‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraireChapitre 187 sur 271 · LIVRE X · texte numérisé non relu

LIVRE X

I.i's allies iiroiiosenl à hloinéiiée d'culrer dans Imir ligue conlie les Dauniens. Ce prince y consenl,el leur promet dos troupes. Menlor le désapprouve de s'être engage si légèrement dans une nouvelle guerre , un moment où il avoit besoin d'une longue paix pour consolider, par de sages établissemens , sa ville et son royaume à peine fondés. Idoménée reconnoil sa faute; et, aidé des conseils de Mentor, il amène les alliés îi se contenter d'avoir dans leur armée Télénuuiue avec cent jennesCiélois. Sur le point de partir , et faisant ses adieux à Mentor , Télémaque ne peut s'enipèclier de témoigner quelque surprise de la conduite d'Idoménée. Mentor jiroflte de cette occasion pour faire sentir à Télémaque combien il est dangereux d'être injuste en se laissant aller à une critique rigoureuse contre ceux qui gouvernent. Après le départ des alliés , Mentor examine en détail la ville et le royaume de Salente, l'étal de son commerce cl toutes les parties de l'administration. 11 fait faire à Idoménée de sages réglemens pour le commerce cl pour la police ; il lui fait partager le peuple en sept classes , dont il distingue les rangs par la diversité des habits. Il retranche le luxe et les arts inutiles, pour appliquer les artisans aux arls nécessaires, au commerce, et surtout à l'agriculture, qu'il remet en honneur : enfin il ramène tout à une noble el frugale simplicité. Heureux eifets de cette réforme.

Cepend.a.nt toute l'armée des alliés dressoit ses tentes , et la campagne étoil déjà couverte de riches pavillons de toutes sortes de couleurs, où les Ilespériens fatigués attendoient le sommeil. Quand les rois, avec leur suite, furent entrés dans la ville , ils parurent étonnés qu'en si peu de temps on eût pu faire tant de bâtimens magnifiques, et que l'embarras d'une si grande guerre n'eût point empêché cette ville naissante de croître et de s'embellir tout-àcoup.

On admira la sagesse et la vigilance d'Idoménée, qui avoit fondé un si beau royaume; et chacun concluoit que , la paix étant faite avec lui, les alliés seroient bien puissans s'il entroit dans leur ligue contre les Dauniens. On proposa à Idoménée d'y entrer; il ne put rejeter une si juste proposition, et il promit des troupes. Mais comme Mentor n'ignoroit rien de tout ce qui est nécessaire pour rendre un Etat Ilorissant , il comprit que les forces d'Idoménée ne pouvoient pas être aussi grandes qu'elles le [)aroissoicnt ; il le prit en parliculier, et lui parla ainsi ;

Vous yoyez que nos soins ne vous ont pas

VaR. — 1 LlVllE XII

(XIIi

Ti'M'iMAQri:. i.iMii: \,

l'U' iiiulilos. Sah'nle est 'fTarantio dos iiialliours qui la iiK'natoiout. 11 iio lifiil |>liis qu'à nous tl'i-u éloNor jiisiju'au ciel la gloire, et d'é^'alL'r la sa},'esse do Minos . volic aïeul , dans le f,'ou- ^e^IU'luelll de \(is peu|)les, .le niutinue à vous l>ailer liliiemeiil , su|q)osaiit (jne vous le voulez el (jue vous délestez toute llalterie. Pendant (jue ces rois ont loué \otre niaunilieeuce , je pensois en nioi-nièuie à la témérité de votre conduite. A te mol de témérité , idoménée cliaiiL'ea de \isage, ses yeux se trouldèrent . il rouint , et peu s'en fallut qu'il n'interronqtil Mentor [tour lui ténioiirner son ressenlimenl. Mentor lui dit d'un ton modeste et respectueux, mais libre el hardi : Ce mol de lémérié \ous choque, je le vois hieu : loul autre tpie moi auroil eu tort de s'en servir: car il l'aut respecter les rois , et ménaijer leur délicatesse, même en les ie[»renant. La vérité par ellemême les hlesse assez, sans y ajouter des termes forts; mais j'ai cru que vous pourriez souIVrir que je vous ])arlassc sans adoucissement pour NOUS découvrir votre faute. Mon dessein a été de vous accoutumer à entendre nommer les choses parleur nom, et à comprendre que quand les antres vous donneront des conseils sur votre conduite , ils n'oseront jamais vous dire lout ce qu'ils penseront '. Il faudra, si vous voulez n'y être point trompé, que vous compreniez toujours plus qu'ils ne vous diront sur les choses qui vous seront désavanlajj:euses. Pour moi , je veux bien adoucir mes paroles selon votre besoin -; mais il vous est utile qu'un homme sans intérêt et sans conséquence \ous parle en secret un lanirage dur. Nul autre n'osera jamais vous le parler : vous ne verrez la vérité (|u'à demi, el sous de belles enveloppes.

