rendent malheureux parle désir du superllu; s'ils vouloient vivie simplement, et se contenter de satisfaire aux vrais besoins , on verroit partout l'abondance , la joie , la paix et l'union.
C'est ce que Minos, le plus sage et le meilleur de tous les rois , avoit compris. Tout ce que vous verrez de plus merveilleux dans cette île est le fruit de ses lois. L'éducation qu'il faisoit donner aux enfans rend les corps sains et robustes : on les accoutume d'abord à une vie simple, frugale et laborieuse; on suppose que toute volupté amollit le corps et l'esprit; on ne leur propose jamais d'autre plaisir, que celui
d'vUo invincibles parla vertu, et d'acquérir beaucoup de gloire. Ou ne met pas seulement ici le courage à mépriser la mort dans les dangers de la guerre , mais encore à fouler aux pieds les trop * grandes richesses et les plaisirs houteuv. Ici ou puuil trois vices qui sont iml)unis chez les autres peuples : l'ingratitude , la dissinudation et l'avarice.
Pour le faste et la mollesse , on n'a jamais besoin de les réprimer; car ils sont incormus en Crète. Tout le monde y travaille , et personne ne songe à s'y eni'ichir; chacun se croit assez payé de son travail par une vie douce et réglée, où l'on jouit en paix et avec abondance de tout ce qui est véritablement nécessaire à la vie. On n'y souffre ni meubles précieux, ni habits magnitiques , ni festins délicieux , ni palais dorés. Les habits sont de laine iine et de belles couleurs, mais tout unis et sans broderie. Les repas y sont sobres ; on y boit peu de vin : le bon pain en tait la principale partie , avec les fruits que les arbres olfrent comme d'euxmêmes, et le lait des troupeaux. Tout au plus on y mange un peu de grosse viande sans ragoût ; encore même a-t-on soin de réserver ce qu'il y a de meilleur dans les grands troupeaux de bœufs pour faire fleurir l'agriculture. Les maisons y sont propres, commodes, riantes, mais sans ornemens. La superbe architecture n'y est pas ignorée; mais elle est réservée pour les temples des dieux : et les hommes n'oseroienl avoir des maisons semblables à celles des immortels. Les grands biens des Cretois sont la santé, la force , le courage , la paix et l'union des famdles , la liberté de tous les citoyens , l'abondance des choses nécessaires , le mépris des superflues, l'habitude du travail et l'horreur de l'oisiveté , l'émulation pour la vertu, la soumission aux lois et la crainte des justes dieux.
Je lui demandai en quoi consistoit l'autorité du Hoi; et il me répondit : Il peut tout sur les peuples ; mais les lois peuvent tout sur lui. Il a une puissance absolue pour f;iire le bien, et les mains liées dès qu'il veut faire le mal. Les lois lui confient les peuples comme le plus précieux de tous les dépôts, à condition qu'il sera le père de ses sujets. Elles veulent qu'un seul homme serve , par sa sagesse et par sa modération, à la félicité de tant d'hommes; et non pas que tant d'hommes servent, par leur misère et par leur servitude lâche, à flatter l'orgueil et
V.AR. — 1 nous ne trouvions ni vallon ni inontaunt-, où la main, etc. A. — ^ qyi charment. A.
Var. — 1 mais a fouK'r au\ pieds les granilcs richesses,
TÉLl'MAQUE. LIVRE V.
la niullosse dun m-uI lioinino. I.i' lloi no doit rien avoir au-dessus dos autres, excepté ce (|iii est nécessaire , ou pour le soulager dans sos pénibles fonctions , ou pour imprimer aux peuples le ros[)ect do celui (|ui doit soutenir les lois. D'ailleurs , le Uoi doit être plus soltre, plus ennemi do la mollesse , plus exempt do faste et de hauteur, qu'aucun autre, il ne doit point avoir plus de richesses et de plaisirs, mais plus de sagesse , do vertu et de gloire , que le reste des honnnes. Il doit être au dehors le défenseur de la pairie, en conunandant les armées ; et au dedans , le juge des peuples , pour les rendre bons , sages et heureux. Ce n'est point pour lui-même que les dieux l'ont fait roi : il ne l'est que [>our être l'honmie des peuples : c'est aux peuples qu'il doit tout sou temps, tous ses soins , tonte son alloclion : et il n'est digne de la rovanlé , qu'autant qu'il s'oublie lui-même pour se sacrilier au bien public. Minos n'a voulu que ses enfans régnassent après lui , qu'à condition qu'ils régneroient suivant ces maximes : il aimoit encore plus son peuple que sa famille. C'est par une telle sagesse , qu'il a rendu la Crète si puissante et si heureuse ; c'est j)ar cette modération, qu'il a elfacé la gloire de tous les conquérans qiri veulent faire servir les peuples à leur propre grandeur, c'est-àdire à leur vanité ; eulin , c'est par sa justice , qu'il a mérité d'être aux enfers le souverain juge des morts.
Pendant que Mentor faisoitcc discours, nous abordâmes dans l'ile. Nous vîmes le fameux labyrinthe, ouvrage des mains de l'ingénieux Dédale , et qui etoit une inutalion du grand labyrinthe que nous avions vu eu Egypte. Pendant que nous considérions ce curieux cdilice , nous vîmes le peuple qui couvroit lerivace, et qui accouroit en foule dans un lieu assez voisin du bord de la mer. Nous demandâmes la cause de leur empressement; et voici ce qu'un Cretois , nommé Nausicrate , nous raconta :
Idoménée , lils de Deucalion et petit-fils de Minos , dit-il, était allé, conunc les autres rois de la(jrèce, au siège de Troie. Après la ruine de cette villo.il lit \oile pour revenir en Crète; mais la tempête fut si violente, que le pilote lU: son vaisseau , et tous les autres qui étoient expérimentés dajis la navigation , criu'cnt que leur naufrage éloil inévitable'. (Chacun avoit la mort devant lo^yeuv; chaïun vovoil les abimes ou\ort> pour l'engloutir; chacun déploroit son malheiu', n'es[»érant pas même le triste repos des ombres qui travers<'nt le Slyx après avoir reçu la sépulture. Idoménée, levant les yeux
et les mains vers le ciel , invoipioit Neptune : <• |iuissant dieu, s'écrioit-il , toi qui liens l'empire des ondes, daigne écouter un malheureux! Si tu me fais revoir l'île de Crète , malgré la fureur des vents, je t'inunolerai la première télé (jiii se présentera à mes yeux.
Cependant son lils , in»(>atient do revoir son père , se hâtoit d'aller au-devant de lui pour l'embrasser : malheureux, qui ne savoit pas (pio c'étoit c nu'ir à sa |>erte ! Le père , échappé à la tempête, arrivoit dans le port désiré; il romorcioit Neptune d'avoir écouté ses vœux : mais bientôt il sentit combien ses vœux lui étoient funestes. Un pressentiment de sonr malheur lui donnoit un cuisant repentir de son vii'U indiscret; il craiguoit d'arriver [)armi les siens ', et il appréliendoit de rev(jir ce qu'il avoit de plus cher au monde. Mais la cruelle Némésis, déesse impitoyable, qui veille pour punir les hommes , et surtout les rois orgueilleux, poussoit d'une main fatale et invisible Idoménée. Il arrive ; à peine osc-t-il lever les yeux : il voit son lils; il recule , saisi d'horreur. Ses yeux cherchent , mais en vain, quelque autre tête moins chère qui puisse lui servir de victime.
