‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraireChapitre 185 sur 271 · VU · texte numérisé non relu

VU

Ti:u:.MAni I::. i.iviii: vi,

Ces paroles de mépris percèrent Télémaqiic jusqu'au fond du co'ur. Il se sentuit alteudri pour Mentor ; sa douleur éloit mêlée de lioutc ; il craif:noit l'indiLTUalion et le dépatl de lol homme si sajre à qui il devoil tant : mais une passion naissante, et qu'il ne eonudissoit pas lui-même, l'aisoit qu'il n'éloit plus le mêmi' liuinme. (Juoidonc! disoil-il à Mentor, les larmes aux yeux, vous ne comptez pour rien l'immortalilê qui m'est oll'erte par la déesse? Je conq)te pour rien , répondoil ' Mentor, tout ce qui est contre la vertu et contie les ordres des dieux. La vertu vous rappelle dans votre patrie pour revoir l'iysse et Pénélope ; la vertu vous détend de vous abandoimer à une folle passion. Les dieux, qui vous ont délivré de tant de périls pour vous préparer une u'ioire éj^'ale à celle de votre père , vous ordonnent de quitter celle île. L'Amourseul , ce honteux tyran, peut vous y retenir. Hé ! que feriez-vous d'une vie immortelle, sans liberté, sans vertu , sans gloire? Cette vie seroit encore plus malheureuse, en ce qu'elle ne pourroit linir.

Télémaque ne répondoil à ce discours que par des soupirs. Ouel([ucl'ois il auroit souhaité que Mentor l'eîit arraché malgré lui de cette ile; quelquefois il lui tardoit que Mentor fût parti, pour n'avoir plus devant ses yeux cet ami sévère qui lui reprochoit sa foihlesse. Toutes chs pensées contraires apitoient tour à tour son cœur, et aucune n'y étoit constante : son cœur étoit comme la mer, qui est le jouet de tous les vents contraires. Il demeuroit souvent étendu et immobile sur le rivage de la mer; souvent dans le fond de quehiue bois sombre, versant des larmes amèrcs , et poussant des cris semblables aux rugissemens d'un lion. Il étoit devenu maigre ; ses yeux creux étoient pleins d'un feu dévorant : à le voir pâle, abattu et défiguré, on aurait cru que ce n étoit point Télémarpie. Sa beauté, son enjouement, sa noble lierlé s'enfuyoienlloin de lui. Il périssoil tel (prune (leur, qui , étant épanouie le matin , répandoil ses doux parfums dans la campagne , et se llétrit |)eu à peu vers le soir; ses vives couleurs s'effacent ; elle languit, elle se dessèche, et sa belle tête se penchi;, ne pouvant plus se soutenir : ainsi le lilsd Tlysse éloit aux portes delà mort.

Mentor , vovant que Télémaque ne pouvoit résister à la violeni-e de sa passion, conçut un dessein plein d'adresse pour le délivrer d'un si grand danger. Il a\oit icmnicpié rpie Calvpso

^.\h. — ' rt'i>«iii<lil. u. t. Eilit. J. (lu cap.

aimoit éperdument Téléma(pie , et que Télémacpie n'aimoit pas moins la jeune nymphe Mnchaiis ; car le cruel Amour , [)our tourmenter les mortels, fait (pi'on n'aime guère la personne dont on est aimé. Mmlor résdhil d'exciter la jalousie de (Calvpso. Kuibai'is devoit

• •mmener Télénuupie dans une chasse. Mentor dit à Calvpso : .lai remarqué dans Télérnaipie une passion pour la chasse, que je n'avois jamais vue en lui; ce plaisir connnenre à le dégoûter de tout autre : il n'aime plus que les forêts et les montagnes les plus sauvages. Eslce vous , ô déesse, qui lui insjjirez celte grande ardeur?

