‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraireChapitre 188 sur 271 · LIVRE XL · texte numérisé non relu

LIVRE XL

Moniénéo raoonle à Mentor la caiise de tous ses malheurs, son aveu2;k' confuinri' en Pi'otésilas , et les artilires de ee favori, pour le rlégoùler du saj;e et vertueux Pliiloclès : comment, s'élant laissé prévenir contre celui-ci, au point de le croire coupable d'une horrible conspiration, il envoya secrètement Timocrate pour le tuer, dans une e\i)édition dont il étoit chargé. Timocrate, ayant manqué son coup , fut arrêté par Pliiloclès, auquel il dévoila toute la hahison de Protésilas. Pliiloclès se retira aussitôt dans l'ile de Samos, après avoir remis le commandement de sa Hotte à Polymène, conformément aux ordres d'Idoménéc Ce prince découvrit «nlin les artifices de Protésilas; mais il ne put se résoudre à le perdre, et continua même de se livrer aveuglément à lui, laissant le fidèle Pliiloclès pauvre et déshonoré dans sa retraite. Mentor fait ouvrir les yeux à Idoménée sur l'injustice de cette conduite ; il l'oblige à faire conduire Protésilas et Timocrate dans l'île de Samos , et à rappeler Pliiloclès pour le remettre en honneur. Hcgésippe, chargé de cet ordre, l'exécute avec joie. Il arrive avec les deux traîtres à Samos, où il revoit son ami Philoclès content d'y mener une vie pauvre et solitaire. Celui-ci ne consent qu'avec beaucoup de peine à retourner parmi les siens.' mais, après avoir reconnu que les dieux le. veulent, il s'embarque avec Hégésippe , et arrive à Salente , où Idoménée , entièrement changé par les sages avis de Mentor, lui fait l'accueil le plus honorable , et concerte avec lui les movens d'affermir son souvernement.

Protésilas, qui est un peu plus Agé que moi, fut celui de tous les jeunes gens que j'aimai le plus. Son naturel vif et hardi étoit selon mon goût : il entra dans mes plaisirs ; il flatta mes passions ; il me rendit suspect un autre jeune homme que j'aimois aussi, et qui se nommoit Philoclès. Celui-ci avoit la crainte des dieux , et l'ame grande , mais modérée ; il mettoit la grandeur, non à s'élever, mais à se vaincre, et à ne rien faire de bas. Il me parloit librement sur mes défauts ; et lors même qu'il n'osoit me parler, son silence et la tristesse de son visage me faisoient assez entendre ce qu'il vouloit me reprocher. Dans les commencemens celte sincérité me plaisoit; et je lui protestois souvent que je l'écouterois avec contiance toute ma vie , pour me préserver des flatteurs. Il me disoil tout ce que je dcvois faire pour marcher sur les traces de mou aïeul Minos , et pour rendre mon royaume heureux. Il n'avoitpas une aussi profonde sagesse que vous, ô Mentor; mais ses jnaximes éloient bonnes : je le reconnois maintenant. Peu à peu les artifices de Protésilas, qui étoit jaloux et plein d'ambition , me dégoû-

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Tl- LK.MAni !•:. l.lMli: \1.

tc'iviil (le l'iiiluclrs. ("-ohii-ci cluil sans niipivssemcnt , cl laissoil l'autre pir\ali)ir : il se coiituMiloil de me dire loujours la vérité lorsque je voulois l'enleudre. C'éloil mon liieii , cl iion sa foitime , qu'il clieirlioit.

l'rutéhilas me peisuatla insensiblement (|iie c'élt)il un esprit cliat:i'in et su|)eilie (}ui criti- (luoil toutes lues aclions ; (]ui ne me demandoil rien, parce ipi'il a\i)ii la licrté de ne vouloir lien tenir de moi , et d'aspirer à la réputation d un lioiume ipii est au-dessus de tons les lioiineuis : il ajouta <jue ce jeune hoiume , ipii me parloit si liliremenl sur mes défauts, en [)arloil aux autres avec la même liberté ; qu'il laissoil assez entendre qu'il ne m'estimoit j:uère ; et qu'en rabaissant ainsi ma réputation, il vonloil, par l'éclat dune vertu austère , s'ouvrir le chemin à la royauté.

D'abord je ne pus croire que IMiiloclès voulût me détrôner : il va dans la véritable vertu une candeur et une ingénuité que rien ne peut contrefaire , et à bujuelle on ne se méprend point , pourvu qu'on y soit attentif. Mais la fermeté de IMiiloclès contre mes foiblesscs commençoil à me lasser. Les complaisances de Protésilas , et son industrie inépuisable pour ni'invenler de nouveaux plaisirs , mcfaisoient sentir encore plus impatiennncnt l'austérité de l'autre.

Cependant Frotésilas , ne pouvant souIVrir que je ne crusse pas tout ce qu'il me disoit contre son ennemi , prit le parti de ne m'en parler plus , et de me persuader par quelque chose de plus fort que toutes les paroles, ^'oici conuuent il acheva de me tromper : il me conseilla d'envoyer IMiiloclès connnander les vaisseaux qui dévoient attaquer ceux de tiarpathie; et , pour m'y déterminer, il me dit : Vous savez que je ne suis pas suspect dans les louanges que je lui doimc : j'avoue qu'il a du courage et du génie pour la guerre ; il vous servira fuienx qu'un autre , et je préfère l'intérêt de votre service à tous njcs ressentimens contre lui.

Je fus ravi de trouver cette droiture et celte équité dans le co'ur de l'rolésilas, à (jui j'avois conlié l'administration de mes plus grandes alïaires. Je l'endirassai dans im transport de joie , cl je me crus trop heureux d'avoir donné toute mu conliance à un honnne qui me paroissoil ainsi au-dessus de toute passion et de tout intérêt. Mais, hélas! (pie les |)rinces sont dignes de compassion ! Cet homme me coinioissoil mieux (juc je ne me conn*jissois moi-même : il savoit que les rois sont ironlinaire délians et inap|)liqués : dedans, par l'expérience continuelle (pi'ils ont des arlilices des honnnes cor-

rompus dont ils sont euviroimés; inappliqués, parce «pie les plaisirs les entraînent , et qu'ils sont accoutumés à avoir des gens chargés de penser |)oiu" eux , sans qu'ils en premu-nt enxmêiues la pciiw. Il comprit donc qu'il ' n'auroit jias grande peine à me mettre en déliauce et en jalousie conlre un homme (|ui m- mampieroit pas (1(! faire de grandes actions, surtout l'absenr-e lui donnant une entière facilité de lut tendre des pièges.

IMiiloclès. en |)arlaul, j)icvil ce (|ui lui pouvoil arriver. Souvenez-vous, me dit-il . ([ue je ne pourrai plus me défendre ; que vous n'écouterez que mon ennemi ; el (pi'en vous servant au péril de ma vie je courrai risrpie de n'avoir d'autre récomjtense que votre indignation. Nous vous trompez , lui dis-je : l'rolésilas ne [larlc {loint de vous comme vous [larlez de lui ; il vous loue, il vous estime, il vous croit digne des plus iiii|)ortans enijilois : s'il commencoità me parler contre vous, il pcrdroit ma conliance. Ne craignez rien , allez, et ne songez qu'à me bien servir. Il partit , el me laissa dans une étrange situation.

Il faut vous l'avouer, Mentor; je voyois clairement combien il m'étoit nécessaire d'avoir plusieurs hommes que je consultasse, et que rien n'éloit plus mauvais , ni jjour ma réputation , ni pour le succès des allaircs , que de me livrera nu seul. J'avois éprouvé que les sjiges conseils de IMiiloclès m'avoienl garanti de plusieurs fautes dangereuses où la hauteur de Frotésilas m'auroil fait tomber. Jescntois bien qu'il y avoil dans Philodès un fonds de probité el de maximes équitables , qui ne se faisoit point sentir de même dans IMotésilas; mais j'avois laissé j)rendrc à l'rotésilas un certain ton décisif auquel je ne |)ouvois presipie plus résister. J'élois fatigué de me trouver toujours entre deux hommes (jue je ne ponvois accorder ; et, dans celle lassitude, j'aimois mieux, par foiblesse, hasarder (juelipie chose aux dépens des afliiires , et respiier en liberté. .le n'eus>e osé me dire à moi-même unp si houleuse raison du parti que je venois de jirendre ; mais celte honteuse raison , que je n'osois déveIo|)per, ne laissoil pas d'agir secrètement au foml de mon conir, et d'être le vrai motif de tout ci- ipie je faisois.

IMiiloclès surprit les ennemis, renipoita nue pleine victoire, et se liAloil de revenir jiour prévenir les mauvais oflices qu'il avoil à craindre : mais l'rolésilas, qui n'avoit pas encore eu

V AR. — ' il ni* lui icroil pis ditllulc ilo. A.Ji/. rurreclion du iiuirqiiU de f'cnehn.

•iSO

TELÉMAQUE. LIVRE XI.

(XIÏI)

le temps de me tromper, lui écrhit (pie je dcsirois qu'il lit une descente dans l'île de (';\rpathie, pour proliter de la victoire. En ell'et , il in'avoit persuadé que je pourrois facilement faire la conquête de cette île ; mais il lit en sorte que plusieurs choses nécessaires uian(|uèrent à IMiiloclès dans celte entreprise, et il l'assujettit à certains ordres qui causèrent divers contre-temps dans l'exécution.

Cependant il se servit d'un domestique trèscorrompu que j'avois auprès de moi , et qui observoit jusqu'aux moindres choses pour lui en rendre conq)te, quoiqu'ils parussent ne se voir guère et n'être jamais d'accord en rien. Ce domestique, iionnné Timocrate, me vint dire un jour, en grand secret , qu'il avoit découvert une affaire très-dangereuse. Philoclès , me dit-il , veut se servir de votre armée navale pour se faire roi de l'île de Cai'palliie : les chefs des troupes sont attachés à lui; tous les soldats sont gagnés par ses largesses , et plus encore par la licence pernicieuse où il laisse vivre les troupes : il est enflé de sa victoire. Voilà une lettre qu'il écrit à un de ses amis sur son projet de se fiiire roi; on n'en peut plus douter après une preuve si évidente.

Je lus cette lettre ; et elle me parut de la main de Philoclès. Mais on avoit parfaitement imité son écriture; et c'éloit Protésilas qui l'avoit faite avec Timocrate. Cette lettre me jeta dans une étrange surprise : je la relisois sans cesse , et ne pouvois me persuader qu'elle fût de Philoclès ; repassant dans mon esprit troublé toutes les marques touchantes qu'il m'avoil données de son désintéressement et de sa bonne foi. Cependant que pouvois-je faire? quel moyen de résister à une lettre où je croyois être sûr de reconnoître l'écriture de Philoclès ?

Quand Timocrate vit que je ne pouvois plus résistera son artifice, il le poussa plus loin. Oserai-je , me dit-il en hésitant , vous faire remarquer un mot qui est dans cette lettre ? Philoclès dit à son ami qu'il peut parler en confiance à Protésilas sur une chose qu'il ne désigne que par un chiffre : assurément Protésilas est entré dans le dessein de Philoclès, et ils se sont raccommodés à vos dépens. Vous savez que c'est Protésilas qui vous a pressé d'envoyer Philoclès contre les Carpathiens. Depuis un certain temps il a cessé de vous parler contre lui , comme il le faisoit souvent autrefois. Au contraire, il le loue, il l'excuse en toute occasion : ils se voyoient depuis quelque temps avec assez d'honnêteté. Sans doute Protésilas a pris avec Philoclès des mesures pour partager avec lui la

con(iuèle de Carpathie. Vous voyez même qu'il a voulu (ju'on fît cette entreprise contre toutes les règles, et qu'il s'expose à faire périr votre armée navale, pour contenter son ambition. ( j'oyez-Yous (ju'il voulût servir ainsi à celle de Philoclès, s'ils étoient encore mal ensemble? Mon, non , on ne peut plus douter que ces deux hommes ne soicuil réunis pour s'élever ensemble à une grande autorité, et peut-être pour renverser le trône ' où vous régnez. En vous parlant ainsi , je sais que je m'expose à leur ress(>nlimenl, si, malgré mes avis sincères , vous leur laissez encore votre autorité dans les mains : mais qu'importe, pourvu que je vous dise la vérité ?

Ces dernières paroles de Timocrate firent une grande im|)ression sur moi : je ne doutai jjlus de la trahison de Philoclès , et je me déliai de Protésilas comme de son ami. Cependant Timocrate me disoit sans cesse : Si vous attendez que Philoclès ait conquis l'île de Carpathie, il ne sera plus temps d'arrêter ses desseins ; hàtez-vous de vous en assurer ))endant que vous le pouvez. J'avois horreur de la profonde dissinmlation des hommes ; je ne savois plus à qui me fier. Après avoir découvert la trahison de Philoclès , je ne voyois plus d'homme sur la terre dont la vertu pût me rassurer. J'étois résolu de faire au plus tôt périr ce perfide ; mais je craignois Protésilas, et je ne savois comment faire à son égard. Je craignois de le trouver coupable, et je craignois aussi de me fier à lui. Enfin , dans mon trouble , je ne pus m'empêcher de lui dire que Philoclès m'éloit devenu suspect. Il en parut surpris ; il me représenta sa conduite droite et modérée ; il m'exagéra ses services; en un mot , il fît tout ce qu'il falloit pour me persuader qu'il étoit trop bien avec lui. D'un autre côté , Timocrate ne perdoit pas un moment pour me faire remarquer cette intelligence , et pour m'obliger à perdre Philoclès pendant que je pouvois encore m'assurer de lui. Voyez , mon cher Mentor, combien les rois sont malheureux , et exposés à être le jouet des autres hommes , lors même que les autres honnnes paroissent tremblans à leurs pieds.