Cependant le tîls se jetle à son cou , et est tout étonné que son père réponde si mal à sa tendresse ; il le voit fondant en larmes. 0 mon père, dit-il, d'où vient cette tristesse? Après une si longue absence , êtes-vous fâché de vous revoir dans votre royaume, et de faire la joie de votre lils ! Qu'ai-je fait? vous détournez vos yeux de peur de me voir ! Le père , accablé de douleur, ne répondoit rien. Entln, a|irès de profonds soupirs , il dit : 0 Neptune , que t'aije |)romis! à quel prix m'as-tu garanti du naufrage ! rends-moi aux vagues et aux rochers qui dévoient , en me brisant , tinir ma triste vie; laisse vivre mon lils! U dieu cruel! tiens, voilà mon sang, épargne le sien. En parlant ainsi , il tira son épée pour se percer ; mais ceux qui étoient auteur de lui arrêtèrent sa main.
Le vieillard Soj)hronyme , iiilerprèle des volontés des dieux, lui assura (|u'il pouvoit contenter Neptune sans donner la niort à son fils. ^ oli'o promesse, dis)it-il , a été imprudente : les dieux no veulent |)oint êlre honoivs par la cruauté; gardez-vous bien d'ajouter à la faute de votre promesse celle de l'accomplir contre les lois di' la nature : oll'rez cent taureaux plus
\ AR. — ' |iariiii Ifs sioiis; il bais5oit lis yi'u\ , il Bjuircllilidoit , etc. A.
TÉLÉMAQUE. T.ÏVRE V.
blancs que la noigc à Nepluiu'; tailos couler leur saiiti autour de son autel couronné de lleurs; faites fumer un doux encens en l'iioimenr de ce dieu.
Idoniénée écouloit ce discours, la tète baissée . et sans répondu- : la fureur étoit allumée dans ses yeux ; son visage , pâle et déllguré , oluuigeoit à tont moment de couleur; on voyoit ses membres tremblans. Cependant son (ils lui disoit : Me voici, mon père: votre lils est pièt à mourir pour apaiser le dieu ; n'attirez pas sur vous sa colère : je meurs content , puisque ma mort vous aura garanti de la vôtre. Fra[)pez , mon père; ne craignez point de trouver en moi un (Ils indigne de vous, qui craigne de mourir.
Vm ce moment , Idoménée, tout boi's de lui , et comme décliii-é par les Furies iufernides, surprend tous ceux qui l'observent ' de près; il enfonce son épce dans le cœur de cet enfant : il la retire toute fumante et pleine de s:mg , pour la plonger dans ses propres entrailles; il est encore une fois retenu par ceux qui l'environnent. L'enfant tombe dans son sang ; ses yeux se couvrent des ombres de la mort; il les entr'ouvrc à la lumière ; mais à peine l'a-l-il trouvée, qu'il ne peut plus la supporter. Tel qu'un beau lis au milieu des cbamiis, coupé dans sa racine par le tranchant de la charrue , languit et ne se soutient plus ; il n'a point encore perdu cette vive blancheur et cet éclat qui charme les yeux; mais la terre ne le nourrit plus , et sa vie est éteinte : ainsi le fils d'Idoménée , comme une jeune et tendre fleur, est cruellement moissonné dès son premier âge. Le père, dans l'excès de sa douleur, devient insensible ; il ne sait où il est, ni ce qu'il a fait, ni ce qu'il doit faire; il marche chancelant vers la ville , et denjaude son lils.
Cependant le peuple , touché de compassion pour l'enfant, et d'horreur pour l'action barbare du père, s'écrie que les dieux justes l'ont livré aux Furies. La fureur leur fournil des armes; ils prennent des bâtons et des pierres ; la Discorde souffle dans tous les cœurs un venin mortel. Les Cretois, les sages Cretois , oublient la sagesse qu'ils ont tant aimée ; ils ne reconnoissent plus le petit-iils du sage Minos. Les amis d'Idoménée ne trouvent plus de salut ^ pour lui , qu'en le ramenant vers ses vaisseaux : ils s'embarquent avec lui ; ils fuient à la merci des ondes. Idoménée , revenant à soi , les remercie de l'avoir arraché d'une terre qu'il a arrosée du sang de sou lils , et qu'il ne sauroit
Var. — 1 qui rubservoifiit. A. — ' J'auU'o salut. A.
plus habiter. [-i>s v<mi(s les conduisent vers l'Hespérie . el ils vont [oudcr un nouveau royaume dans le pays des Salentins.
Cependant les Créto's, n'ayant plus de roi l)our les gouverner, ont résolu d'en choisir un (pii conserve dans leur pureté les lois établies. Voici les mesures qu'ils ont prises pour faire ce choix. Tous les principaux citoyens des cent ailles sont assemblés ici. On a déjà commence par (l(>s sacrilices; on a assemblé tous les sages les plus fameux des pays voisins , pour examiner la sagesse de ceux qui |)aroitront dignes de counnander. On a préparé des jeux publics, oii tous les prétendans combattront * ; car on veut donner pour prix la royauté à celui qu'on jugera vainciueur de tous les autres, et pour l'esprit et pour le coi"i>s. On veut un roi dont le corps soit fort et adroit, et dont l'ame soit ornée de la sagesse et de la vertu. On a[)pelle ici tous les étrangers.
Après nous avoir raconté toute cette histoii'e étonnante , Nausicrate nous dit : Hàlez-vous donc , ô étrangers , de venir dans notre assemblée : vous coudjattrez avec les autres; et si les dieux destinent la victoire à l'un de vous^, il régnera en ce pays. Nous le sui\îmes, sans aucun désir de vaincre, mais par la seule curiosité de voir une chose si extraordinaire.
Nous arrivâmes à une espèce de cirque trèsvaste, environné d'une épaisse foret : le milieu du cirque étoit une arène préparée pour les cond)attans ; elle étoit bordée par un grand amphithéâtre d'un gazon frais sur lequel étoit assis et rangé un peuple innombrable. Quand nous arrivâmes, on nous reçut avec lionneur; car les Cretois sout les peuples du monde qui exercent le plus noblement et avec le plus de religion l'hospitalité. On nous lit asseoir, et on nous invita à combattre. Mentor s'en excusa sur son âge , et lîasaël sur sa faible santé. Ma jeunesse et ma vigueur m'ôtoient toute excuse; je jetai néanmoins un coup d'œil sur Mentor pour découvrir sa pensée, et j'aperçus qu'il souhaitoit que je combattisse. J'acceptai donc l'ollVe qu'on me faisoit : je me déjiouillai de mes habits; on lit couler des Ilots d'huile douce et luisante sur tous les membres de mon corps ; et je me mêlai ^ parmi les coinballans. On dit de tous côtés que c'étoit le tils d'Llysse, qui étoit venu pour tâcher de remporter les prix ; et plusieurs Cretois, qui avoient été à Ithacpie pendant mon enfance, me reconnurent.