Calvpso sentit un dépit cruel en écoutant ces paroles , et elle ne [)ul se retenir. Ce Télémaque , ré[)ondil-elle , qui a méprisé tous les plaisirs de l'île de Chypre, ne jieut résistera la médiocre beauté d'une de mes nymphes. Gomment osc-t-il se vanter d'avoir fait tant d'actions merveilleuses, lui dont le cœur s'amollit làclicmenl par la volupté , et qui ne semble né que pour passer une vie obscure au milieu des femmes ? Mentor , remarquant avec plaisir combien la jalousie troubloit le cœur de Calypso , n'en dit pas davantage , de peur de la mettre en défiance de lui; il lui montroit seulement un visage triste et abattu. La déesse lui découvroit ses peines ' sur toutes les choses qu'elle voyoit, et elle faisoit sans cesse des [)laintes nouvelles. Cette chasse , dont Mentor l'avoit avertie , acheva de la mettre en fureur. Elle sut que Télémaque n'avoit cherché qu'à se dérober aux autres nymphes pour parler à Eucharis. On proposoit* môme déjà une seconde chasse, où elle prévoyoit qu'il feroit comme dans la première. Pour rom[)re les mesures de Télémaque , elle déclara qu'elle en vouloit être. Puis tout-à-conp , ne pouvant plus modérer son ressentiment, elle lui parla ainsi :

Est-ce donc ainsi , 6 jeune téméraire, que tu es venu dans mon ile pour échapper au juste naufrage que Ne|)tune te préparoit , et à la vengeance des dieux? N'es-lu entré dans cette ile, (|ui n'est ouverte à aucun morU'l, cpie pour mépriser ma puissance et l'amour que je t'ai témoigné ? ( > divinités de l'Ulympe et du Styx , écoutez une malheureuse déesse! llùlez-vous de conl'<indre ce perfide, cet itigrat, cet impie, l'uiscjue lu es encore |»lus dur et plus iiijii>lt'

• pie liiu père , puisses-tu soull'rir des maux riiciire plus IiiULTs et plus cruels (pie les siens !

\ An. — ' l.a >l<<>v<' lin fiiiMiii M!. |i|iiiiu.>. A. — * Ou parluit iiu'>iiic U«'ja il'uin; >i'ioiule chntsc. A.

TÉLÉMAQUE. LIVRE YI.

(YII)

Non, non, (iiu' ialll;u^ In ne revoies la pairie, celle pauvi'e et niiséi'aitle lllia(]ne . (]ue lu n'as point eu honte de ()i'érérei" à l'innuorlalilé! on plutôt que tu périsses, en la voyant de loin, au milieu de la mer ; et que ton corps , de\euu le jouet des llols, soit rejeté, sans es]iérauce de sépulture, sur le sahle de ce rivaiie ! Que mes yeux le voient mangé par les vautours! (-elle que lu aimes le \erra aussi : elle le verra; elle en aura le cttnn- déchiré, et son désespoir fera mon itonlieur !

En jiailani ainsi , Calypso avoit les yeux rouges et cnilaunnés : ses regards ne s'arrétoient jamais en aucun endroit; ils avoient je ne sais quoi de sombre et de l'arouche. Ses joues Ireaddantes étoient couvertes de taches noires et livides ; elle changcoit à chaque moment de couleur. Souvent une pâleur mortelle se répandoit sur tout son visage : ses larmes ne couhiient plus connue autrefois avec abondance : la rage et le désespoir sembloient en avoir tari la source, et à peine en couloit-il quelqu'une sur ses joues. Sa voix étoit rauque, tremblante et entre-coupée. Mentor observoit tousses mou- \emens , et ne parloit plus à Télémaque. 11 le traitoit comme un malade désespéré qu'on abandonne; il jetoit souvent sur lui des regards de compassion.

Télémaque sentoit combien il étoit coupable et indigne de l'amitié de Mentor. Il n'osoit lever les yeux, de peur de rencontrer ceux de son ami, dont le silence même le condamnoit. Quelquefois il avoit envie d'aller se jeter à son cou , et de lui témoigner combien il étoit touché de sa faute : mais il étoit retenu , tantôt par une mauvaise honte , et * tantôt par la crainte d'aller plus loin qu'il ne vouloit pour se tirer du péril ; car le péril lui sembloit doux, et il ne pouvoit encore se résoudre à vaincre sa folle passion.

