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TÉLl^IMAni i:. LIMII': VI.
V.n (lisant cos p;jroles. Mentor le prit par la main, cl l'entraînoil \ers le rivage. Téléinaqiie siiivoil à peine, regarilanl lonjonrs derrière lui. Il considéroil lùicliaris , qui seloi^'noil de lui. Ne pon\ant v<iir sonvisai.'e, il reiranlnil ses beaux cheveux noués , ses habits iKittaiits , et sa noble déniaiclie. Il auroit voulu pouvoir baiser les traces de ses pas. Lors même (|u'il la perdit de vue, il prètoit encore rorcille, s'imaginant entendre sa voix. (Jucique absente , il lavoyoit; elle étoil peinte et comme vivantiî devant ses yeux : il croyoil même parler à ell<\ ne sachant plus on il éloit , et ne i)ou\aut écouter Mentor.
Kniin, revenant à lui connue d'un proloml somuieil , il dit à Mentor : .le suis résolu de vous suivre , mais je n'ai pas encore dit adieu à Kncharis. J'aimerois mieux mourir, que de l'abandonner ainsi avec ingratitude. Allendez que je la revoie encore une dernière l'ois pour lui l'aire nn éternel adieu. Au moins soull'rez que je lui dise : 0 nymphe , les dieux cruels, les dieux jaloux de mon bonheur me contraignent de partir; mais ils m'empêcheront plutôt de vivre, que de me souvenir à jamais de vous. 0 mon père 1 ou laissez-moi celte dernière consolation, qui est si juste, ou arrachez-moi la vie dans ce moment. Non, je ne veux ni demeurer dans celte lie , ni m'abandonner à l'amour. L'amour n'est point dans mon cceur; je ne sens que de l'amitié et de la reconnoissance pour Eucharis. il me suflit de le lui dire ' encore une fois , et je pars avec \ous sans retardement.
Qiw j'ai pitié de vous! répondoil ^ Mentor : votre passion est si furieuse que vous ne la sentez pas. Vous croyez être tianquille, et vous demandez la niort ! Vous osez dire que vous n'êtes point vaincu j)ar l'amour , et vous ne pouvez vous arracher à la nymphe que vous aimez ! Vous ne voyez, vous n'eiil<'ndez qu'elle ; vous êlez aveugle et sourd à tout le reste. L'n homme que la lièvre rend fiénétique dit : .le ne suis point malade. U aveugle Télêmaque ! vous étiez prêt à renoncer à Pénélope qui vous attend , à L'iysse (|ue vous \errez, à Itha(|ne où vous devez régner, à la gloire et à la hau'e destinée que les dieux vous ont pi'omise par tant de mervedies qu'ils ont faites en votre faveur : vous renonciez à tous ces biens pour
Var. — ' lie lui <liic ailiru cliroro une foi», n. «;. lùlil. Le ru|iii>lL- D. inoil lui» ; // tne suffit de lui dire eiicure une fuit, eic, La plira"!- irnyaiil pa» lU* »c>n« , l'uiili-ur njniila adieu , Ivniu iiiciiiis l>uiiiif que- ci-llc ilc riirigiiial , <|u'il 4'avi)ii poinl alors» suu> !«•» vimm. — * r<*piindil. u. Hdit.f.
(t-l CdJI.
vivre déshonoré auprès d'Kucharis! Mirez-vous encore que raniom' ne vous attache |ft^)int à elle? nu'esl-ce donc (jui vous trouble? pourquoi voulez-vous Tiioinir? pourquoi avez-vous parlé devant la déesse avec tant de transport? .le ne vous accuse |)oint de mauvaise foi; mais je déplore votre aveuglement. Fuyez , Télêmaque , fuyez! on ne peut vaincre l'amour qu'en fuyant. Contre nn tel ennemi , le vrai courage consiste à craindre et à fuir; mais à fiiii" sans délibérer, et sans se donner à soimême le temps de regai'der jamais derrière soi. ^ Ous n'avez |)as oublié les soins que vous m'avez. coulés depuis votre enfance, et les périls donl vous êtes sorti par mes conseils : on croyez-moi, ou souIVrezque je vous abandonne. Si vous saviez combien il m'est douloureux de vous voir courir à votre pei'te ! Si vous saviez tout ce que j'ai souffert pendant que je n'ai osé vous parler! la mère qui vous mit au monde souffrit moins dans les douleurs de l'enfantement, .le me suis tu ; j'ai dévoré ma peine ; j'ai éloullé mes soupirs, pour voir si vous reviendriez à moi. 0 mon lils! mon cher fils! soulagez mon cœur ; rendez-moi ce qui m'est plus cher que mes entrailles ; rendez-moi Télêmaque , que j'ai perdu ; rendez-vous à vousmême. Si la sagesse en vous surmonte l'amour, je vis, et je vis heureux; mais si l'amour vous entraine malgré la sagesse , Mentor ne peut plus vivre.
Pendant que Mentor parloit ainsi , il continuoit son ciiemin vers la mer; et Télêmaque, qui n'étoit pas encore assez fort pour le suivre de lui-même , l'étoil déjà assez pour se laisser mener sans résistance. Minerve, toujours cacliêe sous la (igure de Mentor, couvrant invisihlemenl Télêmaque de son égide , et répandant autour de lui un rayon divin , lui lit sentir un courage qu'il n'avoit point encore éijrouvé depuis qu'il éti>il dans celte ile. Enfin, ils arrivèrent dans un endroit de l'ile où le rivage de la mer éloit escarpé ; c'étoit un rocher toujours batlu par l'onde écumanle. Us regardèrent de cette hauteur si le vaisseau que Mentor avoil préparé étoil encore dans la même place ; mais ils aper(;urenl nn triste spectacle.
L'Amour éloit \i\ement pi(jué de voir que ce vieillanl inconnu non-seulement étitit insensible à ses traits , mais encore lui enlevoil Télémacjue : il pb'uroil de dépit, et il alla Irou\er<^alypso errante ilans les sombres forêts. Elle ne put le \oir sans gémir, et elle sentit (pi'il roinroil loutes les plaies de son conir. L'Amour lui dit ; Vous êtes déesse, et vous
TÉLÉMAQUE. LIVRE VI
(VII
\ous laissez \aiiioi-t> par nu loililf moilol (jui osf captif-dans volic ilo! pourquoi lo laisscz-voiis sortir? U niallioureiix Amour, répomiit-clle , je ne veux plus écouter les pernicieux couseils: c'est toi qui m'as tirée d'iuie douce et profonde paix, poui' me prc'iipilcr dans un ahînie de malheurs. C'en est l'ail ; j'ai juré i»ar les ondes du Slyx (|i)e je laisscrois partir 'i'éiémaque. Jupiter même, le |)ère des dieux, avec toute sa puissance, n'oseroit contrevenir à ce redoutable serment. Télémaque sort de mon ile : sors aussi, pernicieux eul'anl : lu mas fait [ilus de mal que lui !
L'Amour, essuyant ses larmes, lit un souris moqueur el malin. En vérité, dil-il , voilà un grand cnd)ar)as ! laissez-moi faire ; suivez votre serment; ne vous opposez point au départ de Télémaque. Ni vos nymphes ni moi n'avons juré par les ondes du Styx de le laisser partir. Je leur inspirerai le dessein de brûler ce vaisseau que Mentor a fait avec tant de précipitation. Sa dili^reuce , qui nous a sui'pris , sera inutile. Il sera surpris lui-même à son tour ; et il ne lui restera plus aucun moyen de vous arracher Télémaque.
Ces paroles flatteuses firent glisser l'espérance et la joie jusqu'au fond des entrailles de Calypso. Ce qu'un zéphir fait par sa fraîcheur sur le bord d'un ruisseau , pour délasser les troupeaux languissans que l'ardeur de l'été consume , ce discours le fit pour apaiser le désespoir de la déesse. Son visage devint serein , ses yeux s'adoucirent , les noirs soucis qui rougeoient son cœur s'enfuirent pour un moment loin d'elle : elle s'arrêta, elle sourit ', elle flatta le folâtre Amour ; el , en le flattant , elle se prépara de nouvelles douleurs.
L'Amour, content de l'avoir persuadée, alla pour persuader aussi les nymphes, qui étoient errantes et dispersées sur toutes les montagnes, comme un troupeau de moutons que la rage des loujjs affamés a mis en fuite loin du berger. L'Amour les rassemble, et leur dit : Télémaque est encore en vos mains ; hâtez- vous de brûler ce vaisseau que le téméraire Mentor a fait pour s'enfuir. Aussitôt elles allument des flambeaux ; elles accourent sur le rivage ; elles frémissent; elles poussent des hurlemens; elles secouent leurs cheveux épars , comme des Bacchantes. Déjà la llamme vole ; elle dévore le vaisseau , qui est d'un bois sec et enduit de résine; des tourbillons de fumée et de flamme s'élèvent dans les nues.
Télémacpie el I\Ieutor aperçoivent ce feu de «lessns le rocher , et entendent les cris des nymphes. Télénuujue fut tenté de s'en réjouir, car son cœur n'etoit pas encore guéri ; et Mentor remarquoil (jue sa passion étoit comme un feu mal élcinl , qui sort de temps en tenqis de dessous la cendre , et qui re|)ousse de vives étincelles. Me voilà dont;, dit Téléuia(|ue , rengagé dans mes liens ! il ne nous reste [)lus aucune espérance de quitter cette ile.
Menloi- vit bien que Télémaque alloit retomber dans toutes ses foiblesses, et qu'il n'y avoit pas un seul moment à perdre. Il apeiçul de loin au milieu des (lots un vaisseau arrêté qui n'osoit a|>proclier de l'ile, parce que tous les pilotes comioissoient que l'île de Calypso étoit inaccessible à tous les mortels. Aussitôt le sage Mentor, poussant Télémaque, qui étoit assis sur le bord du rocher , le précipite dans la mer , et s'y jette avec lui. Télémaque, surpris de cette violente chute, but l'onde amère, et devint le jouet des flots. Mais revenant à lui, et voyant Mentor qui lui tendoit la main pour lui aider à nager , il ne songea plus qu'à s'éloigner de l'île fatale.
Les nymphes , qui avoient cru les tenir captil's, poussèrent des cris pleins de fureur, ne pouvant plus empêcher leur fuite. Calypso , inconsolable , rentra dans sa grotte , qu'elle remplit de ses hurlemens. L'Amour, qui vit changer son triomphe en une honteuse défaite, s'éleva au milieu de l'air en secouant ses ailes , el s'envola dans le bocage d'Idalie, où sa cruelle mère l'attendoit. L'enfant, encore plus cruel, ne se consola qu'en riant avec elle de tous les maux qu'il avoit faits.
A mesure que Télémaque s'éloignoit de l'île, il sentoit avec plaisir renaître son courage , et son amour pour la vertu. J'éprouve, s'écrioitil parlant à Menlor, ce que vous me disiez , et que je ne pouvois croire, faute d'expérience: on ne surmonte le vice qu'en le fuyant. 0 mon père, que les dieux m'ont aimé en me donnant votre secours ! Je méritois d'en être privé, et d'être abandonné à moi-même. Je ne crains plus ni mer, ni vents, ni tempêtes ; je ne crains plus que mes passions. L'amour est lui seul plus à craindre que tous les naufrages.
Var. — 1 file lit.
(VIII
Tl'M'.MAiJI i:. I.l\ Ili". VII,
Ai:
Liviu: VII '.
Mentor et Téléinaque s'avancent vers le vaisseau pliénioitn arrivé auprès do l'Ile do Calypso : ils sont acouoillis favoralili'nienl par Adoaui, frère de Narlial. couiniandaiit de ce vaisseau. Adoani, recounaissaul Tèléuiaquo , lui promet aussitôt de le conduite à Itliaiiue. Il lui racoiile la mort tragique de l'ygmalion , roi de Tyr, et dAsIaihé, SOI) épouse; puis l'élévation de Baléazar, que le tyran son père avoit disjîracié à la persuasion de celte femme. Télémaque , il son tour, fait le récit do ses aventures depuis son départ de Tyr. Pondant un repas qu'Adoam donne i» Télomaque et à .Mentor, Acliitoas, par les dont accords de sa voix et de sa lyre, assemble autour du vaisseau les Tritons, les Néréides, toutes les autres divinités de la nior, et les monstres marins eux-mêmes. Menlor, prenant une lyre, en joue avec tant d'art, qu'Acliitoas jaloux laisse tomber la sienne de dépit. Adoam raconte ensuite les merveilles de la Bétique. Il décrit la douce température de l'air et toutes les ricliesses do ce pays , dont les peuples mènent la vie la plus lieureuse dans une parfaite simplicité de mœurs.
Le vaisseau qui éloit arrêté, et vers lequel ils s'avançoicnt, éloit un vaisseau phénicieu qui alloit dans l'Epire. Ces Phéniciens avoient vuTélémaquc au voyage d'Egypte; mais ils ii'aMiient garde de le reconuoîlre au milieu des llols. (Juand .Mentor fut assez près du vaisseau jiour l'aire entendre sa voix - il s'écria d'une voi.v forte , en élevant sa tète au-dessus de l'ean : Phéniciens, si secourables à toutes les nations , ne refusez pas la vie à deux hommes rpii l'attendent de votre humanité. Si le res|)ect des dieux vous touche, recevez-nous dans votre vaisseau ; nous iions partout où vous irez. Celui qui couunandoit répondit : .\ous vous recevrons avec joie ; nous n'ignorons pas ce qu'on doit faire pour des inconnus qui paroissent si malheureux. Aussitôt on les reçoit dans le vaisseau.
A peine y furent-ils entrés ■', (pie, ne pouvant plus respirer , ils demeurèrent immobiles; car ils avoient nagé long-temps et avec effort pour résister aux vagues. Peu à peu ils reprirent leurs forces : on leur douna d'autres habits, parr(î que les lems étoicnt appesantis par l'eau (pii les a\oit pénétrés, et cpii couloit de tous côtés *. Loisqu'ils furent en étal de |)arler, tous ces Phéniciens , empressés autour d'eux, vouloient savoir leurs avt'ulures. ('.(dui
VaI». — ' I.IMU. vm. — ' kO faire etitL-ildrc. c lùlil. f. du cop. — * A |M'iue ils furent mlro». — * de luuti-s jmrl». i . Hdil. /. fin cop.
qui ( iiiiiiiiaiiiloii leur dit : (^.omment avez-vons pu cutrer dans cftlc ili* d'où vous sortez? Elle esl . dil-oii . possédée par ime déesse cruelle , ipii iif souIVre jamais (pi'ou y aborde. Elle est nnhne boi-ib-e de rochers aIVreux , contre les- (piels la mer va follement coud):iltre, cl on ne pom-roil l'ii ap|»ro(her sans fain.' naufrage. Aussi esl-ic p,ir un naufrage, répondit .Mentor ', que nous y avons élé jrii'-s. Nous sommes (mtcs; noire patrie e>t l'île d'Ilhacpie , voisine de l'Épire , où Vous allez, niiaiid même vous ne voudriez pas l'elàchcr en Itbaipie, qui esl sur votre roule, il nous sufliroil que vous nous menassiez dans ri''.pire ; nous y trouverons des amis qui am-out soin de nous faiie faire le court trajet (pii nous restera, et nous vous devrons à jamais la joie de revoir ce que nous avons de plus cher au monde.
Ainsi c'étoit Mentor (pii porloit la paiolc ; et Télémaque , gardant le silence, le laissoit parler : car les fautes (ju'il avoit faites dans l'île de Calypso augmeutèreut beaucou|> sa sagesse. Il se délioit de lui-même; il sentoil le besoin de suivre toujours les sages conseils de Menlor; et quand il ne pouvoit lui parler pour lui demander ses avis , du moins il consultoit ses veux , et tàchoit de deviner tontes ses pensées.
Le commandant phénicien, arrêtant ses veux sur Télémaque, croyoit se souvenir de l'avoir vu; mais c'étoit un souvenir confus qu'il ne pouvoit démêler. Soulfrez , lui dit-il , que je vous demande si vous vous souvenez de m'avoir vu autrefois , connue il me semble que je me souviens de vous avoir vu. Votre visage ne m'est point inconnu , il m'a d'abord frappé ; mais je ne sais où je vous ai vu : voire mémoire aidera pent-êlrc la mienue.
Alors" Télémaque lui répondit avec un étontement mêlé de joie : J«' suis , en vous voyant , comme vous êtes à mon égard : je vous ai vu , je vous recoimois; mais je ne puis me rappeler si c'est en Egypte on à Tyr. Alors ce Phénicien , tel qu'un h(jmme qui s'éveille le matin, cl qui iMp|ielle peu à peu de loin le songe fugitif (pii a disparu ' "i son réveil, s'écria toul-àcoup : N'ons êtes Télémaque, que Narbal prit en amitié loiscjue nous revînmes d'Egy|)te. Je suis son frère, dont il vous aura sans doute
YaH. — • MoiiUii- re|iiiii(lil : Nuu» y a\iiiis OU- joies, u. c. i.dil. Le ci>|ii>te n. bvmiiI omis ce» iii(i|<i : .4uiti e»!-ce par un natifriiijv ; un lisnit : luiiis /nirc uaufraije , rcpomlit Vriller, ijiii' tiiiiif 1/ iivoiix rtc Jrtif. l'iiiiiine l.i |i|ini>ie ne pi'i'M'iiliiil siiuuii MMi», l'ïuleiir etiiriijoa : Mfntitr rrpniiHil , eli'., nmins luen (|ue smi |ireniier lexle , que l'on (ruu>e ilun* loHies les 0 {liions nvanl 1717. — * Alur» i»i. t. Ildil.f.du cop. — ' i|iii ili»|>nroU. A.
parlé souvent. Je ^o\IS laissai entre ses mains après l'expédition d'Kgvpte : il nie iallnl aller au-delà de toutes les mers dans la lamense Hétique, auprès des colonnes d'Hercule. Ainsi je ne lis que vous voir, et il ne faut pas s'étonner si j'ai eu tant do peine a vous ri'connoilre d'abord.
Je vois bien , répondit Téléuiaque , que vous êtes Adoam. Je ne fis presque alors ' que vous entrevoir; mais je vous ai connu par les entretiens de Narbal. 0 quelle joie de pouvoir apprendre par vous des nouvelles d'un homme qui me sera tonjours si cher! Est-il toujours à "i'yr? ne souIVre-l-il point quelque cruel traitement du soupçonneuv et Ivubare Pygrnalioa? Adoam répondit en l'iulerrompant ; Saclsez, Téléuiaque , que la fortune favorable vous confie à un liomiue ([ni prendra toutes sortes de soins de vous. Je vous ramènerai dans l'ile d'Ithaque avant que d'aller en Épire , et le frère de S'arhal n'aura pas moins d'amitié pour vous, que Narbal même.
Ayant parlé ainsi , il remarqua que le vent qu'il altendoit commençoil à souffler; il fil lever les ancres , mettre les voiles, et fendre la mer à force de rames. Aussi lût il prit à part Télémaque et Mentor pour les entrelcnir.
Je vais , dit-il , regardant Télémaque , satisfaire votre curiosité. Pygmalion n'est plus : les justes dieux en ont délivré la terre. Gomme il ne se fioit à personne, personne ne pouvoit se fier à lui. Les bons se contentoieutde gémir, et de fuir ses cruautés , sans pouvoir se résoudre à lui faire aucun mal ; les médians ne croyoicut pouvoir assurer leurs vies qu'en unissant la sienne : il n'y avoit point de Tyrien qui ne fût chaque jour eu danger d'être l'objet de ses défiances. Ses gardes mêmes étoient plus exposés que les autres : comme sa vie étoit entre leurs mains , il les cra'gnoit plus que tout le reste des hommes; sur^ le moindie soupçon, il les sacrifioità sa sûreté. Ainsi , à force de chercher sa sûreté , il ne pouvoit plus la trouver. Ceux qui étoient les dépositaires de sa vie étoient dans un péril continuel par sa défiance '', et ils ne pouvoient se tirer d'un élal si horrible, qu'en prévenant, par la mort du tyran, ses cruels soupçons.
L'impie Astarbé , dont vous avez ouï parler si souvent , fut la première à résoudre la perte du Roi. Elle aima passionnément un jeune Tyrien fort riche , nommé Joazar ; elle espéra
Var. — ^ Je ne fis que vous LMilrcvoir. A. — ^ ci sui'. c. Edit. /. du cop. — ' par sa déliaucc m. A. aj. n.