Var. — 1 combaUeiit. b. c. Filil. f. du cnp. — ^ ruii de vous deux. A. B. — 3 et , couvcrl de poussièn', je me mêlai, etc. A
TÉLÉMAQUE. LIVRE V
Le premier combat fut celui de la lulle. Un Hhuilion d'environ tronle-cinq ans surmonla tous les autres qui osèrent se présenter à lui. Il étoit encore dans toute la.xitrueur de la jeunesse : ses Lias t'toii'ut nerveux et Itien nourris; au moindre UKUivemenl (|u°il l'aisoit , nu vovoil tous ses muscles : il étoit é{.Mlenieiit souple et i'"rt. Je ne lui parus pas diu'ue d'être vaincu: cl, re^'ardaut avec pitié ma tendre jeunesse, il voulut se reliier : mais je me présentai à lui. Alors nous nous saisîmes l'iui l'autre; nous nous écriâmes à [)erdre la n-spiraliou. Nous étions épaule contre éj)aule, pied contre pied , tous les nerfs tendus . el les bras entrelacés connue des serpeus , chacun s'eirorrant d'enlever de terre son ennemi. Tantôt il essayoit de me surprendre eu me poussant du côté ilroit ; (aulôt il s'ellorçdit de me |ieuclier du côté gauche. Pendant •pi'il me làtoit ainsi , je le poussai avec tant de violence, que ses reins plièrent : il tomba sur l'arène, et m'entraîna sur lui. En vain il tâcha de me mettre dessous; je le tins immobile sous moi; tout le peuple cria : Victoire au lilsd'Ul\>sc 1 Et j'aidai au Khodien confus à se relever.
Le combat du ccste fut plus difiicile. Le fils d'un riche citoyen de Samos avoit acquis une haute réputation dans ce genre de combats. Tous les autres lui cédèieut; il n'y eut que moi qui espérai la victoire. D'abord il me donna dans la tète , et [.uis dans l'estomac , des coups qui me tirent vomir le sang, et qui répandirent sur nces yeux un épais nuage. Je chancelai ; il me pressoit , et je ne pouvois plus respirer : mais je fus ranimé par la voix de Mentor, qui me crioit : (J lils d'L'lysse, seriez-vous vaincu? La colère me donna de nouvelles forces ; j'évitai plusieurs coups dont j'aurois été accablé. Aussitôt que le Samien ni'avoit porté un faux coup, el (|ue son bras s'allongcoit en vain , je le surprenois dans cette posture penchée : déjà il reculoit , quand je haussai mon ceste pour londjcr sur lui avec plus de force : il voulut esquiver, et perdant l'équilibre , il me donna le moyen de le reuveiser. A peine fut-il étendu par terre, que je lui tendis la main |)our le relever. Il se redressa lui-même, couvert de poussière el de sang : sa honte fut extrême ; ni;tis il n'osa renouveler le combat.
Aussitôt on commença les courses des chariots, que l'on distribua au sort. Le mien se triiuva le moiiuhi- p(tur la légèreté des roues et pour la vigueur des chevaux. Nous partons : un nuage de poussière vole, el couvre le ciel. Au connncnceinenl , je Iaiss;ii les autres passer dexanl moi. Lu jeune Lacédémonien , nommé
Craulor. laissoit d'abord tous les autres derrière lui. In Cretois, nouuiié Folydèle, le suivoit de près. Hippomaque, pan.'ut d'Idoménée, qui aspiroil à lui succéder, lAchaut les rênes à ses chevaux fiuuaus de sueur, ét(jit tout penché sur leurs crins llottaus: et le mnu\emeut îles roues de son chariot étoit si ra|ti(le , qu'elles pa''oissoient iuunohiles connues les ailes d'un aigle qui fend les airs. Mes chevaux s'animèrent , el se mirent j)eu à peu en haleine ; je laissai loin derrière moi presque tous ceux qui élnient partis avec tant d'ardeur. Hippomaque, parent d'Idoménée. poussant trop ses chevaux , le plus vigoureux s'abattit , et ôta , par sa chute , à son maître l'esijérance de régner. Polyclèle, se penchant tro|) sur ses chevaux , ne put se tenir ferme dans une secousse; il tomba : les rênes lui échappèrent, et il fut tro|) heureux de pouvoir en toud>ant éviter la mort. Crantor •, voyant avec des yeux pleins d'indignation que j'élois tout aupiès de lui , redoubla son ardeur : tantôt il invoquoit les dieux , et leur promettoit de riches oflrandes; tantôt il pai'loit à ses chevaux pour les animer : il craignoit que je ne passasse entre la borne et lui ; car mes chevaux, mieux ménages que les siens, étoient en état de le devancer : il ne lui restoit plus d'autre ressource que celle de me fermer le passage -. Pour y réussir, il hasarda de se briser contre la borne; il y brisa ellectivemenl sa roue. Je ne songeai qu'à faire promptement le tour, pour n'être pas engagé dans son désordre; et il me vit un moment après au bout de la carrière. Le peuple s'écria encore une fois : Victoire au lils d'Ulysse! c'est lui que les dieux destinent à régner sur nous.
Cependant les plus illustres et les plus sages d'entre les Cretois nous conduisirent dans uu bois antique et sacré , reculé de la vue îles hommes j)rofanes, oii les vieillards que Minos avoit établis juges du peuple et gardes des lois , nous assemblèrent. Nous éîions les mêmes (pii avions condjattu dans les jeux; nul autre ne fut admis. Les sages ouvrirent le livre où toutes les lois de Minos sorit recueillies, .le me sentis saisi de respect et de houle, (piaud j'approchai de ces vieillards <pie l'Age reudoit vénérables, sans leur ôter la vigueur de l'esprit. Ils étoient assis avec ordre, et immobiles dans leurs jtlaci's : leurs cheveux étoient blancs; plusieurs n'en avoient prescjue plus. (In vuyoit lelnire siu-
VaD. — ' 1'isir.lralf. A. (."••si !.• nuiii t|ii.- r.iicl.ni avoU ildliM- d'iiliiinl au prciiiiiT riinili:illaiil , «l i|ii'il a oublie ilc ilmiiljiT vH fit i'n«ir<iil. — * di- me buucln-r le jui>».n;f, l>„ur f liuuilnr, il lias.ir(la, de. a.
TÉLÉMAQUE. LIVRE V
leurs visages graves une sagesse douce et tranquille : ils ne se prcssoient point de parler ; ils ne disoient que ce qu'ils avoient résolu de dire. Quand ils éloient d'avis diflcrens, ils étoient si modérés à soutenir ce qu'ils pcnsoient de part et d'autre, (ju'on ani'oil cru qu'ils éloient tons d'une nièiue opiniou. la longue ex|'.rrience des choses passées, et lliahilude du travail leur donuoit de grandes vues sur toutes choses : mais ce qui pertectionnoil le plus leur raison , c'étoit le calme de leur esprit délivré des folles passions et des caprices de la jeunesse. La sagesse toute seule agissoit en eux , et le tVuii de leur longue vertu étoit d'avoir si bien dcnq)té leurs humeurs, (]uils goûtoient sans peine le doux et noble plaisu- d'écouter la raison. En les admirant, je souhaitais que ma vie pût s'accourcir pour arriver tout--à-conp à une si esiimab'e vieillesse. Je trouvois la jeunesse malheureuse d'être si impétueuse, et si éloignée de celte vertu si éclairée et si tranquille.