Les dieux et les déesses de l'Olympe, assemblés dans un profond silence , avoient les yeux attachés sur l'île de Calypso , pour voir qui seroit victorieux , ou de Minerve ou de l'Amour. L'Amour, en se jouant avec les nymphes, avoit mis tout en feu dans l'île. Minerve , sous la figure de Mentor, se servoit de la jalousie , inséparable de l'amour, contre l'Amour même. Jupiter avoit résolu d'être le spectateur de ce combat , et de demeurer neutre.

Cependant Eucharis , qui craignoit que Télémaque ne lui échappât , usoit de mille artitîces pour le retenir dans ses liens. Déjà elle

Vah. — 1 et

7)1. A. aj. B.

alloil p.iilii' a\i'r lui |)oui' la seconde chasse , et elle éloil vêtue comme Diane. Vénus et Cupidon avoient répandu sur elle de nouveaux charmes; eu sorte que ce joui-là sa beauté effacoit celle de la tiéesse Calypso même. Calypso, la regardant de loin, se regarda en même temps dans la plus claire de ses fontaines; et elle eut houle de se voir. Alors elle se cacha au fond de sa grotte , cl parla ainsi toute seule :

11 ne me sert donc de rien d'avoir voulu troubler ces deux amans, en déclarant que je veux être de celte chasse! Enserai-je? irai-je la faire triomplier , et faire servir ma beauté à relever la sienne".' Faudra-l-il (|ue Télémaque, en me voyant , soit encore plus passionné pour son Eucharis? 0 malheureuse! qu'ai-je fait? Non, je n'y irai pas, ils n'y iront pas euxmêmes, je saurai bien les en empêcher. Je vais trouver iMentor ; je le prierai d'enlever Télémaque : il le rennnènera à Ithaque. Mais que dis-je? et que deviendrai-je quand Télémaque sera parti? Où suis-je? Que resle-t-il à faire? 0 cruelle Vénus ! Vénus , vous m'avez trompée ! ô perfide présent que vous m'avez fait ! Pernicieux enfant ! Amour empesté ! je ne t'avois ouvert mon cœur, que dans l'espérance de vivre heureuse avec Télémaque; et tu n'as porté dans ce cœur que trouble et que désespoir! Mes nymphes sont révoltées contre moi. Ma divinité ne me sert plus qu'à rendre mon malheur éternel. 0 si j'étois libre de me donner la mort pour finir mes douleurs ! Télémaque , il faut que tu meures, puisque je ne puis mourir ! Je me vengerai de tes ingraUtudes : ta nymphe le verra, et je te percerai à ses yeux. Mais je m'égare. 0 malheureuse Calypso! que veux-tu ? faire périr un innocent que tu as jeté toi-même dans cet abîme de malheurs? C'est moi qui ai mis le flambeau fatal dans le sein du chaste Télémaque. Quelle innocence ! quelle vertu! quelle horreur du vice! quel courage contre les honteux plaisirs ! Falloit-il empoisonner son cœ'ur? Il m'eût quittée! Hé bien! ne faudra-t-il pas qu'il me quitte, ou que je le voie, plein de mépris pour moi, ne vivant plus que pour ma rivale ? Non , non , je ne soulfre que ce que j'ai bien mérité. Pars , Télémaque, va-t'en au-delà des mers : laisse Calypso sans consolation , ne pouvant supporter la vie , ni trouver la mort : laisse-la inconsolable , couverte de lionte , désespérée, avec ton orgueilleuse Eucharis.