Je crus faire un coup d'une profonde politique , et déconcerter Protésilas , en envoyant secrètement à l'armée navale Timocrate pour faire mourir Philoclès. Protésilas poussa jusqu'au bout sa dissimulation , et me trompa

Var. — 1 réunis pour mouler ensemble sur le tr6ue, et peul-Clrc pour renverser celui où vous régnez, a.

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TKI.K.MAHl H. I.IVHK XI,

(l'autaiil m'uMU, (luil païul plus nalurcUeinont coinino un hoimur (jui se laissoil Ironjpcr. 'l'iinucrale [lailit donc, cl trouva l'Iiilnclt's assez finliarrassé dans sa descente : il iiian<iiii)it df loul ; lar l'rotésilas, ne sacliant si la lettre supposée pounoit taire périr smi entieini , vonlnil avoir en même temps une autre n'ssouree prèle, par le mauvais sueeès d'une entreprise dcmt il m'avoit fait tant espérer, et qui ne manquemit |ias de m'irriter contre IMiiloclès. Celui-ci suulenoit cette guerre si dil'licile. par son courau'e, par son ;/énie . et par l'amour (jue les troupes avoicnl pour lui. Huoitjue tout le moiule reconnût dans l'armée que cette desrente étoil téméraire et funeste pour les Cretois, chacun Iravailloit à la faire réussir, connue s'il eut vu sa vie et son bonheur attachés au succès. Chacun éloit content de hasarder sa vie à toute heure , sous un chef si saijje et si appliqué à se taire aimer.

Timocrate avoit tout à craindre en voulant faire péiir ce chef au milieu d'une armée (|ui l'aimoit avec tant de passion; mais l'andjition furieuse est aveuL'le. Timocrate ne trouvoit rien de diflicile pour contenter Protésilas, avec lequel il s'imaginoit me gouverner absolument après la mort de Philodès. Protésilas ne pouvoit soullrir \\n liouune de bien dont la seule vue éloit un reproche secret de ses crimes, et (jui pouvoit , en m'ouvraut les yeux, renverser ses projets.

Timocrate s'assura de deux capitaines qui éloient sans cesse auprès de Philoclès; il leur promit de ma part de grandes récompenses , et ensuite il dit à Philoclès qu'il étoit venu pour lui dire de ma part des choses secrètes qu'il ne devoit lui confier qu'en présence de ces deux capitaines. Philoclès se renferma avec, eux et avec Timocrate. Alors Timocrate donna ini (•ou[) de poignai'd à Philoclès. Le coup glissa , et n'enfonça guère avant. Philoclès, sans s'étonner, lui arracha le poignard, s'en servit contre lui et contre les deux autres. En même temps il cria : on accourut ; on enfonça la porte ; on dégagea Philoclès des mains de ces trois honnnes, qui, étant troublés, l'avoicnt attacjué foiblemcnt. Ils furent \n\^ , et on les auroit d'abord déchirés , tant l'indignation de l'armée étoit gran<le , si Philoclès n'eût arrêté la imdtitude. Knsuile il [trit iiniocrate en particulier, et lui demanda avec douceur ce <pii lavoit obligé à coumiellre une action si noire. Timocrate , <pii craignoit (ju'on ne le fit mourir, se hûta de montrer l'ordre «[ue je lui avois donné par écrit de tuer Philoclès; et, connue

les traîtres sont loujuiirs lâches, il ne songea qu'à sauver sa \ie, l'U dé'cou\raiit à Philoclès tniite la trahison de Prolésilas.

Philoclès, effrayé de voir tant de malice dans les hommes, |)rit un parti |»li'in de modération : il déilara à toute l'armée cjui- Timocrate élnit iunocent; il le mit en sûreté , le renvoya en Crète, iléféra le commamlement de l'armée à Polymène, que j'avois nommé, dans mon ordre écrit de ma main . poin- commander (|uand on auroit tué Philoclès. Lutin, il exhorta les troupes à la lid(''lilé (pTelles medexoieni, et passa pendant la nuit dans urie légère barque, qui le conduisit dans l'île deSamos, où il vit lrau(iuillement dans la pauvreté et dans la solitude , tra\aillaul à faire des statues pour gagner sa vie, ne voulant |)lus entendre |)arler des honnnes trompeurs et injustes, mais surtout des rois , qu'il croit les [)lus malheureux et les plus aveugles de tons les hommes.

En cet endroit Mentor arrêta Idomcnéc ; Hé bien! dit-il , fûtes-vous long-temps à découvrir la vérité? Non, répondit Idomeuée; je compris peu à peu les artifices de Prolésilas et de Timocrate : ils se brouillèrent même ; car les médians ont bien de la peine à demeurer unis. Leur division acheva de me montrer le fond de l'abîme où ils m'avoieut jeté. Hé bien ! reprit Mentor, ne prites-vous point le parti de vous défaire de l'un et de l'autre".' Hélas ! répondit ' Idoménée , est-ce, mon cher Mentor, que vous ignorez la foiblesse et l'embarras des princes? Ouand ils sont une fois livrés à des hommes corronq)US et hardis qui ont l'art de se rendre nécessaires , ils ne [teuvent plus espérer aucune liberté. Ceux qu'ils méprisent le plus sont ceux qu'ils traitent le mieux et qu'ils comblent de bienfaits. J'avois horreur de Protésilas , et je lui laissois toute l'autorité. Etrange illusion! je me savois bon gré de le connoître , et je n'avois pas la force de reprendre l'autorité (jue jt; lui avois abandonnée. D'ailleurs , je le trouvois commode , complaisant , industrieux pour IJatter mes passions , anlent pour mes intérêts. Enfin j'avois nue raison pour m'excuser en moi-même de ma f<jiblesse : c'est que je ne coinioissois point de véritable vertu : faute d'avoir su choisir des gens de bien qui conduisissent mes alVaires , je croyois qu'il n'y en avoit poiut sur la terre, et que la probité étoit un beau fantôme, nn'iniporte , disois-je , de faire un grand éclat pour sortir des mains d un hninme corronqtu , et pour tondter dans celles

VaK. — ' l'i'llt. \. B.

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de quelque autre qui ne sera ni plus desintéressé ni plus sincère que lui. Cependant l'armée navale commandée [lar l'olymène reviiil. Je ne sonireai plus à la conquête de l'île de Carpalhie ; et l'rotésilas ne put dissimuler si prof'oudénient , que je ne découvrisse condtien il étoit al'ilijîé de savoir que IMiilodès étoit en sûreté dans Samos.

-Mentor interrompit encore Idoménée, pour lui demaudi'i' s'il avoil continué , après une si noire trahison , à confier toutes ses all'aires à Protésilas. J'étois, lui répondit Idoménée, tro[) ennemi des allaires , et trop inapi)li(iué , pour pouvoir me tirer de ses mains : il auroit lalln renverser l'ordre que j'avois établi pour ma connnodité , et instruire un nouvel homme ; c'est ce que je n'eus jamais la force d'entreprendre. J'aimai mieux fermer les yeux pour ne pas voir les artifices de Protésilas. Je me consolois seulement en faisant entendre à certaines personnes de confiance que je n'ignorois pas ' sa mauvaise foi. Ainsi je m'imaginois n'être trompé qu'à demi , puisque je savois que j'étois trompé. Je faisois même de temps en temps sentir à Protésilas que je supportois son joug avec impatience. Je prenois souvent plaisir à le contredire, à blâmer publiquement quelque chose qu'il avoit fait , à décider contre son sentiment ; mais , comme il connoissoit ma hauteur et ma paresse , il ne s'embarrassoit point de tous mes chagrins. Il revenoit opiniâtrement à la charge ; il usoit tantôt de manières pressantes , tantôt de souplesse et d'insinuation : surtout quand il s'apercevoit que j'étois peiné contre lui , il redoubloit ses soins pour me fournir de nouveaux amusemens propres à m'amollir, ou pour m'embarquer dans quelque affaire où il ei^it occasion de se rendre nécessaire et de faire valoir son zèle pour ma réputation.

Quoique je fusse en garde contre lui , cette manière de flatter mes passions m'entraînoit toujours : il savoit mes secrets; il me soulageoit dans mes embarras ; il faisoit trembler tout le monde par mon autorité. Enfin je ne pus me résoudre à le perdre ^. Mais, eu le maintenant dans sa place , je mis tous les gens de bien hors d'état de me représenter mes véritables intérêts. Depuis ce moment on n'entendit plus dans mes conseils aucune parole libre ; la vérité s'éloigna de moi ; l'erreur, qui prépare la chute des rois , me punit d'avoir sacrifié

Philoclès à la cruelle ambition de Protésilas : ceux mêmes qui a\ oient le plus de zèle pour riiitat et pour ma personne se crurent dispensés de me délronqier. a|)rès un si terrible exemple. I\U)i-mème, mon cher iMentor, je craiguoisque la vérité ne perçât le nuage , et qu'elle ne par- \îut jusepi'à moi malgré les flatteurs; car, n'ayant [)lus la force de la suivre , sa lumière m'étoit importune. Je sentois en moi-même (lu'elle m'eût ca\isé de cruels remords, sans ])onvoir me tirer d'un si funeste engagement. Ma mollesse, et l'ascendant que Protésilas avoit pris insensiblement sur moi , me |)longeoient dans une espèce de désespoir de rentrer jamais en liberté. Je ne voulois ni voir un si honteux état , ni le laisser voir aux autres. Vous savez , cher Mentor, la vaine hauteur et la fausse gloire dans laquelle on élève les rois ; ils ne veulent jamais avoir tort. Pour couvrir une faute, il en faut faire cent. Plutôt que d'avouer qu'on s'est trom])é , et que de se donner la ))eine de revenir de son erreur, il faut se laisser tromper toute sa vie. Voilà l'état des princes foibles et inappliqués : c'étoit précisément le mien , lorsqu'il fallut que je partisse pour le siège de Troie.

En partant , je laissai Protésilas maître des affaires ; il les conduisit en mon absence avec hauteur et inhumanité. Tout le royaume de Crète gémissoit sous sa tyrannie : mais personne n'osoit me mander l'oppression des peuples; on savoit que je craignois de voir la vérité, et que j'abandonnois à la cruauté de Protésilas tous ceux qui entreprenoient de parler contre lui. Mais moins on osoit éclater, plus le mal étoit violent. ^ Dans la suite il me contraignit de chasser le vaillant Mérione, qui m'avoit suivi avec tant de gloire au siège de Troie. Il en étoit devenu jaloux , comme de tous ceux que j'aimois et qui' montroient quelque vertu.

Il fcuit que vous sachiez , mon cher Mentor, que tous mes malheurs sont venus de là. Ce n'est pas tant la mort de mon fils qui causa la révolte des Cretois, que la vengeance des dieux irrités contre mes foiblesses, et la haine des peuples , que Protésilas m'avoit attirée. Quand je répandis le sang de mon fils, les Cretois, lassés d'un gouvernement rigoureux, avoient épuisé toute leur patience ; et l'horreur de cette dernière action ne fit que montrer au dehors ce qui étoit depuis long-temps dans le fond des cœurs.

Vaii. — ' pas m.

détruire, a.

A. aj. B.

— ^ je ne r"s songer a le Var. — i Dans la suite, cW\ jusqu'à la fin de VaUnca,

(Xllf)

TÉr.ÉMAQlE. I.IVHi: XI.

Timocralf tiio suivit au sit-{;e do Troie , ol ivutloit coui[ik' SL'LivtcuiL'ul par ses lt'tU-»'s à l'rnti'silas de lou; ce (ju'il j)i»u\ oit découvrir, .le senlois liieu que j'élois en capli\ilé; mais je tàcliois de n'y penser pas, désespérant d'y remédier, nuaud les Cretois, à mon arrivée , se ré\oltèreut , l'rotésilas et Timocrale lurent les premiers à benluir. Us m'auroient sans doule abaudoiuié, si je n'eusse été contraint de ni'enluir presque aussitôt qu'eux. Conqitez , mnn cher .Mentor, que les lionunes insolens pendant la |»rospérité sont toujours foildes et tremblaus dans la disgrâce. I.a télé leur tourne aussitôt (jue l'autorité absolue leur échappe. Ou les \oil aussi ranqians (ju'ils ont été hautains; et c'est en un moment qu'ils passent d'une extrémité t l'autre.

Mentor dit à Idoméuée : Mais d'où \ieul donc que . connoissant à fond ces deux méihans honnnes , vous les gardez encore auprès de vous comme je les vois ? Je ne suis pas surpris qu'ils vous aient suivi , n'ayant rien de meilleur à faire pour leurs intérêts ; je comjirends même ([ue vous avez fait une action généreuse de leur donner un asile dans votre nouvel établissement : mais pourquoi vous livrer encore à eux après tant de cruelles expériences ?

Vous ne savez pas, répondit Idoniénée, combien toutes les expériences sont inutiles aux jtrinces amollis et inappliqués qui vivent sans rétlexion. Ils sont mécontens de tout, et ils n'ont le courage de rien redresser. Tant d'années d'habitude étoieut des chaînes de fer qui me lioient à ces deux hommes ; et ils m'obsédoiont à toute heure. Depuis que je suis ici , ils m'ont jeté dans toutes les dépenses excessives que vous avez vues; ils ont épuisé cet état naissant; ils m'ont attiré cette guerre qui alloit m'accubler sans vous. .l'aurois bientôt éprouvé àSalente les mêmes malheurs que j'ai sentis en (>rète ; mais vous m'avez enfin ou\ert les veux, et vous m'avez inspiré le courage qui me manquoit pour me mettre hors de servitude. Je ne sais ce que vous avez fait en moi ; mais, depuis (|ue vous êtes ici. je me sens un autre hoimne.