TÉLÉMAQUE. LIVRE VIL
(VIII
de le mettre sur le ti'ône. Pour rénssir dans ce dessein , elle persuada au Hoi que l'ainé de ses deux fils , nommé Phadaël , impatient de succéder à son père, avoit conspiré contre lui : elle trouva de faux témoins pour prouver la conspiration. Le malheureux roi fit mourir son fils innocent. Le second, nommé Jialéazar ^, fut envoyé à Samos, sous prétexte d'apprendre les mo'îurs et les sciences de la Grèce ; mais en elVot parce qu'Astarbé fit entendre au Roi qu'il falloit l'éloigner, de peur qu'il ne prît des liaisons avec les mécontens. A peine fut-il parti , que ceux qui conduisoient le vaisseau , ayant été corrompus par celte fenune cruelle , prirent leurs mesures pour faire naufrage pendant la nuit; ils se sauvèrent eu nageant jusqu'à des barques étrangères qui les atlendoient, et ils jetèrent le jeune prince an fond de la mer.
Gependanl les amours d'Artaibé n'étoicnl ignorés que de Pygmalion, et il s'imaginoit qu'elle n'aimeroil jamais que lui seul. Gc prince si défiant étoit ainsi plein d'une aveugle confiance pour cette méchante fenune : c'étoit l'amour qui l'aveugloil jusqu'à cet excès. Eu même temps l'avarice lui fit chercher des prétextes pour faire mourir Joazar, dont Astarbé étoit si passionnée ; il ne songeoit qu'à ravii' les richesses de ce jeune homme.
Mais pendant que Pygmalion étoit en proie à la défiance , à l'amour et à l'avarice , Astarbé se hâta de lui oter la vie. Elle crut qu'il avoit peul-êlre découvert quelque chose de ses iufiimes amours avec ce jeune homme. D'ailleurs, elle savoit que l'avarice seule sufuroit pour porter le Roi à une action cruelle contre Joazar; elle conclut qu'il n'y avoit pas un moment à perdre pour le prévenir. Elle voyoit les principaux officiers du palais prêts à tremper leurs mains dans le sang du Roi ; elle entendoit parler tous les jours de quelque nouvelle conjuration; mais elle craignoit de se confier à quelqu'un par qui elle seroil trahie. Enfin, il lui parut plus assuré d'empoisonner Pygmalion.
Il mangeoit le plus souvent tout seul avec elle , et apprêtoil lui-même tout ce qu'il devoit manger, ne pouvant se fier qu'à ses propres mains. Il se renfermoit dans le lieu le plus reculé de son palais, pour mieux cacher sa défiance, et pour n'être jamais observé quand il prépareroil ^ ses repas : il n'osoit plus chercher aucun des plaisirs de la table ; il ne pouvoit se résoudre à manger d'aucune des choses qu'il ne
Var. — * Diunas. A. C'est lo nom que l'iiuleur avoil il'aliiird donné au iils do Pygmalion, cl qu'il a oublié de cliangcr ici. — 2 préparoil. b. Edit. prcnuit. c. /. du cop.
(Vni
TÉLÉMAQLE. l.lMil. \1I.
savoit pas apprùlcr lui-môme. Ainsi, non-sculemcnl tnuti's les viandes eiiiles avec dos rAgoùts par dos cuisiniors ', mais onoore lo \iii , le pain, lo sol , l'iuiilo. lo lait, et Ions les antres alimons ordinairos, no pouvoioiit ôiro do son nsape : il no man;,'otiit qno dos fruits qu'il avoil ouoillis lui-môme <lans son jardin , ou dos légumes qu'il avoit semos, et qu'il l'aisoit cuire. Au reste , il no liuvoit jamais «l'aulro eau (pio celle (|u'il piiisoit lui-mômo dans nno l'onlainc qni était roiitormoo dans un endroit de son |talais, dont il ijardoit toujours la dot". nuoi(|u il parût si rempli do oonliance pour Astarhé . il ne laissoit pas do se préoautionner contre elle; il la faisoil toujours ujaiiirer et hoire avant lui de tout <:{' qui devoit servir à son rc|>as , afin qu'il no [tùt point être empoisonne sans elle , et qu'elle n'eût aucune espérance de vivre plus long-temps que lui. Mais elle prit du contrepoison, qu'une vieille femme, encore plus méchante (lu'ollo. et qni oloit la coulidente de ses amours . lui avoit fourni : après quoi elle ne craignit plus d'empoisonner lo Hoi.
Voici comment elle y parvint. Dans le moment où ils alloient commencer leur repas , cette vieille dont j'ai parlé lit tout-à-coup du bruit à une porte. Le Hoi , qui croyoit toujours qu'on alloil le tuor, se trouble , et court à cette porto pour voir si elle est* assez bien fermée. La vieille se retire : le Hoi demeure interdit , et ne sachant ce qu'il doit croire de ce qu'il a entendu : il n'ose pourtant ouvrir la porte pour s'éclaircir. Astarhé le rassure, le flatte, et le presse de manger; elle avoit déjà jeté du poison dans sa cou|ic d'or pondant qu'il éloit allé à la porte. Pygmalion , selon sa coutume, la fit boire la première ; elle but sans crainte , se fiant au contre-poison. Pygmalion but aussi , et peu de tem|js après il tomba dans une défaillance.
Astarbé, qui lo connoissoit capable do la tuer sur le moindre soupçon , cominenoa à déchirer ses habits, à arracher ses cheveux , et à pousser des cris lamentables ; elle embrassoit le Hoi mourant ; elle le tenoit serré entre ses bras ; elle l'arrosoit d'un torrent do larmes , car los larmes ne coùt(jient rion à cette fiMiinie ai'tilicicuse. Kulin , (piand elle \it (pie les forces du Hoi étoient é|)uisées, et qu'il étoit connue agonisant , dans la crainte qu'il ne revint , et qu'il ne voulût la faire mourir avec lui , elle passa des caresses et des plus tendres marques d'amitié à la plus horrible fureur; (die se jeta sm* lui, et létoulla. IJisnilc elle arracha de son
Vak.
> .uji > j..
I uiMiii. |>. A. — * l'toit. A.
doigt l'anneau royal , lui Mu le diadème , et fit entrer .loa/.ar, à qui idie donna l'im et l'autre. Kilt' cnil (pie tous ceux qui avoiciil été attachés à elle ne nuuKpioroiotit pas de siiixro sa passion, et (pio son amant soroit |»roclamé roi. Mais ceux (|ui avoiont été les plus em])ross('s à lui plaire étoient des esprits bas et mercenaires, qui étoient incapables d'une sincère affection : d'ailleurs, ils m:iU(|uoient de courage', et civiiguoient les ennemis (pi'A^I ubé s'étoit attirés ; onlin i's craiguoicnt encore [ilus la hauteur, la dissiniul itiou et la cruauté ik' cette femme impit> : chacun, pour sa propre sûreté, désiroit (lu'ollo péril.
(Io[.ondanl tonl lo palais est plein d'un tumullo aIVrcux ; on entend partfjut les cris de ceux (pii disent : Le Hoi est mort. Les uns sont effrayés; les autres courent aux armes : tous paroisscnt en peine des suites, mais ravis de cette nouvelle. La renommée la fait voler de bouche en bouche dans toute la grande ville de ïyr, et il ne se trouve pas un seul hounne qui regrette le Hoi ; sa mort ;'st la délivrance et la consolation do tout le peuple.
Narbal , frappe d'un coup si terrible, déplora en homme de bien le malheur de Pygmalion , qui s'étoit trahi Ini-méine en se livrant à l'inqtie Aslarbé, et qui avoit mieux aimé être un tyian* monstrueux, que d'être , selon le devoir d'un roi , le père de son peuple. 11 songea au bien de l'Etat , et se hâta de rallier tous les gens de bien, pour s'opposer à Astarbé, sous laquelle on auroit vu un règne encore plus dur que celui qu'on voyoit finir.
^ Narbal savoit que Haléazar ne fut point noyé quand on le jeta dans la mer. Oux qui assurèrent à Aslarbé qu'il étoit mort parlèrent ainsi croyant qu'il l'étoit : mais à la faveur de la imit , il s'étoit sauvé en nageant ; et des marchands * de Cièlo , touchés de compassion , l'av(tieiil re(ni dans leurs bar(juos. il n'avoit pas osé retoiM'Uor dans le royaume de son père, soupçonnant (pi'on avoit voulu le faire périr, et craignant autant la cruelle jalousie de Pygmalion que los artifices d'AsIarbé. Il demeura long-lom|is errant et travesti sur los lords de la mer, en Syrie, où los marchands ' crétois l'axoionl laissé; il fut même obligé de garder un lrou|)eau |»our gagner sa vie. Kniin , il trouva moyen de faire savoir à Narbal l'élat où
Vxn. — ' iN iiKiihiiKiii'iil il.' .i.iir.iR.-; il> . laiuiioii-iii l:i Il iiili'iir, vie. A. — ' uii tyran Irinlilc i-l niuii>lriii-u\. a. ii. — s |l.il<'.i/:ir 110 Tiil (iiiiiil iiiiyi' i|ii.iii<l un lo jola (laii> la inor, ol ri'U\ <|iii iissiiioniil a Asiaii»' qu'il il.iit niorl , lo llroiil rriiyaiil «lu'il l'otoil. a. — ' ilo» |>(Vhcur». A. U. — * le» l'i''. lKUr>. A. n.
us
TÉLÉMAQUE. LIVRE Y II
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il étoit ; il crut pouvoir confier son secret et sa vie à un lu'unne d'une vertu si éprouvée. iNarbal, nialtrailé par le père, ne laissa pas d'ainier le lils, et de veiller pour ses intérêts : mais il n'en prit soin que pour renipèclier de nKUKpier jamais à ce (pi'il devoit à son père , et Ml l'engagea à soull'rir paliennnent sa mauvaise fortune.
Baléazar avoit mandé à .Nailial : Si vous jugez que je puisse vous aller tminci'. (>nvoyeznioi un anneau d'or, et je comprendrai anssilùt qu'il sera temps de nous aller joindre. Narhal ne jugea point à propos, pendant la vie de l'vgmalion , de faire venir Ualéazar; il auroil tout hasardé pour la \ie du prince et pour la sienne propre : tant il étoit dilTicilc de se garantir des recherches rigoureuses de l'ygmalion. .Mais aussitôt que ce malheureux roi eut fait une lin digne de ses crimes, Narbal se hâta d'envoyer l'anneau d'or à Baléazar. Baléazar partit aussitôt, et arriva aux portes de Tyr dans le temps que toute la ville étoit en trouble pour savoir qui succédcroit à Pygmalion. Baléazar fut ' aisément reconnu par les principaux Tyriens et par tout le peuple. On l'aimoit, non jiour l'amour du feu )oi son père, qui étoit haï universellement, mais à cause de sa douceur cl de sa modération. Ses longs malheurs mêmes lui donnoient je ne sais quel éclat qui relevoit toutes ses bonnes qualités, et qui allendrissoit tous les Tyriens en sa faveur.
Narbal assembla les chefs du peuj)le , les vieillards qui formoient le conseil , et les prè ' 1res de la grande déesse de Phénicie. Ils saluèrent Baléazar comme leur roi, et le firent proclamer par des hérauts. Le peuple répondit par mille acclamations de joie. Asiarbé les entendit du fond du palais , où elle étoit renfermée avec son lâche et infâme Joazar. Tous les méchans dont elle s'étoit servie pendant la vie de Pygmalion l'avoient abandonnée ; ^ car les méchans craignent les méchans, s'en défient, et ne souhaitent point de les voir en crédit. Les hommes corrompus connoissent combien leurs semblables abuseroient de l'autorité , et quelle seroit leur violence. Mais pour les bons, les méchans s'en accommodent mieux, j)arcc qu'au moins ils espèrent de trouver en eux de la modération et de l'indulgence. Il ne restoit plus autour d'Astarbé que certains complices de ses crimes
Var. — ^ cl m. A. aj. B. — - 11 l'ut. c. Edit.f. du cop. — 3 c'est que les méchans craignent les méchans , s'en défient, et ne souhaitent point «le les voir en autorité, parce qu'ils connoissent combien ils en abuseiciient , et quelle seroit Icui" violence. A.
les plusan'reux, et qui ne pouvoient attendre que le snpiilice.
On força le palais : ces scélérats n'osèrent pas résister long-lenqis, et ne songèrent qu'à s'enfuir. Astarbé, dtyuisée en esclave, voulut se sauver dans la foide ; mais un soldat la reconnut : elle fut prise , et on eut bien de la peine à enqK'cher cpi'elle ne fût déchirée par le peii[)le en fiu'eiu'. héjà on avoit commencé à la traîner dans la boue ; mais Narbal la tira des mains de la |K)pidace. Alors elle demanda à parlera Baléazai', espérant de l'éblouir par ses charmes, et de lui faire espéi'cr qu'elle lui décou\riroil des secrets imporlans. Baléazar ne put refuser de l'écouler. D'abord elle montra , avec sa beauté , une douceur et ime modestie capables de toucher les cœurs les plus irrités. Elle fialla ]3aléazar par les louanges les plus délicates et les [)lus insinuanles; elle lui représenta combien Pygmalion l'avoil ainiée ; elle le conjura |»ar ses cendres d'avoir pitié d'elle ; elle invoqua les' dieux , comme si elle les eût sincèrement adorés ; elle versa des torrens de larmes ; elle se jeta aux genoux du nouveau roi : mais ensuite elle n'oublia rien pour lui l'cndre suspects et odieux tous ses serviteurs les plus affectionnés. Elle accusa Narbal d'être entré dans une conjuration contre Pygmalion , et d'avoir essayé de suborner les peuples pour se faire roi au préjudice de Baléazar : elle ajouta qu'il vouloit empoisonner ce jeune prince. Elle inventa de semblables calomnies contre tous les autres Tyriens qui aiment la vertu ; elle espéroit de trouver dans le cœur de Baléazar la même défiance et les mêmes soupçons qu'elle avoit vus dans celui du roi son père. Mais Baléazar, ne pouvant plus souffrir la noire malignité de cette femme, l'interrompit, et appela des gardes. On la mit en prison ; les plus sages vieillards furent commis pour examiner toutes ses actions.
On découvrit avec horreur qu'elle avoit empoisonné et étouffé Pygmalion : toute la suite de sa vie parut un enchaînement continuel de crimes monstrueux. On alloit la condamner au supplice qui est destiné à punir les grands crimes dans la Phénicie ; c'est d'être brûlé à petit feu : mais quand elle comprit qu'il ne lui restoit plus aucune espérance , elle devint semblable à une Furie sortie de l'enfer; elle avala du poison qu'elle portoit toujours sur elle , pour se faire mourir, en cas qu'on voulut lui faire souffrir de longs tourments. Ceux qui la gardèrent aperçurent qu'elle souffroit une violente douleur : ils voulurent la secourir ; mais elle ne voulut jamais leur répondre, et elle fit
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TEI.K.MAULK. I.IVIU; \ll.
Il'»
signe qu'elle ne vouloit aucun soulugenu'ul. On lui parla «losjusles dieux qu'elle avoit irrités : au lieu de Uiuoigiiec la lonlusiou el le re|ieulii' que ses fautes uiéritoieul. elle iti:aida le ciel avec mépris et arrogance, cunnue pnur insulter aux dieux. La rage et riuipiété étoienl peintes sur son visjige mourant ' : ou ne \oynil plus aucun reste de cette beauté (|ui a\ait l'ait le mallicur de tant d"liommes. Toutes ses grâces étoienl ellacées : ses yeu\ éteints rouloient dans sa léle. et jetoient des regards larouclies; un nion\ement con\ ulsilagiloit ses lèvres, et tenoit sa bouche ouverte d'une horrible grandeur ; tout son vis^ige, tiré et rétréci, l'aisoil des grimaces hideuses; une pâleur livide et une froideur mortelle avoit saisi tout sou coips. Huelquefois elle semblait se ranimer, mais ce n'éloit que pour pousser des hurlements. Eulin elle expira, laissant remplis d'horreur et dellroi tous ceux qui la virent. Ses mines inq)ies descendirent sans doute dans ces tristes lieux où les cruelles Danaïdes puisent éternellement de l'eau dans des vases percés; où Ixion tourne à jamais sa roue ; où Tantale, brûlant de soif, ne peut avaler l'eau qui s'enfuit de ses lèvres ; où Sisyphe roule inutilement un rocher qui retombe sans cesse: et où Titye sentira éternellement, dans ses entrailles toujours renaissantes, un vautour qui les rouge.
Baléazar, délivré de ce monstre, rendit grâces aux dieux par d'innombrables sacrilîces. Il a conuuencé son règne par une conduite toute opposée à celle de Pygmalion. 11 s'est appliqué à faire refleurir le commerce, qui languissoit tous les jours de plus en plus : il a pris les conseils de Narl«al pour les principales affaires, et n'est pourtant point gouverné par lui ; car il veut tout voir par lui-même : il écoute tous les dilférents avis (ju'oii veut lui ilomier, et décide ensuite sur ce qui lui paroît le meilleur. Il est aimé des peuples. En {)Ossédant les co'urs, il possède plus de trésors que son père n'en avoit amassés [lar son avarice cruelle ; car il n'y a aucune famille qui ne lui doniiAl tout ce qu'elle a de bien, s'il se trouvoit dans une |»ressante nécessité : ainsi, ce (|u"il leur laisse est |)lus à lui que s'il le leur «Moit. Il n'a pas besoin de se précautionner pour la sûreté de sa vie ; car il a toujours autour de lui la plus sure garde, qni est l'amuur des |»eupl( s. Il n'y a aucun de ses sujets ipii ne craigne de le perdre, et cpii ne hasardât sa pro[)re vie pour conserver celle d'un si bon roi. Il vit heureux, et tout son peuple est
heureux avec lui ; il craint de charger trop ses peuples; ses |ieupl«'s craignent de ne lui offrir pas une assez gi-aude partie de leurs biens : il les laisse dans l'aboudanie ; et cette abondance ne les rend ni indociles ni insideuts ; car ils sont laborieux, adonnés au conunerce, fertnes à conserver la pureté des ancieimes lois. La Phénicie est remontée au plus haut point de sa grandeur et de sa gloire. C'est à son jeimc roi (piellr doit tant d(! prospérités.
Narbal gouverne sous lui. 0 Télémafjue, s'il vousvoyoit maintenant, avec (pielle joie vous <oiid»lei'oit-il de présents ! Quel plaisir seroit-ce pour lui de vous renvoyer tnaguilicpiement dans votre patrie ! Ne suis-je [las heureux di; faire ce qu'il voiidroit |>ouvoir faire lui-même, et d'aller dans l'ile d'Ithaque mettre sur le trône le tils d'Ulysse, alin qu'il y règne aussi sagement que IJaléazar règne à Tyr ?
Après qu'Adoam eut parlé ainsi, Télémaque, charmé de l'histoire (juc ce Phénicien venoit de raconter, et plus encore des marques d'amitié qu'il eu recevoit dans son malheur, l'embrassa tendrement. Ensuite Adoam lui demanda par quelle aventure il étoit entré dans l'île de ('alypso. Télémaque lui lit, à son tour, l'histoire de son départ de Tyr ; de son passage dans l'ile de Chypre ; de la manière dont il avoit retrouvé Mentor; de leur voyage en Crète; des jeux publics pour l'élection d'un roi après la fuite d'Idoménée; de la colère de Vénus; de leur naufrage; du plaisir avec lequel Calypso les avoit reçus ; de la jalousie de cette déesse contre une de ses nymphes ; et l'action de Mentor, qui avoit jeté son ami dans la mer, dès qu'il vit ' le vaisseau phénicien.
Après ces entretiens, Adoam lit servir un magni(i(]ue repas; et, pour témoigner une j)lus grande joie, il rassemlila tous les plaisirs dont on pouvoit jouir. Pendant le repas , qni fut servi par de jeunes Phéniciens vêtus de blanc et couronnés de fleurs, on brûla les plus exquis |)arfums de l'Orient, Tous les bancs de rameui-s étiiient |)leins de joueurs de llùles. Achiloas les iuterrotiqùt par les doux accords de sa voix et de sa lyre, digues d'être entendus à la table des dieux, et de ravir les oreilles d'Apollon même. Les Triions, les Néréides, toutes les divinités (|ui obéissent à Neptime, les monstres marins mêmes, sortoient de leurs grottes humides et profondes pour venir en foule autour du vaisseau , charmés par cette mélodie, l ne troupe de jeunes Phéniciens d'une rare beauté, et \ù-
Var. — ' ai;iiiiisaiil. A.
KJÎ.NELO.N. TOME VI.
VaH. — ' liau» lo iiioiiu-iil iiu'il >il. A.
il)
TÉLÉMAQUE. LIVRE VU
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tus de fm lin plus blanc quo la neiiro, ilansrionl lonn-tonips K's danses de leur pays, puis celles d'Etry[)lo, et enlin celles de la (Irèce. De temps en temps des trompettes taisoient retentir l'onde jusqu'aux rivages éloignés. Le silence de la nuit, le calme de la mer, la lumière Iremhlanle de la lune ré[)andue sur la face des ondes, le sond)re azur du ciel semé de brillantes étoiles, »er\ oient à rendre ce spectacle encore plus beau.