Aces mots, Idoménée, déjà revenu de sa première pronq)titude , parut honteux de sa dt'liratesst;. Vous voyez, dit-il à Mentor, ce (juc lait l'habitude d'être llatté. Je vous dois le saint de mon nouveau loyaume; il n'y a aucune vérité que je ne me croie heureux d'enlemlre de votre bouche; mais ayez pilié d'un roi qu<' la llalterie avoil empoisonné, et qui n'a pu, mêuie dans ses malhcuis, trouver des honmies assez j.'énéreux pour lui dire la vérité. Non, je n'ai jamais li'onvé personne qui m'ait assez aimé |iour vouloir nie dé[ilaire en me disant la vérité tout entière.

Endisanlces paroles, les larmes lui vinrent

aux veux, et il endtrassoil leudremenl Mentor. Alors ce saj;e vieillard lui dit : ('.'est avec douleur que je me vois c<»nlraint de vous dire des choses dures ; mais puis-je vous trahir en vous cachant la vérité? Mettez-vous en ma [)lace. Si vous avez été Ironqié jus(prici , c'est (pie vous avez bien voulu l'être ; c'e^l (pie vous avez craint des eonseilleis trop sincèixs. Avez-vous cherché les gens les plus désintéressés, el les plus |)ro|)res à vous contiedirc? Avcz-vous pris soin de faire parler les honnnes les moins empressés à vous plaire , les plus désinléressé-s dans leur conduite, les plus ca|)altles de condanmer vos passions et vos seulimeus injustes'.' Oiiand vous avez trouvé des llalleurs, les avez-vous écartés? vous en ètes-vous délié? Non , non , vous n'avez j)oinl fait ce que font ceux (pii aiment la vérité, et (pii méritent de laconnoitre. Voyons si vous aurez maintenant le courage' de vous laisser humilier [lar la vérité (|ui vous condamne.

Je disois donc que ce «pii vous attire tant de louanges ne méi'ite que d'être blâmé. Pendant que vous aviez au dehors tant d'ennemis qui mena('oienl votre royaume encore mal établi , vous ne songiez au dedans de votre nouvelle ville qu'à y faire des ouvrages magnitiques. C'est ce qui vous a coijté tant de mauvaises nuits, connue vous me l'avez avoué vous-même. Vous avez é|)uisé vos richesses; vous n'avez songé ni à augmenter votre peuple, ni à cultiver les terres fertiles de cette cote. Ne falloit-il [las regarder ces deux choses comme les deux fondemens essentiels de votre puissance : avoir beaucoup de bons honnnes , et des terres bien cultivées pour les nourrir? Il falloil une longue [laix dans ces commencemens , |)onr favoriser la nudli|tlicalion de votre peuple. Vous ne deviez songer ([u'à l'agriculture el à l'établissement des plus sages lois. L-ne vaine ambition vous a |)onssé juscjues au bord du précijiice. A force de vouloir paroitre grand , vous avez pensé ruiner votre véritable grandem*. llàlez-vousde réparer ces fautes; sus|)endezlous vos grands ouvrages ; renoncez à ce faste qui rnineroil votre nouvelle ville; laissez en paix respiier vos peuples; appli(|nez-v()ns à les mettre dans l'abondance, |)om- faciliter les mariages. Sachez (pie vous n'êtes roi (piautant (pie vous avez des|)euplesà gouverner, el (jne votre puiss;mce doit se mesurer, non par l'élendiie des terres que vous (Kcnperez, mais par le