Mentor demanda ensuite à Idoméuée (juelle étoil la conduite de l'rotésilas dans ce changement des affaires. Uien n'est plus ^utilicieux , répondit Idoméuée , qui' ce (pi'il a fait de{)uis votre arrivée. I)'abord il n'oid>lia rien pour ji'ter indirectement (pielque défiance dans mou '.•sj)rit. Il ne disoit rien contre vous: mais je voyois diverses gens (jui venoieul m'a\crtir (juc ces deux étrangers étoienl fort à craindre. L'un,

<lisoicnt-:ls, e>t le fils du trompeur Ulysse; l'autre est un homme caché et d'un esprit profond : ils sont accoutumés à errer de royaunie en royaume ; (|ui siiit s'ils n'ont point formé fjiifique dessein sur celui-ci ? <^'s a\onturiers racontent euv-mémes (ju'ds ont causé de grands troubles dans tous les pays où ils ont passé : Miici un l'itat naissant et mal allermi ; les moindres mou\ émeus pourroienl le renverser.

l'rotésilas ne disoit rien ; mais il làchoit de me faire entrevoir le dauber i-l l'excès de toutes CCS réformes (|ue vous me faisiez entreprendre. Il me prenoil par mon propre intérêt. Si vous mettez, me disoit-il, les peuples tlans l'abondance, ils ne travailleront plus; ils deviendront fiers, indociles, et seront t<»ujours prêts à se révolter : il n'y a que la foibli'sse et la misère rpii les rende souples, et qui les empêche do résistera l'autorité. Souvent il tàchoit de reprendre son ancienne autorité pour m'cntraîner: et il la couvroit d'un prétexte de zèle pour mon service. En voulant soulager les peuples, me disoit-il. vous rabaissez la puissance royale ; et par là vous faites au peuple même un tort irréparable, car il a besoin qu'on le tienne bas pour son propre repos.

A tout cela je répondois que je saurois bien tenir les peuples dans leur devoir en me faisant aimer d'eux : eu ne relâchant rien de mon autorité , quoique je les soulageasse ' ; en punissant avec fermeté tous les coupables ; enfin, en donnant aux enfants une bonne éducation , et à tout le peuple une exacte discipline, pour le tenir <lans une vie simple, sobre et laborieuse. Hé quoi ! disois-je , ne peut-on pas - soumettre un peuple sans le faire mourir de faim 1 Huelle inhumanité! quelle politique brutale! Combien voyons-nous de peuples traités doucement , et très-fidèles à leurs princes ! Ce qui cause les révoltes , c'est raudtition et l'incpii/'lude des grands d'un Etat , quand ou leur a donné trop de licence , et qu'on a laissé leui^s passions s'étendre sans bornes; c'est la innltitude des grands et des petits qui vivent dans la imdlesse, dans le luxe et dans l'oisiveté; c'est la trop grande abonda[ice d'li')tumes adoimés à la guerre , qui ont négligé foutes les occupations utiles qu'il faut prendre dans les temps de |iaix; enfin , c'est le désespoir des peuples maltraités, c'est la dui'elé. la hanlcur des rois, et leur mollesse, (|ui les rend iuca|)ables de veiller sur tous les membres de TElal pour pré\enir les troubles.

Wn. — ' jp \rt tdulagiMiM- , riillii, ni (lniitiaiil , vie a. — ' i'«> tu. A. nj. t.

TÉLÉMAQUE. LIVRE XI

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A'oilà ce qui cause les révoltes , et non pas le j)ain qu'on laisse manger en paix au lahourcur, après (pi'il l'a iiainié à la sueur de sou visage.

Quand Protésilas a vu (jue j'élois iiiobraulable dans ces luaviiues , il a pris un paiti tout o[)posé à sa conduite passée : il a conuuencé à suivre ces maximes ipTil n'avoit pu détruire ; il a l'ail send)laut de les ^^oùter, d'en être convaincu , de m'avoir obligation de l'avoir éclairé là-dessus. Il va au-devant de tout ce que je puis souhaiter pour soulager les pauvres; il est le pi'emier à me repi'ésenter leurs besoins , et à crier contre les dépenses excessives. Vous savez môme qu'il vous loue , qn"\l vous témoigne de la contiance , et qu'il n'oublie rien pour vous plaire. Pour Timocrate , il commence à n'être l)lus si bien avec Protésilas ; il a songé à se lendre indépendant : Protésilas en est jaloux; et c'est en partie par leurs différends que j'ai découvert leur perlidie.

Mealor, souriant , répondit ainsi à Idoménée : Quoi donc! vous avez été foible jusqu'à vous laisser tyranniser pendant tant d'années par deux traîtres dont vous connoissiez la trahison ! Ah! vous ne savez pas, répondit Idoménée , ce que peuvent les hommes artificieux sur un roi foible et inappliqué qui s'est livré à eux pour toutes ses allàii'es. D'ailleurs je vous ai déjà dit que Protésilas entre maintenant dans toutes vos vues pour le bien public. Mentor reprit ainsi le discours d'un air grave : Je ne vois que trop combien les méchans prévalent sur les bons auprès des rois ; vous en êtes un terrible exemple. Mais vous dites que je vous ai ouvert les yeux sur Protésilas; et ils sont encore fermés pour laisser le gouvernement de vos affaires à cet homme indigne de vivre. Sachez que les méchans ne sont point des hommes incapables de faire le bien ; ils le font indifféremment , de même que le mal , quand il peut servir à leur ambition. Le mal ne leur coûte rien à faire, pai-ce qu'aucun sentiment de bonté ni aucun principe de vertu ne les retient ; mais aussi ils font le bien sans peine , parce que leur corruption les porte à le faire pour paroître bons, et pour tromper le reste des hommes. A proprement parler, ils ne sont pas capables de la vertu , quoiqu'ils paroissent la pratiquer ; mais ils sont capables d'ajouter à tous leurs autres vices le plus horrible des vices , qui est l'hypocrisie. Tant que vous voudrez absolument faire le bien, Protésiles sera prêt à le faire avec vous, pour conserver l'autorité; mais si peu qu'il sente en vous de facilité à vous relâcher, il n'ou-

bliera rien pour vous faire retomber dans l'cgaremeul , et pour reprcMidre en lii)ei'té son naturel trompeur et féroce. Pouvez-vous vivre avec lionneiH' et en repos, pendant qu'un tel liouHiii' \ous obsède à toute heure, et que vous sa\cz le sage et le fidèle Philoclès pauvre et déslwjnoré dans l'ile de Samos?

Vous reconnoissez bien , ô Idoménée , que les hommes trompeurs et hardis qui sont présens entraînent les princes foibles ; mais vous devriez ajout(M' que les pi'inces ont encore un autre m;dheur (jui n'est pas moindre ; c'est celui d'oublier facilement la vertu et les services d'un homme éloigné. La multitude des hommes qui environnent les princes est cause (ju'd n'y en a aucun qui fasse une impression profonde sur eux : ils ne sont frappés que de ce qui est présent , et qui les llatte ; tout le reste s'elî'ace bientôt. Surtout la vertu les touche peu , parce que la vertu , loin ' de les flatter, les contredit et les condamne dans leurs foiblesses. Faut-il s'étonner s'ils ne sont point ainiés. puisqu'ils ne sont point aimables, et qu'ils n'aiment rien, que leur grandeur et leur plaisir?

^ Après avoir dit ces paroles, Mentor persuada à Idoménée qu'il falloit au plus tôt chasser Protésilas et Timocrate , pour ra[)peler Philoclès. L'unique difficulté qui arrètoit le Roi , c'est qu'il craignoit la sévérité de Philoclès. J'avoue , disoit-il , que je ne puis m'empécher de craindre un peu son retour, quoique je l'aime et que je l'estime. Je suis depuis ma tendre jeunesse accoutumé à des louanges, à des empressemens et à des complaisances , que je ne saurois espérer de trouver dans cet homme. Dès que je faisois quelque chose qu'il n'approuvoil pas , son air triste me marquoit assez qu'il me condamnoit. Quand il étoit en particulier avec moi , ses manières étoient respectueuses et modérées , mais sèches.

Ne voyez-vous pas, lui répondit Mentor, que les princes gâtés par la flatterie trouvent sec et austère tout ce qui est libre et ingénu ^. Ils vont même jusqu'à s'imaginer qu'on n'est pas zélé pour leur service , et qu'on n'aime pas leur autorité, dès qu'on n'a point l'ame servile, et qu'on n'est pas prêt à les flatter dans l'usage le plus iujuste de leur puissance. Toute parole libre et généreuse leur paroît hautaine , critique et séditieuse. Ils deviennent si délicats , que tout ce qui n'est point flatteur les ble£se et

Var. — ' bien loin. a. — - Livr.E xiY. — ' el ingénu. Us devionncut si ddicals, etc. a.

TflLÉMAQrR. I.IVrtK W.

K's irrite. Mais allnns plus loin. .lo suppose que l'iiiloilès est i'IVecti\oniont sec el ausli-re . son austérité ne Aaut-olle pas mieux que la tlatteiic pernieieusc de vos conseillei-s ? < >ii IrouNerezvous un homme Sims défauts? et le défaut de vous dire tro[) liardiuicnt la vérité n'esl-il |)as celui que vous devez le moins craindre? que dis-je? n'est-ce pas un défaut nécessiiire pour corriger les vôtres , el pour vaincre ce dégoût de la vérité où la flatterie vous a fait tomber ? 11 vous faut un lionmie qui n'aime (|ue la vérité et vous, qui vous aime mieux ([uc \uu> ne savez vous aimer vous-même ; qui vous dise la vérité malgré vous ; qui l'orcc tous vos retrancliemens : et cet borame nécessaire , c'est IMiiloclès. Souvenez-vous qu'un prince est trop heureux quand il naît un seul homme sous son règne avec cette générosité ; (ju'il est le [ilus précieux trésor de l'Etal; et que la plus grande punition qu'il doit craindre des dieux , est de perdre un tel homme , s'il s'en rend indigne faute de savoir s'en servir.

Pour les défauts des gens de bien , il faut les >avoir connoitre , et ne laisser pas de se servir d'eux. Uedressez-les ; ne vous livrez jamais aveuglément à leur zèle indiscret; mais écoutez-les favorablement; honorez leur vertu; montrez au public que vous savez la distinguer; ' surtout gardez-vous bien d'être plus long-temps comme vous avez été jusqu'ici. Les princes gâtés comme vous l'étiez , se contentant de mépriser les hommes corrompus , ne laissent pas de les employer avec confiance et de les combler de bienfaits : d'un autre côté, ils se piquent de connoitre aussi les hommes vertueux; mais ils ne leur domient que de vains éloges, n'osant ni leur conlier les emplois, ni les admettre dans leur commerce familier, ni répandre des bienfaits sur eux.

Alors Idoménée dit qu'il étoit honteux il'avoir tant tardé à délivrer linuocence opprim«''e. et à punir ceux (jui l'avoienl trompé. Mentor ' n'eut même aucune peine à déterminer le Koi à j)erdre son favori ; car aussitôt (ju'eju est parvenu à rendre les favoris suspects et imporliuis à leurs niaitres , les princes , lassés et embarrassés , ne cherchent plus ipi'à s'en défaire : leur amitié s'évanouit , les services sont oubliés ; la chute des favoris ne leur coûte rien , pourvu «piils ne les voient plus.

VaII. — ' ri tiirinul (;al•^•/-^<||I^ hn ii "l'itri- ((iiiiiiir l<s jirintr» i|ui , if luiili'iilanl ilr im'|iriMr 1" ^ lininiiii-» loirniiiput. Ile UiïM-nt \>ii ilr II « ('lli|'lu)iT avi-r cunllaiici- et ilr \r% roiiililiT de bii-iifail»; <-li|ui,<i- |>ii[u.'iiil di- runnoUrt- aussi !• > hoiiiin»'» vertUfUt , in* leur JunncMil i|U«' de »i«iin eloyct. a. — • Meulur, cW. junfii'a la Jtii de Vatinca, m. a. '</• H.

.aussitôt le !{oi ordonna en secret à Hégésippe, qui étoit un des princi|»aux ofticiers de sa maison , de prendre Prolésilas et Timocrate, de les coiiiluire en sûreté dans l'ile de Satnos , de les y laisser, et de ramener i'liilocb''s de ce lieu d'evil. Ilégésippe , surpris de c<'t ordre, ne put s'empêcher de pleurer de joie. C'est maintenant, dit-d au Koi , (pie vous allez charmer vos sujets. (À's deux honuues ont causé tous vos malheurs et tous ceux de vos peuples : il y a vingt ans cju'il font gémir tous les gens de bien, «'t qu'à peine ose-l-on même gémir, tant leur tvraimie est cruelle; ils accablent tous ceux cpii entreprennent d'aller à vous par un autre canal (jue le leur. Ensuite Hég('si[)pe décou\rit au Uor un grand nond)re de perfidies et d inhumanités conuiii^es |»ar ces deux hommes, dont le Itoi n'avoit jamais entendu parler, parce que personne n'osoit les accuser. Il lui raconta même ce qu'il avoil découvert d'une conjuration secrète pour faire périr Mentor. Le Hoi eut horreur de tout ce (ju'il voyoit.

Ilégésippe se hàla d'aller prendre l'rolésilas dans sa maison : elle étoit moins grande, mais plus commode et plus riante, que celle du Hoi ; l'architecture étoit de meilleur goût ; Protésilas l'avoit ornée avec une dépense tirée du sang des misérables. Il étoit alors dans un salon de marbre auprès de ses bains, couché négligemment sur un lit de pourpre avec une broderie d'or; il paroissoit las et épuisé de ses travaux ; ses yeux et ses sourcils montroient je ne sais quoi d'agité, de sond)re et de farouche. Les plus grands de l'État étoient autour de lui , rangés sur des tapis, composant leurs vi>ages sur celui de l'rolésilas, dont ils observoient jusqu'au moindre clin d'o'il. A peine ou\roit-il la bouche, (jue tout le monde se récrioit pour admirer ce qu'il alloit dire. In des principaux de la troupe lui racontoit avec des exagérations ridicules ce (jue l'rolésilas lui-même a\oit fait pour le Koi. In autre lui assunjit (jue Jupiter, ayant trompé s;i mère, lui avoil donné la vie , el qu'il étoit fils du père des dieux. In [Kx'Me venoil de lui chanter des ver^soù il assuroit que l'rol(''si!as. instruit par les Muses, avoil égalé Apollon pour tous les ouvrages d'esprit. In autre poèt(! , encore plus l;\che et plus inq>udenl , l'appeloil , dans ses vers , l'inventeur des beaux-arts, el le père des peuples, qu'il rendoil heureux; il ledépeignoit tenant en maiu la corne d'abondance.