Le premier d'entre ces vieillards ouvrit It; livre des lois de Minos. (Véloit un grand livre qu'on lenoit d'ordinaire renfermé dans ime casselle d'or avec des parfums. Tous ces vieillards le baisèrent avec respect ; car ils disent qu'après les dieux , de qui les bonnes lois viennent , rien ne doit être si sacré aux hommes , que les lois destinées à les rendre bons, sages et heureux. Ceux qui ont dans leurs mains les lois pour gouverner les peuples doivent toujours se laisser gouverner eux-mêmes par les lois. C'est la loi , et non pas l'homme qui doit régner. Tel est le discours de ces sages. Ensuite, celui qui présidoit proposa trois questions , qui dévoient être décidées par les maximes de Minos.
La première question est de savoir quel est le plus libre de tous les hommes. Les uns répondirent que c'étoit un roi qui avoit sur son peuple un empire absolu, et qui étoit victorieux de tous ses ennemis. D'autres soutinrent que c'étoit un homme si riche , qu'il pouvoit contenter tous ses désirs. D'autres dirent que c'étoit un homme qui ne se marioit point , et qui voyageoit pendant toute sa vie en divers pays, sans être ja- /nais assujetti aux lois d'aucune nation. D'autres s'imaginèrent que c'étoit un barbare qui , vivant de sa chasse au milieu des bois, étoit indépendant de toute police et de tout besoin. D'autres crurent que c'étoit un homme nouvellement affranchi, parce qu'en sortant des rigueurs de la servitude il jouissoit plus qu'aucun autre des douceurs de la liberté. D'autres enfui s'avisèrent de dire que c'étoit un homme mourant, parce que la mort le délivroit de tout,
et que tous les hommes ensemble n'avoient plus aucun jiouvoir sur lui. Quand mon rang fut venu , je n'eus pas de peine à répondre , parce (pie je n'avois pas oublié ce que Mentor m'avoit dit souvent. J^e plus libre de tous les lunumes, répond is-je , est celui qui peut être libre dans l'esclavage même. En (pu^bpie pays et en (juchpie condition qu'on soit , on est trèslibre, pourvu (pi'on craigne les dieux, et qu'on ne craigne qu'eux. En un mot, l'homme véritablement libre est celui qui, dégagé de toute crainte et de tout désir, n'est soumis qu'aux dieux et à sa raison. Les vieillards s'enti'c-regardèi'ent en soni'iant, et furent surpi'is do. voir que ma réponse tut ' précisément celle de Minos.
Ensuite on proposa la seconde question en ces termes : Quel est le i)lns malheureux de tous les hommes? Chacun disoit ce qui lui veuoit dans l'esprit. L'un disoit : C'est un honune qui n'a ni biens, ni santé, ni honnenr. Un autre disoit : C'est un honune qui n'a aucun ami. D'autres soutenoient que c'est un homme qui a des enfants ingrats et indignes de lui. Il vint un sage de l'île de Lesbos, qui dit : Le plus malheureux de tous les hommes est celui qui croit l'être ; car le malheur dépend moins des choses qu'on soulfre, que de l'impatience avec laquelle on augmente son malheur. A ces mots toute l'assemblée se récria; on ap[)laudit , et chacun crut que ce sage Lesbien remporteroit le prix sur cette question. Mais on me demanda ma pensée , et je répondis , suivant les maximes de Mentor : Le plus malheureux de tous les hommes est un roi qui croit être heureux en rendant les autres hommes misérables : il est doublement malheureux par son aveuglement : ne connoissant pas son malheur, il ne peut s'en guérir; il craint même de le connoître. La vérité ne peut percer la foule des flatteurs pour aller jusqu'à lui. Il est tyrannisé par ses passions; il ne connoît point ses devoirs; il n'a jamais goûté le plaisir de faire le bien, ni senti les charmes de la pure vertu. Il est malheureux , et digne de l'être r son malheur augmente tous les jours ; il court à sa perte , et les dieux se préparent à le confondre par une punition éternelle. Toute l'assemblée avoua que j'avois vaincu le sage Lesbien , et les vieillards déclarèrent que j'avois rencontré le vrai sens de Minos.
Pour la troisième question , on demanda lequel des deux est préférable : d'un côté , un roi
Var. — » cloit. A.
TÉLl'MAOrE. LIVRE V
conquérant et inviiioiltlo dans la pnoric ; de laulir, un roi sans t'.\|uMionir do la j,Mit'rrc , mais propre à policer sagorncnl les peu|)U's dans la |iaix. La plupart ri'|)ondiront (jue lo roi inviiK'ilde dans la f.'uerre rloil prélV-rald»-. A quoi sert, disoieul-ils, da\oir un roi qui sache' bien <:ou\erner en |>ai\ , s'il r.e sait pas délendre le pays qnaïul la jruerre vient ? Les ennemis le vaincront, et réduiront son peu|de en ser\ilude. D'autres soutcnoient, au contraire, (jue le roi pacilique seroit * meilleur . parce (ju'il craindroit la |:uerre , et l'éviteroil par ses soins. D'autres disoieut qu'un roi couqucraul tiavailleroit à la Ljloire de son peuple aussi bien qu'à la sienne, et qu'il reudroit ses sujets maîtres des autres nations; au lieu qu'un roi pacilique les liendroit dans une honteuse lùclieté,
(In voulut savoir mon sentiment. Je ré[)ondis ainsi : L'n roi qui ne sait gouverner que dans la paix ou dans la guerre , et qui n'est pas capable de conduire son peuple dans ces deux étals, n'est qu'à demi roi. Mais si vous comparez un roi qui ne sait que la guerre , à un roi sage qui , sans savoir la guerre, est capable de la soutenir dans le besoin par ses généraux, je le trouve préférable à l'autre. Un roi entièrement tourné à la guerre voudroit toujours la faire : pour étendre sa domination et sa gloire propre , il ruineroit ses peuples. A quoi serl-il à un peuple, que son roi subjugue d'autres nations, si on est malheureux sous son règne? D'ailleurs , les longues guerres entraînent toujours après elles beaucoup de désordres; les victorieux mêmes se dérèglent pendant ces temps de confusion. Voyez ce qu'il en coûte à la (jrèce pour avoir triomphé de Troie; elle a été privée de ses rois pendant plus de dix ans. Lorsque ^ tout est en feu par la guerre , les lois , l'agriculture , les arts languissent. Les meilleurs princes mêmes , pendant qu'ils ont une guerre à soutenir, sont contraints de faire le plus grand des maux , qui est de tolérer la licence , et de se servir des médians. Combien y a-t-il de scélérats qu'on puniroit [)endant la paix, et dont on a besoin de réconqjenser l'audace dans les dt'sordres de la guerre ! Jamais aucun peuple n'a eu un roi conquérant , sans avoir beaucoup à soull'rir de sou audiition. Lu conquérant , enivré de sa gloire , ruine presque autant sa nation victorieuse que les nations vaincues. Ln j)rince qui n'a jioint les (jualilc-s nécessaires pour la paix , ne peut faire goûter à ses sujets les fruits d'une guerre heureusement tini*- : il
Var. — ' «lui sait. A. — - tliil. A. — 'l'.iiilani (juc. a.
est connue un homme qui défendroit son champ contre son voisin , et (jui ' usurperoil celui du voisin même, mais qui ne sauroit ni labourer ni semer, pour recueillir aïKMitje moisson. L'n tel houuue semble né pour déli'uire . pour ravager, pour renverser le' monde, et non pour rendre \u\ iKMijde heureux par un sage gouvernement.