Télémaquc, d'un naturel vif et sensible, goùtoit tous ces plaisirs; mais il n'osoit y livrer son cœur. Depuis qu'il avoit éprouvé avec tant de honte, dans l'île de ('alypso, cond)ien la jeunesse est prompte à s'enllanuner, tous les plaisirs, même les plus innoccns, lui faisoient peur; tout lui étoit suspect. Il regardoit Mentor ; il chercboit sur son visage et dans ses yeux ce qu'il devoit penser de tous ces plaisirs.
Mentor étoit bien aise de le voir dans cet embarras, et ne faisoit pas semblant de le remarquer. Enfin, touché de la modération de Télémaque, il lui dit en souriant : Je comprends ce que \ous craignez : vous êtes louable de cette crainte ; mais il ne faut pas la pousser trop loin. Personne ne souhaitera jamais plus que moi que vous goûtiez des plaisirs , mais des plaisirs qui ne vous passionnent ni ne vous amollissent point. * Il vous faut des plaisirs qui vous délassent, et que vous goûtiez en vous possédant, mais non pas des plaisirs qui vous entraînent. Je vous souhaite des plaisirs doux et modérés, qui ne vous ôtent point la raison, et qui ne vous rendent jamais semblable à une bête en fureur. Maintenant il est à propos de vous délasser de toutes vos peines. Goûtez avec complaisance pour Adoam les plaisirs qu'il vous oiîre; réjouissez-vous, Télémaque, réjouissez-vous. La sagesse n'a rien d'austère ni d'affecté : c'est elle qui donne les vrais plaisirs ; elle seule les sait assaisonner pour les rendre purs et durables; elle sait mêler les jeux et les ris avec les occupations graves et sérieuses; elle prépare le plaisir par le travail, et elle délasse du travail par le plaisir. La sagesse n'a point de honte de paroître enjouée quand il le faut.
En disant ces paroles, Mentor prit une lyre, et en joua avec tant d'art, qu'Achitoas, jaloux, laissa tomber la sienne de dépit; ses yeux s'allumèrent-, son visage troublé changea de couleur : tout le monde eût aperçu sa peine et sa honte, si la lyre de Mentor n'eût ^ enlevé l'ame
Vab. — ' ni ne vous amollissenl. Il vous faut des plaisirs que vous posséilioz , cl non pas îles plaisirs qui vous possctlcnl cl ijui vous enti-aluenl. a. — ^ s'alluinoient. c. lùtit. f. ilii coj). — * n'cùl dans ce niomeut niOnie enlevé, elc, A.
de tous les assistants. A peine osoit-on respirer, de peur de troubler le silence, et de perdre ipielque chose de ce chant divin ; on craignoit toujours qu'il liniroit trop tôt. La voix de Mentor n'avoit aucune douc(Mir elféminée; mais elle étoit llevible, i'oite, et elle passionnoit jusqu'aux moindres clioses.
11 chanta d'abord les louanges de Jupiter, })ère et roi des dieux et des hommes , qui d'un signe de sa tète ébranle l'univers. Puis il représenta Minerve qui soil de sa tête, c'est-à-dire la sagesse, que ce dieu forme an-dedans de lui-même, et qui sort de lui pour instruire les bonnnes dociles. Mentor chanta ces véritésd'une voix si touchante , et avec tant de religion * , que toute l'assemblée crut être transportée au j)lus haut de l'Olympe, à la face de Jupiter, dont les regards sont plus perçansque son tonnerre. Ensuite il chanta le inalheur dvi jeune Nai'cisse , qui, devenant follement amoureux de sa propre beauté, qu'il regardoit sans cesse au bord d'une fontaine , se consuma lui-même de douleur, et fut changé en une fleur qui porte son nom. Enfin, il cbanta aussi la funeste mort du bel Adonis, qu'un sanglier déchira, et que Vénus, passionné pour lui , ne put ranimer en faisant au ciel des plaintes amères.
Tous ceux qui l'écoutèrent ne purent retenir leurs larmes, et chacun sentoit je ne sais quel plaisir en pleurant. Quand il eut cessé déchanter, les Phéniciens étonnés se regardoient les uns les autres. L'un disoit : C'est Orphée : c'est ainsi qu'avec une lyre il apprivoisoit les bêtes farouches , et enlevoit les bois et les rochers ; c'est ainsi qu'il enchanta Cerbère , qu'il suspendit les tourmens d'Ixion et des Danaïdes , et qu'il toucba l'inexorable Pluton , pour tirer des enfers la belle Euridice. Un autre s'écrioit : Non , c'est Linus , fils d'Apollon. Un autre répondoit : Vous vous trompez, c'est Apollon luimême. Télémaque n'éloit guère moins surpris que les autres, car il n'avoit jamais cru '^ que Mentor sût , avec tant de perfection , chanter et jouer de la lyre.
Achitoas , qui avoit eu le loisoir de cacher sa jalousie , commença à donner des louanges à Mentor; mais il rougit en le louant, et il ne put achever son discours. Mentor, qui voyoit son trouble, prit la parole, comme s'il eût voulu l'interrompre , et tâcha de le consoler, en lui donnant toutes les louanges qu'il méritoit. Achitoas ne fut point consolé ; car il sentit que
Var. — 1 d'un Ion si religieux el si suldinic. A. B. — * i! n'avoil jamais su. a. H ignoroit. Edit. correction du marquis de Fénétoii,
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Tl-'LP'MAQrE. Livm: vil.
Mentor le surpassnil enoiiie i>lus [uir sa modestie, que par les cliannes de sa voix.
Cependant 'rélénia(|tie dit à Adoani : Je nie souviens que \ous nra\e7, parlé d'nn \<tNa,Lre que vous filt'Silans la Hf'li(|ne depuis (jue mius lïnnes partis d'KLrypte. La lletiquc est un |»ays dont on raconte tant de merveilles qu'à peine peut-on les croire, l)aijj[nez m'a|)prendre si tout ce qu'on en dit est vrai. Je serai fort aise , rê|)<»ndit Adoam , de vous dépeindre ce fanit-uv pays . dii^ne de voire curiosité . et (pii suipassi' tout ce que la renomniéi> en jinlilie. Aussitôt il conunenca ainsi :
Le lleuve lîétis coule dans uu pa\s ferliie . et sous un ciel doux, »pii est toujours si'rein. Le pays a pris le nom du Meuve ' , (jui se jette dans le jrrand Océan , assez près des col(>nnesd'Merculf . et de cet endroit où la mer furieuse , rompant ses digues, sépara autrefois la terre de Tliarsis d'avec la irrande Afrique. Ce pays scmhle avoir conservé les délices de l'àgc d'or. Les hivers y sont lièdes , et les rijronreux aquilons n'y souillent jamais. L'ardeur de l'été yest tiuijours tenq)érée parles zéplnrsi'afraîcliissans, qui viennent adoucir l'air vers le milieu du j"ur. Ainsi toute l'année n'est qu'un heureux liymen du printemps et de l'automne , (]ui sem- Ment se donner la main. La terre, dans les vallons et dans les cam|)aL:nes unies, y porte chaque année une douhle moisson -. Les chemins y sont hordes de lauriers, de grenadiers, de jasmins , et d'autres arhrcs toujours verts et toujours lleuris. Les montagnes sont couvertes de trou|»eaux , qui fournissent des laines fines, recherchées de toutes les nations coimues. Il y a plusieurs mines d'or et d'argent dans ce heau pays; mais les hahitants , simples et heureux dans leursinqilicité, ne daignent pas seulement compter l'or et l'argent parmi leurs richesses; ils n'estiment que ce (pii sert vérilahlemenlaux hesoins de l'homme.
Quand nous avons commencé à faire notre I ommerce chez ces peiqiles, nous avons trouvé l'or et l'argent parmi eux employés aux mêmes usages que le fer: par exenq»le . |tour des socs de charrue. Cctiume ils ne faisoieiil aucun commerce au-dehors , ils n'avoient hesoind'aucuni^ monnoie. Ils sont presque tous bergers ou lahoureurs. On voit en ce pays jieu d'artisans : car ils ne veulent soullrir (pu; les arts (|ui servent aux vérilahlt's nécessités des hommes : encore même la plupart des hunnnes en ce pays,
VaR. — ' <1>' CP (li-UVf. < . p. n. f.dil rtip. — * uiir iliniblitnuUsuii. Les iiioiil,i|jiu-», fil, A.
étant adonnés à l'agriculture ou à conduire des troupeaux , ne laissent pas d'exercer les arts nécessairi's pour ' leur vie simple et frugale.
Les femmes lilenl cette helle laine', et en font des étoiles Hues dune merveilleuse hlancheur : elles font le pain . appiVlcnt à manger; et ce travail leur est facile, car on vit en ce paysde fruits onde lait, et rarement de viande. Klles emploient ^ le cuir de leurs moutons à faire une légère chaussure pour elles, pour liiiis maris, et pour leurs enfans; elles font des tentes, dont les unes sont de peaux cirées et les autres d'écorces d'arhres ; elles * font et lavent tous les hahitsde la famille, cl tiennent lis maisons dans un ordre et une propreté admirahle. Leurs habits sont aisés à faire; car, en ce doux climat, on ne porte qu'une pièce d'étod'e line et légère , qui n'est point taillée , et que chacun met à longs j)lis autour de son corps pour la modestie, lui donnant la forme qu'il veut.
Les hommes n'ont d'autres arts à exercer, outre la culture des terres et la conduite des troupeaux . que l'art de mettre le hois et le fer en onivre; encore même ne se servent-ils guère du fer, excepté pour les inslrumens nécessaires au labourage. Tous les arts qui regardent l'architecture leur sont inutiles ; car ils ne h;\tissenl jamais de maison. C'est , disent-ils , s'attacher tropm la terre, que de s'y faire une demeure qui dure beaucoup plus que nous; il suflit de se défendre des injures de l'air. Pour tous les autres arts estimés chez les Grecs , chez les Egyptiens, et chez tons les autres peuples bien policés , ils les délestent, comme des inventions de la vanité et de la mollesse.
Quand on leur jjarle des peuples qui ont l'art de faire des bàtimens superbes , des meubles d'or et d'argent , des étoffes ornées de broderies et de pierres précieuses , des parfums e.x- (juis , des mets délicieux , des inslrumens dont l'harmonie charme, ils répondent en ces termes : Ces peiqiles sont bien m ilheurciiv d'avoiremployé tant de travail el diudiislrieà se corromj)rc eux-n)émes ! Ce snperllu amollil , enivre , tourmente ceux qui le poss4''dent : il tente ceux qui en sont [)rivés , de vouloir l'acquérir |)ar linjuslice el parla violence, l'eul-on nonnner bien , un supeillu (pii ne sert (|u'à rendre les
Vaii. — ' a li'iir \\i\ II. 1 . /.'(/i7. /, (/(/ riip, — * Li-g
ri'iiiiiK's iihiii l'fiii- luiiii-, loin iifs i-i.>ir<s Unit, ci irimu
iiii-rvi-illi-iisc libiirliriir. A. — ' Kll>-t fniil ilu riiir lU- li'uit iii<>iili>ii> une IciiiTi- rjiaiis'iurr. A. — * l'ili's lnvfiil Imii l<-i linjiilt lie la faiiiilli* , liriiixiil las iiinisoii* ilaiiS un oiilrc et uiif |iri>|>ri'li- ailinirablr, <■! fonl luiis li-> InbiK ilc la faniillc. U* lunt BJM'» a fairi-, rd'. a.
TÉLÉMAQUE. LLVUE VII.
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hommes mauvais! Les liniiiiiics de ces pays sont-ils plus sains et * plus rohuslts que nous? vivent-ils plus loug-tenips? sont-ils plus unis entr'eux? inôucnt-ils une vie plus libre, plus tran(]uille. plus gaie? Au eontrairc , ils doivent être jaloux les uns des autres, rongés par une lâche et noii'e envie , toujours agités par laïubition , parla crainte, par l'avarice, incapables des plaisirs jiurs et simples, puisqu'ils sont esclaves de tant de fausses nécessités dont ils font dé|)endre tout leur bonheur.
C'est ainsi, continuoit Adoam , que parlent ces hommes sages , qui n'ont api)ris la sagesse qu'en étudiant ki simple nature. Ils ont horreur de notre politesse; et il faut avouer que la leur est grande dans leur aimable sinq^licité. Ils vivent tous ensemble sans partager les terres; chaque famille est gouvernée par son chef, qui en est le véritable roi. Le père de famille est en droit de punir chacun desesenfans ou petitsenfans qui fait une mauvaise action; mais, avant que de le punir, il prend les avis du reste de la famille. Ces punitions n'arrivent presque jamais; car l'innocence des mœurs ;, la bonne foi , l'obéissance , et l'horreur du vice, habitent dans cette heureuse terre. Il semble qu'Astrée , qu'on dit qui est retirée dans le ciel, est encore ici-bas cachée parmi ces hommes. Il ne faut point déjuges parmi eux, car leur propre conscience les juge. Tous les biens sont commmis : les fruits des arbres, les légumes de la terre , le lait des troupeaux, sont des richesses si abondantes, que des peuples si sobres et si modérés n'ont pas besoin de les partager. Chaque famille, errante dans ce beau pays, transporte ses tentes d'un, lieu en un autre , quand elle a consumé les fruits et épuisé les pâturages de l'endroit où elle s'étoit mise. Ainsi , ils n'ont point d'intérêts à soutenir les uns contre les autres, et ils s'aiment tous d'une amour fraternelle - que rien ne trouble. C'est le retranchement des vaines richesses et des plaisirs trompeurs, qui leur conserve cette paix, cette union et celte liberté. Ils sonttouslibres et tous égaux. On ne voit parmi eux aucune distinction , que celle qui vient de l'expérience des sages vieillards , ou de la sagesse extraordinaire de quelques jeunes hommes qui égalent les vieillards consommés en vertu. La fraude , la violence , le parjure, les procès , les guerres ne font jamais entendre leur voix cruelle et empestée ,
Var. — * l'I m. A. aj. B. — 2 cl'iin amour fralernel. Edit. Depuis long-lenips, l'usage veut amour 'AU masculin; on trouve cependant de bons auteurs du siècle de Louis XIV qui ont employé ce mol au féminin.
dans ce pays chéri des dieux, .lamais le sang hiuuain n'a rougi cette terre; à i)eiue y voit-on couler celui des agneaux. (Juand on parle à ces peuples des batailles sanglantes , des rapides conquêtes , des renversemens d'Etats qu'on voit dans les autres nations , ilsne peuvent assez s'étonner. Quoi! disent-ils, les hommes ne sont-ils pas assez mortels , sans se donner encore les uns aux autres une mort précipitée? La vie est si courte! et il semble qu'elle leiu" paroisse trop longue! Sont-ils sur la terre pour se déchirer les uns les autres , et poin- se rendre nujluellement malheureux ?
Au reste , ces peujiles de la Béti([ue ne peuvent comprendre (ju'on admire tant les conquérans qui subjuguent les grands empires. Quelle folie , disent-ils , de mettre son bonheur à gouverner les autres hommes, dont le gouvernement donne tant de peine , si on veut les gouverner avec laison et suivant la justice ! Mais pourquoi prendre plaisir à les gouverner malgré eux? C'est tout ce qu'un homme sage peut faire , que de vouloir ^ s'assujettir à gouverner un peuple docile dont les dieux l'ont chargé, ou un peuple qui le prie d'être comme son père et sou pasteur. Mais gouverner les peuples contre leur volonté, c'est se rendre très-misérable, pour avoir le faux honneur de les tenir dans l'esclavage. Un conquérant est un homme que les dieux , irrités contre le genre humain, ont donné à la terre dans leur colère, pour ravager les royaumes, pour répandi^e partout l'effroi, la misère, le désespoir, et pour faire autant d'esclaves qu'il y a d'hommes libres. Un homme qui cherche la gloire ne la trouve-t-il pas assez en conduisant avec sagesse ce que les dieux ont mis dans ses mains? Croit-il ne pouvoir mériter des louanges , qu'en devenant violent, injuste , hautain , usurpateur et tyranniquesur tous ses voisins? Il ne faut jamais songer à la guerre , que pour défendre sa liberté. Heureux celui ^ qui , n'étant point esclave d'autrui , n'a point la folle ambition de faire d'autrui son esclave! Ces grands conquérans, qu'on nous dépeint avec tant de gloire, ressemblent à ces fleuves débordés qui paroissent majestueux, mais qui ravagent toutes les fertiles campagnes qu'ils devroient seulement arroser.
Après qu' Adoam eut fait cette peinture de la Bélique, Télémaque', charmé, lui fit diverses questions curieuses. Ces peuples, lui dit-il,
Var. — 1 que ce s'assujettir, c. p. ii./. du cop. — ^ celui m. A. (ij. B.
Ti.i.i:MA<iri:. i.i\iii: \ii.
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hoivonl-ils (lu \iii? Ils n'ont lmiiK' di'n Ixiiic, reprit Adoam , car ils n'ont jamais voulu en faire. (Je n'est pas (lu'ils inanciuont de raisins; aucune terre n'en porte de plus délicieux; mais ils se conlcnlent de maui.'er le raisin connue lesaulies fruits, et ils crai{,ment le vin comme le corrn|)leur des lionnnes. T/esl une cspcce de IMiison , disent-ils. (jui met en fureur; il ne lait pas mourir l'iionnne , mais il le rend l)èle. Les hommes peuvent conserver leur santé et leur force ' sans vin ; avec le vin, ils courent risque de ruinei* leur santé , et de perdre les bonnes mteurs.
Telémaque disoit ensuite : Je vondrois bien savoir quelles lois iè;,'lent les nuiria<:es dans cette nation *. Chaque honnne , répondoit Adoam , ne peut avoir qu'une feinine, et il faut (ju'il la {.'arde tant qu'elle \il. L'Iioinieur des hommes, en ce pays, ilépend autant de leur lidélité à l'égaid de leurs fennncs , que l'honneur des fennnes dépend, chez les autres peuples, de leur (idélité pour leurs maris. Jamais peuple ne fut si honnête , ni si jaloux de la pureté. Les femmes y sont hellc s et agréables , mais simples, modestes et laborieuses. Les mariages y sont paisibles, féconds, sans tache. Le mari et la femme semblent plus n'être qu'une seule personne en deux corps dillérens. Le mari et la femme partagent ensemble tous les soins domestiques ; le mari règle toutes les affaires du dehors : la femme se renferme dansson ménage; elle soulage son mari; elle paroit n'être faite que pour lui plaire; elle gagne sa confiance, et ' le charme moins par sa beauté que par sa vertu. Ce vrai charme de leur société dure autant (jne leur vie. La sobriété, la modéiation et les mo'urs |)ures de ce peuple lui donnent une vie longue et exempte de maladies. Ou y voit des vieillards de cent et de six vingts ans . qui ont encore de la gaîté et de la vigueur.
Il me reste, ajoutoit Telémaque, à savoir comment ils font pour éviter la guerre avec les autres peuples voisins. La nature, dit Adoam , les a séparés des antres peuples d'un c('\té |»ar la nier, l't de l'autre par de hautes montagnes * du côté du nord, n'ailleuis , les |)euples voisins les res|)e(tent à cause de leur vertu. Souvent les autres |)eu|des, ne pouvant s'accorder entre eux , les ont pris pour juges de leurs dilVérens, et leur ont conlié les terres et les villes qu'ils disputoient entre euv. Comme celte sage nation
VaR. — ' Irur» force». «:. l'.dit.J. du rnp. — ' »1p ccKc iialiiiii. A. — 'cl iiu>( , iiioint par ta beaiili' i|uc |iar »a viTlu, nn rharnio (laii!i leur soriiMi^, <|ui (turc nulanl que leur \\e. A. — * do linules iiiuiitifjiirt. iJ'ailU-urt, elc.
n'a jamais l'ait aucune \ iolence , personne ne se délie d'elle. Ils rient cpiand on leur parle des rois qui ne |U'uveut régler entre eux les frontières de lems Ktats. Peut-on craindre, disent-ils . (jue la terre man(pie aux honnues? il y en aura toujours plus (ju'ils n'en pourront cnltner. Taiiilis (ju'il restera des terres libres et incultes ' , nous ne voudrions pas même défendre les nôtres contre des voisins qui vicndroient * s'en saisir. On no trouve , dans tous les habitans de la l?éli(pie, ni orgueil, ni hauteur, ni mauvaise foi , ni einie d'étendre leur domination. Ainsi leurs voisins n'ont jamais rien à craindre d'un tel |ienple, et ils ' ne peuvent espérer de s'en faire craindre ; c'est pourquoi ils les laissent en repos. Ce peuple aban<lonneroitson pays, ou se livreroit à la mort, plutôt que d'accepter la servitude : ainsi il est autant difficile à subjuguer, qu'il est incapable de vouloir subjuguer les autres. C'est ce qui fait une paix profonde entre eux et leurs voisins.