I'rot(''silas écoutoil toutes ces louanges d'mi air sec , distrait et d(''daigneux , comme un lioimue (pii sait bien (pi'il en mérite encore de

TÉLÉMAQUE. LIVRE XI

(XIV

))lus irvaiuk-s , et qui iïiit tro|i de ^nàce île se laisser louer. 11 y avoit un llalleur qui jiril la liherlé île lui parlera l'oreille, pour lui dire quelque chose de plaisant contre la police (jiie .ÂJentor tàchoil d'établir. Protésilas sourit ; toute l'assemblée se mil aussitôt à rire , quoique la plupart ne pussent point encore savoir ce (pi Du avoit dit. .Mais Protésilas re[)renant bientôt son air sévère et baulain, chacun rentra dans la crainte et dans le silence. Plusieurs nobles cherchoicnt le moment on Protésilas pourroit se tourner vers eux et les écouter . ils paroissoient émus et endjarrassés ; c'est qu'ils avoieni à lui demander des i^ràces : leur |)oslure siq)[)liante parloit pour eux; ils paroissoient aussi soumis qu'une mère aux pieds des autels , lorsqu'elle demande aux dieux la pfuérison de son 111s unique. Tous |)aroissent contens, attendris, pleins d'admiration pour Protésilas , quoique tous eussent contre lui, dans le ctour, une rage implacable.

Dans ce moment Hégésippe entre. * saisit l'épée de Protésilas, et lui déclare, de la part du Roi, qu'il va l'emmener dans lile de Sanios. A ces paroles , toute l'arrogance de ce favori tond)a , comme un rocher qui se détache du sonmiet d'une montagne escarpée. Le voilà qui se jette trenddant et troublé aux pieds d'Hégésippe; il pleure, il hésite, il bégaie, il tremble ; il embrasse les genoux de cet homme, qu'il ne daignoit pas , une heure auparavant , honorer d'un de ses regards. Tous ceux qui l'encensoient , le \oyant perdu sans ressource , changèrent leurs llatteries en des insultes sans j)itié.

Hégésippe ne voulut lui laisser le temps ni de faire ses derniers adieux à sa famille, ni de prendre certains écrits secrets. Tout fut saisi et porté au Roi. Timocrate fut arrêté dans le même temps : et sa surprise fut extrême; car il croyoit qu'étant brouillé avec Protésilas il ne pouvoit être enveloppé dans sa ruine. Ils partent dans un vaisseau qu'on avoit préparé. On arrive à Samos. Hégésippe y laisse ces deux malheureux; et , pour mettre le comble à leur malheur, il les laisse ensemble. Là , ils se reprochent avec fureur, l'un à l'autre , les crimes qu'ils ont faits , et qui sont cause de leur chute : ils se trouvent sans espérance de revoir jamais Salente , condamnés à vivre loin de leurs femmes et de leurs enfans: je ne dis pas loin de leurs amis, car ils n'en avoient point. On les

Var. — ' s;iisit sou (■[wc , el lui dc^claro qu'il va Fonimcncr dans IMle de Samos. A ces paroles , loule l'arrogauie de Protésilas tomba, etc. A.

menoit dans une terre inconnue, oii ils ne dévoient plus a\oir * d'autre ressource pour vivre, que leur travail , eux qui avoient jiassé tant d'années dans les délices et dans le faste. Semblables à deux bêtes farouches , ils étoient toujours prêts à se déchirer l'un l'autre.

(lepenilant Hégésippe demanda en quel lieu de l'île demeuroil Philoclès. On lui dit ipi'il demeuroil assez loin de la ville, sur une montagne où une grotte lui servoit de maison. Tout le monde lui parla avec admiration de cet étranger. Ue|niis qu'il est dans cette île, lui disoil-on, il n'a ollénsé personne : chacun est louché de sa patience, de son travail, de sa tranquillité; n'ayant rien, il paroît toujours content. Quoiqu'il soit ici loin des affaires , sans biens et sans autorité, il ne laisse pas d'obliger ceux qui le méritent, et il a mille industries pour faire plaisir à tous ses voisins.

Hégésippe s'avance vers cette grotte , il la trouve vide et ouverte ; car la pauvreté et la simplicité des mœurs de Philoclès faisoient qu'il n'avoit , en sortant , aucun besoin de fermer sa porte. Une natte de jonc grossier lui servoit de lit. Rarement il allumoit du feu , parce qu'il ne mangcoit rien de cuit : il se nourrissoit , pendant l'été, de fruits nouvellement cueillis, et, en hiver, de dattes et de figues sèches. Une claire fontaine , qui faisoit une nappe d'eau en tombant d'un rocher, le désaltéroit. 11 n'avoit dans sa grotte que les instrumens nécessaires à la sculpture , et quelques livres qu'il lisoit à certaines heures , non pour orner son esprit , ni pour contenter sa curiosité, mais pour s'instruire en se délassant de ses travaux , et pour apprendre à être bon. Pour la sculpture, il ne s'y appliquoit que pour exercer son corps , fuir l'oisiveté , et gagner sa vie sans avoir besoin de personne.

Hégésippe , en entrant dans la grotte , admira les ouvrages qui étoient commencés. Il reniarqua un Jupiter, dont le visage serein étoit si plein de majesté , qu'on le reconnoissoit aisément pour le père des dieux et des hommes. D'un autre côté paroissoit Mars avec une fierté rude et menaçante. Mais ce qui étoit de plus touchant, c'étoit une Minerve qui animoit les arts; son visage étoit noble et doux, sa taille grande et libre : elle étoit dans une action si vive , qu'on auroit pu croire qu'elle ulloit marcher.

Hégésippe , ayant pris plaisir à voir ces statues , sortit de la grotte, et vit de loin , sous un

Var. •— ' où ils n'auvoicnt d'autre ressource. A.

(XIV) Tl'M::MAni:K. I.l\ llK \l. 403

praiid aiiiii- , l'IiiloïK's ijni lisoit sur I»' ^m/om : je lui ilnis uia chère solituiK' cl tous les j)lai-

il va viTS lui; vi IMiiliicIt-s. (|ui l'aitonuit , ur sirs iuiKucus (pic j y piùlf.

sail «jui' ti-oiiv. N'est-ce point là, dit-il eu lui- Uelnuniey. , m' Hépési|)j)e , relouiiie/ \ers le

nièinc , Hé<:ési|i|)e, avec qui j'ai si luiig-tenips Uoi ; aide/.-lui à supporter les mistîres de la

\écn en (Irèle? Mais quelle apparence (ju'il f:raudeur, et laites auprès de lui ce que vous

vienne dans une île si éloignée? Ne seroil-ce Miudrie/. (pie je lisse, l'uisqiu* ses yeux, si

point sou oudire (pii \ieuilroit après sa mort lou;.'-teiups lernu-s à la Nérité, ont été entin

des ri\es du Sl\\".' reiidaul (ju'il éloit dans ce ouverts par cet lnunine sage que vous uonmiez

doute, Hégésippe arri\a si proche de lui. (pi'il .Meiilnr, (pi'il le relieuiie aupn's de lui. Pour

ne put s'empêcher de le recoinioîlre et de l'eui- moi, après mon naufrage, il ne me (-((nvienl

brasser. Est-ce doue vous , dit-il , mou clier pas de (puller le port" oîi la lem|)ête m'a lieu-

el ancien ami? (piel hasard, quelle tempête reiiseiucnt ji'té , pour me remetln; à la merci

vous a jeté sur ce rixage? pounpiui ave/.-\ous des Unis, n (jue les lois sont à plaindre! ù (jue

ahandomié l'île de (liète? est-ce une disgrâce ceiiv (pii les servent sont digues de compassion!

semlilalileà la iniennequi \ous a arrachi'- à imlie S'ils sont iiiéchaiis , comhien l'oul-ils soiillrir les

pairie? hommes! et (jnels tourmens leur suiil préparés

llég(''sippe lui répiiiiilil : (le ursl point imic dans le noir 'l'arlarc ! S'ils sont hous, quelles

disgrâce: au cou Irai ri' . ( est la t'a\eui" des dieux dil'lii iillés u'oul-ils pas à vaincre! (piels pièges

qui me mène ici. Aussiti)t il lui raconta la Ion- à exiler! quels maux à sniinVir! Mucure une

gue tyrannie de l'iolésilas; ses iulrigucs a\ec l'ois, Ih'-gésippe , laisse/.-moi dans mou heureuse

Timocrate ; les malheurs où ils avoicnt préci- pauvreté.

pilé Idoménée : la chute de ce prince; sa l'uile PendanI (pie l'hilocles parloil ainsi avec sur les côtes d'Italie, la i'oudatiou de Salente ; beaucoup de \éhémence, Hégésippe le regarl'arrivée de Mentor et de Télémacpie; les sages doit a\eo étoiiiiciueut. Il l'avoil vu autrefois maximes dont Mentor avoit rempli res|)rit du eu (^.rète, lorsqu'il * gouvernoil les plus gran- Hoi , et la disgrâce des deux traîtres. 11 ajouta à^'^ alVaires, maigre, languissant et épuisé; (pi'il les avoit menés à Samos, pour y soull'rir c'est (pie son naturel ardent et austère le conl'exil qu'ils avoient fait soulfrir à Philodès; et sumoit dans le travail; il n(; pouvoil voir sans il liuii en lui disant qu'il avoit ordre de le cou- iiiiligiiafioii le vice iiupiiui: il \ouloil dans les (luire à Salente , où le Koi . qui connoissoit son all'aires une certaine exactitude (piuii i\'\ trouve innocence, \ouloitlui confier ses allai rcs et le jamais: ainsi ses emplois détruisoient sa santé combler de biens. délicate. Mais, à Sanios, Hégésippe le voyoit Voyez-vous, lui répondit IMiiloclès, cette gras et vigoureux ; malgré les ans, la jeunesse grotte, plus propre à cacher des bétes sauvages, ilcurie s'étoit renouveléi' sur son visage ; une qu'à être habitée par des hommes? j'y ai goûté vie sobre, tranquille cl laborieuse lui a\oit fait depuis tant d'auuées plus de douceur et de comme un nouveau lempéramenl. repos, (jue dans les [)alais dorés de lile de Vous êtes surpris de me voir si cbaiigt' . dit Crète. Les hommes ne me Ironqient plus; car alors l'hilodès en souriant; c'est ma solituJe je ne vois plus les hommes , je n'entends j)lus rpii m'a donné cette fraîcheur et cette santé leurs discours llatleurs et empoisonnés : je n'ai parfaite : mes ennemis m'ont donné ce que je plus besoin d'eux; mes mains, endurcies an u'aurois jamais pu lrou\er dans la |dns grande travail, me doinieut facileiiient la nourriture fuittiue. \ Oulez -\ous que je perde les vrais simple (pii m'est nc'xessaire : il ne me faut, biens |)our courir après les fauv, et pour me comme vous voyez, qu'une légère étoile |)our replonger dans mes anciennes misères? Ne me couvrir. N'ayant plus de besoins, jouissant soyez pas |)lus cruel que Prolésilas; du moins d'un calme profond et il'une douce liberté , ilont ne m'enviez jias le bonheur que je tiens de lui. la sagesse de mes li\res m'ait|ireud à faire un Alors nt''gé'sippe lui représeiila, mais iiiutibou usag(; , (pi'irois-je enconî chercher pjirmi leineiil , tout ce ipiil crut pinipre à le loucher, les hommes jaloux, trompeurs et incnuslans? l-.tes-\ous donc, lui disoil-il, insensible au |dai- Non , non , mon cher Ih'-gé-sippe , ne m'enviez sir de revoir vos proches et vos amis, (pii soupoint mon bonheur. l'roli!'silas s'est trahi lui- |>ireul après \otre retour, el (pie la seule espémême , \oulaiil trahir le Hoi el me perdre, raiice de vous embrasser comble de joie? Mais Mais il lie m'a fait aucun mal; au contraire,

il m'a fait le plus grand des biens, il m'a dé- ^;"-,- ' " "'/• ">/• "* >'"";;""»;. •' "" •'"• -"-

lixii- du lumulle et do la servitude des allaires : i y.wisiw .[uii. a.

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(XIV

\ous , qui cTai|A'ii('7. les JiiMix . cl qvii aimez votre doYoir, coniptoz-vous pour rien de servir votre roi, de l'aider dans tous les biens qu'il vent liiire , et de rendre tant de peuples heureux? Est-il permis de s'abandonner à une j)liilosophie sauvage , de se préférer à tout le reste du vicnvc humain, et d'aimer mieux son repos que le bonheur d(> ses coneilovens? Au reste, on croira que c'est par ressenliment , que vous ne voulez plus \oir le Roi. S'il \ous a voulu faire du mal, c'est qu'il ne \ous a j)oint connu : ce n'étoit pas le véritable , le bon , le juste Philoclcs qu'il a voulu faire périr : c'étoit un homme bien dilî'érenl de vous qu'il vouloit j)unir. Mais maintenant qu'il vous connoît , et qu'il ne vous prend plus pour un autre , il sent toute son ancienne amitié revivre dans son cœur : il vous attend 5 déjà il vous tend les bras pour vous embrasser ; dans son impatience, il comj>te les jours et les heures. Aurez-vous le coeur assez dur pour être inexorable à votre Roi et à tous vos plus tendres amis?