Venons maintenant au roi pacili(jue. 11 est vrai qu'il n'est pas propre à de grandes conquêtes ; c'est-à-dire qu'il n'est pas né pour troubler le bonheur de son peuple, en voulant \aincre les antres peuples que la justice ne lui a pas soumis: mais, s'il est véritablement propre à gouverner en paix, il a toutes les qualités nécessaires pour metti'e son peuple en sûreté contre ses ennemis. Voici conunent : Il est juste , modéré et commode à l'égard de ses voisins ; il n'entreprend jamais contre eux rien * qui j)uisse ti'oubler sa paix; il est lidèle dans ses alliances. Ses alliés l'aiment , ne le craignent point , et ont une entière confiance en lui. S'il a quelque voisin inquiet, hautain et ambitieux, tous les autres rois voisins, qui craignent ce voisin inquiet , et qui n'ont aucune jalousie du roi pacitique , se joignent à ce bon roi pour l'empêcher d'être opprimé. Sa probité, sa bonne foi, sa modération , le rendent l'arbitre de fous les l-^lats qui environnent le sien. Pendant que le roi entreprenant est odieux à tous les autres, et sans cesse exposé à leurs ligues , celui-ci a la gloire d'être comme le père et le tuteur de tous les autres rois. Voilà les avantages qu'il a au dehors. Ceux dont il jouit au dedans sont encore plus solides '. Puisqu'il est propre à gouverner en paix, je dois supposer qu'il gouverne par les plus sages lois. II retranche le faste , la mollesse , et tous les arts qui ne servent qu'à flatter les vices *; il fait fleurir les autres arts qui sont utiles aux véritables besoins de la vie : surtout il applique ses sujets à l'agriculture. Par là il les met dans l'abondance des choses nécessaires. Ce peuple laborieux, simple dans ses mœiu's, accoutumé à vivre de peu, gagnant facilement sa vie par la culture de ses terres, se multiplie à l'inlini. \'oilà dans ce royamne un peujde itmondirable , mais \u\ peuphî sain, vigoureux, robuste, qui n'est point amolli j)ar les voluptés , qui est exercé à la vertu, qui n'est point attaché * aux douceurs d'une vie lâche et délicieuse, (|ni sait mépriser la mort, qui aimeroit mieux mourir (|ue per-
VaI». — ' «lui m. A. iij. 11. — ' ainuii ilcsiciii. a. n. — 3 ]>liis iiKTvi-illi'Uv. A. — * ce» vite». A. — * qui ne tionl
l">llll. A.
TÉLÉMAQUE. LIVRE V
(VI
dro * celte libellé qu'il <;oiile sous un i^ago loi appliqué à ne régner - (pu> |)(hii- l'aire régner la raison. Ou'un eoiiciuéranl voisin attaque ce peuple, il ne le trouvera peut-être pas assez accoutumé à camper, à se ranger eu bataille , on à dresser des machines pour assiéger une ville '; mais il le trouvei'a invincible par sa nni!liiude , \)ixv son courage, [>ar sa patience dans les fatigues, par son habitude de souil'rir la pauvreté, par sa vigueur dans les conduits, et par une vertu (pie les mauvais succès mêmes ne p(Mi\enl abattic. ^'ailleurs, si le roi n'est point assez e\[;érimenté pour connnander lui-même ses armées , il les fera connnandei" par des gens qui en seront ca|)ables; et il saura s'en seivir sans perdre son autorité. Cependant il tirera du secours de ses alliés; ses sujets aimeront mieux mourir que de passer sous la domination d'un antre roi violent et injuste : les dieux mêmes cond)atti'(Mil pour lui. Voyez quelles ressources il aura au milieu des plus grands périls. Je conclus donc (pie le roi pacitique (jui ignore la guerre est un roi très-imparfait, puisqu'il ne sait point remplir une de ses })lus grandes fonctions , qui est de vaincre ses ennemis; mais j'ajoute qu'il est néanmoins inliniment supérieur au roi conquérant qui manque des qualités nécessaires dans la paix, et qui n'est propre qu'à la guerre.
J'aperçus dans l'assciublée beaucoup de gens qui ne pouvoient goûter cet avis ^ ; car la plupart des hommes, éblouis par les choses éclatantes, comme les victoires et les conquêtes, les préfèrent à ce qui est simple, tranquille et solide, conuTie la paix et la bonne police des peuples. Mais tous les vieillards déclarèrent que j'avois parlé comme iMinos.
Le premier de ces vieillards s'écria : Je vois raccoraplissement d'un oracle d'Apollon, connu dans toute notre île. Minos avoit consulté le dieu, pour savoir combien de temps sa race régneroit, suivant les lois qu'il veuoit d'établir. Le dieu lui répondit : Les tiens cesseront de régner quand un étranger entrera dans ton ile pour y faire régner tes lois. Nous avions craint que quelque étranger viendroit faire la conquête de l'de de Grêle ; mais le malheur d'idoménée, et la sagesse du tils d'Ulysse, qui entend mieux que nul autre mortel les lois de Minos, nous montrent le sens de l'oracle. Que tardons-nous à couronner celui que les destins nous donnent pour roi ?
Var. — ^ (lue clo jiertli'c. b. c. Fdil. f. du cap. — - un sage roi qui lèiîuo. A. — ' nu a ass if^ger une ville. A. — * cet avis; mais tous les vieillards, etc. A.
' Aussitôt les vieillards sortent de l'enceinte (lu bois sacré ; et le premicM-, me prenant par la main, annonce au |>euple déjà impatient, dans rattente d'une décision, que j'avois remporté le |)ri\. A |)eine acheva-t-il (le parler, qu'on (Milendit - un bruit confus de toute l'assemblée. < Ihacun pousse des ci'is de joie. Tout le rivage et toutes les montagnes voisines retentissent de ce cri : Oiu; le fils d'Llysse, semblable à Minos, régne sur les Cretois !
J'altendis un moment, et je faisois signe de la main pour demander qu'on m'écoutât. Cependant Mentor me disoil à l'oreille : Henoucezvous à votre patrie? rand)ilion de régner vous fera-t-ellc oublier Pénélope , qui vous attend comme sa dernière espérance, et le grand Ulysse, que les dieux avoient résolu de vous rendre? Ces paroles percèrent mon cœur, et me soutinrent conti'e le vain désir '' de régner.
Cependant un profond silence de tonte cette tumultueuse assemblée me donna le moyen de jtarler ainsi : 0 illustres Cretois, je ne mérite pi)iîit (le vous commander. L'oracle qu'on vient de rapporter marque bien que la race de Miiios cessera de régner quand un étranger entrera dans cette ile, et y fera régner les lois de ce sage roi ; mais il n'est pas dit que cet étranger régnera. Je veux croire que je suis cet étranger marqué par l'oracle. J'ai accompli la prédiction; je suis venu dans cette île ; j'ai découvert le vrai sens des lois, et je souhaite que mon explication serve à les faire régner avec l'homme que vous choisirez. Pour moi, je préfère ma patrie, la pauvre, la petite ile d'Itliaque ** , aux cent villes de Crète, à la gloire et à l'opulence de ce beau royaume. SoullVez que je suive ce que les destins ont marqué. Si j'ai combattu dans vos jeux , ce n'étoit pas dans l'espérance de régner ici; c'était pour mériter votre estime et votre compassion ; c'étoit afin que vous me donnassiez les moyens de retourner promptement au lieu de ma naissance. J'aime mieux obéir à mon père Ulysse, el consoler ma mère Pénélope, que régner sur tous les peuples de l'univers. 0 Cretois , vous voyez le fond de mon co'ur : il faut que je vous quitte ; mais la mort seule pourra tinir ma reconnoissance. Oui, jusques au dernier soupir, Télémaque aimera les Cretois, et s'intéressera à leur gloire comme à la sienne propre.