Adoam finit ce discours enracontant de quelle maïuèrc les Phéniciens faisoient leur connnerce dans la Hétique. Ces peuples, disoit-il, furent étonnés '• quand ils virent venir, au travers des ondes de la mer, des hommes étrangers qui venoient de si loin. Ils nous laissèrent fonder une ville dans l'ile de Gadès; ils nous reçurent même chez eux avec bonté, et nous firent part de tout ce qu'ils avoicnt , sans vouloir de nous aucun paiement. Déplus, ils nous offrirent de nous donner libéralement tout ce qu'il leur resteroit de leuis laines, après qu'ils en auroient fait leur provision pour leur usage : et en effet, ils nous en envoyèrent un riche présent. C'est nn plaisir pour eux, que de donner ' aux étrangers leur superflu.
Pourlem's mines, ils n'eurent aucune peine à nous les abandomier; elles leur étoient inutiles. Il leur paroissoit (jue les hommes n'étoient guère sages d'aller chercher par tant de travaux , dans les entrailles de la terre , ce qui ne |)eut les rendre heureux , ni satisfaire à aucun vrai besoin. Ne creusez point, nous disoient-ils, si avant dans la t«'rre : contentezvous de la labourer ; elle vous domiera de véritables biens qui vous nourriront ; vous en lilerez des fruits qui valent mieux que l'or et
Vaii. — ' "1 iiiiiilii'- m. A. <«/'. n. — * voiulrni.-iii. \, — ^ il> //'. A. iij. n. — ' •'<• i>i'ii|i|c, (liMiil-ll, fui loiii l'idiiiio, i|u:iii<l il> \iri'iil M-iiir, nu tr»viM> dos iii)d.> do la iiior, dos tiiiiiiino!) olraii|;i-rH i|iii >oii(iioiil do si luiii. |U nous roruront n\oi' 1)1111(0, ot iiiiut llri-lil |iarl do luul oo qu'ils avuioul, sans Miuliiir ilo iKius au>uii imioiiionl. lU nous ofTririMil loul or (|ui lour rosloroil , oh-, a. — * do doiuior libi^raloiiu-iil auv olrunu-rs. A.
TÉLÉMAQUE. LIVHK Mil.
(IX
l'argent, puisque les hommes ne veulent de l'or cl de l'artrenf que pour en acheter les alimens (jui soutiennent leur vie.
Nous avons souvent voulu leur aiquendre la navigation, et n)ener les jeunes hommes de lein* pays dans la Phénicie; mais ils n'ont jamais voulu que leuisenfans apprissent à vivre comme nous. Us ap[)rendroient , nous disoicnt-ils , à avoir hesoin de toutes les choses (jui vous sont devenues nécessaires : ils \oudroient les avoir ; ils ahandonneroient la vertu pour les ohlenir ' par de mauvaises industries. Ils deviendroient comnie un honnne qui a de bonnes jambes , et qui, perdant l'habitude de nicircher , s'accoutume enlln au besoin d'être toujours porté connue un malade. Pour la navigation, ils l'admirent à cause de l'industrie de cet art; mais ils croient que c'est un art pernicieux. Si ces gens-là, disent-ils, ont suffisamment en leur pays ce qui est nécessaire à la vie , que vontils chercher en un autre? Ce qui sul'lit aux besoins de la nature ne leur sui'lit-il pas'^ Ils mériteroient de faire naufrage, puisqu'ils cherchent la mort au milieu des tempêtes, pour assouvir l'avarice ^ des marchands , et pour flatter les passions des autres hommes.
Télcmaque étoit ravi d'entendre ce discours d'Adoam , et il se réjouissoit qu'il y eût encore au monde un peuple ^ , qui, suivant la droite nature, fût si sage et si heureux tout ensemble. 0 combien ces mœurs, disoit-il, sontelles éloignées des mœurs vaines et ambitieuses des peuples qu'on croit les plus sages ! Nous sommes tellement gâtés , qu'à peine pouvonsnous croire que cette simplicité si naturelle puisse être véritable. Nous regardons les mœurs de ce peuple comme une belle fable , et il doit regarder les nôtres connue un songe monstrueux.
Var — ' pour les obtenir, lis clevioiulroieut , etc. A. —
- pour assouvir leur avarice. Teli'maque étoit ravi, etc. A.
— 3 encore un peuple au uionclc , etc. a
LIVHE VllI >.
Vi'uus, loiijoiirs irriléc coiilro Télciiiaqiio , dunnuidc sa perte il Jupiter; mais les destins ne pcrniettaiit pas qu'il périsse , la déesse va sollieiler de Neptune les moyens de l'éloigner d'Ithaque, où le conduisuil Adoani. Anssilol Neptune envoie an pilote Achanias une divinité tromjieuse , qui lui enchante les sens et le fait entrer à pleines voiles dans le jiort de Salente, au moment où il croyoit airiver à Ithaque. Idoménée , roi de Salente, l'ait à Télémaqiie et à Mi'ntor raccueil le jdus aiTeetuciix : il se rend avec eux au lenq)le de Jupiter, où il avoit ordonné un sacrifice pour le succès d'une guerre contre les Manduriens. Le sacrificateur, consullant les entrailles des victimes, fait tout espérer à Idoménée, et l'assure qu'il devra son bonheur à ses deux nouveaux hôtes.
Pendant que Téléinaquc et Adoam s'entretenoient de la sorte, oubliant le sonnneil , et n'apercevant pas que la nuit étoit déjà au milieu de sa course, une divinité ennemie et trompeuse les éloignoit d'Ithaque , que leur pilote Acharnas cherchoit en vain. Neptune , quoique favorable aux Phéniciens, ne pouvoit supporter plus long-temps que Télémaque eût échappé à la tempête qui l'avoit jeté contre les rochers de l'île de Calypso. Vénus étoit encore plus irritée de voir ce jeune homme qui triomphoit, ayant vaincu l'Amour et tous ses charmes. Dans le transport de sa douleur , elle quitta Gythcre, Paphos , Idalie . et tous les honneurs qu'on lui rend dans l'île de Chypre : elle ne pouvoit plus demeurer dans ces lieux où Télémaque avoit méprisé son empire. Elle monte vers l'éclatant Olympe, où les dieux éloient assemblés auprès du trône de Jupiter. De ce lieu, ils aperçoivent les astres qui roulent sous leurs pieds ; ils voient le globe de la terre comme un petit amas de boue ; les mers immenses ne leur paroissent que comme des gouttes d'eau dont ce morceau de boue est un peu détrempé : les plus grands royaumes ne sont à leurs yeux qu'un peu de sable qui couvre la surface de cette boue ; les peuples innombrables et les plus puissantes armées ne sont que comme des fourmis qui se disputent les unes aux autres un btin d'herbe sur ce morceau de boue. Les immortels rient des affaires les plus sérieuses qui agitent les foibles mortels ^ , et elles leur paroissent des jeux d'enfans. Ce que les hommes appellent grandeur, gloire, puissance, profonde
Var. — 1 Livre ix. — marq. de Fén.
- humains. EiUt. correction du
(IX
TKM:.MAnn:. [.iviu: mil
politique ' , IK' i>ai(iîl à cos supiviius divinil/'s que lîiiscri' et t'oililcssc,
(^ost dans colto dcnifui'i' , si élevtV au-dessus de la terre , (jiii- .lupiler a |)osé sou Irùno iiniuoiiile : ses yux |ieifent jusque dans l'altîuie, el éclaiieul juscjue dans les derniers replis des cœurs : ses regards doux et sereins répandent le rahne et la joie dans tout l'univers. Au eontraire , quand il secoue sa chevelure , il éiti'anle le ciel et la terre. Les dieux mêmes , éldouis dos rayons de gloire qui Triixiroiuient, ne s'en approdieul qu'a\t'i- lifiiiblement.
Toutes les divinités célestes étoient dans ce moment auprès de lui. ^'éuus se présenta avec tous les charmes qui naissent dans son sein ; sa robe llottante uvoit plus d'éclat que toutes les couleurs dont Iris se pare au milieu des sombres nuages , cjuand elle vient promettre aux mortels elfrayés la tin des tempêtes et leur annoncer le retour du beau temps. Sa robe éloit nouée par cette fameuse ceinture sur laquelle paroiséent - les grâces; les cheveux de la tléesse étoient attachés par derrière négligemment avec ' une tresse d'or. Tous les dieux furent surpris de sa beauté, comme s'ils ne l'eussent jamais vue; et leurs yeux en furent éblouis, comme ceux des mortels le sont * , quand IMiébus , après une longue nuit , vient les éclairer par ses rayons. Ils se regardoienl les uns les autres avec étonnemeni, et leurs yeux revenoient toujours sur Vénus; mais ils aperçurent que les yeux de cette déesse étoient baignés de larmes , et qu'une douleur amère étoit peinte sur son visage.
Cependant elle s'avaneoit vers le tronc de Jupiter , d'une démarche douce el légère , connue le vol rajjide d'un oiseau qui fend l'es- |)ace immense des airs. 11 la regarda avec com- [daisance ; il lui lit un doux souris ; et , se levant, il l'embrassa. Ma chère (ille, lui dit-il, quelle est votre peine? Je ne puis voir vos larmes sans en être tombé : ne craignez prjiut de m'ouvrir votre co'ur ; vous comioissez ma Itndressc et ma complaisance.
Vénus lui répondit d'une voix douce , mais entrecoupée dt; profonds soupii's : (» [)ère des dieux et des hommes, nous qui voyez tout, pouvcz-vous ignorer ce qui fait ma peine? MinerNe ne s'est pas contentée d'avoir renversé jusqu'aux fondemens la superbe ville de Troie, (pie je défendois , et de s'être \eug('e de J'Aris ,
VaR. — • |Uiissaiiio , 110 |>8r<>ll , de. a. — ' sont ri-pn-- »cnl<*i-s. A. — * i'»r A. — * If si»iil m. a. «y. B.
(pii a\oil préféré ma beauté à la sienne; elle conduit par toutes les terres et par toutes les mers le lils d'I'lysse , ce cruel destructeur de Troie. Télémaqueest aeeonqiagné pai- Minerve; c'est et! (pii enq)ê(he (pi'elle ne paroisse ici eu so:i rang avec les autres di\inités. l'aile a conduit re jeune tén)éraire dans l'île de Chy[»re pour m'ouMager. Il a méprisé ma puiss,ince ; il n'a |)as daigné seulement brûler de l'encens sur mes autels : il a témoigné avoir horreur des fêtes (pie l'on célèbre en mon honneur ; il a fermé son cœur à tous mes plaisirs. Kn vain Neptune , pour le [)unir à ma prière, a irrité les vents el les flots contre lui : Télémaque , jeté par un naufrage horrible dans l'île de Calypso , a trionq)bé de l'Amour même , que j'avois envoyé dans cette île pour attendrir le cœur de ce jeune (jrec. Ni sa jeunesse, ni les charmes de Calypso et de ses nymphes , iii les traits enflammés de l'Amour, n'ont pu surmonter les artifices de Minerve. Klle l'a arraché de celle île : me voilà confondue ; un enfant triomphe de moi!
Jupiter , pour consoler Vénus , lui dit : Il est vrai , ma fille , que Minerve défend le cœur de ce jeune Grec contre toutes les flèches de votre fils , et qu'elle lui prépare une gloire que jamais jeune homme n'a méritée. Je suis fâche qu'il ait méprisé vos autels; mais je ne puis le soumettre à votre puissance. Je consens , pour l'amour de vous, qu'il soit encore errant par mer et par terre , qu'il vive loin de sa patrie, exposé à toutes sortes de maux et de dangers; mais les deslins ne [lermettcnt, ni qu'il périsse, ni que sa vertu succombe dans les plaisirs dont vous flattez les hommes. Consolez-vous donc , ma fille ; soyez contente de tenir dans votre empire tant d'autres héros et tant d'immortels.
Kn disant ces paroles, il fit à Vénus un souris plein d(î grâce et de majesté, l'n éclat de lumière , seud>lable aux plus pereans éclairs , sortit de ses yeux. En baisant \'énus avec tendresse , il répandit une odeur d'ambroisie dont tout l'nlyuipo fut parfumé. La déesse ne put s'empêcher d'être sensible à cette care.^se du plus graml des dieux : malgré ses larmes el sa douleur, on vit la joie se répandre sur scui visage ; elle baissa son voile poiu* cacher la rougeur de ses joues, et rend>arras où elle se trouvoit. Toute l'asstMubléedes dieux applaudit aux par(des de Jupiter: et Vénus, sans perdre un mouHMil, alla trouver Neptime pour concerter a\ec lui les mouMis (le se venger de
TéléuKUpK'.
Klle raconta à Neptune ce ([ue Jupiter lui
TÉLÉMAQUE. LIVRE YIII.
(IX
avoit dit. Je savois ûvjh . ir pondit Neptune , l'ordre imnuial>le des destins : mais si nous ne pouvons ahîmer Téléinaque dans les tlols de la mer, du moins n'oublions rit-n pour le rendre malheureux, cl pour retarder son retour à Ithaque. Je ne puis consentir à faire périr le vaisseau idiénicien dans lequel il est eudiarqué. J'aime les IMiéuicieus. e'esl mon |)eu[)le j nulle autre nation de l'univers ' ne cultive connue eux mon empire. C'est par eux que la mer est devenue le lien de la société de tous les peuples de la terre. Ils m'honorent par '^ de continuels sacrifices sur mes autels; ils sont justes, sages , et laborieux dans le connnerce ; ils répandent partout la connnodilé et l'ahondance. Non , déesse, je ne puis souffrir qu'un de leurs vaisseaux fasse naufrage : mais je ferai que le pilote perdra sa route , et qu'il s'éloignera d'Ithaque où il veut aller.
Vénus , contente de cette promesse , rit avec malignité , et retourna dans son char volant sur les prés fleuris d'Idalie^ où les Grâces, les Jeux et les Ris témoignèrent leur joie de la revoir , dansant autour d'elle sur les fleurs qui parfument ce charmant séjour.
Neptune envoya aussitôt une divinité trompeuse , semblable aux songes , excepté que les songes ne trompent que pendant le sommeil , au lieu que cette divinité enchante les sens des hommes^ qui veillent. Ce dieu malfaisant, environné d'une foule innombrable de Mensonges ailés qui voltigent autour de lui, vint répandre une liqueur subtile et enchantée sur les yeux du pilote Acharnas, qui considéroit attentivement à la clarté de la lune le cours des étoiles , et le rivage d'Ithaque , dont il découvroit déjà assez près de lui les rochers escarpés. Dans ce même moment, les yeux du pilote ne lui montrèrent plus rien de véritable. Un faux ciel et une terre feinte * se présentèrent à lui. Les étoiles parurent comme si elles avoient changé leur course ^ , et qu'elles fussent revenues sur leurs pas; tout l'Olympe sembloit se mouvoir par des lois nouvelles. La terre même étoit changée : une fausse Ithaque se présentoit toujours au pilote pour l'amuser, tandis qu'il s'éloignoit de la véritable. Plus il s'avançoit vers cette image trompeuse du rivage de l'île , plus cette image reculoit ; elle fuyoit toujours devant lui , et il ne savoit que croire de cette
Var. — 1 de ruiiiveis ?«. c. Edit. f. du cop. — ^ p^,- ,„ A. aj. B. — * de ceux. b. c. Edit. Le copiste B. avoil etril : les sens qui veilloit: raiiteur, pour faire un sens, ajouta de ceux. — * l'ii autre ciel se présente à lui. A. — ^ leurs cours. c. Edit. f. du cop.
fuite. Ouelqucfois il s'imaginoit entendre déjà le bruit (|u'()ii fait dans un |)ort. Déjà il se prépaioit . selon l'onlie iju'il eu avoit reçu , à aller aborder secrètement dans une petite île qui est auprès de la grande , pour dérober aux amans de Pénéloj)e , conjurés contre Télémaque , le retour de celui-ci '. Quelquefois il craignoit les écueils dont cette côte de la mer est bordée; et il lui sembloil entendre l'horrible mugissement des vagues qui vont se briser contre ces écueils : puis tout-à-coup il remarquoit que la terre paroissoit encore éloignée. Les montagnes n'étoient à ses yeux , dans cet éloiguemenl , que comme de petits nuages qui obscurcissent (juelquefois l'horizon pendant que le soleil se couche. Ainsi Achamas étoit étonné; et l'impression de la divinité trompeuse , qui charmoit ses yeux , lui faisoit éprouver un certain saisissement qui lui avoit été jusqu'alors inconnu. Il étoit même tenté de croire qu'il ne vcilloit pas, et qu'il étoit dans l'illusion d'un songe. Cependant Neptune commanda au vent d'orient de souffler pour jeter le navire sur les côtes de l'Hespérie. Le vent obéit avec tant de violence, que le navire arriva bientôt sur le rivage que Neptune avoit marqué.
Déjà l'aurore annoncoit le jour ; déjà les étoiles , qui craignent les rayons du soleil , et qui en sont jalouses , alloient cacher dans rOcéan leurs sombres feux, quand le pilote s'écria : Entin , je n'en puis plus douter, nous touchons presque à l'île d'Ithaque ! Télémaque, réjouissez-vous ; dans une heure vous pourrez revoir Pénélope , et peut-être trouver Ulysse remonté sur son trône ! A ce cri , Télémaque , qui étoit immobile dans les bras du sommeil , s'éveille , se lève , monte au gouvernail , embrasse le pilote , et de ses yeux encore à peine ouverts regarde fixement la côte voisine. Il gémit , ne reconnoissant point les rivages de sa patrie. Hélas ! où sommts-nous ? dit-il ; ce n'est point la ma chère Ithaque ! Vous vous êtes trompé, Achamas; vous connoissez mal cette côte , si éloignée de votre pays. Non , non, répondit Achamas, je ne puis me tromper en considérant - les liords de cette île. Combien de fois suis-je entré dans votre port! j'en conuois jusques aux moindres rochers ; le rivage de Tyr n'est guère mieux dans ma mémoire. Reconnoissez cette montagne qui avance ; voyez ce rocher qui s'élève comme une tour ; n'entendez-vous pas la vague qui se rompt contre ces
Var. — ' lie ce jeune prince. A.
reconnoltre. a.
me Ironipcr pour
(FX)
TÉLÉMAOIR. I.IVIU: Mil.
autres rochers lorsqu'ils scniblciil ' nioiiaici- la iiuT par leur cliuU'".' Mais ne reriiar(|Ut'/.-\iius |>as le teiin»le lie Minerve qui l'end la nuf? \ Oilà la forteresse , et la maison d'Llysso votre père.
Vous vous trompez , o Acliamas , répondit Tt'lémaque : je vois an contraire une c»Me assez relevée, mais unie; j'a|)eri;<»is une ville <|ui n'est point llliaque. (• ilieux! est-ce ainsi (juc vous vous jouez des hommes?
l'endant qu'il disoit ces paroles, toul-à-coup les yeux d'Achamas furent changés. Le charme se ronijjit ; il vit le rivaire tel qu'il éloit \éritablement . et recomuit son eireur. Je l'aNoue, o Télémaque , s'é» lia-t-il : quelque divinité ennemie avdil emliauté mes yeux; je croyois voir Ithaque . et son image toute entière se préiîentoit à moi : mais dans ce moment elle disparoît comme un songe. Je vois une autre ville ; c'est sjuis doute Sal'Mile , qu'ldoinénée , fiigilif de Crète . vient de fonder dans l'ilespérie : j'aperçois des murs qui s'élèvent, et qui ne sont pas encore achevés ; je vois un port qui n'est pas encore entièrement fortilié.
Pendant qu'Acharnas remarquoit les divcis ouvrages nouvellement faits dans cette ville naissante, et que Télémaque déploroitsou malheur, le vent que Neptune faisoil souiller les lit entrer à pleines voiles dans une rade où ils se trouvèrent à l'abri , et tout auprès du port.
Mentor, qui n'ignoroit ni la vengeance de Neptune , ni le cruel arfilice de Vénus, n'avoit fait que sourire de l'erreur d'Achamas. Quand ils furent dans cette rade, Mentor dit à Télémaque : Jupiter vous éprouve; mais il ne veut pas votre perle : au ctintraire , il ne vous éprouve que pour vous ouvrir le chemin de la gloire. Souvenez-vous des travaux d'Hercule: ayez toujours devant vos yeux ceux de votre père. Quiconque ne sait pas souffrir n'a point un grand co'ur. 11 faut , par votre patience et par voire courage, lasser la cruelle fortune (|ui se plaît à vous persécuter. Je crains moins pour vous les plus affreuses disgr;\ces de Neptune, que je ne craignois les caresses (latleuses de la déesse qui vous relcnoil dans son ile. Que tardons-nous ? entrons dans ce poit : voici un peuple ami ; c'est chez les (Jreis que nous arrivons : Idoménée , si maltraité par la fortune , aura pitié des malheureux. Aussilôl ils entrèrent dans le port de .Salentc , où le vaisseau phénicien fut reçu sans peitie, parce que les l'héniciens sont en paix et en commerce a\ec tous les peujdes de l'univers.