Philoclès, qui avoit d'abord été attendri en reconuoissant ïlégésippe, reprit son air austère en écoutant ce discours. Sciid)lable à un rocher contre lequel les vents coiubalteul en vain, et où toutes les vagues vont se briser en gémissant, il demeuroit immobile; et les prières ni les raisons ne trouvoient aucune ouverture pour entrer dans son cœur. Mais , au moment où Hégésippe connnencoit à désespérer de le vaincre , Philoclès, ayant consulté les dieux, découvrit, par le vol des oiseaux, parles entrailles des victimes, et par divers autres présages. qu'il devoit suivre Hégésippe. Alors il ne résista plus , il se prépara à partir ; mais ce ne fut pas sans regretter le désert où il avoit passé tant d'années. Hélas! disoit-il , faut-il que je vous quitte , ô aimable grotte , où le sommeil paisible venoit toutes les nuits me délasser des travaux du jour ! Ici les Parques me fdoient , au milieu de ma pauvreté , des jours d'or et de soie. Il se prosterna, en pleurant, pour adorer la naïade qui l'avoil si long-temps désaltéré par son onde claire , et les nymphes qui habitoient dans toutes les montagnes voisines. Écho entendit ses regrets, et, d'une triste voix, les répéta à toutes les di^in!tés cliampètres.

Ensuite Philoclès vint à la ville avec Hégésippe pour s'embaïquer. 11 crut que le malheureux Protésilas , plein de honte et de ressentiment , ne voudroit point le voir : mais il se trompoit ; car les hommes corrompus n'ont aucune pudeur, et ils sont toujours prêts à toutes sortes de bassesses. Philoclès se cachoit modes-

tement , de peur d'élre vu par ce misérable : il craignoil d'augmenter sa misère en lui montrant la prospérité d'un ennenù qu'on alloit élever sur ses ruines. Mais Protésilas chcrchoit avec empressement Philoclès; il vouloit lui faire pitié , et l'engager à demander au Roi (ju'il put retourner à Salente. Philoclès éloit tro|) sincère pour lui promettre de travailler à le faire rap-r peler ; car il savoit mieux que personne combien son retour eût été pernicieux : mais il lui parla fort doucement , lui témoigna de la comjiassion . tâcha de le consoler, l'exhorta à apaiser les dieux par des mœurs pures et par une grande patience dans ses maux. Comme il avoit appris que le Roi avoit ôlé à Protésilas tous ses biens injustement acquis, il lui promit deux choses , qu'il exécuta lidèlcment dans la suite : l'une , fut de prendre soin de sa femme et de SCS enfants, qui éloient demeurés à Salente , dans une alVi-euse pauvreté , exposés à l'indignation publique ; l'autre étoit d'envoyer à Protésilas, dans cette île éloignée, quelque secours d'argent pour adoucir sa misère.

Cependant les voiles s'cnOent d'un vent favorable. Hégésippe, impatient, se hâte de faire partir Philoclès. Protésilas les voit embarquer : ses yeux demeurent attachés et immobiles sur le rivage; ils suivent le vaisseau qui fend les Oîî-des, et que le vent éloigne toujours. Lors même qu'il ne peut plus le voir, il en repeint encore l'image dans son esprit. Enlin , troublé, furieux , livré à son désespoir, il s'arrache les cheveux , se roule sur le sable , reproche aux dieux leur rigueur, appelle en vain à son secours la cruelle mort, qui, sourde à ses prières, ne daigne le délivrer de tant de maux, et qu'il n'a pas le courage de se donner lui-même.

Cependant le vaisseau , favorisé de Neptune et des vents, arriva bienlôt à Salente. On vint dire au Roi qu'il enlroit déjà dans le port : aussitôt il courut au-devant de Philoclès avec Mentor ; il l'embrassa tendrement , lui témoigna un sensible regret de l'avoir persécuté avec tant d'injustice. Cet aveu , bien loin de paroître une foiblesse dans un roi , fut regardé par tous les Salentins comme l'effort d'une grande ame, qui s'élève au-dessus de ses propres fautes , en les avouant avec courage pour les répai'er. Tout le monde pleuroil de joie de revoir l'homme de bien qui avoit toujours aimé le peuple, et d'entendre le Roi parler avec tant de sagesse et de bonté. Philoclès , avec un air respectueux et modeste , recevoit les caresses du Roi , et avoit impatience de se dérober aux acclamations du peuple ; il suivit le Roi au palais. Bientôt Men-

(XIV

TÉLÉMAQn:. I.IMIK XI.

tor ot lai furcnl dans la nu'tnc oonliancc quii s'ils avoicnl [lasso leur vie ensemble, qnoiqirils ne se liissenl jamais \us; c'est qne les .lieux , qni nul rel'nsé aux médians des yeux pour connniire les l»ons , ont tinimé anx bons de cjnoi se connoître les nns les autres. Ccnx qni ont le poiM de la vertn no peuvent être cnsemlde sans c'tre unis par la vertu ' qu'ils aiment.

nienlôt Pliiloclès di-manda an Hoi île se retirer, auprès (le Salenle, dans une solitude, on il continua à \i\re pauvrement connue il avoit vécu àîNimos. l.e Hoi alloit avec Mentor le voir presque tous les jours dans son désert, (i'esl là qu'on examinoil les moyens d'alVermir les lois. et de doinier une torme solide au j,n)u\ernemcut pour le bonheur public.

Les deux principales choses qu'on examina l'uiont l'éducation des enfans , et la manière de vivre pendant la juiix. Pour les eni'ans , Mentor disoil : Ils apparlieinienl moins à leurs parens , qu'à la république; ils sont les enfans du peujtle, ils en sont l'espérance et la force ; il n'est pas temps de les corri<;er quand ils se sont corronqnis. C'est peu de les exclure des emplois , lorsqu'on voit qu'ils s'en sont rendus indignes; il vaut bien mieux prévenir le mal, que d'être réduit à le punir. Le Roi , ajoutoit-il, qui est le père de tout son peuple, est encore plus particulièrement le |)ère de foute la jeunesse, qui est la Heur de toute la nation. C'est dans la llcur qu'il faut préparer les fiuits : que le Koi ne dédaigne donc |)as de veiller sur léducation qu'on donne aux enfans; qu'il tienne ferme pour faire observer les lois de Minos, qui ordonnent qu'on élève les enfans dans le mépris de la douleur et de la mort: qu'on mette l'honneur à fuir les délices et les richesses; que l'injustice et le mensonge, l'ingratitude- et la mollesse passent pour des vices infimes; qu'on leur apprenne, dès leur tendre enfance, à chanter les louanges des héros qni ont été aimés des dieux . qui ont fait des actions f^énéreuses pour liturs patries, et qni ont fait éclater leiu- courage dans les cond)ats ; que le charme de la musique saisisse leurs âmes pour rendre leurs mœurs douces et pures; qu'ils a|)prennent à être tendres |ioin" leurs amis, (ideb's à leurs alliés, é(|uitables pour tous les honnnes , même |)oim' leurs plus cruels ennemis ; (jn'ils craignent moins la mort et les tourmens, que le moindre reproche do leurs consciences. Si , de bonne heure, on remplit les enfans de ces grandes maximes, eltpi'on

les fasse entrer dans leur co:ur par la dou-enr du «hanl , il y en ama peu qui ne senllammenl de l'amour de la gloire et de la vertu.

Mentor ajoutoit (pi'il étoil capital d'établir des écoles [)ubli(pies' pour accoutumer la jeunesse aux plus rudes exercices du corps, et * jiour éviter la mollesse et l'oisiveté, (|ui coriompont les plus beaux natmels ; il \ouloit une gi-ande variété de jeux et de spectarb's <pii animassent tout le peuple, niais surtout qui exerçassent les corps pour les rendre adroits, souples et' vigoureux: il ajoutait des prix pour exciter une noble émulation. ."Mais ceipiil souhaildit le pl'is pour les bonnes mœurs, c'est ()Me les jeunes gens se mariassent de bonne heure, et que leurs parens, sans aucune vue d'intérêt , leur laissassent choisir des femmes agréables de corps et d'esprit, auxquelles ils pussent s'attacher.

Mais pendant (pi'on préparait ainsi les moyens de conserver la jeunesse pure, innocente, laborieuse , docile , et passionnée pour la gloire , IMiilodès, qui aimoit la guerre, disoit à Mentor : En vain vous occuperez les jeunes gens à tous ces exercices, si vous les laissez languir dans une jiaix continuelle , où ils n'auront aucune expérience de la guerre, ni aucun besoin de s'éprouver sur la valeur. Par là vous affoiblirez insensiblement la nation : les courages s'amolliront ; les délices corrompront les moMu-s : d'autres peuples belliqueux n'auront aucune peine à les vaincre ; et , pour avoir voulu é\iter les maux que la guerre entraîne après elle, ils tomberont dans une affreuse servitude.

Mentor lui répondit : Les maux de la guerre sont encore i»lus horribles que vous ne pensez. La guerre épuise un Ktat , et le met toujours en danger de périr, lors même qu'on remporte les |)1 us grandes \ictoires. Avec quelipies avantages rju 'on la commence, on n'est jama's siir de la linir sans être exposé aux plus tragiques renversetnens de fortune. Avec «pielque supériorité de forces qu'on s'engage dans un combat, le moindre mécompte, une terreur jiaiiitiue , un rien vous arraelie la victoire (pii étoit déjà dans vos mains , et la transporte chez vos ennemis, Ouand inêiiie on tiendroit dans sou r;unp la victoin; comme enchainée , on se détruit soimême en délruisunl ses ennemis ; on dépeuple son pays ; ou laisse les terres pres(|ue incultes ; ou trouble le commerce ; mais, ce qui esl hien

Var. — ' y

A. ij, D.

ilu'iU ailllrlll. A.

.iliiii<li< III,

Voi. — ' I.' •III II' Il 0)11111.1'

l.'.iiitiiir .1 iijtiiilr fiilif /<•» liijiiis ; i>alc,(ii> — * i7 ^ i-l m A. tij. u.

TÉLÉMAQUE. LIVRE XI

(XIV

pis, on affoiblil losinoilUniros lois, ci on laisse corrompre les nuenis : la jeunesse ne s"adoinie pins aux lellres ; le pressant besoin l'ail qn'on soullVe une licenee pernicieuse dans les troupes; la justice . la police . tout sonllVe de ce désordre. Un roi (pii \erse ii- sani^- de tant d'iioninies, et (pii cause lanl de malheurs ponc acquéi'ii- un peu di' L:lnire . on pour rtendre les bornes de son royaume, est indigne de la gloire qu'il cbercbe, et mérite de perdre ce qu'il possède, pour a\oir \oulii usurper ce (pii ne lui appartient pas.

Mais \oici le moyen d Cxercer le coin-agc dune nation en temps de paix, ^'ous avez déjà vu les exercices du corps que nous établissons, les prix qui exciteront l'énnilation, les maximes de gloire et de vertu dont on reuq)lirales âmes desenfans, presque dès le berceau, par le chant des grandes actions des héros; ajoutez à ces secours celui d'une vie sobre et laborieuse. Mais ce n'est pas tout : aussitôt qu'un peu|)le allié de votre nation aura une guerre , il faut y envoyer la fleur de votre jeunesse, surtout ceux en qui on remarquera le génie de la guerre, et qui seront les plus propres à proliter de l'expérience. Par là vous conserverez une haute ré- ])utation chez vos alliés : votre alliance sera recherchée , on craindia de la perdre : sans avoir la guerre chez vous et à vos dépens, vous aurez toujours une jeunesse aguerrie et intrépide. Quoique vous ayez la paix chez vous , vous ne laisserez pas ' de traiter avec de grands honneurs ceux qui auront le talent de la guerre : car le vrai moyen d'éloigner la guerre et de conserver une longue paix , c'est de cultiver les armes ; c'est d'honorer les hommes qui excellent "^ dans cette profession ; c'est d'eu avoir toujours qui s'y soient exercés dans les pays étrangers , et qui connoissent les forces , la discipline militaire et les manières de faire la guerre des peuples voisins ; c'est d'être également incapai)le et de faire la guerre par ambition , et de la craindre par mollesse. Alors étant toujours prêt à la faire pour la nécessité , on parvient à ne l'avoir presque jamais.

Pour les alliés , quand ils sont prêts à se faire la guerre les uns aux autres, c'est à vous à vous rendre médiateur. Par là vous acquérez une gloire solide et plus sure que celle des conqnérans ; vous gagnez l'amour et l'estime des étran-

gers; ils ont Ions besoin de vous : vous régnez sur eux par la conliance , comme vous régnez siu" vos sujets par l' autorité ; vous devenez ' le ilépositaire des secrets , l'arbitre des traités, le maître des cœurs ; votre réputation vole dans tous les pays les plus éloignés ; votre nom est connue un i)arfum délicienv qm s'exhale ^ de pays en pays chez les [)enplesles plus reculés ^. En cet état, qu'un p(Miple voisin vous attaque contre les règles de la justice , il vous trouve agueiri, pré[iaré ; mais, ce qui est bien plus fort, il vous trouve aimé et '' seconi-u; tous vos voisins s'alarment pour vous, et sont persuadés que votre conservation fait la sûreté j)ublique. Voila un reuq)art bien plus assuré ([lie toutes les murailles des villes , et que toutes les places les mieux fortifiées; voilà la véritalde gloire. Mais qu'il y a peu de rois qui sachent la chercher , et qui ne s'en éloignent [)oint ! Ils courent après une ombre trompeuse, et laisseiit derrière eux le vrai honneur, faute de le connoitre.