Var. — ^ Commencement du livre vi, dans la dirision en XXIV livres, — ^ \ peine achéve-l-il de parler, qu'on entend, etc. A. — ■' contre le di;'sir. A. — * ma patrie, la pclile ile (rilliaiiue A. lu pauvre petite île d'Ithaque. Ldit. f. du coj).
(VI
TÉM^MAQIE. MV1U-: V.
A peine eus-je parlé qu'il s'ôlova dans Inni." rasscmbléo tin bniil sourd , send)laliU' ;i celui des vaj;ues de la nier (|ui s'enlre-ilioiiiiciil dans uiH' loiupèle. I.es uns disoienl : KsI-cc i|iii'|i]ih' divinité smis une li^Mire liiiinaine ? i> antres son tciii lient (|irilsnravoieiil vu en d antres pa> s, et tprils me letonnoissoienl. D'antres s'éerioienl . Il tant le eontraindre de réj,Mier ici. Kniin. je re[»ris la parole, et cliaeun se lifita tie se taire, ne sachant si je n'allois point accepler ce i|ue j'avois reln>é daliord. Voici les pamles que je leur dis :
SonIVrez, ô Cretois, que je vous dise ce que je pense. Vous êtes le plus sage de tous les peuples ; mais la sagesse demande , ce me semlile. une précaution (lui vous échappe, ^'olls devez choisir ' . non |ias riionime qui raisonne le mieux sur les lois , mais celui qui les pratique avec la plus constante vertu. Pour moi, je suis jeune, par conséquent sans expérience, exposé à la violence des passions, et plus en état de nriiistruire en obéissant , pour coinmainler un jonr, (jue de conimandcr niaintenant. Ne cherchez donc pas un homme i\m ail vaincu les autres dans ces jeux d'esj)rit et de corps, mais qui se soit vaincu lui-même ; cherchez un homme qui ait vos lois écrites dans le fond de son coeur, et dont toute la vie soit la pratique de ces lois'; que ses actions plutôt que ses paroles vous le lassiMit choisir.
Tous les vieillards, eliarmés de ce discours, et voyant toujours croître les applaudissements de l'assemblée , médirent : Puisque les dieux nous ôlent l'espérance de vous voir régner an milieu de nous, du inoins aidez-nous à trouver un roi qui fasse régner nos lois, (^onnoissezvous quelqu'un qui puisse commander avec cette modération ? Je connois, leur dis-je d'abord, un homme de qui je tiens tout ce que vous avez estimé en moi ; c'est sa sagesse, et non pas la mienne, <|ui vient de parler ; il m'a inspiré bjules les réponses que vous venez d'entendre.
En même temps toute l'assemblée jeta les yeux sur Mentor, que je montrois , le tenant j)ar la main. .Je racontois les soins qu'il avoit eus de mr)n enfance, les périls dont il m'avoit délivré, les malheurs «jui étoieiil venus fondre sur moi dès que j'avois cessé de snisie ses conseils.
iraliiiid 1)11 ne l'avoit point regardé, à cause de ses habits simples et négligés, de sa conte-
Var. — ' Vou» ilc'Vci \iilrf rlii)i\, non ya^ ii I'Iidiiiiihqui raiiiiiiiiiv li- mieux sur les lui!> , uiai» u celui, vtc. a. — * de vos lois. A.
FÉNELON. TOME VI
n.ince nindeste . de son silence presque continuel, lie siiii air froid et réservé. Mais ijuand on s"a|ipli(pia à le regarder, on découvrit dans son visage je ne sais quoi de ferme et d'élesé ; on remai(|na la \i\acité de ses yenv, et la vigueur a\ec bnpielle il faisoil juscpTanx moindres actions. On le rpjestioima; il fut admiré : on résohit de le faire loi. Il s'en défendit sans s'émomoir : il <lit 'ju'il préféroit les doncenrj d'une vie privée à l'éclat de la royauté; que les meilleurs rois étoieiit malhenrenx en ce qu'ils ne faisoieiit |)res(pie jamais les biens qu'ils vouloient faire, et (pi'ils faisoient souvent, par la surprise i]v<. Ilallenrs, les maux qu'ils ne vou- Inieiit [las. H ajouta que si la servitude est nii- S(''r;ible, la royauté ne l'est pas moins, puisqu'elle est une servitude déguisée. Quand on f.'sl roi. disait-il, on dépenri de tous ceux dont on a besoin pour se faire obéir. Heureux celui qui n'est |)oint obligé de commander ! Nous ne devons qu'à notre seule patrie, quand elle nous conlic l'autorité, le sacrifice de notre liberté ' pour travailler au bien [lublic.
Alors les Cretois, ne pouvant revenir de leur surprise, lui demandèrent quel homme ils dévoient choisir. Un homme , ré|)ondit-il , qui vous connoisse bien, puisqu'il faudra qu'il vous gouverne , et qui craigne de vous gouverner. Celui qui désire la royauté ne la connoît pas ; et conunenl en remplira-t-il les devoirs, ne les connoissant point ? II la cherche pour lui ; et vous devez désirer un homme qui ne l'accepte que pour l'amour de vous.
1'ous les Cretois furent dans un étrange élonnement de voir deux étrangers qui refusaient la royauté, recherchée par tant d'autres; ils voulurent savoir avec qui ils éloient venus. Nausicrate, qui les avoit conduits depuis le port jusques au cirque où l'on célébroit les jeux, leur montra Hasaël avec lequel Mentor et moi nous étions venus de l'ile de (Chypre. Mais leur élonnement fut encore bien plus grand , quand ils surent que Mentor avoit été esclave d' Hasaël ; (pi'llasaël, touché de la sagesse et de la vertu (II- son esclave, eu avoit fait son conseil et son meilleur ami ; que cet esclave mis en liberté étoit le même cpii venoil de refuser d'être ifti ; et (pi'llasaël était venu de Damas en Svrie, |ionr s'instruire des lois de Minos, tant l'amour de la sagesse reinj)lissoit son C(eur.
Les vieillards dirent à Hasaël : Nous n'osons vous prier de lions gouverner, car nous jugeons
VaH. — ' On lie tloit qu'a sa seule (mliie, <|uaiul elli- \ous eoiille l'aulorili', le tucrillee Je »a liberlt', etc. a.