VaR. — ' re «lu'iU poiisi'ioiil, r( il fuii<lr.i. a — ilrt' bi'butii. A ci's iiio's, iilunit iii- ■ , eU-, a.

iliiii V.Ml. — ' !'• .'"Ui.li;.- .!.■ fait.- mi. iiv , il lU- ><>us loissiT

liuiiiillcr, rlc. A.

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iioiiil»re des hommes qui liahilenuit ces terres , l'I (|ui seront atfacliés à ^ons obéir. Possédez une l)onne terre, qut)i(]ne médiocre en étendue ; couvrez- la de pen])les innomlirables , laborieux et disciplinés; laites que ces peuples vous aiment : vous êtes plus puissant, plus heureux, jdus rempli de gloire, (pie Ions les coïKjuérans (|ui ravai,nMil Ions lesrovaumes.

Hni- l'erai-je donc à l'éi^ard de ces rois? répondit Idoménée ; leur avouerai-je ma loihlessc? Il est vrai que j'ai négligé l'agriculture , et même le commerce qui m'est si facile sur celte côte : je n'ai songé qu'à faire une ville magnifujue. Faudra-l-il donc, mon cher IVIenlor, me déslionorer dans l'asseudilée de tant de rois, et découvrir mou imprudence? S'il le faut , je le \eux; je le ferai sans hésiter, quoi qu'il m'en coûte; car vous m'avez appris qu'un vrai roi, qui est fait pour ses peuples , et qui se doit tout entier à eux, doit prélérer le salut de son royaume à sa propre réputation.

Ce sentiment est digne du père des peuples, reprit Mentor ; c'est à cette bonté , et non à la vaine magnilicencede votre ville , que jereconnois eu vous le cœur d'un vrai roi. Mais il faut ménager votre honneur, pour Tintérèt même de votre royaume. Laissez-moi faire ; je vais faire entendre à ces rois que vous êtes engagé à rétablir Ulysse, s'il est encore vivant, ou du moins son fils , dans la puissance royale , à Ithaque , et que vous voulez en chasser par force tous les amans de Pénélope. Ils n'auront ])as de peine à comprendre que cette guerre demande des troupes nombreuses. Ainsi , ils consentiront que vous neleur donniez d'abord qu ' un Ibible secours contre les Dauniens.

Aces mots, Idoménée parut comme un homme qu'on soulage d'un fardeau accablant. Vous sauvez, cher ami, dit-il h Mentor, mon honneur, et la réputation de cette ville naissante , dont vous cacherez l'épuisement à tous mes voisins. Mais quelle apparence de dire que je \eux envoyer des troupes à Ithaque pour y rétablir Ulysse , ou du moins Télémaque son fils, pendant que Télémaque lui-même est engagé à aller à la guerre contre les Dauniens?

Ne soyez point en peine, répliqua Mentor; je ne dirai rien que de vrai. Les vaisseaux que vous enverrez pour l'établissement de votre commerce iront sur la côte d'Epire ; ils feront à la fois deux choses : Tune de rappeler sur votre côte les marchands étrangers , que les trop grands impôts éloignent de Salente ; l'autre, de chercher des nouvelles d'Ulysse. S'il est encore vivant , il faut qu'il ne soit pas loin de ces

mers qui di\isenl la (u'ècc d'avec l'Italie ; et on assure (pi'on l'a vu chez les IMiéaciens. Huand même il n'y auroit plus aucune es[)érance de le revoii-, vos vaisseaux rendront un signalé service à son fils : ils répandront dans Ithaque et dans tous les pays voisins la terreur du nom du jeune Télémaque , (]u'on croyoit mort connue son j)ère. Les amans de Pénélope seront étonnés d'apprendre qu'il est prêt à revenir avec le secours d'un [)uissant allié. Les Ithaciens n'oseront secouer le joug. Pénélope sera consolée, et refusera toujours de choisir un nouvel ^ époux. Ainsi vous servirez Télémaque , pendant qu'il sera en votre place avec les alliés de cette côte d'Italie contre les Dauniens.