Après que Mentor eut parlé ainsi, Plnloclès étonné le regardoit ; puis il jetoit les yeux sur le Hoi , et étoit charmé de voir avec quelle avidité Idoniénée recueilloit au fond de son conn' toutes les paroles qui sortoient , comme un lleuve de sagesse , de la bouche de cet étranger.

Minerve , sous la ligure de Mentor, élablissoit ainsi dans Salente toutes les meilleures lois et les plus utiles maximes du gouvernement, moins pour faire fleurir le royaume d'Idoménée , que pour montrer à Télémaque , quand il reviendroit , un exemple sensible de ce qu'un sage gouvernement peut faire pour rendre les peuples heureux, et pour donner à un bon roi une Ldoire durable.

VaR. — ' Vdus (liTiiem'i'7.. B. c. p. il./. du caj). — - qui s'cxlialc (le Ions coli'S. En col élat , etc. A. — ■* cldiDiH'S. B. — '* et m. A. iij. B.

Var. — 1 ne laissez pas. A. — - e\coIlens. B. c. p. n. /. du cop. B. 11 ayoil oublié le mot y»/; l'auteur, en revoyant celle coine, ajouta une s h excellent. Nous suivons l'original avec D,

(XV

TÉI.l'MAQrF. LIVRE XH.

MVTU: \II ».

Télémaqiie , pendant son séjour ilioz les alliés, papne l'affeclion de leurs princi|iau\ elu-fs, el celle même de Fliiloclète . d'abord indisposé contre lui à cause d'ilysse son |)ère. F'IiilociMe lui raconte ses aventures, et Toripine de sa haine contre l'iysse; il lui montre 1rs funestes elTels de la passion de l'amour, \)ar l'histoire tniv'i'iue de la mort d'Hercule. 11 lui apprend comment il idilint de ce héros Us flèches fatales, sans lesquellis la ville de Troie ne pouvoit être prise: comment il fut |)uni d'avoir trahi le secret de la mort d'Hercule, par tous les maux qu'il eut à souffrir dans l'Ile de I.emnos; enlin comment llysse se servit de Néoptolème, pour l'ençaper à se rendre au siège de Troie , où il fut guéri de sa blessure par les fils d ■ Esc u lape.

Ckpkndant Télôriiaque uiunlroit son cnurnpe dans les péiils Jo la ^Htciro. Eu parlant de Salentc, il s'appliqua à gagner l'aHeclion des vieux lapitaiues, dont la l'éputaliou et l'expérience ituient au comble. Nestor, qui l'avoit (léjà vu à l'vlos. el qui avoit toujours aiuié Llysse, le traitoit couuuc s'il eût élé son pro|>re lils. Il lui donnoit les instructions qu'il a[)puyoit de divers exemples; il lui raconloit toutes les aventures lie sa jeunesse, et tout ce qu'il avoit vu faire de |dus remarquable aux liéros de l'Age passé. La mémoire de ce sage vieillard , qui avoit vécu tntis Ages d'bomme, étoit couune une bistoire des anciens temps gravée sur le marbre ou sur l'airain.

IMiiloctète n'eut pas d'abord la môme inclination que Nestor- pour Télématpie : la baiue qu'il avoit nourrie si long-temps dans son cœur contre Ulysse l'eloiguoit de son lils ; el il ne pouvoit voir qu'avec |)eine tout cecju'il sembloil que les dieux préparoieni en faveur de ce jeune luïnimc, pour le rendre égal aux béros qui a\ oient renversé la ville de Troie. Mais enfin la modératitju de Télémaque vainquit tous les ressentirnens d(.' IMiilocléte ; il ne put se défeu<lre d'aimer cette vertu douce et modeste. Il |)renoit >ouvent Télémaque, et lui disoil ; .Mon lils ( car je ne crains plus de vous nonuuer ainsi ). votre jM-re et moi . je l'avftue , nous avons éh' long-l«'mps ennemis l'un de l'aulre : j'avoue même (pTaprés (jue nous eûmes fait lond)er la -iipcrbe ville de Troie, mon cœur n'él')it ()oint «iicore apaisé; et, quand je vous ai vu, j'ai senti de la peine à aimer la vertu dans le lils d'Ulysse.

VaH. — ' I.nRKXN. — ' <|ui- Nfilor m. A. "j. B. FÉNELON. TOMF. VI,

Je me le suis souvent rcprocbé. Mais enfin la verlu, quand elle est (louée , sinqile. ingéiuie el modeste, surmoule tout. Ensuite riuloctcle • s'engagea iiisensd)leu»enl à lui raconter ce qui avoit allumé dans son cour tant de baine contre Ulysse.

Il faut, dit-il. rcpit'iidre ii\ni\ bistoire de plus liant, .le suivois partout le grand Hercule, (jui a délivré la terre de tant de monstres , el devant (jui lesautres liéros n'éloicnt que coniniu sont les foibles roseaux auprèsd'un grand cbène, ou connue les moindres oiseaux en présence de l'aigle, Sesmalbeurs et les miens vinrent d'une j)assion (jui cuise tous les désastres les plus affreux ; c'est l'amour. Hercule, (]ui avoit vaincu tant do monstres, ne pouvait vaincre celle passion bonleuse ; el le cruel enfant Cupidon se jouoit de lui. Il ne pouvoit se ressouvenir, sans rougir de boute . (juil avoit autrefois oublié sa gloire jus(iu'à liler auprès d'( im[)bale , reine de Lydie, comme le plus lAclie et le plus elféminé de tous les bommes; tant il avoit été entraîné par un amour aveugle, tient fois il m'a avoué que cet endroit de sa vie avoit terni sa vertu , et presque ell'acé la gloire de tous ses travaux.

(Cependant ' , ù dieux! telle est la foiblesse cl l'inconstance des bommes, ils se promettent tout d'eux-mêmes, et ne résistent à rien. Hélas! le grand Hercule retomba dans les pièges de l'Amour qu'il avoit si s(juv eut détesté ; il aima Héjanire. Trop beureux s'il eût élé constant dans cette passion ' pour une femme qui fut son épouse! .Alais bientôt la jeunesse d'Iolc, sur le visage de laquelle les grAces étoienl peintes, ravit '■• son co-ur, Déjauire biùla de jalousie , elle se ressouvint de cette fatale tuuicpie que le centaure Nessus lui avoit laissée , en umurant , connue un moyen assuré de réveiller l'amour d'Hercule toutes les fois qu'il paroîtroit la négliger pour eu aimer quelque autre. * Cette tunique , pleine de sang venimeux du ceulaure , renfermoit le poison des llècbes dont ce monstre avoit élé juMré. ^ ous «avez que les llècbes d'Hercule, qui tua ce perfide centaure, avoient été trempées dans le sang de l'bydrede Lerne , et (pie ce sang empoisonnoit ces llècbes, en sorte que toutes les blessures (pi'elles faisoieiit éloient incurables.

Hercule, sélant revêtu de cette tunique, sentit bienliM le l'eu d.-voraut qui se glissoiljus-

\ AH. — ' KiiMlili' l'Iiiloi II le lui il<, j.iin i|ii'il l'tdit nSolii ili' lui raciuili-r, rW. A. — * OpiMiilaiil il ri'liuiiba , fU. a. — 'ilaii» rcl niiitiur. A. — ' fiili-\iTciil. \ ; ra>irrnl. B : Ions If s rdilrur» uni corriije ra\il. — * Hola»! ciMle (uiiii|ue , etc. A.

TÉLÉMAQUE. LIVRE XII

(XV

que clans la moelle de ses os ; il poussoit des cris horribles, dont le mont Œta rôsnimoil , et taisoit retentir tontes les profondes vallées ; la mer même en paroissoil énuie : les taureaux les plusfurieux ', (pii auroienl mugi dans leuis combats, n'auroienl jias l'ail un bruit aussi affreux. Le malheureux Liohas , (jui lui avoit apporté de la part de Déjanire cette tunique , ayant osé s'approiher de lui. Hercule, dans le transj)ortde sa douleur, le prit, le lit pirouetter connue un frondeur fait avec sa fronde tourner la pierre qu'il veut jeter luin de lui. Ainsi Liohas, lancé du haut de la montagne par la puissante main d'Hercule , tomboit - dans les Ilots de la mer, où il fut changé tout-à-coup en un rocher qui garde encore la figure humaine , et qui , étant toujours battu par les vagues irritées , épouvante de loin les sages pilotes.

Après ce malheur de Lichas, je crus que je ne pouvois plus me fier à Hercule ; je songeois à me cacher dans les cavernes les plus profondes. Je le voyois déraciner sans peine d'une main ' les hauts sapins et les vieux chênes qui, depuis plusieurs siècles , avoient méprisé les vents elles tempêtes. De l'autre main il tâchoit en vain d'arracher de dessus son dos la fatale tunique; elle s'étoit collée sur sa peau, et comme incorporée à ses membres. A mesure qu'il la déchiroit, il déchiroit aussi sa peau et sa chair ; son sang ruisseloil et trempoit la terre. Enfin sa vertu surmontant sa douleur, il s'écria ; Tu vois, ô mon cher Philoctète, les maux que les dieux me font souffrir : il sont justes ; c'est moi qui les ai offensés ; j'ai violé l'amour conjugal. Après avoir vaincu tant d'ennemis , je me suis lâchement laissé vaincre par l'amour d'une beauté étrangère; je péris; et je suis content de périr pour apaiser les dieux. Mais , hélas! cher ami , où est-ce que tu fuis ? L'excès de la douleur m'a fait commettre , il est vrai , contre ce misérable Lichas , une cruauté que je me reproche : il n'a pas su quel poison il me présentoit; il n'a point mérité ce que je lui ai fait souffrir : mais crois-tu que je puisse oublier l'amitié que je te dois , et vouloir l'arracher la vie? Non^ non, je ne cesserai point d'aimer Philoctète. Philoctète recevra dans son sein mon ame prête à s'envoler : c'est lui qui recueillera mes cendres. Où es-tu donc , ô mon cher Philoctète! Philoctète, la seule espérance qui me reste ici-bas?

Var. — * mille bœufs qui auroienl mugi fiiscmble n'auroienl pas , elc. A. — * loniba. Edit. sans auloiité. — 'Je le voyois qui d'une main déracinoii sans peine les hauls sapins , clc. A.

A ces mots, je me liAte de courir vers lui ; il me tend les bras , et veut m'embrasser; mais il se retient, dans la crainte d'allumer dans mon sein le feu cruel dont il est lui-même brûlé. Hélas! dit-il , celle consolation mêiiit! ne m'est plus permise. En parlant ainsi . il assemble tous ces arbres qu'il vient d'abattre; il en fait un bûcher sur le sommet de la montagne; il monte tranquillement sur le bûcher; il étend la peau du lion de Némée , qui avoit si longtemps couvert ses é|»aules * lors([u'il alloit d'un bout de la terre à l'autre abattre les monstres et délivrer les malheureux ; il s'appuie sur sa massue , et il m'ordonne d'allumer le feu du bûcher. Mes mains, tremblantes et saisies d'horreur, ne purent lui refuser ce cruel office ; car la vie n'étoit plus pour lui un présent des dieux, tant elle éloit funeste ! Je craignis même que l'excès de ses douleurs ne le transjjortàt jusqu'à faire quelque chose d'indigne de cette vertu qui avoit étonné l'univers. Comme il vit que la flamme commençoità prendre au bûcher : C'est maintenant, s'écria-t-il , mon cher Philoctète, que j'éprouve ta véritable amitié ; car lu aimes mon honneur plus que ma vie. Que les dieux te le rendent! Je te laisse ce que j'ai de plus précieux sur la terre , ces flèches trempées dans le sang de l'hydre de Lerne. Tu sais que les blessures qu'elles font sont incurables ; par elles tu seras invincible , comme j'ai été , et aucun mortel n'osera combattre contre toi. Souvienstoi que je meurs fidèle à notre amifié, et n'oublie jamais combien tu m'as été cher. Mais, s'il est vrai que tu sois touché de mes maux, tu peux me donner une dernière consolation : promets-moi de ne découvrir jamais à aucun mortel ni ma mort ni le lieu où tu auras caché mes cendres. Je le lui promis; hélas! je le jurai même , en arrosant son bûcher de mes larmes. Un rayon de joie parut dans ses yeux ; mais tout-à-coup un tourbillon de flammes qui l'enveloppa étouffa sa voix , et le déroba presque à ma vue. Je le voyois encore un peu néanmoins au travers des flammes , avec un visage aussi serein que s'il eût été couronné de fleurs et couvert de parfums , dans la joie d'un festin délicieux , au milieu de tous ses amis.

Le feu consuma bientôt tout ce qu'il y avoit de terrestre et de mortel en lui. Bientôt il ne lui resta rien de tout ce qu'il avoit reçu, dans sa naissance , de sa mère Alcmène; mais il conserva , par l'ordre de Jupiter, cette nature

Var. — * couveil ses épaules; il s'appuie, cte. a. — * un peu m. A, (ij. B.

(XV

TKLÉMAOLE. LIVlli: Ml.

sul)lilo et immortelle, cette flamme céleste qui est le vrai |iiincijie ilo vie, et (juil avoit reçue «lu père des (.lieux. Ainsi il alla avec eux , sous les voûtes ilorées du biillaut Olympe , boire le uet'tar, où les dieux lui duuuèreut pour éj)ouse l'aiuiable Hébé , qui est la déesse de la jeuuesse, et qui versijit le nectar dans la coupe du L'raud Jupiter, avant (juc (lanymède eût reçu cet honneur.

Tour moi , je trouvai une source inépuisable lie douleurs dans ces flèches qu'il ni'avait <loniiées pour m'élever au-dessus de tous les héros, llientôl les rois lij^'ués entreprirent de venger Méuélas d(' l'intàme Fàris . qui avait enlevé Hélène . et de renverseï" l'empire de l'riam. I/oracle d'Apollon leur lit entendre qu'ils ne devaient point espérer de Unir heureusement celte guerre . à nioins qu'ils n'eussent les flèches d'Hercule.