TÉLÉMAQUE. LIVRE V
(VI
que vous avez les mômes pensées que Mentor. Vous méprisez trop les lionnnes pour vouloir vous charger tle les contUiirc : d'ailleurs vous êtes trop détaché des l'icliesses et de Téclat de la royauté, pour vouloir acheter cet ('clal par les peines attachées au gouvernement des j>i'uples. Hasaël répondit : Ne croyez pas, ô Cretois, que je méprise les hommes. Non, non : je sais comliieu il est grand de travailler à les rendre hons et lic^eux; mais ce travail est l'empli
gloire que cet homme ne manqueroit pas d'ac- (|uérir hienlùt ; il ouhlia tons ses services; il le laissa ici pauvre, niépVisé des hommes grossiers et lâches ' qui n'estiment que les richesses , mais content dans sa pauvreté. Il vit gaîment dans un endroit écarté de l'ilc, où il cultive son champ de ses pro|ii'es mains. Un de ses lils tra- ^ aille avec lui; ils s'aiiuent tendrement; ils sont liemeux. l'ar leur frugalité et [)ar leur travail, ils se sont mis dans l'ahondance des choses
de peines et de dangers. L'éclat qui y est atla- nécessaires à une vie simple. Le sage vieillard
ché est faux, et ne peut éhlouir que des âmes donne aux pauvres malades de son voisinage
vaines. La vie est courte; les grandeurs irri- tout ce qui lui reste au-delà de ses hesoius et
tent plus les passions, qu'elles ne peuvent les de ceux de son lils. Il l'ait travailler tous les
contenter : c'est pour apprendre à me passer de jeunes gens ; il les exhorte , il les instruit; il
ces faux hieus, et non pas pour y parvenir, que juge tous les dillérents de son voisinage ; il est
je suis venu de si loin. Adieu : je ne songe le père de toutes les familles. Le malheur de la
qu'à retourner dans une vie paisihle et retirée, sienne est d'avoir un second fils qui n'a voulu
011 la sagesse nourrisse mon cœur, et où lèses- suivre aucun de ses conseils. Le père, après
pérances qu'on tire de la vertu, pour une autre l'avoir longtemps soull'ert pour tâcher de le
meilleure vie après la mort, me consolent dans corriger de ses vices, l'a eutin chassé : il s'est
les chagrins de la vieillesse. Si j'avois quelque ahandonné à une folle au)hitioii et à tous les
chose à souhaiter, ce ne seroit pas d'être roi, ce plaisirs.
seroit de ne me séparer jamais de ces deux Voilà, ô Cretois, ce qu'on m'a raconté ; vous
hommes que vous voyez. devez savoir si ce récit est véritable. Mais si cet
Enfin les Cretois s'écrièrent, parlant à Mon- homme est tel qu'on le dépeint, pourquoi faire
tor : Dites-nous, ô le plus sage et le plus grand des jeux? pourquoi assembler tant d'inconnus?
de tous les mortels ., dites-nous donc qui est-ce Vous avez au milieu de vous un homme qui
que nous pouvons choisir pournotre roi : nous vous counoît et que vous connoissez; qui sait la
ne vous laisserons point aller, que vous ne nous ayez appris le choix que nous devons faire. Il leur répondit : Pendant que j'étais dans la foule des spectateurs , j'ai remarqué un homme qui ne témoignoit aucun empressement : c'est un vieillard assez vigoureux. J'ai demandé quel homme c'étoit ; on m'a répondu qu'il s'appeloit Aristodème. Ensuite j'ai entendu qu'on lui disoit que ses deux enfants étoieiit au nombre de ceux qui combattoient; il a paru n'en avoir aucune joie : il a dit que pour l'un il ne lui souhaitoit point les périls de la royauté, et qu'il aimoit trop la patrie pour consentir que l'autre régnât jamais. Par là j'ai compris que ce père aimoit d'un amour raisonnable l'un de ses enfants qui a de la vertu, et qu'il ne flattoit point l'autre dans ses dérèglements. Ma curiosité au cr-
ia guerre ; qui a montré son courage non-seulement contre les flèches et contre les dards, mais contre l'affreuse pauvreté ; qui a méprisé les richesses acquises par la flatterie ; qui aime le travail ; qui sait combien l'agriculture est utile à un peuple ; qui déteste le faste; qui ne se laisse point amollir par un amour aveugle de ses enftms ; qui aime la vertu de l'un , et qui condamne le vice de l'autre ; en un mot , un homme qui est déjà le père du peuple. Voilà votre roi , s'il est vrai que vous désiriez de faire régner chez vous les lois du sage Minos.
Tout le peuple s'écria : Il est vrai, Aristodème est tel que vous le dites ; c'est lui qui est digne de régner. Les vieillards le firent appeler : on le chercha dans la foule , où il étoit confondu avec les derniers du peuple. Il parut
mentant, j'ai demandé quelle a été la vie de ce tranquille. On lui déclara qu'on le faisait roi vieillard. Un de vos citoyens m'a répondu ; H a II répondit -. Je n'y puis consentir qu'à trois
longtemps porté les armes, et il est couvert dt blessures ; mais sa vertu sincère et ennemie de la flatterie l'avoit rendu incommode à Idoménée. C'est ce qui empêcha ce roi de s'en servir dans le siège de Troie : il craignit un homme qui lui donneroit de sages conseils qu'il ne pourroit se résoudre à suivre ; il fut même jaloux de la
conditions : la première , que je quitterai la royauté dans deux ans, si je ne vous rends meilleurs que vous n'êtes, et si vous résistez aux lois ; la seconde , que je serai libre de continuer une vie simple et frugale; la troisième ,
Var. — 1 ik's liomiucs lâches. A.
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TÉLÉMAOl K. LlVRt; V.
que mes enfants n'auront aucun rang , et qu'après ma mort on les traitera saiis distinction . scliin leur mérite , comme le reste îles citoyens. A ces paroles, il s'éleva dans l'air mille cris de joi»>. Le diadème fut mis par le clief desxieillanls i:ardes des lois, sur la tète d'Aristodème.
< 'n tit dessacrilicesù Jupiter et auxaulres}i;rands deux. Arislodèu)enous lit des présens, non pas avec la mau'uilioeuce ordinaire auv rois , mais avoc une nolde siuiplicité. Il donna à ilazael les lois de .Minos écrites de la main de Minos mémo ; il lui douna aussi un recueil de toute l'iiistoire de (Irèle, de|)uis Satuine et rAj,'e d'or ; il lit mettre ilans son vaisseau des fruits de tontes les espèces (jui sont bonnes en Crète et incommes dans la Syrie . et lui oIVrit tons les secours dont il jioiirrait avoir besoin.
Comme nous pressions notre départ , il nous lit préparer un vaisseau avec un grand nombre de bons rameurs et d'bommes armés ; il y lit mettre des babils pour nous et des provisions. A l'instant nième il s'éleva un veut favorable pour aller à llbaqne : ce vent, qui éloit contraire à llasaël , le contraignit d'attendre. Il nous vit paitir ; il nous end)rassa comme des amis qu'il ne devoit jamais revoir. Les dieux sont justes , disoit-il, ils voient une amitié qui n'est fondée que sur la vertu : un jour ils nous réuniront ; et ces champs fortunés, où l'on dit que le> juslesjouisseutaprès la mort d'une paixclcrnclle ', verront nos amesse rejoindre pour ne se séparer jamais. 0 si mes cendres pouvoienl aussi 4lre recueillies avec les vôtres !... En prononçant ces tufds, il versoit des torrens de larmes, et les
< lupirsétouM'oientsa voix. Ntuisne pleurions pas moins quclui : et il nous cinduisit au vaisseau.