Vab. — ' <iui svnilil>-iii. A. i>.
Télémaque it-gardoif avec admiration cette ville naissante, semblahle à une jeune |)lante , (jui , ayant été nourrie par la douce rosée de la nuit , sent . dès le malin , les rayons du soleil (|ui viennent l'endjellir ; elle croît, elle ouvre ses tendres boulons, elle étend ses feuilles vertes , elle épanouit ses Heurs odoriféianles avec mille couleurs nouvi-lles; à chaque moment iiu'on la voit, on y lrou\e un nouvel éclal. Ainsi lleurissoil la nouvelle ville d'idoménée sur le rivage de la mer ; chaque jour , chaque heure , elle croissoit avec magnilirencc , et elle monlioit de loin aux étrangers qui étf)ient sur la mer. de nouveaux ornemens d'architecture qui s'élevoienl jus(|ues au c.el. Toute la côte retentissoit des cris des ouvriers et des coups de marteau : les pierres étoient suspendues en l'air par des grues avec des cordes. Tous les chefs auimoieut le ]ieu[ile au travail dès que l'aurore paroissoit; et le roi Idoménée, donnant [Kirlout les ordres lui-même, faisoit avancer les ouvrages avec une incroyable diligence.
A peine le vaisseau phénicien fut arrivé, que les Cretois donnèrent à Télémaque et à Mentor toutes les marques d'ainilié sincère. On se hâta d'avertir Idoménée de l'arrivée du tils d'L'lysse. Le (ils d'L'lysse ! s'écria-t-il ; d'Llysse , ce cher ami! de ce sage héros ! par qui nous avons enlin renversé la ville de Troie ! Qu'on le mène ici ', et que je lui montre combien j'ai aimé son père! Aussitôt on lui présente Télémaque, qui lui demande l'hospitalité , en lui disant son nom.
Idoménée lui répondit avec un visage doux et riant : Quand même on ne m'auroit pas dit qui vous êtes, je crois qne je vous aurois reeoniui. Voilà Llysse lui-même ; voilà ses yeux pleins de feu , et di)nl le regard étoil si ferme ; voilà son air, d'abord froid et réservé, qui cachoil tant de vivacité et de grâces; je leconnois même ce sourire fin , cette action négligée , cette parole douce , simple et insinuante , qui persiiadoit sans qu'on eût le tenq)S de s'en délier. Oui , vous êtes le lils d'Llysse; mais votis serez aussi le mien. O mon llls , mon cher (ils ! quelle aventure vous mène sur ce rivage? Kstce pour chercher votre père? Hélas! je n'en ai aucune nou\elle. La fortune nous a persécutés lui et moi : il a eu le malheur de ne poinoir relrou\ersa jialrie, et j'ai eu celui <le retrouver la mienne pleine de la colère des dieux contre moi. l'eiidatit qu' Idoménée disoit ces paroles, il
VaR. — ' O»'""" •"•' ri'iiiiiifne, cl que je lui iiii>iilri' ronil>iru j'ai aime mui |>erf ! Aus»ilAl on lui i)re>.iii.' Ii li'iiiai|iii', ri il lui dit avec un vImicc (Iuu\ , rlr. a.
TÉLÉMAQUE. LIVRE YIII.
(TX)
regardoit fixement Mentor, comme un lionnne dont le visage ne Ini étoU pas inconini . mais dont il ne pouvoit relroiiver le nom.
(".ojtendant Télémaque lui réiiondoit les larmes aux yeux : U roi , pardonnez-moi Ja douleur que je ne saurois vous cacher dans un temps on je ne dcvrois vous témoigner ' que de la joie et de la reconnoissance pour vos bontés. Par le regret que vous témoignez - de la perte d'Ulysse, vous m'apprenez vous-mèuie à sentir le malheur de ne pouvoir trouver mon père. 11 y a déjà long-tenqis que je le cherche dans toutes les mers. Les dieux irrités ne me permettent ni de le revoir , ni de savoir s'il a fait naufrage , ni de pouvoir retourner à Ithaque , où Pénélope languit dans le désir d'être délivrée de .ses amans. J'avois cru vous trouver dans l'île de Crète : j'y ai su votre cruelle destinée , et je ne croyois pas devoir jamais approcher de riicspérie, où vous avez l'onde ' un nouveau royaume. Mais la fortune , qui se joue des honnnes , et qui me tient errant dans tous les pays loin d'Ithaque , m'a enfin jeté sur vos côtes. Parmi tous les maux qu'elle m'a faits , c'est celui que je supporte plus volontiers. Si elle m'éloigne de ma patrie , du moins elle me fait connoître le ]>lus géaéreux ^ de tous les rois.
A ces mots , Idoménéc embrassa tendrement Télémaque; et , le menant dans son palais , lui dit : Quel est donc ce prudent vieillard qui vous accompagne? il me semble que je l'ai souvent vu autrefois. C'est Mentor, répliqua Télémaque, Mentor ami d'Ulysse, à qui il avoil confié mon enfance. Qui pourroit vous dire tout ce que je lui dois!
Aussitôt Idoméuée s'avance , et tend la main à Mentor : Nous nous sommes vus , dit-il , autrefois. Vous souvenez-vous du voyage que vous fites en Crète, et des conseils que vous me donnâtes ? Mais alors l'ardeur de la jeunesse et le goût des vains plaisirs m'entraînoient. Il a fallu que mes malheurs m'aient instruit , pour m'apprendre ce que je ne voulois pas croire. Plût aux dieux que je vous eusse cru , ô sage vieillard ! Mais je remarque avec étonnement que vous n'êtes presque point changé depuis tant d'années; c'est la même fraîcheur de visage, la même taille droite, la même vigueur : vos cheveux seulement ont un peu blanchi.
Grand roi , répondit Mentor , si j'étois Hat-
Var. — * marquer. Edil, correciion du vuirq. de Fin. — -vous nie t(?iiioignez. b. c. Ed'd, /. du cop, — '^ formé, A. — * le plus sage et le plus généreux, a.
leur , je vous dirois de même que vous avez conservé cette llenr de jeunesse qui éclaloit sur sur votre visage avant le siège de Troie; mais j'aimerois mieux vous déplaire, que de blesser la véi'ité. D'ailleurs je vois, par votre sage discours, que vous n'aimez pas la flatterie , cl qu'on ne hasarde rien en vous parlant avec sincérité. Vous êtes bien changé , et j'aurois eu de la peine à vous reconnoître. .l'en conçois clairement la cause; c'est que vous avez beaucoup soulfert dans vos malheurs : mais vous avez bien gagné en soull'rant, puisque vous avez acquis la sagesse. On doit se consoler aisément des rides qui viennent sur le visage , pendant que le co'ur s'exerce cl se fortifie dans la vertu. An reste, sachez que les rois s'usent toujom's plus que les autres honnnes. Dans l'adversité , les peines de l'esprit et les travaux du corps les font vieillir avant le temps. Dans la jn-ospérilé, les délices d'une vie molle les usent bien plus cncoi'c , que tous les travaux de la guerre. Rien n'est si malsain , que les plaisirs où l'on ne peut se modérer. De là vient que les rois, et en paix et en guerre , ont toujours des peines et des plaisirs qui font venir la vieillesse avant l'Age où elle doit venir naturellement. Une vie sobre, modérée, simple, exenq)te d'inquiétudes et de passions , réglée et laborieuse , retient dans les membres d'un homme sage la vive jeunesse , qui , sans ces précautions , est toujours prête à s'envoler sur les ailes du temps. Idoinénée , charmé du discours de Mentor, l'eut écouté long-temps , si on ne fût venu l'avertir pour un sacrifice qu'il devoit faire à Jupiter. Télémaque et Mentor le suivirent , environnés d'une grande foule de peuple, qui considéroil avec empressement et curiosité ces deux étrangers. Les Salcntins se disoient ' les uns aux autres : Ces deux hommes sont bien difi'érens ! Le jeune a je ne sais quoi de vif et d'aimable; toutes les grâces cie la beauté et de la jeunesse sont répandues sur son visage et sur tout son corps : mais celte beauté n'a rien de mon ni d'cfléminé ; avec celte fleur si tendre de la jeunesse , il paroît vigoureux , robuste , endurci au travail. Mais cet autre, quoique bien plus âgé, n'a encore rien perdu de sa force : sa mine paroît d'abord moins haute, et son visage moins gracieux ; mais , quand on le regarde de près, on trouve dans sa simplicité des marques de sagesse et de vertu , avec une noblesse qui étonne. Quand les dieux sont descendus sur la terre pour se communiquer aux
Var.
1 Ils se ilisoienl. A.
TÉLÉMAQI K. I.IVIU; VIII.
i.no
mortels, sans (U>ulo (juils ont pris cK' Ifllcs li^'Uivs iir'lraiiL'i'rs cl do \oya^'fins.
Coi)oiuIaiit on arri\o dans li' lenipli' df .Inpiter , (ju'ldurnéiK'o , dn sang de co dion, avoil orno avec hoaiictuip de niagniliccnce. Il éloil eiiviroiMié il'nn donble ranj; de colonnes de marbre jas|>é ; les cliapiteaux éloienl d'arirenl. Le lem[ile éloit loul inci iisié de mailuv, a\i'c desltas-reliefs (|ni repiésenlniciil Jupiter clian;,'é en laureau , le ra\issemenl d'Iùuope , el stm passajîe en Crèle au travers des Ilots : ils senil>loient respecter Jupiter, (juoicju'il lïil sons une lorme étrangère. On vovoit ensuite la naissance et la jeunesse de Minos ; enlin , ce sage roi ilunnant, dans un âge plus avancé, des lois à toute son île pour la rendre à jamais llorissante. Télémaque y remarqua aussi les princi[iales aventures du siège de Troie , où Idoméiiée a\oit ac(iuis la gloire dun grand capitaine, l'armi ces représentations de condtats , il clierdia son père ; il le reconnut , prenant les clievau\ de Rhésus que Diomède venoil de tuer ; ensuite disputant avec Ajax les armes d'Achille devant tous les cliet's de l'armée grecque assen»lilés: enlin sortant du cheval fatal [»our verser le sang de tant de Ti-oyons.
Télémaciue le reconnut d'abord à ces fameuses actions, dont il avoit souvent oui parler, et que Nestor même lui avoil racontées. Les larmes coulèrent de ses \cux. Il changea de couleur ; son visage [larul troublé. Idoménée l'aperçut , quoicjue Téb-UKUiue se détournât pour cailicr son trouble. N'ayez point de houle , lui dit Idoménée, de nous laisser voir combien vous êtes touché de la gloire et des malheurs de votre père.
Cependant le peuple s'assembloit en foule sous les vastes porTujues formés par le double rang de colonnes qui en\ironnoienl le lcnq)le. 11 y avoil deux troupes de jeunes garçons et de jeunes tilles qui chantoicnt des vers à la louange du dieu qui tient dans ses mains la foudre. (les enfans choisis de la ligure la plus agréable, av(jient de longs cheveux llotlans sur leurs épaules. Leurs tètes éloient couroiméesdc roses, et |)arfumées; ils éloient tons vêtus de blanc. Idoménée faisoit à Jupiter un sacrilice de cent taureaux, pour se le remlre favorable dans une guerre qu'il a\oil t'ntie|»ri?-e centre ses voisins. L(; sang des vie limes fumoil de Itjus côtés : on le voyoit ruisseler dans h-s profondes coupes d'or et d'argent.
Le vieillard Théophane , ami des dieux et jtrélre du temple , lenoil , pendant le sacrilice , sa tète couverte d'un bnut de sa robe de pourpre : ensuite il consulla les entrailles des vic-
times (|ui palpilniciit en('oie;puis s'élani mis sur le trépied sacré : O dieux, s'écria-l-il , (jnels sont donc ces deux étrangers que le ciel envoie en ces lieux? Sans eux , la guerre entreprise nous seroit funesle , el Salente tond)er«tit en ruine avant (jue d'achever d'être éle\ée sur ses fon<lemens. Je vois un jeune héros (jne la sagesse mène par la main. Il n'est pas permis à une liDUcbe mortelle d'en dire davantage.
\i\\ disant ces paroles , son regard éloit farouche et ses yeux élincelans ; il semhloit voir d'auties objets (jue ceux (jui paroissoienl devant lui; son visage éloil entlammé; il éloit troublé et hors de lui-même ; ses cheveux éloient hérissés, sa bouche écumante , ses bras levés et immobiles. Sa voix émue éloit plus forte qu'aucune voix humaine ; il éloit hors d'haleine , et ne pouvoit lenir renfermé au-dedans de lui l'esprit divin ijui lagitoil.
U heureux Idoménée 1 s'écria-l-il encore , que vois-je ! quels malheurs évités ! quelle douce paix au dedans ! Mais au dehors quels combats! quelles victoires! (J Télémaque! tes travaux surpasseront ' ceux de ton père ; le lier ennemi gémit dans la poussière sous ton glaive; les portes d'airain , les inaccessibles remparts lond)ent à les pieds. ( ) grande déesse , que son
père 0 jeune homme, tu verras enlin.... A
ces mois , la parole meurt dans sa bouche , et il demeure, comme malgré lui, dans nu silence [dein d'éloimemenl.
Tout le peuple est glacé de crainte. Idoménée , Ireniblant, n'ose lui demander qu'il achève. Télémaque même, surjiris, conq)rend à peine ce qu'il vient d'enlendre ; à peine peutil croire qu'il ail entendu ces hanles [irédictions. Mentor est le seul que l'esprit di\in n'a point étonné. Vous entendez , dit-il à Idoménée , le dessein des dieux, (-outre quelque nation que vous ayez à combattre, la victoire sera dans vos mains , el vous devrez au jeune lils de; votre ami le bonheur de vos armes. N'en soyez point jaloux; proliiez seulement de ce (jue les dieux vous donnent par lui.
Idoménée, n'étant pas encore reveiui de son étonnement , chenhoit en vain des |iaroles ; sa langue demeuroil inuuobile. Téléma(|ne, plus pronqd , dit à Mei.lor : 'lanl de gloire promise ne me louche point ; mais (jue peuvent donc signilier ces dernières paroles, Tu verras '... ?
Vah. — ' l>^l^l>«^M•lll , B. •;. Ktlil.f. (tu ntp. — * Tu ri'\iTi.is. A. n. I . Ti'U> 11'» t'ililrur> mil fait «rlli- lorrci limi. l/»ii- Irur innil mis l'IiiN liaiil : Ojriiiir hmiinif, tu rrrernis ; cl |i|iit l>.i> : foiis-tiii'nir ifiir jr iloif rrioir : il a ririuo rr daiii re- I e-rrrji cl rcroir, l'I il a cublic Ji- le biIItT in.
TÉLÉMAQUE. LIVRE YIII.
(IX
est-ce mon porc , ou soulemcnt Ithaque? Hélas ! que n'a-t-il achevé! il ma laissé phis en doute que je n'étois. 0 Ulysse! ô mon père , ?eroit-ce vous, vous-même que je dois voir? sei'oit-il vrai? >hiis je me Halte. (Iruel oracle ! tu prends plaisir à te jouer d un malheureux; encore une parole, et j'étoisau comhlc du honheur.
Mentor lui dit . Hespeclez ce que h^s dieux découvrent, et n'entreprenez point de découvi'ir ce qu'ils veulent cacher. Une curiosité téméraire mérite d'être confondue. C'est par une sagesse pleine de boPitc, que les dieux cachent aux foibles hommes leur destinée dans une nuit inqnMiétrahle. Il est utile de prévoir ce qui dépend (le nous, {tour le l'aire; mais il n'est jkjs moins utile d'ijinorer ce qui ne dépend pas de nos soins, et ce ' que les dieux veulent faire de nous. Télémaque, touché de ces paroles, se retint avec beaucoup de iieine.
Idoménée, qui étoit revenu de son étonnenient , commença de son côté à louer le grand Jupiter, qui lui avoit envoyé le jeune Télémaque et le sage Mentor, pour le rendre victorieux de ses ennemis. Après qu'on eut fait un magnifique repas, qui suivit le sacrifice, il parla ainsi en particulier ^ aux deux étrangers .
J'avoue que je ne connoissois point encore assez l'art de régner quand je revins en Crète , après le siège de Troie. Vous savez , chers amis, les malheurs qui m'ont privé de régner dans cette grande île , puisque vous m'assurez que vous y avez été depuis que j'ensuis parti. Encore trop heureux si les coups les plus cruels de la fortune ont servi à m'instruire , et à me rendre plus modéré ! Je traversai les mers comme un fugitif que la vengeance des dieux et des hommes poursuit : toute ma grandeur passée ne servoit qu'à me rendre ma chute plus honteuse et plus insupportable. Je vins réfugier mes dieux pénates sur cette côte déserte, où je ne trouvai que des terres incultes, couvertes de ronces et d'épines , des forets aussi anciennes que la terre , des rochers presque inaccessibles où se retiroient les bêtes farouches. Je fus réduit à me réjouir de posséder, avec un petit nombre de soldats , et de compagnons qui avoient bien voulu me suivi'e dans mes malheurs, celte terre sauvage, et d'en faire ma patrie , ne pouvant plus espérer de revoir jamais cette lie fortunée où les dieux m'avoient fait naître pour y régner. Hélas ! disois-je en
Var. — * ce 7)1.
aj. B.
A. aj. B. — ^ en particulier m. A.
m(ti-niriiie , (picl changement! Quel exemple terrible nesuis-je point pour les rois! il faudroit me montrer à tous ceux qui régnent dans le monde, pour les inslruii'e par mon exemple. Ils s'imaginent n'avoir rien à craindre, à cause deli'uréh'Nation au-dessus dureste des hommes: hé ! ('(^sl leur élévation même qui fait qu'ils oui tout à craindre? J'étois craint de mes ennemis, et ' aimé de mes sujets; je conmiandois à une nation puissanleet belliciueuse : la renonnnée avoit porté mon nom dans les pays les plus éloignés ; je régnois dans une île fertile et délicieuse ; cent villes me donnoient chaque année un tribulde leurs richesses: ces peuples me reconnoissoient pour être du sang de Jupiter né diuis leur pays ; ils m'aimoient comme le petit-iils du sage Minos , dont les lois les rendent si puissans et si heureux. Que manquoit-il à mon bonheur, sinon d'en savoir jouir avec modération? Mais mon orgueil et la flatterie que j'ai écoutée , ont renversé mon trône. Ainsi tond)eront tous les rois qui se livreront à leurs désirs et aux conseils des esprits flatteurs.
Pendant le jour je tàchois de montrer un visage gai et plein d'espérance , pour soutenir le courage de ceux qui m'avoient suivi. Faisons , leur disois-je, une nouvelle ville, qui nous console de tout ce que nous avons perdu. Nous sommes environnés de peuples qui nous ont donnéunbel exemple pour cette entreprise. Nous voyons Tarente qui s'élève assez près de nous. C'est Phalante. avec ses Lacédémoniens , qui a fondé ce nouveau royaume. Philoctète donne le nom de Pétille à une grande ville qu'il bâtit sur la même côte. Métaponte est encore une semblable colonie. Ferons-nous moins que tous ces étrangers errans comme nous? La fortune ne nous est pas plus rigoureuse.
Pendant que je tâchois d'adoucir par ces paroles les peines de mes compagnons , je cachois au fond de mon coeur une douleur mortelle. C'étoit une consolation pour moi, que la lumière du jour me quittât, et que la nuit vînt m'envelopper de ses ombres , pour déplorer en liberté ma misérable destinée. Deux torrens de larmes amères couloient de mes yeux; et le doux sommeil leur étoit inconnu. Le lendemain, je recommençois mes travaux avec une nouvelle ardeur. Voilà , Mentor, ce qui fait que vous m'avez trouvé si vieilli.
Après qu'Idoménée eut achevé de raconter ses peines , il demanda à Télémaque et à Men-
Var. — • et m. A. aj. B.
TlU.K.MAnri:. I.IMU; 1\.
tor leur secours dans la j^uerre où il se Inuivoil eiit:a,!:é. Je vous renverrai . leur ' disoil-il , à Itlia()iie, dès que la guerre sera (inie. Cepenilanlje ferai partir ' des vaisseaux vers ' loules les cnks los plnsi'loignées, pour apprendre des nouvelles d l l\sse. Kn (piehjne endroit des terres eonniies (jue la tempête ou la eolrre de (|nelcjue divinité Tait jeté, je saurai bien len retirer. Plaise aux dieux qu'il soit encore \ivant ! Pour vous , je vous renverrai ave»' les meilleurs \ aisseaux qui aient januiis été construits dans Pile de (-rète; ils sont faits du Itois coupé sur le véritable mont Ida, oii .Iiipilcr naquit. Ce bois sacré ne sauroit périr dans les Ilots; les vents elles rucbers le craignent et le respectent. Neptune même, dans son plus grand courroux , n'oseroit soulever les vagues contre lui. Assurez-vous donc que vous reloui'nerez heureusement à Ithaque sans |)eine, l't qu'aucune divinité ennemie ne pourra plus vous faire errer sur tant de mers ; le trajet est court et facile. Renvoyez le vaisseau pliéuicien qui vous a portés jus(prici, et ne songez qu'à acquéiir la gloire d'établir le nouveau royaume d'Idoméuée pour réparer tous ses malheurs. C'est à ce prix , 6 tils d'Ulysse , que vous serez jugé digne de votre père. Quand même les destinées rigoureuses l'auroienl déjà fait descendre dans le sombre royaume de IMulon , toute la Grèce charmée croira le revoir en vous.