Ulysse, votre père, qui étoit toujours le plus éclairé et le plus industrieux dans tous les conseils , se chargea de me persuader d'aller avec eux au siège de Troie , et d'y apporter ces flèches qu'il croyoit que j'avois. Il y avoit déjà long-tenq»s (ju'Hercule ne paroissoil plus sur la terre : on n'cntcndoit plus parler d'aucun nouvel exploit de ce héros ; les monstres et les scélérats recommençoieut à paroîlre impunément. Les Grecs no savoieut que croire de lui : les uns disoient (piil étoit mort; d'autres soutenoient qu'il étoit allé sous l'Ourse glacée dom[)ter les Scythes. Mais Ulysse soutint qu'il étoit mort , et entreprit de me le faire avouer. Il me vint trouver dans un temps où je no pouvois encore me consoler d'avoir perdu le grand Alcide. Il eut une extrême peine à m'aborder; car je ne [)Ouv()is plus voir les hommes ; je ne pouvois souffrir (ju'on m'arrachât de ces déserts du mont ( HCta , où j'avois vu périr mon ami ; je ne songeois qu'à me rcpoindro l'image de ce héros, et qu'à pleurera la \uc de ces tristes lieux. Mais la douce et puissante persuasion étoit sur les lèvres do votre père : il parut pre>que aussi affligé que moi , il versa des larmes ; il sut gagner insensiblement mon co'ur et attirer ma conliance; il m'attendrit pour les rois grecs qui alloicnt couihattre pour une jusf(.' cause , et (jui ne pouv oient réussir sans moi. Il ne- put jamais néanmoins m'arracher le seciel de la murt d'Ili-rcule , (pie j'avois juré de ne dire jamais; mais il no d()ut«jit point qu'il ne fût mort , et il me pressoit de lui découvrir le lieu où j'avois caché ses cendres.

Hélas ! j'eus horreur de faire un jiarjure , en lui disant un secret que j'avois promis aux

dieux de m; dire jamais ; mais j'eus la ftjiblesse d'éluder iiiuii seiiiieiit , n'o.-.ant Itî violer; les dieux m'en ont [tuni : je frappai du pied la terre à l'endroit où j'avois mis les cendres d'Hercule. Llnsuite j'allai joindre les rois ligués , qui me reçurent avec la mémo joie qu'ils aiiroient reçu Hercule mémo. Comme je passois dans l'ile de L(Munos, je voulus montrer à tous les (îrecs ce que mes flèches jjoii- X oient faire. Me préparant à percer un daim qui s'clançoit daus un bois , je laissai , ' par mégarde , tomber la flèche de l'arc sur mon j)ied , et elle me lit une blessure que je ressens encore. Aussi|('it j'éprouvai les mêmes douleurs qu'Hercule avoit soulferles; je i-emplissois nuit et jour l'île do mes cris : un sang noir et corrompu , coulant de ma plaie , infocloit l'air , et réjiandoit dans le camp des Oecs une puanteur cap;iblo do siilfoquor les hommes les plus vigoureux. Toute l'ariiK-o eut horreur de me voir dans cotte extrémité ; chacun conclut que c'étoit un supplice qui m'éloit envoyé par les justes dieux.

Ulysse, qui m'avoit engagé dans cette guerre, fut le premier à m'abandonner. J'ai reconnu , depuis , qu'il l'avoit fait parce qu'il préféroit l'intérêt commun do la Grèce , et la victoire * , à toutes les raisons d'amitié ou de bienséance particulière. On ne pouvoit plus sacrilior dans le camp , tant l'horreur de ma plaie, son infection et la violence do mes cris troubloiont toute l'armée. Mais au moment où je me vis abandonné de tous les Grecs par le conseil d'Ulysse , cette politique me parut pleine do la plus horrible inhumanité et de la plus noire trahison. Hélas! j'étois aveugle, et je no voyais [)as qu'il étoit juste que les plus sages honunes fussent contre moi , de même que les dieux quQ j'avois irrités.

Je demeurai , presque pendant tout le siège do Troie , seul , sans secours, sans espérance, sans soulagement , livré à d'horribles douleurs, dans cette ilo déserte et sauvage , où je n'enteiidois (|ue le bruit des vagues de la mer qui se brisoient contre les rochers. Je trouvai , * au milieu de cette solitude , une caverne vide dans un rocher qui élevoit vers le ciel deux pointes semblables à deux télés : de ce rocher sortoit nue l'oiitaiiie claire, ('.elle caverne étoit la retraite des bétes farouches , à la fureur desquelles j'étois exposé nuit et jour. J'amassai (luehiues feuilles pour me coucher. 11 ne me

VaH. — ' par inriiardi- , je laissai, oie. a. — * cl la viil.iiii- <|(i'iiii l'Iii-ri'liiiil , a («ulrs le» raisoio iraiiiilic , etc. a. — ^ Je trouve, dans ci-llc suliluJc. A.

TÉLÉMAQUE. LIVRE XII

restoit , pour lout bit'ii , qu'un jxtl de hois grossiôi'oment travaillé , ot quelques liahits !]('■cliirés, dont j'envelcqipois ma plaie pour arrêter le sang: . et dont je nie servois aussi pour la nettoyer. Là, abandonné des hommes, et livré à la colère des dieux , je passois mon temps à percer de mesllèehes les eolondies et les autres oiseaux qui voloienl autour de ce rocher. Quand i'avois tué (juelquc oiseau |tour ma nourriture, il talloit que je me traînasse contre terre avec douleur pour aller ramasser ma proie : ainsi mes mains me préparoient de quoi me nourrir. 11 est vrai que les Grecs , en partant , nie laissèrent quelques provisions; mais elles durèrent peu. J'allumois du feu avec des cailloux. Cette vie, toute affreuse qu'elle est, m'eut paru douce loin des hommes ingrats et trompeurs , si la douleur ne m'eût accablé, et si je n'eusse sans cesse repassé dans mon esprit ma triste aventure. Quoi ! disois-je , tirer un homme de sa patrie , comme le seul homme qui puisse venger la Grèce , et puis l'abandonner dans cette île déserte pendant son sommeil! car ce fut pendant mon sommeil que les Grecs partirent. Jugez quelle fut ma surprise, et ^ combien je versai des larmes à mon réveil , quand je vis les vaisseaux fendre les ondes. Hélas! cherchant de tous côtés dans cette île sauvage et horrible , je ne trouvai que la douleur. Dans cette île, il n'y a ni port , ni commerce, ni hospitalité, ni hommes qui y abordent volontairement. Un n'y voit que les malheureux ' que les tempêtes y ont jetés, et on n'y peut espérer de société que par des naufrages : encore même ceux qui venoient en ce lieu n'osoient me prendre pour me ramener; ils craignoient la colère des dieux et celle des Grecs.

Depuis dix ans je souffrois la honte , la douleur , la faim ; je nourrissois une plaie qui me dévoroit; l'espérance même étoit éteinte dans mon cœur. Tout-à-coup , revenant de chercher des plantes médicinales pour ma plaie , j'aperçus dans mon antre un jeune homme beau , gracieux , mais lier , et d'une taille de héros. Il me sembla que je voyois Achille , tant il en avait les traits, les regards et la démarche : son âge ' seul me fit comprendre que ce ne pouvait être lui. Je remarquai sur son visage tout ensemble la compassion et l'embarras : il fut touché de voir avec quelle peine et quelle lenteur je me traînois ; les cris perçans et dou-

Var. — * ft m. A. (ij. B. — - On n'j voit iiiio ci'ux que les tcmpétfs , Ole. A. — ^ l'âge seul. A.

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l(Mireu\ dont jt> faisois retentir les échos de tout ce rivage atleudriient son cœur.

() étranger! lui dis-je d'assez loin, (|uel inallieur t'a conduit dans cette île inhabitée? je reconnois l'habit giec, cet habit qui m'est encore si cher. 0 qu'il me tarde d'entendre ta voix , et de trouver sur tes lèvres cette langue que j'ai apprise dès l'enfance, et que je ne puis j)lus parler à personne depuis si long-temps dans cette solitude ! Ne sois point effrayé de voir un homme si malheureux ; tu dois en avoir [)itié.

A peine Néoplolèmc m'eut dit , Je suis Grec, que je m'écriai : 0 douce parole , après tant d'années de silence et de douleur sans consolation ! 0 mon fds ! quel malheur , quelle tempête , ou plutôt quel vent favorable t'a conduit ici pour iinir mes maux? Il me répondit: Je suis de l'île de Scyros , j'y retourne; on dit que je suis iils d'Achille : tu sais tout.

Des paroles si courtes ne contentaient pas ma curiosité; je lui dis : 0 lils d'un père que j'ai tant aimé ! cher nourrisson de Lycomède, comment viens-tu donc ici? d'où viens-tu? Il me répondit qu'il venoit du siège de Troie. Tu n'étois pas , lui dis-je , de la première expédition. Et toi , me dit-il , en étois-tu? Alors je lui répondis : Tu ne connois, je le vois bien, ni le nom de Philoctète , ni ses malheurs. Hélas! infortuné que je suis! mes persécuteurs m'insultent dans ma misère : la Grèce ignore ce que je souffre ; ma douleur augmente. Les Atrides m'ont mis en cet état ; que les dieux le leur rendent.

Ensuite je lui racontai de quelle manière les Grecs m'avoient abandonné. Aussitôt qu'il eut écouté mes plaintes, il me fit les siennes. Après la mort d'Achille, me dit-il — D'abord je l'interrompis, en lui disant : Quoi! Achille est mort ! Pardonne-moi , mon fils , si je trouble ton récit par les larmes que je dois à ton père. Néoptolème me répondit : Vous me consolez en m'interrompant ; qu'il m'est doux de voir Philoctète pleurer mon père!

Néoptolème , reprenant son discours , me dit : Après la mort d'Achille , Ulysse et Phénix me vinrent chercher , assurant qu'on ne pouvoit sans moi renverser la ville de Troie. Ils n'eurent aucune peine à m'emmener ; car la douleur de la mort d'Achille , et le désir d'hériter de sa gloire dans celte célèbre guerre , m'engageaient assez à les suivre. J'arrive à Sigée ; l'armée s'assemble autour de moi : chacun jure qu'il revoit Achille; mais, hélas! il n'étoit plus. Jeune et sans expérience , je

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TKI,KMAnl K. \.\\\{\-: XII.

crovois ' pouvoir tout cs|)i'rer de ceux qui me douuoieut tant ilo louan|:cs. D'abord - je deniaude aux Alrides les aruies de mou père; ils lue répondent cruellement : Tu auras le reste de ce qui lui apparlenoit ; mais pour ses armes, elles sont destinées à l lysse. Aussitôt je me trouble , je [deure , je in"enq>orte ; mais Llysse, siuis s'émouvoir , me disait : Jeune lioiiune , tu nélois pas avec nous dans les périls de ce lonjî siéjie ; tu n'as pas mérité de telles armes ; et tu parles déjà trop lièrement ; jamais tu ne les auras. Dépouillé injustement i)ar L'iysse, je m'en retourne dans l'île de Scyros , moins indigné contre Ulysse que contre les Atrides. Hue quiconque est leur emiemi [)uisse être l'ami des dieux ! U Philoctète .j'ai tout dit.

Alors je demandai à Néoptolème comment Ajax Télamonien n'avoit pas empêché cette injustice. Il est mort, me répondit-il. Il est mort 1 m'écriai-je ; et Ulysse ne meurt point ! au contraire, il (leurit dans l'armée! Ensuite je lui demandai des nouvelles d' Antiloque fils du sa^re Nestor , et de Patrocle si chéri par Achille. Ils sont morts aussi , me dit-il. Aussitôt je m'écriai encore : Quoi, morts! Hélas! que me dis-tu? La cruelle guerre moissonne les bons , et épargae les médians. Ulysse est donc en vie? Tliersite l'est aussi sans doute? Voilà ce que font les dieux; et nous les louerions encore !

Pendant que j'étois dans celte fureur contre \otre père , Néoptolème continuait à me tromper ; il ajouta ces tristes paroles : Loin de l'armée grecque , où le mal prévaut sur le bien , je vais vivre content dans la sauvage ile de Scyros. Adieu : je pars. Que les dieux vous ' guérissent î Aussitôt je lui dis : 0 mon lils , je te conjure , par les mines de ton père . par ta mère , par tout ce que tu as de plus cher sur la terre , de ne me laisser pas seul dans ces maux que tu vois. Je n'ignore pas combien je te serai à charge ; mais il y aurait de la honte à m'abandonner : jette-moi * à la proue , à la poupe , dans la sciitiuc même , partout où je t'incommoderai le ti:oiiis. Il n'y a que les grands cœurs qui sachent combien il y a de gloire à être b'»n. Ne n»c lai>sc point en un déseit où il n'y a aucun vestige d'iiomine: mène-moi dans ta patrie , ou dans l'Kwbée , (|ui n'est pas loin du munt (l|''ta, de Traihiiîe , et des bords agréables du lleuvc Sperchius : rends-moi à mon père. Ib'las! je crains qu'il ne soit mort!

VaR. — ' j"- «T.>i«. A. — - D'alMinl »;i. a. aj. n. — ' If QUt'ritsoiil. A. — ' j>'(lo-nii>i liant la |<roiif, ilnns l.i |)iiupc , eu. A.

.le lui a\ois mandé de menvoyer uii vaisseau : ou il est mort , ou bien ' ceux (jui m'avoient promis de lui le tlire * ne l'ont pas l'ait. J'ai recours à loi , ô mon tils ! souviens-toi de la fragilité des choses humaines. Celui qui est dans la prospérité doit craindre d'en abuser , et secourir les malheureux.