Pour Arislodème , il nous dit : C'est vous qui venez de me faire roi; souvenez-vous des dangers où vous m'avez mis. Demandez aux diiMiv qu'ils jn'ins|»irent la vraie sagesse, et que je surpasse autant en modération les autres hommes , que je les surpasse en autorité. Pour moi , je les prie de vous conduire heureusement dans votre patrie , d'y confondre l'insolence de vos ennemis et de vous y faire voir en paix riysse régnant avec sa chère Péuélopt;. Téb'maque , je vous donne un bon vaisseau plein de rameurs et d'houuiies armés ; ils pourront vous cTvir contre ces hommes injustes qui |)crsécutent votre mère. 0 Mentor, votre sagesse , qui n'a besoin de rien , ne me laisse rien à désii'<'i' pour vous. Allez tous deux , vivez heureux enseudde : souvenez-vous d'Aristoilème : et si ja-
VaR. — ' iruiK' ('lonii-lli- paix. A.
mais les Ithaciens ont besoin des Cretois, -compli'Z sur moi jusqu'au dernier soupir de ma vie. il nous (Mubrassa ; et nous ne junues , en le remerciant , retenir nos larmes.
Cependant b; vent qui eniloil nos voiles nous promettoit ime douce navigation. Déjà le mont Ida n'i'-loit plus à nos yeux (jue comme une colline; tons les risages disparoissuient ; les côtes du l'éloponèse seinbloii u! s'avancer dans la mer pour venir au-devant de nous. Tont-àcoup une noire tenqiéte envelo|)pa le ciel , et irrita toutes les oncles de la mer. Le jour se changea en nuit, et l.i mort se présenta à nous. () ?>eptune, c'est vous qui excitâtes, par votre superbe trident , toutes les eaux de votre empire ! Vénus, pour se venger de ce que nous l'avions méprisée jusque dans son temple de Cytiière. alla trouver ce dieu; elle lui parla avec douleur; ses beaux yeux étoient baignés de larmes : du moins c'est ainsi que Mentor, instruit des choses divines, me l'a assuré. Souffrirez-vous. Neptune, disoit-elle, que ces impies se jouent inq)unément de ma puissance? Les dieux mêmes la sentent; et ces téméraires mortels ont osé condamner tout ce qui se fait dans mon île. lisse piquent d'une sagesse à toute épreuve , cl ils li-aileul l'amour de folie. Avezvous oiddié que je suis née dans votre empire? Que lardez-vous à ensevelir dans vos profonds abîmes ces deux hommes que je ne puis souffrir?
A peine avoit-elle parlé, que Neptune souleva les flots jusqu'au ciel : Vénus rit, croyant notre naufi-age inévitable. Notre pilote , troublé , s'écria qu'il ne pouvoit plus résister aux vents qui nous poussoieut avec violence vers des rochers: un coup de vent rompit notre mât ; et, un moment après, nous entendîmes les pointes des rochers qui entr'ouvroient le fcnJ du navire. L'eau entre de tous cotés ; le navire s'enfonce ; tous nos rameurs poussent de lamentables cris xcva leciel. J'embrasse Mentor, et je lui dis : Voici la mort; il faut la recevoir avec courage. Les dieux ne nous ont délivrés de tant de périls, que pour nous faire périr aujourd'hui. Mourons, Mentor, mourons. C'est une consolatioii pour moi de mourir avec vous; il seroit inutile de dispulei- notre vie contre la tempête.
Mentor me ré()ondit . Le vrai courage trouve toujours qju'lque ressource. Ce n'est pas assez d'être prêt à recevoir tran(|uillement la mort ; il faut, sans la craindre, faire tous ses elforts pour la repousser. Prenons, vous et moi, un de ces grands bancs de rameurs. Tandis que cette nmltitude d'honuues tinudes et troublés regrette la vie, sans chercher les moyens de la
TÉLÉMAQUE. LIVRE V
conserver, ne perdons pas un moment pour sauver la nôtre. Aussitôt il prend une liaclie. il achève decoupei' le inàt (jui étoit drjà rompu, et qui, peuiliant dans la mer, avoit mis le vaisseau sur le côté ; il jette le màt liors du vaisseau , et s'élance dessus au milieu des ondes furieuses; il m'appelle par mon nom, et m'encourage pour le suivre. Tel qu'un t;rand arbre que tous les vents conjurés attaquent, et (jui demeure immobile sur ses j)n)l"ondes racines, en sorte que la tempête ne lait qu'ajiiter ses feuilles; de même Mentor, non - seulement ferme et courageux, mais doux et tranquille, semhloit commander aux vents et à la mer. Je le suis : et qui auroit pu ne le pas suivre , étant encouragé par lui?
Nous nous conduisons nous-mêmes sur ce màt flottant. C'étoitun grand secours pour nous, car nous pouvions nous asseoir dessus; et, s'il eût fallu nager sans relâche, nos forces eussent été bientôt épuisées. IMais souvent la tempête faisoit tourner cette grande pièce de bois , et nous nous trouvions enfoncés dans la mer : alors nous buvions l'onde amère , qui couloit de notre bouche , de nos narines et de nos oreilles . nous étions contraints de disputer contre les flots , pour rattraper le dessus de ce màt. Quelquefois aussi une vague haute comme une montagne venoit })asser sur nous ; et nous nous tenions fermes, de peur que dans cette violente secousse , le mât, qui étoit notre unique espérance , ne nous échappât.
Pendant que nous étions dans cet état affreux, Mentor, aussi paisible qu'il l'est maintenant sur ce siège de gazon, me disoit : Croyezvous , Télémaque , que votre vie soit abandonnée aux vents et aux flots? Croyez-vous qu'ils puissent vous faire périr sans l'ordre des dieux? Non, non : les dieux décident de tout. C'est donc les dieux , et non pas la mer, qu'il faut craindre. Fussiez-vous au fond des abîmes , la main de Jupiter pourroit vous en tirer. Fussiez-vous dans l'Olympe, voyant les astres sous vospieds, Jupiter pourroit vous plonger au fond de l'abîme, ou vous précipiter dans les flammes du noirTartare. J'écoulois et j'admirois ce discours , qui me consoloil un peu ; mais je n'avois pas l'esprit assez libre pour lui répondre. Il ne me voyoit point; je ne pouvois le voir. Nous passâmes toute la nuit, tremblans de froid et demi-morts, sans savoir où la tempête nous jetoi t. Enfin les vents commencèrent à s'apaiser ; et la mer mugissante ressembloit à une personne qui , ayant été longtemps irritée , n'a plus qu'un reste de trouble et d'émotion , étant lasse
de se mettre en fureur; elle grondoit sourdement, et ses tlols n'étoient pres(jue plus que conmie les sillons qu'on trou\e dans un clianq) labouré. Cependant l'aurore vint ouvrir au soleil les portes du ciel , et nous annonça un beau jour. L'oriont étoit tout * en feu ; et les étoiles, qui avoieut été si long-temps cachées, reparurent, et s'enfuirent à l'arrivée de Phébus. Nous aperçûmes de loin la terre, et le vent nous en approchoit : alors - je sentis l'espérance renaître dans mon cœur. Mais nous n'a[)ercûme9 aucun de nos compagnons : selon les apparences , ils perdirent courage , et la tempête les submergea tous ' avec le vaisseau. Quand nous fûmes auprès de la terre , la mer nous poussoit contre des pointes de rochers qui nous eussent brisés; mais nous tâchions de leur présenter le bout de notre màt • et Mentor faisoit de ce mât ce qu'un sage pilote ftiit du meilleur gouvernail. Ainsi nous évitâmes ces rochers affreux , et nous trouvâmes enfin une côte douce et unie, où, nageant sans peine, nous abordâmes sur le sable. C'est là que vous nous vîtes, ô grande déesse qui habitez cette île; c'est là que vous daignâtes nous recevoir.