Elle parloit ainsi seule dans sa grotte : mais tout-à-coup elle sort impétueusement. Où étesvous, ô Mentor? dit-elle. Est-ce ainsi que vous

(VII

TÉLH.MAnli:. I.IVIU': VI.

soutenez Tclémaqiio contre le \ioe an(|iiel il succombe? Vous dormez, pendant que l'Amour veille contre vous. Je ne puis souiVrir plus loiig-teuips cette lâche indilVérence que \ous témni;'U('7.. \ erre/.-vous toujouis traïuiuillemeiil le lils ilLlysse d«''slionorer son [lère , et uéu'liger sa haute destinée? Est-ce à vous ou à moi (|uc ses parons ont coiilié sa conduite? ('/est moi qui cherche les moyens de puérir son cœur; et vous, ne forez-vous rien? Il y a, daiis le lieu le plus reculé do cette forél , de grands peupliers propres à construire un Naisseau ; c'est là (|u'L lysse tit celui dans lequel il sortit de cette ilo. Vous trouverez au même endroit une profonde ca\eruc, où sont tous les iii^lrumons nécessaires pour tailler et pour joindre toutes les |)iècos tl'un vaisseau.

.A peine out-ollo dit ' ces jtaroles , qu'elle s'en repentit. Mentor ne perdit |)as un moment : il alla dans celte caverne , trouva les inslrumens , abattit les peupliers , et mit en un seul jour un \ aisseau en état de voguer. C'est que la puis>anco et l'industrie de Minerve n'ont pas besoin d'un grand temps pour achever les plus grands ou\ rages.

Calypso se trouva dans une horrible peine d'esjirit : d'un côté , elle vouloit voir si le travail de Mentor s'avançoit ; de l'autre , elle ne pouvoit se résoudre à quitter la chasse, où Eiicharis auroil été en iileine liberté avec Télémaquo. La jalousie ne lui permit jamais de perdre do vue les deux amans : mais elle tàchoit de tourner la chasse du côté où elle savoit que Mentor faisoit le vaisseau. Elle ontcndoit les coups de hache et de marteau : elle prétoit l'oreille ; chaque coup la faisoit frémir. Mais dans le moment même , elle craignoit que celte rêverie ne lui eût dérobé quelque signe ou quoique coup d'o'il de Télémaquo à la jeune nym|ilie.

( A'poudanl Eucharis disoit à Télémaquc d'un t'iu morpiour - : No craignez vous i^jinl (|Uo Mentor ne vous blâme d'être venu à la chasse sans lui? (J que vous êtes à plaindre de vivre sous un si rude maître ! Kien ne peut adoucir son austérité' . il adocio d'éln.' ennemi de Ions les pl.iisirs: il no peut souIVrir (jue vous on goûtiez aucun ; il vous fait un crime ries choses les plus innocentes. Vous pouviez dé|)enilre de lui , jjeiidant (pie vous étiez hors d'étal de vous conduire vous-même ; mais après avoir montré tant de sagesse , vous ne devez plus vous laisser traiter en onlanl.

VaR. — ' A i>i'iiu' lui ciil-cllc Jil , l'Ic. A. — * couinic eu m muquaiil. A.

«'.es paroles arliliriciisos |iorçoiont le co'ur do Télémaquo. rt je i.inplissoiont do dépit contre Mentor, dnul d \.iidoit secouer le joug. H craignoit de le nvnii-, et ne ré|»on<lit rien à lùicharis , tant il éloit troublé. Enlin , vers lo Miir , la (•ha>se s'élant passée île part et d'autre dans une contrainli- pcrpéluello . on revint par un coin do la forêt assez voisin du lieu où Mentor avoit Iraxaillé tout le jour. Calypso aperçut de loin le vaissoair aciievé : ses yeux se coin liront à l'instant d'un épais nuage, semblablo à celui do la mort. Sos genoux Iromblans so déroboiont sous elle : une froide sueur coul'iit par tous b^s membres de son corps : elle fut contrainte de s'appuyer sur les nymphes qui ron\ironuoient; et Eucharis lui tendant la main |»our la soutenir , elle la repoussa en jetant sur elle un regard terrible.