Voilà ce (jue l'excès de la douleur me faisoit dire à Néoptolème ; il me promit de m'ennnener. Alors je m'écriai encore : O heureux jour! ô aimable Néoptolème , digne de la gloire de son père î Chers compagnons de ce voyage , souillez que je dise adieu à cette triste demeure. Voyez oii j'ai vécu , comprenez ce que j'ai soull'ert : nul autre n'eût pu lesoullVir: mais la nécessité m'avoit instruit , et elle apprend aux hommes ce qu'ils ne pourroient jamais savoir autrement. Ceux qui n'ont jamais souffert ne savent rien ; ils ne connoisseut ni les biens ni les maux : ils ignorent les hommes ; ils s'ignorent eux-mêmes. Après avoir parlé ainsi , je pris mon arc et mes (lèches.

Néoptolème me pria de soulfrir qu'il les baisât, ces armes si célèbres, et consacrées par l'invincible Hercule. Je lui répondis : Tu peux tout ; c'est toi , mon tils , qui me rends aujourd'hui la lumière , ma patrie , mon père accablé de vieillesse , mes amis , moi-même : tu peux toucher ces armes , et te vanter d'être le seul d'entre les Grecs qui ait mérité de les toucher. Aussitôt Néoptolème entre dans ma grotte pour admirer mes armes.

Cependant une douleur cruelle me saisit , elle me trouble , je ne sais plus ce que je fais , je demande un glaive tranchant pour couper mon pied ; je m'écrie : 0 mort tant désirée ! que ne viens-tu? 0 jeune homme! brùle-moi tout-à-rheure comme je brûlai le fils de Jupiter. 0 terre! ô terre! reçois un mourant qui ne peut plus se relever. De ce transport de douleur, je tombe soudainement, selon ma coutume, dans un assou|»issement profond; une grande sueiii- commença à me soula^'er; un sang noir et corrompu coula de ma plaie. Pendant mou SDUimeil , il eût été facile à Néoptolème d'emporter mes armes et de partir ; mais il étoit lils d'.Vchille , et n'éloit pas né pour tromper. Kn m'é\eillant, je reconnus son embarras : il soupiioit comme un lioiume (pii ne sait pas dissimuler , et qui agit contre son cieur. ' Me \('ii\-tii surpiriidiv? lui dis-je : cpi'y a-t-il

\\^Il. ' "Il nii\, <l». A. — ' J'' lui 'lire ma iiiisoro.

tilil. l'inln- tous lis Ww — ^ Me \cuv-lu «loin- »uri»r«ii«lrp? lui ili%-j>' : ii"'y a-l-'l"? Il fnu*. me r<i>oiiilil il, 'i"'' lu nio suive» au >ii'(ji' ilo Troie, a.

TÉLÉMAQUE. LIVRE XÏI.

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donc? Il fout, me ivpondil-il . que vous mo suiviez au siège de Troie. .I(> rc\n-\s aussitôt : Ali! qu'as-lu dit, mon lils? Uends-moi cet arc; je suis trahi! ne m'arraclie [tas la vie. Hélas ! il ne répond rien ; il me regarde Iranquillenient ; rien ne le ti>uil»<'. O rivages! ô proniûntoires de cette île! ù hètcs farouches! ô rochers escarpés ! c'est à vous que je me j)lains ; car je n'ai que vous à qui je puisse me jilaindre : vous êtes accoutumés à mes gémissemens. Faut -il que je sois trahi par le lils d'Achille ! il m'enlève l'arc sacré d'Hercule; il veut me traîner dans le camp des Grecs pour trionqiher de moi ; il ne voit pas que c'est triompher d'un mort , d'une omhre , d'une image vaine. 0 s'il m'eût attaqué dans ma force ! ... mais , encore à présent , ce n'est que par surprise. Que ferai-je? Rends , mon fils , rends : sois semblable à ton père , semblable à toimême. Que dis-tu ?... "Tu ne dis rien ! 0 rocher sauvage ! je reviens à toi , nu , misérable , abandonné , sans nourriture ; je mourrai seul dans cet antre : n'ayant plus mon arc pour tuer des bêtes , les bêtes me dévoreront; n'importe. Mais , mon fils , tu ne parois pas méchant : quelque conseil te pousse ; rends mes armes , va-t'en.

Néoptolème , les larmes aux yeux , disoit tout bas : Plût aux dieux que je ne fusse jamais parti de Scyros ! Cependant je m'écrie : Ah ! que vois-je? n'est-ce pas Ulysse? Aussitôt j'entends sa voix , et il me répond : Oui , c'est moi. Si le sombre royaume de Pluton se fût entr'ouvert , et que j'eusse vu le noir Tartare , que les dieux mêmes craignent d'entrevoir ' , je n'aurois pas été saisi , je l'avoue , d'une plus grande horreur. Je m'écriai encore : 0 terre de Lemnos ! je te prends à témoin ! 0 soleil, tu le vois, et tu le souffres ! Ulysse me répondit sans s'émouvoir : Jupiter le veut , et je l'exécute. Oses-tu , lui disois-je , nommer Jupiter ? Vois-tu ce jeune homme qui n'étoit pas né pour la fraude , et qui souiîre en exécutant ce que tu l'obliges de faire? Ce n'est pas pour vous tromper , me dit Ulysse, ni pour vous nuire, que nous venons ; c'est pour vous délivrer , vous guérir , vous donner la gloire de renverser Troie , et vous ramener dans votre patrie. C'est vous , et non pas Ulysse, qui êtes l'ennemi de Philoctète.

Alors je dis à votre père tout ce que la fureur pouvoit m'inspirer. Puisque tu m'as abandonné sur ce rivage , lui disois-je, que ne m'y laisses-tu en paix? Va chercher la gloire des combats

Var. — 1 craignent de voir. a.

et tous les plaisirs ; jouis de Ion bonheur avec les Atrides . laisse-moi ma misère et ma douleur. P<uir([uoi m'eidevei'? Je ne suis plus l'ien; je suis déjà mort. l'ouriiuoi ne crois-tu pas encore aujourd'hui, connue tu le croyois autrefois , que je ne saurois partir ; que mes cris et l'infection de ma plaie troubleroient les sacrifices? 0 Ulysse , auteur de mes maux , que les

dieux puissent te! Mais les dieux ne m'é-

coutent |)oint ; au contraire, ils excitent mon ennemi. 0 terre de ma patrie , que je ne reverrai jamais! — 0 dieux, s'il en reste encore quelqu'un d'assez juste pour avoir pitié de moi, jiuuissez, punissez Ulysse ; alors je n\c croirai * guéri.

Pendant que je parlois ainsi , votre père , tranquille, me regardoit avec un air de compassion , connue un homme qui, loin d'être irrité , supporte et excuse le trouble d'un malheureux que la fortune a irrité "^. Je le voyois '■' semblable à un rocher, qui, sur le sommet d'une montagne , se joue de la fureur des vents, et laisse épuiser leur rage, pendant qu'il demeure immobile. Ainsi votre père , demeurant dans le silence , altendoit que ma colère fût épuisée; car il savoit qu'il ne faut attaquer les passions des hommes , pour les réduire à la raison , que quand elles commencent à s'affoiblir par une espèce de lassitude. Ensuite il me dit ces paroles : 0 Philoctète , qu'avez-vous fait de votre raison et de votre courage? voici le moment de s'en servir. Si vous refusez de nous suivre pour remplir les grands desseins de Jupiter sur vous , adieu ; vous êtes indigne d'être le libérateur de la Grèce et le destructeur de Troie. Demeurez à Lemnos; ces armes, que j'emporte , me donneroient une gloire qui vous étoit destinée. Néoptolème, partons; il est inutile de lui parler : la compassion pour un seul homme ne doit pas nous faire abandonner le salut de la Grèce entière.

Alors je me sentis comme une lionne à qui on vient d'arracher ses petits ; elle remplit les forets de ses rugissemens. 0 caverne , disois-je, jamais je ne te quitterai; tu seras mon tombeau! 0 séjour de ma douleur , plus de nourriture, plus d'espérance! qui me donnera un glaive pour me percer ? 0 si les oiseaux de proie pouvoient m'enlcver !.... Je ne les percerai plus de mes fièches ! 0 arc précieux , arc consacré par les mains du fils de Jupiter ! 0 cher Hercule , s'il te reste encore quelque sentiment,

Var. — 1 jemecroirois. A. — ^ a aigri. Edit. correct, du marq. de Fin. — * Je le voyois m. A. oj. B.

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TKI.l-MAnriù. LIVIIR \U.

n'es-lu pas iiuli^m'!? Celarc n'csl plus dans Ks mains <le ton lidi-lo ami ; il est dans les mains impures et tI•ompeu.^es d'L'lysse. Oiseanv de jtroie , hètes fariniclios , ne fuyez plus celte raverne , mes mains n'ont [)lus de tlèclies. MisrrablCjje ne puis vous nuire , vem'/ m'eide- \er * ! ou plutôt (pie la l'outlre de l'inipitoyalde Jupiter njéerase!

Votre père , a\ant lente tous les antres moyens pour me persuader, jui:ea enlin que le meilleur étoil de me rendre mes armes; il lit signe àNéoptolème, qui mêles rendit aussitôt. * Alors je lui dis: Digne llls d'Achille, lu montres que tu l'es. Mais laisse-moi percer mon ennemi. Aussitôt je voulus tirer une llèche contre votre père ; mais Néoptolème m'arnMa , en me disiint : La colère vous trouble, et vous empêche de voir l'indigne action que vous voulez taire. Pour Ulysse , il paroissoit aussi tranquille contre mes llèches . que contre mes injures. Je me sentis touché de celte intré[)id!lé et de cette patience. J'eus houle d'avoir voulu, dans ce premier transport , me servir de mes armes pour tuer celui qui me les avoit fait rendre; mais, comme mon ressentiment n'étoit pas encore apaisé, j'étois inconsolable de devoir mes armes à un honnne que je ha'issois tant. Cepeiidanf Néoptelème me disoit : Sachez que le divin Hélénus, (ils de Friam , étant sorti de la ville de Troie par l'ordre et par l'inspiration des dieux , nous a dévoilé l'avenir. La malheureuse Troie tombera , a-t-il dit : mais elle ne peut tomber qu'après qu'elle aura été attaquée par celui qui lient les flèches d'Hercule : cet homme ne peut giicrir que quand il sera devant les murailles de Troie ; les enfans d'Esculape le guériront.

En ce moment je sentis mon cœur partagé : j'étois touché de la naïveté de Néoptolème, et de la bonne loi avec laquelle il m'avoit rendu mon arc ; mais je ne pouvois me résoudre à voir encore le jour, s'il falloit cédera Ulysse; et une mauvaise honte me tcnoit en suspens. Me verra-t-on . disois-je en moi-même , avec Ulysse et avec les Atridcs? Que croiia-t-on de moi?

Pendant que j'étois dans celle incertitude, IfMjt-à-coup j'entends une voix plus (pi'humaine : je vois Hercule dans un nuage éclatant ; il éloil einiromié de rayons de gloire. Je reconmi.^ facilement ses traits un peu rudes ', son corps robuste , el ses manières simples ; mais il avoit une hauteur et une majesté qui

n'avoienl jamais paru si grandes' en lui quand il domptoit les nionstres. Il me dit : Tu entends, tu vois Hercule. J'ai quitté le haut Olympe pour t'annoucer les ordres de Jupiter. Tu sais par quels travaux j'ai anpiis rimmortalité : il faut (pic lu ailles a\ec le lils d'Achille , pour manhcr sur mes traces dans le chemin de la gliMic. Tu guériras; tu perceras de mes Jl(''ches Paris auteur de tant de maux. Après la prise de Troie, lu enverras de riches dépouilles à Péan ton père , sur le mont (HCla; ces dépouilles seront mises sur mon tombeau comme un monument delà victoire due à mes llèches. Kttoi,ôtils d'Achille ! je le déclare que tu ne peux vaincre sans Philoclètc, ni Philoctète sans toi. Allez donc comme deux lions qui cherchent ensemble leur [)roie. J'enverrai Esculape à Troie pour guérir Philoctète. Surtout , ô Grecs, aimez et observez la religion : le reste meurt ; elle ne meurt jamais.

Après avoir entendu ces paroles, je m'écriai : < > lieuieux jour, douce lumière , tu te montres cntiii après tant d'années ! Je t'obéis, je pars après avoir salué ces lieux. Adieu, cher antre. Adieu, nymphes de ces prés humides. Je n'entendrai plus le bruit sourd des vagues de cette mer. Adieu, rivage où tant de fois j'ai souffert les injures de l'air. Adieu , promontoire où Echo répéta tant de fois mes gémissemcns. Adieu , douces fontaines qui me fûtes si amcres. Adieu, ô terre de Lemnos; laisse-moi partir heureusement , puisqnc je vais où m'appelle la volonté des dieux et de mes amis!

Ainsi nous partîmes : nous arrivAmcs au siège de Troie. Machaon et Podalyre , par la divine science de leur père Esculape , me guérirent , ou du moins me mirent dans l'état où vous me voyez. Je ne soulfre plus ; j'ai retrouvé toute ma vigueur : mais je suis un peu boiteux. Je lis tomber Paris comme un timide faon de biche (pi 'un chasseur perce de ses traits. Bientôt llion fut réduite * en cendres; vous savez le reste. J'avois néanmoins encore je ne sais quelle aversion pour le sage Ulysse , par le souvenir de mes maux ; et sa vertu ne pouvoit apaiser ce ressentiment : mais la vue d'un nis(pii lui ressemble , et queje ne puis m'empèchcr d'aimer, iii'atlciidiil le cour pour le p('re même.

Var. — ' si ijraiiJrs m. a. nj. B. — ' rciluil. A.

Vah. — ' lut' ilfvorcr. JÀlit, stms auturUé. — - «lui iiille» rc-udil. Auiiilùl jo lui dis. A. — '' un peu jjrossiers, a.

TÉLEMAOUE. LIVRE XIII.

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