A ces mots , Télémaquc interrompit Idoménée : Renvoyons, dit-il, le vaisseau phénicien. Que lardons-nous à prendre les armes pour attaquer vosemiemis? ils sont devenus les nôtres. Si nous avons été victorieux en combattant dans la Sicile pour Aceste , Troyen et ennemi de la Grèce , * ne serons-nous pas encore plus ardens et plus favorisés des dieux quand nous combattrons pour un des héros grecs qui ont renversé la ville de Friam"? L'oracle ijue nous venons d'entendre ne nous permet pas d'en douter.
Var. — * li-ur tn. A. aj. B. — * j'enverrai. A. — ' «I.ins. A. — ' Tiut-il iliiuler i|uc nous ne soyons eneore plus arilens, et plus favorisi^s des ilieu^ , (|uniiil nous eoiiiliaUrons pour un lies h»'ros crées qui uni renversa l'iuipic ville ùc Priani? a. la tuile aj. b.
i.lftmÙHtJe fait connollre h Meiilor le sujet de la piicrrc contre les Manduriens, et les nu-Âures qu'il a prises contre leurs incursions. Meiitorlui uiuntrerinsufiisiince de ces moyens, cl lui en i)ropose de plus eflicaces. l'endaul cet enlrelien, les .Manduriens se présentent aux portes de Salente , avec, une nombreuse armée composée de |ilusiours peuples voisins, qu'ils avoienl mis dans leurs inlérèls. A cette vue , Mentor sort précipitamment de Salente , et va seul proposer aux ennemis les moyens de terminer la guerre sans elTusion de sau;,'. Bientôt Téléniaque le suit , impatient de connoitre l'issue de cette négociation. Tous deux olFrenl de rester comme otages auprès des Manduriens, pour répondre de la lidélité d'Idoménée aux conditions de paix qu'il propose. .\près quelque résistance, les Mandiiiiens se rendent aux sagi's remontrances île Mentor, (|iii fait aussitôt venir Idtunénée pour conclure la paii en licrsonne. Ce prince accepte sans balancer toutes les conditions proposées par Mentor. On se donne réciproquement des otages , et l'on otTre en commun des sacrifices pour la confirmation de l'alliance-, après quoi Idoménée rentre dans la ville avec les rois et les principaux chefs alliés des Manduriens.
Mf.ntou , regardant d'un œil doux et tranquille Télémaquc , qui étoit déjà plein d'une noble ardeur pour les combats , prit ainsi la parole : .Je suis bien aise, tils d'Llysse, de voir en vous une si belle passion pour la gloire ; mais souvenez-vous que votre père n'en a acquis une si grande parmi les Grecs, au siège (le Troie , qu'en se montrant le plus sage et le plus modéré d'entre eux. Achille, quoique invincible et invulnérable, quoiquesùr de poiter' la terreur et la mort pait(Ait où il combattoit , n'a pu prendre la ville de Troie : il est tombé lui-même aux [>ieds des murs de cette ville , et elle a triomphé du vainqueur ^ d'Hector. Mais LIvsse, en qui la prudence c<tndiiisoit la valeur; a porté la llamiue et le fer au milieu des Troyi'us ; et c'est à ses mains qu'on doit la chute de ces hautes et superbes tours , qui menacèrent pendant dix ans toute la Grèce conjurée. Autant (pie .Minerv(î est au-dessus de Mars, autant une valeur discrète et |)iévoyante snrpasse-t-elle un courage bvuiillant et far.»uche. Commençons donc par nous instruire des circonslauces de celle guerre qu'il faut soutenir, .îe ne refuse aucun péril . mais je crois, à Idoménée , que vous de\ez nous expliquer premièrement si voire guerre est juste; ensuite.
Var. — ' l.Mii. \. — • .lU'i lu'il jiuiUl. A. B. — 'du uieurlricr. 1. B.
TÉLÉMAQUE. LIVRE IX
contre qui vous lu faites ; et enlln . qnell(>s sont vos forces pour en espérer un heureux succès.
Kloménée lui répouilit ; Quanti nous arrivâmes sur celte cote , nous \ trouvâmes un ]>eu[)le sauvage qui erroit dans les forets ' \ivaut (le sa chasse et des fruits que les arhres portent d'eux-mêmes. Ces peuples, qu'ounomme les jNhmdurieus , furent épouvantés, voyant nos vaisseaux et nos armes : ils se retirèient dans les monlatrues. Mais comme nos soldats liui'ul curieux de voir le pays, et voulurent l^oursuivre des cerfs , ils rencontrèrent ces sauvages fugitifs. Alors les chefs de ces sauvages leur dirent ; Nous avons ahandonné les doux rivages de la mer poiu' vous les céder; il ne nous reste que des montagnes presque inaccessihles ; du moins est-il juste que vous nous y laissiez en paix et en lihcrté. Nous vous trouvons errans , dispersés , et plus foibles que nous ; il ne tiendroit qu'à nous de vous égorger., et d'ôter même à vos compagnons la connoissance de votre malheur : mais nous ne voulons point tremper nos mains dans le sang de ceux qui sont hommes aussi bien que nous. Allez ; souvenez-vous que vous devez la vie à nos sentimens d'humanité. N'oubliez jamais que c'est d'un peuple que vous nommez grossier et sauvage, que vous recevez cette leçon de modération et de générosité.
Ceux d'entre les nôtres qui furent ainsi renvoyés par ces barbares revinrent dans le camp , et racontèrent ce qui leur étoit arrivé. Nos soldats en furent énnis ; ils eurent honte de voir que les Cretois dussent la vie à cette troupe d'hommes fugitifs, qui leur paroissoient ressembler plutôt à des ours qu'à des hommes : ils s'en allèrent à la chasse en plus grand nombre que les premiers , et avec toutes sortes d'armes. Bientôt ils recontrèrent les sauvages et les attaquèrent. Le combat fut cruel. Les traits voloient de part et d'autre , comme la grêle tombe dans une campagne pendant un orage. Les sauvages furent contraints de se retirer dans leurs montagnes escarpées , où les nôtres n'osèrent s'entra o-pr
Peu de temps après, ces peuples envoyèrent vers moi deux de leurs plus sages veillards, qui venoient me demander la paix. Ils m'a[)portèrent des présens . c'étoit des peaux des bêtes farouches qu'ils avoient tuées, et des fruits du
Var. — * qui vivoil dans les forcis, de sa chasse cl des fruits qui' les aibres luulenl d'euv-nièmcs. Us fuixMit épouvaiik^s , elc. A.
pays. Après m'avoir donné leurs présens, ils liarlèrent ainsi :
(>(()i, nous liMions, comme tu vois, dans une main l'épée, et dans l'autre une branche d'olivier. (En eiVet, ils teuoient l'une et l'autre dans U'urs mains.) Voilà la paix et la guerre : choisis: Nous aimerions mieux la])aix; c'est pour raiiiour d'elle, que nous n'avons point eu de ' honte de te céder le doux rivage de la mer, où le soleil rend la terre fertile , et produit tant de fruits délicieux. La paix est plus douce que tous ces fruits : c'est pour elle que nous nous sommes retirés dans ces hautes montagnes toujours couvertes de glace et de neige , où l'on ne voit jamais ni les fleurs du printemps, ni les riclies fruits de l'autoume. Nous avons horreur de celte brutalité qui , sous de beaux noms d'ambition et de gloire , va follement ravager les provinces , et répand le sang des honnnes, qui sont tous frères. Si cette fausse gloire te touche , nous n'avons garde de te l'envier : nous te plaignons, et nous prions les dieux de nous préserver d'une fureur semblable. Si les sciences que les Grecs apprennent avec tant de soin, et si la politesse dont ils se piquent, ne leur inspirent que celte détestable injustice, nous nous croyons trop heureux de n'avoir point ces avantages. Nous ferons gloire d'être toujours ignorans et barbares '^ , mais justes, humains, fidèles, désintéressés, accoutumés à nous contenter de peu , et à mépriser la vaine délicatesse qui fait qu'on a besoin d'avoir beaucoup. Ce que nous estimons , c'est la santé, la frugalité, la liberté, la vigueur de corps et d'esprit; c'est l'amour de la vertu , la crainte des dieux , le bon naturel pour nos proches * , l'attachement à nos amis , la fidélité pour tout le monde, la modération dans la prospérité, la fermeté dans les malheurs, le courage pour dire toujom'S hardiment la vérité , l'iiorreur de la flatterie. Voilà quels sont les peuples que nous t'offrons pour voisins et pour alliés. Si les dieux irrités l'aveuglent jusqu'à te faire refuser la paix, lu apprendras, mais trop tard , que les gens qui aimenl par modération la paix sont les plus redoutables dans la guerre.
Pendant que ces vieillards me parloient ainsi, je ne pouvois me lasser de les regarder, lis avoient la barbe longue et négligée, les cheveux plus courts, mais blancs; les sourcils épais, les yeux vifs, un regard et une conte-
\ar. — 1 de «I. A. aj. n. — * toujours baibaros, mais juste», Ole, A. — ^ ses proches , raUacliemeul a ses amis , etc. A.
TÉLi'.NfAQri:. i.iviu: i\.
'HV.i
nancc ferme, une parole trrave el pleine d'autorité, (les manières simples et ini^'éimes. Les fourrures qui leur scrvoieni tl'lialiils , étant nouées sur l'épaule , laissoient voir des bras plus nerveux el des nuiseles mieux nourris ipie ceux de nos alldéles. .le répondis à ces dciiv envoyés, (pu- je tlésirois la paix. Nous rét,'l;\mcs ensendde de lionne foi plusieurs louditious ; nous en' prînies tous les dieux à témoins ; et je renvoyai ces lionnnes chez eux avec des présens.
Mais les dieux, qui m'avoicul chassé du royaume de mes ancêtres , n'éloient pas encore lassés de me persécuter. Nos chasseurs, qui ne pouvoient pas être si tôt avertis de la paix (jue nous venions de faire , rencontrèrent le même jour une irrande troupe de ces barbares (jui accompaj.Mioient leurs envoyés lorscpTils * revenoienl de notre camp : ils les attacpièrent avec fureur, en tuèrent une partie, et [)oursuivireut le reste dans les bois. Voilà la guerre rallumée. Ces barbares croient qu'ils ne peuvent plus se fier ni à nos promesses ni à nos sermcns.
Pour être plus puissans contre nous, ils appellent à leur secours les Locriens, les Apuliens, les Lucaniens, les Brutiens, les peuples de Crotone, de Nérite, de Messapic ' et de Brindes. Les Lucaniens viennent avec des chariots armés de faux tranchantes. Tarmi les Apulieus, chacun est couvert de quelque peau de bête farouche qu'il a tuée ; ils portent des massues pleines de gros nœuds et garnies de pointes de fer; ils sont presque de la taille des géans , et leurs corps se rendent si robustes, par les exercices pénibles auxquels ils s'adonnent , que leur seule vue épouvante. Les Locriens, venus de la Grèce , sentent encore leur origine , et sont plus humains que les autres ; mais ils ont joint à l'exacte disci[)line des troupes grecques la vigueur des Barbares, et l'habitude de mener une vie ilure, ce qui les rend in\ incibles. Ils portent des bouclieis légers, qui sont faits d'un tissu d'osier, el couverts de peaux ; leurs épées sont longues. Les Brutiens sont légers à la course comme les cerfs et connue les daims. On croiroil que l'herbe même la plus lenrlre n'est |i(/mt foulée sous b-urs pieils ; à peine laisscnl-ils dans le sable cpichpie trace de leurs pas. On les voit tout-à-coup fondre sur les ennemis, et puis disparoître avec une égale rapidité. Les |icuples (b; (Irotoue sont adroits à
Vab. — ' »ii m. A. B. aj. L. — * coninic ils ri'v.-ii.ii.-iil. — ^ ili- Mi'«sn|iii' m. a. B. a <ij. |>ur i>. avrc raiitoii; |>iiisi|iii- ,
jilus lia>, Fi-iicliiii (• |iri'iiil if» |>i'ui>li-'i ilaii» rfiiiiiniTiilinii
<le «vii\ i|u'll a ili-ja ikiiiiiiii» , vi dont il tlitril l<s uriiut et lu niiiiivrc di.' cuiiibaltri-.
tirer des ilèches, l'n homme ordinaire parmi les (Irecs Uf piuirroit bander un arc U-\ (pt'on en \oi( couimunémenl chez les Crolonialcs ; cl si jamais ils s'appliquent à nos jeux , ils v rcmporlcrout les prix. Leurs llèrbcs sont lri'm|H'-('s dans le suc de certaines herbes \enimeuses, ipii \ieuiienl, dil-oii. des bords de l'Averne, e| dont le poison est mortel, l'our ceux de Nérile , de Hritides et de Messa|»ie , iis n'ont en partage (|nc 1,1 Inii-e (lu corps et une \aleur sans art. Les cris (pi'ils poussent juscpi'aii ciel, à la vue de leurs ennemis , sont allreux. Ils se servent assez bien de la fronde, et ils obscmcissent l'air par une grêle de pierres lancées; mais ils cond)attent sans ordre. Voilà , Mentor, ce que vous désiriez de savoir : vous connoissez mainli'Maiil l'origine de cette guerre, el rjuels sont nos ennemis.
.\près cet éclaircissement , Téléma(pii' , impalient de combattre, croyoit n'avoir plus (ju'à pi-endre les armes. Mentor le retint encore , el parla ainsi à Idoniénée : D'où vient donc que les Locriens mêmes, peuples sertis de la Tii-èce, s'unissent aux Barbares contre les Grecs? D'où vient que tant de colonies grecques lleurissent sur cette côte de la mer, sans avoir les mêmes guerres à soutenir que vous? 0 Idoménée, vous dites que les dieux ne sont pas encore las de vous persécuter ; el moi , je dis qu'ils n'ont pas encore achevé de vous instruire. Tant de malheurs que vous avez soull'eits ne vous ont pas encore appris ce qu'il faut faire pour prévenir la guerre. Ce que vous racontez vous-même de la bonne foi de ces barbares suffit pour monti-er que vous auriez pu vivre en paix avec eux; mais la hauteur et la lierté attirent les guerres les plus dangereuses. Vous ainiez pu leur donner des otages, et en prendre d'eux. Il eut été facile d'envoyer avec leurs ambassadeurs quelques-uns de vos chefs pour les reconduire avec siM'clt''. Depuis celle guerre renouvelée , vous auriez dû encore les apaiser , en lem" re|)rés(Mitaul (pion les avoil atUuiués faute desavoir l'alliance qui venoil d'être jurée. Il falloil leur offrir toutes les st'»relés(prils auroienl demandées, el établir des peines rigoureuses contre tous ceux de \os sujets (|ui auroienl maïupié à l'alliame. Mais «pi'esl-il arrivé depuis ce conuuencement de guerre?
Je crus, ré()ondil idoménée, tpie nous n'aurions pu, sans bassesc , rechercher ces barbares , (|ui assemblèrent à la h;\le tous Icms hommes en âge de combatlre , et (pii implorèreul le secoms de tous les peiqdes voisins. au\- (jnels ils nous rendirent suspects el odieux, il
AU
TÉLÉMAQUE. LIVRE IX
me parut que le parti le plus assuré éloit Je s'einparoi' i>rouiiUeuieut de certains passa<;es dans les uioutagues , qui étoient mal gardés. Nous les prîmes sans peine, et par là nous nous sommes mis en état de désoler ces barbares. J'y ai fait élever des tours, d'où nos troupes peuvent accabler de traits touslesennemisijui viendroieut des monlai,MU\s dans notre pays. Nous pouvons entrer dans le leur, et ravager, (juand il nous plaira, leurs principales habitations. Par ce moyen, nous sommes en état de résister, avec des forces inégales, à cette multitude iimombrable d'ennemis (jui nous environnent. Au reste , la paix entre eux et nous est devenue très-dii'licile. Nous ne saurions leur abandonner ces tours sans nous exposer à leurs incursions, et ils les regardent comme des citadelles dont nous voulons nous servir pour les réduire en servitude. Mentor répondit ainsi à Idoménée : Vous êtes un sage roi , et vous voulez qu'on vous découvre la vérité sans aucun adoucissement. Vous n'êtes point comme ces hommes foibles qui craignent de la voir , et qui , manquant de courage pour se corriger , n'empbMcnt leur autorité qu'à soutenir les fautes qu'ils ont faites. Sachez donc que ce peuple barbare vous a donné une merveilleuse leçon quand il est venu vous demander la paix. Etoit-ce par foiblesse qu'il la demaudoit? Manquoit-il de courage , ou de ressources contre vous? Vous voyez bien que non, puisqu'il est si aguerri , et soutenu par tant de voisins redoutables. Que n'imiticz-vous sa modération? Mais une mauvaise honte et une fausse gloire vous ont jeté dans ce malheur. Vous avez craint de rendre l'ennemi trop fier ; et vous n'avez pas craint de le rendre trop puissant, en réunissant tant de peuples contre vous par une conduite hautaine et injuste. A quoi servent ces tours que vous vantez tant , sinon à mettre tous vos voisins dans la nécessité de périr, ou de vous faire périr vous-même, pour se préserver d'une servitude prochaine ? Vous n'avez élevé ces tours , que pour votre siireté ; et c'est par ces tours que vous êtes dans un si grand péril. Le rempart le plus sur d'un Etat est la justice, la modération, la bonne foi, et l'assurance où sont vos voisins que vous êtes incapable d'usurper leurs terres. Les plus fortes murailles peuvent tomber par divers accidens imprévus ; la fortune est capi'icieuse et inconstante dans la guerre ; mais l'amour et la confiance de vos voisins, quand ils ont senti * votre
modération, font que votre Etat ne peut être vaincu, et n'est presque jamais altacpié. Quand lurnic un voisin injuste l'atlaqueroil , tous les autres , intéressés à sa conservation, prennent aussitôt les armes [lour le défendre. Cet appui de tant de peu|)les. (pii trouvent leurs véritables intérêts à soutenir les vôtres, vous auroit lendu bien plus puissant (pic ces tours, (pii vous rendent vos maux irreuiédiables. Si vous aviez songé d'abord à éviter la jalousie de tous vos voisins, votre ville naissante ileuriroit dans une heureuse paix , et vous seriez l'arbitre de toutes les n;itious de l'IIespéric.
Hetranchons-nous maintenant à examiner comment on peut réparer le passé par l'avenir '. Vous avez commencé à me dire qu'il y a sur cette côte diverses colonies grecques. Ces peuples doivent être disposés à vous secourir. Ils n'ont oublié ni le grand nom de Minos lils de Jupiter, ni \os travaux au siège de Troie, où vous vous êtes signalé tant de fois entre les princes grecs pour la querelle commune de toute la Grèce. Pourquoi ne songez-vous pas à mettre ces colonies dans votre parti?
Elles sont toutes, répondit Idoménée, résolues à demeurer neutres. Ce n'est pas qu'elles n'eussent quelque inclination à me secourir ; mais le trop grand éclat que cette ville a eu dès sa naissance les a épouvantées. Ces Grecs , aussi bien que les autres peuples-, ont craint que nous n'eussions des desseins sur leur liberté. Ils ont pensé qu'après avoir subjugué les Barbares des montagnes nous pousserions plus loin notre ambition. En un mot , tout est contre nous. Ceux mêmes qui ne nous font pas une guerre ouverte désirent notre abaissement , et la jalousie ne nous laisse aucun allié.
Etrange extrémité ! reprit Mentor : pour vouloir paroître trop puissant, vous ruinez votre puissance ; et, pendant que vous êtes au dehors l'objet de la crainte et de la haine de vos voisins, vous vous épuisez au dedans par les efforts nécessaires pour soutenir une telle guerre. 0 malheureux , et doublement malheureux Idoménée , que le malheur même n'a pu instruire qu'à demi ! aurez-vous encore besoin d'une seconde chute pour apprendre à prévoir les maux qui menacent les plus grands rois? Laissez-moi faire , et racontez-moi seulement en détail quelles sont donc ces villes grecques qui refusent votre alliance.
Var. — ' <ini ont sciili volrc modOralioii, fi>ul (lu'iiii E(;U, etc. A.