Télémaquo, qui vit ce vaisseau, mais qui ne vit point Mentor , parce qu'il s'étoit déjà retiré, ayant lini son travail , demanda à la déesse à qui éloit ce vaisseau , et à quoi on le deslinoit. D'abord elle ne put répondre; mais eidin elle dit : C'est pour renvoyer Mentor que je l'ai fait faire; vous ne serez plus embarrassé par cet ami sévère , qui s'onpose à voire bonheur , et qui seroit jaloux si vous deveniez immortel.

Mentor m'abandonne ! c'est fait do moi ! s'écria Télémaquo. 0 ' Eucharis, si Mentor me quitte , je n'ai plus que vous. Ces paroles lui échappèrent dans le transport de sa passion. Il vit le tort qu'il avoil eu en les disant; mais il n'avoil pas été libre de penser au sons de ses paroles. Toulo la troupe étonnée demeura dans le silence. Eucharis , rougissant et Imissant les yeux, demeuroil derrière, toute interdite , sans oser se montrer. Mais pendant que la honte éloit sur son visage , la joie éloit au fond de son co'ur. Télémaquo ne se compronoit plus lui-même, et ne pouvoit croire qu'il eût parlé si indiscrètement. Ce qu'il a\oit fait lui [taroissoit comme un songe , mais un songe dont il demeuroil confus et troublé.

Calypso, plus furieuse (pi'une lionne à qui on a enlevé ses petits, couroit au lra\ers de la forêt , sans siiivio aucun cbomin , et no sachant où elle alloit. KuWu , elle so trou\a à l'entrée de sa grotte , où Mentor l'altendoil. Sortez de mon ilo, dit-elle , ô élraugors , qui êtes venus troubler mon repos : biin d<' moi co jeune insensé ! Et vous , impruilont \ioillard . vous si'uliioz Ci' que peut le courroux (l'imo déesse , si NOUS m- l'ai raihoz d'ici loiil-à-1 houri-. Je ne

Vah. — ' O m. A. «J- "•

\cux ])liis le voir; jo iic veux jUiis soullVir qu'aïKimo de idcs iiyniplios lui parle ' , ni le l'ogaicle. J'en jure par les ondes du Slyx , sernienl qui l'ait lrend)ler les dieux niènies. Mais apprends , Téléniaqiîe , que les maux ne sont pas Unis : in<,n'al . lu ne sortiras de iuon ile , que pour être en proie à de nouveaux malheurs. Je serai venyée ; tu re-xrelteras Caly|)so, mais en vain. Neptune, cneore irrité eoiilre ton père , qui l'a oil'eusé en Sicile , et sollicité par Vénus, que tu as méprisée dans l'île de Chypre , le prépare d'autres leuipétes. Tu verras ton père , qui n'est pas mort; mais tu le verras sans le connoîtrc ^. Tu ne te réuniras avec lui en Ithaque, qu'après avoir été le jouet de la plus cruelle l'ortune. N'a : je conjure les puissances célestes de me veuger. Puisses-tu au milieu des mers, suspendu aux poiules d'un rocher, et frappé de la Coudre, iuvoqucr en vain Calypsû, que ton supplice comhîera de joie!

Ayant dit ces paroles, son esprit aj,nté étoit déjà prêt à prendre des résolutions contraires. L'amour rappela dans son cœur le désir de retenir Télémaque. Qu'il vive, disoit-elle en elle-même , qu'il demeure ici ; peut-être qu'il sentira enfin tout ce que j'ai fait j)Our lui. Eucliaris ne sauroit, comme moi, lui donner l'immortalité. 0 trop aveugle Calypso ! tu t'es trahie toi-même par ton serment : te voilà engragée j et les ondes du Styx , [>ar lesquelles ^ tu asjuré, ne te perm.etlent plus aucune espérance. Personne n'entendoit ces paroles : mais on voyoitsur son visage les furies peintes ; et tout le venin empesté du noir Cocyte scmhloit s'exhaler de son cœur.