Vau. — 1 par ruYciiii' icjiaror le passé. A. — - pcupUs m. A. iij. B,
TÉLÉMAQLR. LIVRE IX.
4 or.
I.a iiriiiciprilc' . lui ii''|ii)iulil IiIoiul'IK'c , ot la \illo de 'l'areiito ; IMialaiilc ' l'a l'ondt'i' tlc|iiiis dois ans. Il laiiiassa dans la Lai'oiiic nii ^Maiid iiiiinliio de joiiiifs liciinines nés des feiiiiiies (|iii avoient oublié leiiis maris abseiis peiulaul la guerre de Troie. Quand les maris revinrent, ces femmes ne son-rèrenl (|u'à les apaiser et • |u'à désavouer leurs tantes. Cette nnMilireuse jeunesse, qui éloit née hors du maria;.'»', ne connoissant |i|iis ni père ni mère , véciil av«'o une licence sans bornes. La sévérité dus lois réprima leurs désordres. Ils se réunirent sous riialante, cbefliardi , intrépide, ambitieux, et ([ui sait traîner les conn-s par ses artitices. Il i ;-t venu sur ce rivage avec ces jeunes Laconiens ; ils ont lait de Tarente une seconde l.acédémone. D'un autre côte, Pbiloctète, qui a eu une si grande gloire au siège de Troie en y portant les llècbes dTIercnle . a élevé dans ce viiisinage les nnirs de l'étilie, moins puissante à la vérité , mais plus sagement gouvernée que Tarente. Knlui , nous avons ici près la ville de Mt'lapunle. que le sage Nestor a l'ondée avec ses l'viiens.
Huoi ! reprit Mentor, vous avez Nestor dans rilespérie, et vous n'avez, pas su l'engager dans vos intérêts! Neslori|ui vous a \u tant de fois combattre contre lesTroyens, et ilonl vous aviez l'amitié ! Je l'ai perdue, ré[di(jua Idoménée, par l'arlilice de ces peuples qui n'ont rien de barbare que le nom : ils ont eu l'adresse de lui persuailer que je voulois me rendre le tyran de l'Hespérie. Nous le détromperons, dit Mentor. Télémaque le vit à Pylos , avant qu'il lut venu fonder sa colonie , et avant que nous eussions entrepris nos grands voyages pour cliercber Ulysse : il n'aura pas encore oublié ce héros , ni les mar(jues de tendresse qu'il donna à son lils Télémaijiie. Mais le |)iiui;i|ial est de guérir sa déliance : c'est par les ombrages donnés à tous vos v(jisins,que celte guerre s'est allumée; et c'est en dissi()anl ces vains ombrages, que celle guerre |)eul s'éteindre. Encore un coup , laissez-moi l'aire.
A ces njots, Idoménée, eudji-assant Mentor, s'allemlrissoil (;l ne pouvoit parler, lùilin il prononça à jieine ces paroles : <) sage vieillard envoyé par les dieux pour réparer toutes mes fautes ! j'avoue que je me scrois irrité contre tout autre i|ui m'iinroit parlé aussi libreiiieiit que vous : j'a\i)U(.' qu'd n'y a que vous seul (jiii puissiez m'obliger à rechercher la |)aix. J'a\tiis
VaR. — ' l/aulPiir a i-nil laiilùl l'hiiltiiiliix , laiilnl Pluilaiilr ; tlniio IVililinn ili> 1717 et tiiiv. on a n)ii |>nrli>ut Pliiiliinle , |mur ruiiifnriiiili-.
FÉNELO.N. TOME VI.
riMiJii (le péiir ou de vaincre tous meseuuemis ; mais il est juste de croiri' vos sages cuuseils plutôt (|ue ma |tassion. <) heureux Téléma(|u<' , (jiii ne pourrez jamais vous égarer comme moi. ()uis(jue vous avez un tel guide! Mentor, vous êtes le maitic ; toute la sagesse des dieux est en vous. Minerve même né pourroit donner de |dus salutaires iduseils. Allez, j)romettez, concluez, donnez tout ce qui est à moi; Idoménée a|)- |»rouvera tout ce (|ue vous jugerez à propos di." l'aire.
Pendant ({u'ils raisonnoieiit ainsi , on entendit tout-à-cou() mi bruit confus de chariots, de chevaux heuuissans , d'hommes (|ui poussoient des hurleiuens é[)ouvantables , et de tronqiettes qui remplissoienl l'air il'un son belliqueux. Ou s'écrie ; Voilà les ennemis , qui ont l'ait un grand détour pour éviter les passages gardés î les voilà qui viennent assiéger Salente ! Les vieillards et lesl'euunes paroissoient consternés. Hélas ! disoieiit-ils, falloit-il quitter notre chère patrie, la fertile Crète . et suivre un roi malheureux au travers de tant de mers, pour fonder une ville qui sera mise en cendres conmie Troie! On voyoit de dessus les murailles nouvellement bâties , dans la vaste campagne , briller au soleil les casques, les cuirasses et les boucliers des ennemis : les yeux en étoient éblouis. On voyoit aussi les piques hérissées qui couvroient la terre , connue elle est couverte par une abondante moisson que Ccrès prépare flans ' les canqiagnes d'Ennaen Sicile, pendant les chaleurs de l'été, pour récompenser le laboureur de toutes ses peines. Déjà on remarquoit les chariots armés de faux tranchantes ; on distinguoit facilement chaque peuple venu à cette guerre.
Mentor monta sur une haute tour pour les mieux découvrir. Idoménée et Télémaque le suivirent de près. A peiuiî y fut-il arrivé, qu'il aperçut d'imcêlé IMiiloclète, et de l'autre .Nestor avec Fisistrale son lils. Nestor étoit facile à reconnoîlrc à sa vieillesse vénérable. Huoi donc ! s'écria Mentctr , vous avez cru , o Idoménée , que l'hiloctèti.' et Nestor se contentoient de ne vous point secourir; les voilà qui ont pris les armes contre vous ; et , si je ne me trom(»e, ces autres troupes qui marchent en si bon ordre avec tant de lenteur , sont les troupes lacédémoniennes , commandées par IMialante. Tout l'sl contre vous; il n'y a aucun voisin de cette cAle dont vous n'ayez fait un emiemi , sans vouloir le faire.
Vaii. — ' ilaii> la Smlc. \.
so
TÉLÉMAQUE. LIVRE IX
En disant ces paroles, Menlof descend à la hàle de celle tour ; il s'avance vers une porlo de la ville du côté par où les ennemis s'avançoicnt : il la fait ouvrir; l'I Idoiiu'uéo. surpris (le la majesté avec hujuelle il l'ait ces choses, n'ose pas même lui deuiauder quel esl snu dessein. Mentor lait si^ue de la uiaiu , aliri que personne ne songe à le suimc. Il va au-devant des ennemis , étonnés de voir uu seul lionuuc qui se présente à eux. 11 leur montra ' de loin nue hianclie d'olivier en sit;ne de paix ; et , quand il lut à portée de se l'aire entendre , il leur demanda d'asseud)ler tous lescliels. Aussitôt les chefs s'assemhlèrent ; et il parla ainsi :
0 honnnes généreux, assemblés de tant de nations qui lleurissent dans la riche lléspérie , je sais que vous n'êtes venus ici (jue [)our l'intérêt commun de la liberté. Je loue votre zèle ; mais souffrez que je vous représente un moyen facile de conserver la liberté et la gloire de tous vos peuples , sans répandre le sang humain. 0 Nestor , sage Nestor , que j'ajiercois dans cette assemblée, \ous n'ignorez pascoudjieula guerre est funeste à ceux mêmes qui l'entreprennent avec justice et sous la protection des dieux. La guerre est le plus grand des maux dont les dieux affligent les hommes. Vous n'oublierez jamais ce que les Grecs ont souffert pendant dix ans devant la malheureuse Troie. Quelles divisions entre les chefs ! quels caprices de la fortune ! quels carnages des Grecs par la main d'Hector! quels malheurs dans toutes les villes les plus puissantes , causés par la guerre , pendant la longue absence de leurs rois ! Au retour, les uns ont fait naufrage - au promontoire de Capharée ; les autres ont trouvé une mort funeste dans le sein même de leurs épouses. 0 dieux , c'est dans votre colère que \ous armâtes les Grecs pour cette éclatante ^ expédition! 0 peuples hespériens ! je. prie les dieux de ne vous donner jamais une victoire si funeste. Troie est en cendres , il est vrai 5 mais il vaudroit mieux pour les Grecs, qu'elle fùtencore dans toute sa gloire, et que le lâche Paris jouît encore en paix de ses infâmes amours avec Hélène. Philoctètc , si long-temps malheureux et abandonné dans l'ile de Lemnos, ne craignez-vous point de retrouver de semblables malheurs dans une semblable guerre ? Je sais que les peuples de la Laconie ont senti aussi les troubles causés par la longue absence des princes , des capitaines et des soldats qui allèrent contre les Troyens. 0 Grecs ,
VaR. — 1 n leur montre. A. — ^ les uns ont fait naufrage; les autres, etc. A. ^ ' glorieuse. A. B.
qui avez passé dans l'IIespérie, vous n'y avez tons passé que j)ar une suite des malheurs ' qui (uit été les suites de la guerre de Troie !
Après a\oir p;ulé ainsi, Mentor s'avança vers les Pylicns ; et Nestor , qui l'avoit reconnu , s'avança aussi pour le saluer. O Mentor, lui ditil , c'est avec plaisir que je vous revois. Il y a bien des années que je vous vis , pour la première fois , dans la Phocide ; vous n'aviez que quiir/,e ans, et je prévis dès lors que vous sciiez aussi sage que vous l'avez été dans la suite. iNlais - par quelle avcntiu'c avez-vous été conduit en ces lieux? Quels sont donc les moyens que vous avez de finir cette guerre ? Idoménée nous a contraints de l'attaquer. Nous ne demaudiotis q\ie la ])aix ; chacun de nous avoit un intérêt pressant de la désirer; mais nous ne pouvions plus trouver aucune si'ireté avec lui. H a violé toutes ses promesses à l'égard de ses plus proches voisins ^. La paix avec lui ne seroit point une paix; elle lui scrviroit seulement à dissiper notre ligue, qui est notre unique ressource. 11 a montré à tous les peuples son dessein and)itieux de les mettre dans l'esclavage , et il ne nous a laissé aucun moyen de défendre notre liberté , qu'en tâchant de renverser son nouveau royaume '*. Par sa mauvaise foi , nous sommes réduits à le faire périr , ou à recevoir de lui le joug de la servitude. Si vous trouvez quelque expédient pour faire en sorte qu'on puisse se confier à lui, et s'assurer d'une bonne . paix , tous les peuples que vous voyez ici quitteront volontiers les armes , et nous avouerons avec joie que vous nous surpassez en sagesse.
Mentor lui répondit ; Sage Nestor, vous savez qu'Ulysse m'avoit confié son fils Télémaque. Ce jeune homme , impatient de découvrir la destinée de son père , passa chez vous à Pylos , et vous le reçûtes avec tous les soins qu'il pouvoit attendre d'un fidèle ami de son père; vous lui donnâtes même votre fils pour le conduire. Il entreprit ensuite de longs voyages sur la mer; il a vu la Sicile, l'Egypte, l'île de Chypre, celle de Crète. Les vents, ou plutôt les dieux, l'ont jeté sur cette côte comme il vouloit retourner à Ithaque. Nous sommes arrivés ici tout à propos pour vous épargner les horreurs d'une cruelle guerre. Ce n'est plus Idoménée , c'est le fils du sage Ulysse , c'est moi qui vous ré-
Var. — 1 que causa la guerre de Troie. A. — ^ Par quelle aventure avez-vous été conduit en ces lieux? mais quels sont , etc. A. — * ses plus proches voisins. H a montré à tous les autres son dessein ambitieux , etc. A. — * son nouveau royaume, Si vous trouvez , etc. A.
TÉLÉMAQLK. M\ lU: iX.
ponds de loiiles les choses qui vous sonml |iitimises.
Poiuliiiil que Mentor [lailnil ainsi aveo Neslor, au milieu des lioupes coutédériH's , Idoiuénée el 'rflt'iiiaqut' . avec Ions les ( jvlois arnii-s. les n'jiardoieut du liant des murs de S;i1«miI<'; ils éloieiil altenlils pour remarquer eonnncut les discours de Mentor seroient reçus; t-t ils auroient voulu pouvoir entendre les s;i;.'»'S entretiens de ces deux vieillards. Nestor avoit toujours jiassé pour le |ilus expérimenli' et le plus élo(juent de tous les rois de la (Irèce. tyétoit lui qui niodéroit, pendant h' siéire de Troie, le bouillant courroux d'Acliille . l'orfjueil d'A}.'ainemnnn . la lierlé d'Ajax et le coura^'c impétueux de Diomède. La douce persuasion couloit de ses lèvres connue un ruisseau de miel ' : sa voix seule se faisoit entendre à tons ces héros ; tous se taisoient dès ciuil ouvroit la bouche ; et il n'y avoit que lui qui [»ùt apaiser dans le camp la farouche discorde. Il cou'.mençoit à sentir les injures de la froide vieillesse; mais ses paroles éloient encore pleines de force et de douceni- : il racontoit les choses passées , [)our instruire la jeunesse par ses expériences; mais il les racontoit avec grâce , quoique avec un peu de lenteur. Ce vieillard, admiré de toute la (jrèce , sembla avoir perdu toute son éloquence et toute sa majesté dès que Mentor parut avec lui. Sa vieillesse paroissoit llélrie et abattue au[)iès de celle de Mentor, en qui les ans sembloient avoir respecté la force et la vigueur du tempérament. Les paroles de Mentor, quoique graves el simples, avoient une vivacité et une autorité qui conmiençoit à manquer à l'antre. Tout ce qu'il disoit étoit court, précis et nerveux. Jamais il ne faisoit aucune redite ; jamais il ne l'aconloit que le fait nécessaire pour l'alfaire qu'il falloit décider. S'il étoit obligé de p.irler plusieurs fois d une même chose, ])our l'incuhpier . ou pour par\enir à la persuasion , c'étoit toujours par des tours nouveaux et par des romparaisons sensibles. Il avijit même je ne sais quoi de complaisant et d'enjoué , quand il vouloit se proportiormer aux bes<jins des autres , et leur insinuer quebpie \érité. Ces deux honnnes si vénérables furent un spectacle touchant à tant île peuples ass«^mblés.
Pendant (pie tous les alliés ennemis de Salente se jetoient en foub" ' les uns sur les autres pour les voir de plus près, el pour tâcher d'entendre leurs sages discours , Idoménée et tous les siens s'elforroient de découvrir, par leurs re-
\\h. — ' (II- IjiI. a. — ' l'i f'Hilf. tu, Edit.
gards avides et empressés , ce que signilioieul leurs gestes et l'air de leurs visages,
' Cependant Télémaipie , impatient . se dérobe à la mulliliide (pii l'environne : il r-ourl à la porte par où Mentor étoit sorti ; il se la l'ail ouvrir avec autorité. Hientôl Idoménée, ipii le croit à ses cAtés, s'étonne de le voir (pii court au milieu de la campagne , et cpii est déjà au- [irès de Nestor. Nestor le reconnoit , et se hâte , mais d'un pas pesant et tardif, de l'aller recevoir. Télénuujue saute à son cou, et le tient serré entre ses bras sans parler. Enlin il s'écrie : ( > mon père ! je ne crains pas de vous nommer ainsi; le malheur de ne retrouver* point mon \t''ritable jière, et les bontés que vous m'avez lait sentir, me donnent le droit de me servir d'un nom si tendre : mon père , mon cher père , je vous revois 1 ainsi puissc*-je voir Ulysse ! Si quelque chose pouvoit me consoler d'en être jU'ivé, ce seroit de trouver en vous un autre lui-même.
Nestor ne put, à ces paroles, retenir ses larmes; et il fut touché d'une secrète joie, voyant celles qui couloient avec une merveilleuse grâce sur les joues de Télémaque. La beauté, la douceur et la noble assurance de ce jeune inconnu, qui traversoit sans précaution tant de troupes ennemies , étonna tous les alliés. N'est-ce pas, disoient-ils, le lils de ce vieillard (pii est venu parler à Nestor? Sans doute , c'est la môme sagesse dans les deux âges les plus opposés de la vie '. Dans l'un, elle ne fait encore que fleurir: dans l'autre , elle porte avec abondance les fruits les plus mûrs.
.Mentor, qui avoit pris plaisir à voir la tendresse avec laquelle Nestor venoit de recevoir Télémaque , prollta de cette heureuse disposition. Voilà, lui dit-il, le fils d'I'lysse, si cher à toute la (irèce , et si cher à vous-même , ô sage Nestor! le voilà, je vous le livre comme un otage , el comme le gage le |dus précieux (pi'on puisse vous donner de la fidélité des promesses d'Idoménée. Vous jugez bien que je ne voudrois [)as que la perte du lils suivît celle du père , et (pie la malheureuse Pénélope pûl re- |)rocher à Mentor ipi'il a sacrifié son fils à l'ambition du nouveau roi de Salente. Avec ce gage, (pii est venu de lui-même s'oifrir, et que les (lieux , amateurs de la paix , vous envoient , je commence, ù peuples assemblés de tant d(; nations. H vous faire des pro|)ositions pour établir à jamais une paix solide.
Var. — ' l.iMXi. VI. — * li(iu\«r. A. — ' dans li-s <artclorci de diliï-roii» ù|;o». a.
TÉLÉMAQUE. LIVRE IX
(XI
A ce nom de paix , on cntond un hruil confus de rang eu rang. Toulos ces dill'éronlos nations frémissoient de courroux , et croyoicnt perdre tout le temps où l'on rctardoit le combat; ils s'imaginoiont qu'on ne faisoil tous ces discours, que pour ralentir leur fm-eur, et |)our l'aice éclia[)per leur })roie. Surtout les .^ianduriens soullVoieut iiupatiennucnt qu'Idoniénée es[)(''ràt de les tromper encore une l'ois. Souvent ils entreprirent d'interrompre Mentor; car ils ciaignoient ({uc ses discours pleins de sagesse ne détachassent leurs alliés. Ils connnen(;oient à se délier de tous les Grecs (jui étoient dans l'assemblée. Mentor, qui l'aperçut , se liàta d'augmenter celle défiance, pour jeter la division dans les esprits de tous ces peuples.
J'avoue, disoit-il , que les Manduriens ont sujet de se plaindre , et de demander (juelque réparation des torts qu'ils ont soulVerts; mais il n'est pas juste aussi que les Grecs, qui font sur cette côte des colonies , soient suspects et odieux aux anciens peuples du pays. Au contraire, les Grecs doivent être unis entre eux, et se faire bien traiter parles autres; il faut seulement qu'ils soient modérés, et qu'ils n'entreprennent jamais d'usurper les terres de leurs voisins. Je sais qu'Idoniénée a eu le malheur de yous donner des ombrages ; mais il est aisé de guérir toutes vos défiances. Télémaque et moi , nous nous ofVrons à être des otages qui vous répondent de la bonne foi d'Idoménée. Nous demeurerons entre vos mains jusqu'à ce que les choses qu'on vous promettra soient fidèlement accomplies. Ce qui vous irrite, ô Manduriens, s'écria-t-il , c'est que les troupes des Cretois ont saisi les passages de vos montagnes par surprise, et que par là ils sont en état d'entrer malgré vous, aussi souvent qu'il leur plaira, dans le pays où vous vous êtes retirés, pour leur laisser le pays uni qui est sur le rivage de la mer. Ces passages , que les Cretois ont fortifiés par de hautes tours pleines de gens armés, sont donc le véritable sujet de la guerre. Répondez-moi; y en a-t-il encore quelque autre ? Alors le chef des Manduriens s'avança, et parla ainsi ; Que n'avons-nous pas fait pour éviter cette guerre ! Les dieux nous sont témoins que nous n'avons renoncé à la paix que quand lapai.x nous a échappé sans ressource, par l'ambition inquiète des Cretois , et par l'impossibilité où ils nous ont mis de nous fier à leurs sermens. Nation insensée ! qui nous a réduits malgré nous à l'affreuse nécessité de prendre un parti de désespoir contre elle, et de ne pouvoir plus chercher notre salut que dans sa
perte! Tandis qu'ils conserveront ces passages, nous croirons toujours qu'ils veulent usurper nos terres, et nous mettre en servitude. S'il étoit vrai qu'ils ne songeassent plus qu'à vivre en paix avec leurs voisins , ils se contenleroient de ce que nous leur avons cédé sans [teine, et ils ne s'atlacheroient pas à conserver des entrées dans un pays contre l;i liberté du(}ucl ils ne formeroient aucun dessein ambitieux. Mais vous ne les connoissez pas, ô sage vieillard. C'est par un grand malheur, que nous avons appris à les connoitrc. Cessez , o homme aimé des dieux, de retarder ime guerre juste et nécessaire , sans hiquelle l'ilespérie ne pourroit jamais espérer une paix constante. 0 nation ingrate , trompeuse et cruelle , que les dieux irrités ont envoyée auprès de nous pour troubler notre paix, et pour nous punir de nos fautes! Mais après nous avoir punis, 6 dieux! vous nous vengerez; vous ne serez |)as moins justes contre nos ennemis, que contre nous.
A ces paroles , toute l'assemblée parut émue ; il sembloit que Mars et Bellone alloient de rang en rang rallumant dans les cœurs la fureur des combats, que Mentor tàchoii d'éteindre. Il reprit ainsi la parole :
Si je n'avois que des promesses à vous faire , vous pourriez refuser de vous y fier; mais je vous oll're des choses certaines et présentes. Si vous n'êtes pas contens d'avoir pour otages Télémaque et moi , je vous ferai donner douze des plus nobles et des plus vaillans Cretois. Mais * il est juste aussi que vous donniez de votre côté des otages ; car Idomenée , qui désire sincèrement la paix , la désire sans crainte et sans bassesse. Il désire la paix, comme vous dites vousmêmes que vous Tavez désirée , par sagesse et par modération , mais non par l'amour d'une vie molle , ou par foiblesse à la vue des dangers dont la guerre menace les hommes -. Il est prêt à périr ou à vaincre ; mais il aime mieux la paix , que la victoire la plus éclatante. Il auroit honte de craindre d'être vaincu ; mais il craint d'être injuste , et il n'a point de honte de vouloir réparer ses fautes. Les armes à la main , il vous offre la paix : il ne veut point en imposer les conditions avec hauteur; car il ne fait aucun cas d'une paix forcée. Il veut une paix dont tous les partis soient contens, qui finisse toutes les jalousies , qui apaise tous les ressentimens , et qui guérisse toutes les défiances. En un mot , Idomenée est dans ^ les sentimens où je suis sûr
Var. — ' mais m.
3 dans tous les. a.
B. c. — 2 ]q^ hommes m. nj.
(XI
TKi.KMAnrr:. Livur: i\,
iOO
que vous voudriez qu'il t'ùl. Il ucsl question que de vous eu persuader. La |tcrsuasit»n ne sera pas diflicile , si vous voulez urécttuler avec un esprit dt'i.'agé et traïuiuille.
Kcoutez tloue , ô peuples remplis de \alcin", et vous, ô cliefs si saj:es et si unis , l'eoutez ce que je vous olVrc de la part d'Idouiéuée. il n'est pas juste (|u'il puisse entrer dans les terres de SCS voisins ; il n"est pas juste aussi ' que ses voisins jiuissent entrer dans les sieinies. II consent que les passa!.'es qu'on a lurliliés par de hautes tours soient jrardés par des troupes neutres. Vous Nestor, et vous IMiiloctète , nous êtes Grecs d'origine; mais en celle occasion vous vous êtes déclarés contre Idoménée : ainsi vous ne pouvez être sus|)ecls d'être trop favorables à ses intérêts. Ce qui vous louche , c'est l'iulérêl commun de la paix et de la liherlê de l'Hespérie. Soyez vous-mêmes les dépositaires et les gardiens de ces passages qui causent la guerre. Vous n'avez pas moins d'intérêt à empêcher que les anciens peuples d'Hespérie ne détruisent Salenle. nouvelle colonie des (.Irecs, semblable à celles que vous avez fondées, qu'à empêcher qn'Idoménéc n'usurpe les terres de SCS voisins. Tenez l'équilibre entre les uns et les autres. Au lieu de porter le fer et le feu chez un peu[»le (jue vous devez aimer, réservez-vous la gloire d'être les juges et les médiateurs, ^'ous me direz que ces conditions vous paroîlroient merveilleuses , si vous pouviez vous assurer qu' Idoménée les accompliroit de bonne foi ; mais je vais vous satisfaire.
Il y aura , pour sûreté réciproque , les otages dont je vous ai parlé, jusqu'à ce que tous les j)ajsages soient mis en dépôt dans vos mains. Ouand le salut de l'Hespérie entière , quand celui de Salente même et d'Idoménée sera à votre discrétion, serez-vous conteus? De qui pourrez-vous désormais vous délier 1 Sera-ce de vous-mêmes? Vous n'osez vous lier à Idoménée; et Idoménée est si incapable de vous trom|)er, qu'il veut se lier à vous. (Mii , il \ru[ vous confier - le repos , la liberté, la \ie de tout son peuple et de lui-même. S'il est vrai (|ue vous ne désiriez cpi'uue boinie paix, la voilà qui se présente à \ous, et (jui vous Aie tout prétexte de reculer. Kncore une fois, ne vous imaginez [)as que la crainte réduise Idoménée à vous faire ces oll'res; c'est la sagesse cl la juslice qui l'engagent à prendre ce parti , sans se mettre en peine si vous imputerez à foiblesse ce qu'il fait par \ertu. Dans les comiiieuceniens il
YaB. — ' au»--! "/. .K. iij. II. — • vous lier. A.
a fait des fautes, et il met sa gloire à les reconnoîlre par les oiïres dont il vous prévient. C'est foiblesse, c'est vanité ', c'est ignorance grossière de son propre intérêt , que d'espérer de pouvoir cacher ses fautes en an'eclant de les soutenir a\ec lierlé et avec bautein-. Celui (jui avoue ses fautes à son ennemi , et qui ollre de les réparer, montre par là qu'il est devenu incapable d'en connncttre , et que l'eimemi a tout à craindre d'une conduite si sage et si ferme, à moins qu'il ne fasse la j)aix. (lardez- \ous bien de souIVrir (ju'il vous mette à sou touidans le tort. Si vous refusez la paix et la justice qui viennent à vous, la paix et la justice seront vengées. Idoménée, qui devoit craindre de trouver les dieux irrités contre lui, les tournera l)0ur lui contre vous. Télémaque et moi nous comballrons pour la bonne cause. Je prends tous les dieux du ciel et des enfers à témoins des justes propositions que je viens de vous faire.
En achevant ces mots, Mentor leva son bras, pour montrer à tant de j)euples le rameau d'olivier qui éloitdans sa main le signe pacilique. Les chefs, qui le regardoient de près, furent étonnés et éblouis du feu divin qui éclaloit dans ses yeux. Il parut avec une majesté et une autorité qui est au-dessus de tout ce qu'on voit dans les plus grands d'entre les mortels. Le charme de ses paroles douces et fortes enlevoit les co'urs; elles étoient send^lables à ces paroles enchantées qui toul-à-coup , dans le profond silence de la nuit; arrêtent au milieu de l'Olympe la lune et les étoiles , calment la mer irritée , font taire les vents et les Ilots , et sus|tendent le cours des lleuNcs rapides. Mentor étoit , au milieu de ces peuj)les furieux, connue Bacchns lorsqu'il étoit environné des tigres qui , oubliant leur cruauté , vcnoient , par la puissance de sa douce voix, lécher ses pieds cl se soumettre | ar leurs calesses. D'abord il se lit un profond silence dans toute l'armée. Les chefs se regardoient les uns les autres , ne pouvant résister à cet homme, ni couqiremlre qui il étoit. Toutes les troupes, innuobiles, avoient les yeux attachés sur lui. On n'osoit [)arler ', de [)eur (pi'il n'eût encore (pielipie chose à dire . et cpi'ou ne l'enqtêcbàt d'être entendu, nuoicpi'on ne trouvât rien à aj<iuler aux choses cpj'il a\oit ililes, ses paroles a\oient paru comtes \ et on auroit souhaité
VaII. — ' i-'f!.l v.Miili' riiliritl)'. a. — * s'iviicr a. — ^ (lii'il aMiil ililfs, un aurnit sotihiiili', eli-, B. i. tidit. Lu ri>|M>tf II. iiMiil iiiiii!! iKirii roiirtes, et uii aiiroil , Ac «urlu t|ii'iin likoii : »•« iiarnlfs arnieiit miiluiHr, olr, l.'uiilciir, |ii'iir r.iiri- un m-ii!i , i-irm.-a mm imntles, cl mil on niinul fiiiiliiiitr. S»»s i'(Malili!>»(ius la lo»;i»ii de roriginnl.
iTO
TÉLEMAQUE. EIYRE IX.
(XI
*lu"il ont paili' [iliis loii!j:-toni|>s. Tout oc qu'il avoil dit doiiiouroit odiiiine gravé dans tous les Cœurs. Eu parlant , il so laisoit aimer, il se l'aisoit eroirc; chacun étoit avide, et coiiune siisjiendu , pour recueillir jusqu'aux uioiiulrcs pandes qui sorloient de sa kniLlio.
lùiliu , après un assez lonij^ silence, on entendit un bruit sourd qui se réj)andoit peu à peu. Ce n'cloit plus ce bruil confus des peuples qui frémissoient dans leur indignation; c'éloit, au contraire, un nuirniuie ilou\ et l'avoraltle. On découvroit déjà sur les visages je ne sais quoi de serein et de radouci. Ees Manduriens, si irrités, sentoient que les armes leur tomboient des mains. Le farouche Phalanle , avec ses Lacédémoniens, fut surpris de trouver ses entrailles de fer attendries, l.cs autres commencèrent à soupirer après cette heureuse paix qu'on venoit leur montrer. Philoctète, plus sensible qu'un autre par l'expérience de ses malheurs, ne put retenir ses larmes. Nestor, ne pouvant parler, dans le transport où ce discours ' venoit de le mettre, embrassa tendrement Mentor sans pouvoir parler; et tous ces peuples à la fois, comme si c'eût été un signal , s'écrièrent aussitôt - : 0 sage vieillard , vous nous désarmez ! la paix ! la paix !
Nestor, un moment après, voulut commencer un discours ; mais toutes les troupes , impatientes , craignirent qu'il ne voulût représenter quelque difficulté. La paix ! la paix ! s'écrièrent-elles ^ encore une fois. On ne put leur imposer silence , qu'en faisant crier avec eux par tous les chefs de l'armée : La paix ! la paix!
Nestor, voyant bien qu'il n'étoit pas libre de faire un discours suivi, se contenta de dire : Vous voyez , ô Mentor, ce que peut la parole d'un homme de bien. Quand la sagesse et la vertu parlent, elles calment toutes les passions. Nos justes ressentimens se changent en amitié, et en désir d'une paix durable. Nous l'acceptons telle que vous nous l'ofh'ez. En même temps, tous les chefs tendirent les mains en signe de consentement.
xMentor courut vers la porte de la ville pour la faire ouvrir, et pour mander à Idoménée de sortir de Salente '^ sans précaution. Cependant Nestor embrassoit Télémaque , disant : O aima-
Var. — ' dans le Iraiispoii où le discours de Mentor venoit de le iiK'tlre . oiiibrassa tendrement Mentor, u. c. l'embrassa tendrement. Edit. Celte variante provient de ce que le copiste B a écrit le discouis, au lieu de ce : Féiiclon , en l'cvoyanl cette copie, ajouta de Mcntitr ; et les éditeurs ont supprimé a la ligne suivante le mot Mentor, pour en éviter la répétition. — 2 aussitôt m. A. aj. B. — ^ s'écriérenl-ils. A. — * de la ville. A.
blc tils du plus sage de tous les Grecs, puissiezvous être aussi sage et plus heureux que lui! N'avez-vous rien découvert sur sa destinée? Le souvenir de votre père, à qui vous ressemblez, a servi à éloulVer notre indiguati<)n. Phalante , quoique dur et farouche , (pioicju'il n'eût jamais vu l l\ssc, ne laissa pas d'être touché de ses malheurs et de ceux de son (ils. Déjà on pressoil Télémaque de raconter ses aventures, lorsque Mentor revint avec Idoménée et toute la jeunesse Cretoise qui le suivoil.
A la vue d'idoménée , les alliés sentirent que leur courroux se rallumoit; mais les paroles de Mentor éteignirent ce feu prêt à éclater. Que tardons-nous, dit-il, à conclure cette sainte alliance, dont les dieux seront les témoins et les défenseurs? Qu'ils la vengent, si jamais quelque im|iie ose la violer ; et que tous les maux horribles de la guerre, loin d'accabler les peu[)les lidèles et innocens, retombent sur la tète parjure et exécrable de l'ambitieux qui foulera aux pieds les droits sacrés de celte alliance. Qu'il soit détesté des dieux etdeshommes; qu'il ne jouisse jamais du fruit de sa perfidie ; que les Furies infernales , sous les figures les plus hideuses, viennent exciter sa rage et son désespoir; qu'il tombe mort sans aucune espérance de sépulture ; que son corps soit la proie des chiens et des vautours; et qu'il soit aux enfers, dans le profond abîme du Tartare, tourmenté à jamais plus rigoureusement que Tantale , Ixion et les Danaïdes ! Mais plutôt , que cette paix soit inébranlable comme le^ rochers d'Atlas qui soutient le ciel ; que tous les peuples la révèrent , et goûtent ses fruits , de génération en génération ; que les noms de ceux qui l'auront jurée soient avec amour et vénération dans la bouche de nos derniers neveux; que cette paix, fondée sur la justice et sur la bonne foi, soit le modèle de toutes les paix qui se feront à l'avenir chez toutes les nations de la terre; et que tous les peuples qui voudront se rendre heureux en se réunissant , songent à imiter les peuples de l'Hespérie !
A ces paroles, Idoménée et les autres rois jurent la paix aux conditions marquées. On donne de part et d'autre douze otages. Télémaque veut être du nombre des otages donnés par Idoménée; mais on ne peut consentir que Mentor en soit ; parce que les alliésveulent qu'il demeure auprès d'idoménée , pour répondre de sa conduite et de celle de ses conseillers , jusqu'à l'entière exécution des choses promises. On immola, entre la ville et l'armée ennemie cent génisses blanches comme la neige , et au-
TI-l.l-MAnri:. I.IVHK IV.
laiil (le lauroauv ilo imôiiio CDuK-iir. «Inut 1rs C(jiiK's l'iniout iloivt's et oiiiocs de l'cstous. (lu cutoiiduil rutc'ulir, jusquf dans los iiinula^'iu's voisines, le mugissemoiU aniviix dos victimes (jui lomhoienl sous le coiiU-aii sacré. Le sanj; ruinaiil ruisseloil de toutes parts. On laisoit rouler avec aboiuluMce un viu f\(]uis pour les liliations. Les aruspiees eonsulloii'iit les entrailles (|ui |)alpitoienl encore. Les saerilicateurs brùloieut sur les autels un encens (jui forinoit un épais nuaj^e , et dont la bonne odeur parfunioit toute la cauipai:ne.
dépendant les soldais des deux [lartis , cessant de se regarder d'un n'il ennemi, commençoient às'entrelenir sur leurs aventures, ils se délassoient déjà de leurs travaux, et yoùloient par avance les douceurs de la paix. ÏMusieuis de ceux qui avoient suivi Idoménée au sié!j:e de Troie reconnurent ceux de Nestor qui avoient combattu dans la même guerre. Ils s'embrassoient avec tendresse, et se racontoient mutuellement tout ce qui leur étoit arrivé depuis qu'ils avoient ruiné la superbe ville qui étoit l'ornement de toute l'Asie. Déjà ils se couchoienl sur l'berbe, se couronnoient de lleurs, et buvoient ensemble le vin qu'on apporloit de la ville dans de grands vases, pour célébrer une si lieureusc journée.
Tout-à-coup Mentor dit aux rois et aux capitaines assend)lés : Désormais , sous divers noms et sous divers chefs , vous ne ferez plus qu'un seul peuple. C'est ainsi que les justes dieux , annteurs des hoimnes , qu'ils ont formés, veulent être le lien éternel de leur parfaite concorde. Tout le genre humain n'est qu'une famille dispersée sur la face de* toute la terre. Tous les peuples sont frères, et doivent s'aimer connue tels. Malheur à ces imjjies qui cherchent une gloire cruelle dans le sang de leurs frères , qui est leur propre sang ! La guerre est quelquefois nécessaire , il est vrai ; mais c'est la honte du genre humain, qu'elle soit iné\ilal)l(' en certaines occasions. O rois, ne dites pniut (ju'on doit la désirer pour ac(piérir de la gloire : la vraie gloire ne se trouve pf)int hors de l'humanité. (Quiconque préfère sa propre gloire aux sentimeus de l'humanilé e>l un miinstrc d'orgueil, et non pas un honnue : il ne parviendra même «pi'à une fausse gloire ; car la \raic ne se trouve cpie dans la inodéralion et dans la bonté. (In pourra le llaltcr pour contenter sa vanité folle; mais ou dira toujours de lui en secret . (jiiand on voudra pailer sincèrement : Il a d aulanl moins mérité la gloire, qu'il l'a désirée avec une passion injuste. Les
lionimcs ne iloivent point j'eslimer, puistpi'il a si'peu estimé les hommes, et (pi'il a prodigué leur sang par une brutale vanité. Heureux le roi qui aime son peuple , qui en est aimé , qui se conlie en ses voisins, et qui a leur confiance ; tpii . loin de lem' faire la giu-rre, les empêche (le l'avoir entre eux , et <pii l'ait envier à toutes les nations étrangères le bonheur (ju'out ses sujets de l'avoir [)our roi ! Songez donc à vous rassembler de lenq)s en temps, ù vous qui gouvernez les puissantes villes de l'Hespérie. Faites de trois ans en trois ans une assemblée générale , où tons les l'ois (pii sont ici présens se trouvent pour renouvelerl'alliance |iar un nouveau serment, [tour ralVermii' l'amitié promise, et pour délibérer sur tous les intérêts communs. Tandis que vous serez unis , vous aurez au dedans de ce beau pays la paix , la gloire et l'abondance ; airdehors vous serez toujours invincibles. Il n'y a que la lUscorde, sortie de l'enfer pour tourmenter les hoimnes insensés ', qui puisse troubler l.i lélicité que les dieux vous préparent.
Nestor lui répondit ; Vous voyez , par la facilité avec laquelle nous faisons la paix , combien nous sonnnes éloignés de vouloir faire la guerre par une vaine gloire ou par l'injuste avidité de nous agrandir au préjudice de nos voisins. Mais que peut-on faire quand on se trouve auprès d'un prince violent , (]ui ne connoît point d'autie loi que son intérêt, et qui ne perd aucune occasion d'envahir les terres des autres Etats? Ne croyez pas que je parle d'Idoménée; non, je n'ai plus de lui cette pensée ; c'est Adraslc , roi des Dauniens , de qui nous avons tout à craindre. Il méprise les dieux , et croit cpie tous les hommes qui sont sur la terre ne sont nés que pour servir à sa gloire par leur servitude. Il ne veut point de sujets dont il soit le roi et le père : il veut des esclaves et des adorateurs ; il se fait rendre les honneurs divins. Juscju'ici l'aveugle fortune a favorisé ses [dus injustes entre|)iises. Nous nous étions hâtés de venir altaipier Salente , pour nous défaire du plus foible de nosennemis, qui ne commeneoit (pi'à s'établir dans celte côte , afin de ' tourner ensuite nos armes contre cet auti'e ennemi plus puissant. Il a tléjà [tris plusieurs villes de nos alliés. Ceux de Croloiu' ont perdu contre lui deux batailles. Il se sert de toutes sortes de movens pour contenter son ambition : la force et l'artilice, tout lui est égal ,
I'. II. I. 'lu <"/'. — ' p'iur (oui-
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TÉLÉMAQUE. LIVRE X
(XII
pourvu qu'il accable ses ennemis. Il a amassé de grands trésors ; ses troupes sont disci[)lin^s et aguerries; ses capitaines sont expérimentés : il est bien servi; il veille hii-nième sans cesse sur tous ceux qui agissent par ses ordres. Il punit sévèrement les moindres laules , et récompense avec libéralité les services qu'on lui rend. Savaleur soutient et anime celle de toutes ses troupes. Ce seroit un roi accompli , si la justice et la bonne foi régloient sa conduite: mais il ne craint ni les dieux, ni le reproche de sa conscience. Il compte même pour rien la léputalion; il la regarde comme un vain l'anlome qui ne doit arrêter que les esprits Ibibles. 11 ne compte pour un bien solide et réel , que l'avantage de posséder de grandes richesses , d'être craint , et de fouler à ses pieds tout le genre humain. Bientôt son armée paroîlra sur nos terres; et si l'union de tant de peuples ne jious met en état de lui résister, toute espérance de liberté nous sera ôléc. C'est l'intérêt d'Idoménée, aussi bien que le nôtre, de s'opposer à ce voisin, qui ne peut souH'rii' rien de libre dans son voisinage. Si nous étions vaincus, Salente seroit menacée du même malheur. Hâtons-nous donc tous ensemble de le prévenir.
Pendant que Nestor parloit ainsi , on s'avançoit vers la ville , car Idoménée avoit prié tous les rois et tous les principaux chefs d'y entrer pour y passer la nuit.