Télémaque en fut saisi d'horreur. Elle le comprit ; car qu'est-ce que l'amour jaloux ne devine pas ? et l'horreur de Télémaque redoubla les transports de la déesse. Semblable à une Bacchante, qui remplit l'air de ses hurlemens, et qui en fait retentir les hantes montagnes de Thrace , elle court au travers des bois avec un dard en main , appelant toutes ses nymphes , et menaçant de percer toutes celles (jui ne la suivront pas. Elles courent en foule , efl'rayées de cette menace. Eucliaris même s'avance les larmes aux yeux, etregardantde loin Télémaque, à qui elle n'ose plus parler. La déesse frémit en la voyant auprès d'elle ; et, loin de s'apaiser par la soumission de celle nymphe , elle ressent une nouvelle fureur , voyant que l'affliction augmente la beauté d'Eucharis.

Cependant Télémaque étoit demeuré seul

Var. — ' lîi lui parli'. A. — - sans le tonnoilro, et sans pouvoir le faire eouuoilrc à lui. a. — '•* par qui. A.

TÉLÉMAQUE. LIVRE VL

(VII

avec Mentor. Il embrasse ses genoux (car il n'osoit l'embrasser autrement, ni le regarder); il verse un torrent de larmes ; il veut parler , la voix lui manque; les paroles lui manquent encore davantage : il ne sait ni ce (pi'il doit l'aire , ni ce qu'il fait , ni ce qu'd veut. Eulin il s'écrie : 0 mon vrai [)ère ! ô Mentor ! délivrez-moi de tant de maux ! Je ne puis ni vous abandonner , ni vous suivre. Délivrez-moi de tant de maux, délivrez-moi de moi-même; donnez-moi la mort.

Mentor l'embrasse, le console, l'encourage, lui apprend à se supporter lui-même , sans flatter sa passion , et lui dit : Fils du sage Ulysse , que les dieux ont tant aimé , et qu'ils aiment encore, c'est par un elîet de leur amoui-, que vous souffrez des maux si horribles. Celui qui n'a point senti sa foiblesse et la violence de ses passions , n'est point encore sage ; car il ne se connoît point encore , et ne sait point se délier de soi. Les dieux vous ont conduit comme par la main jusqu'au bord de l'abime, pour vous en montrer toute la profondeur, sans vous y laisser tomber. Comprenez maintenant ce que vous n'auriez jamais compris si vous ne l'aviez éprouvé. On vous auroit parlé ^ des trahisons de l'Amour , qui Halte pour perdre , et qui , sous une apparence de douceur , cache les plus affreuses amertumes. Il est venu cet enfant plein de charmes , parmi les ris , les jeux et les grâces. Vous l'avez vu ; il a eidevé votre cœur, et vous avez pris plaisir à le lui laisser enlever. Vous cherchiez des prétextes pour ignorer la plaie de voire cœur : vous cherchiez à me tromper , et à vous flatter vous-même; vous ne craigniez rien. Voyez le fruit de votre témérité : vous demandez maintenant la mort , et c'est l'unique espérance qui vous reste. La déesse troublée ressemble à une furie infernale; Eucharis brûle d'un feu pj us cruel que toutes les douleurs de la mort; foutes ces nymplics jalouses sont prêtes à s'enlre-déchirer : et voilà ce que fait le traître Amour, qui paroît si doux ! liappelez tout votre courage. A quel point les dieux vous aiment-ils, puisqu'ils vous ouvrent un si beau chemin pour fuir l'Amour, et pour revoir votre chère patrie ! Calypso elle-même est contrainte de vous chasser. Le vaisseau est tout prêt ; que tardons-nous à quitter cette île, où la verlu ne peut habiter?

Var. — ^ parlé eu valu : p. ii. d. Ces deux mots ne soi'.l point dans les manuscrits : on les trouve pour la première fois dans l'édition de La Haye, chez Moetjcns, 1703. C'est lie la qu'ils ont passé dans les suivantes , et niOmc

dans la copie c ; mais ils y sont surajoutés , cl d'une autre

main.

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