A ces mots , Idoménée s'écria : Heureux le roi qui est soutenu par de sages conseils ! Un ami sage et fidèle vaux mieux à un roi, que des armées victorieuses. Mais doublement heureux le roi qui sent son bonheur , et qui en sait profiter par le bon usage des sages conseils ! car souvent il arrive qu'on éloigne de sa confiance les hommes sages et vertueux dont on craint la vertu , pour prêter l'oreille à des flatteurs dont on ne craint point la trahison. Je suis moimême tombé dans cette faute , et je vous raconterai tous les malheurs qui me sont venus par un faux ami , qui flattoit mes passions dans l'espérance que je flatlerois à mon tour les siennes.

Mentor fit aisément entendre aux rois alliés qu'Idoménée devoit se charger des aifaires de Télémaque, pendant que celui-ciiroit avec eux. Us se contentèrent d'avoir dans leur armée le jeune fils d'Ulysse avec cent jeunes Cretois qu'Idoménée lui donna pour l'accompagqer ; c'étoit la fleur de la jeune noblesse que ce roi avoit emmenée de Crète. Mentor lui avoit conseillé de les envoyer dans cette guerre. Il faut , disoit-il , avoir soin , pendant la paix , de multiplier le peuple; mais, de peur que toute la nation ne s'amollisse, et ne tombe dans l'ignorance de la guerre , il faut envoyer dans les guerres étrangères la jeune noblesse. Ceux-là suffisent pour entretenir toute la nation dans une émulation de gloire , dans l'amour des armes, dans le mépris des fatigues et de la mort même , enfin dans l'ex^jérience de l'art militaire.

Les rois alliés partirent de Salente conlens d'Idoménée et charmés de la sagesse de Mentor : ils étoient pleins de joie de ce qu'ils emmcnoient avec eux Télémaque. Celui-ci ne put

Vaiî.

' iitmvfl m. A. (ij. B.

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TflLÉMAOrF.. I.IVHK X,

iT.",

modérer ShI ilouU'ur quand il lalliil se séparer (le son ami. l'emianl (jiie les rois alliés laisoient leurs adieux, et juroienl à ldiin>énée (ju'ils^ardcroifiit a\ee lui une éternelle alliance, .Mentor lenoit Téléma(|ue serré iMitre ses bras . et se sentoil arrosé di" ses larmes. Je sui> insi'nsiltle , disoit TéléiiKKjue, à la joio daller ac(iuéiir de la ^'loire, et je ne suis touche (jue de la douleur de notre séparation. 11 nie sendde que je vois encore ee tenqis infortuné, où les E).'yptiens m'arrachèrent d'entre vos hras.et m'éloi-rnércnt de NOUS sans me laisser aucune espérance de vous rexoir.

Mentor répondoit à ces paroles avec douceur, piiur le consoler. Voici, lui disoil-il, une séparation bien dilVérente : elle est volontaire , elle sera courte : vo-is allez chercher la \ictoire. Il faut, mon lils, que nous m'aimiez il'un amour moins tendre et plus courageux : accoutumez-vous à mon absence ; vous ne m'aurez pas toujours : il faut que ce soit la sagesse et la vertu , plutôt que la présence de Mentor, qjii vous inspirent ce que vous devez faire.

En disant ces mots , la déesse , cachée sous la ligure de Mentor , couvroit Téléniaque de son égide ; elle rcpandoit au dedans de lui l'esprit de sagesse et de prévoyance . la valeur intrépide et la douce modération , qui se trouvent si rarement ensend)le. Allez, disoil Mentor, au milieu des plus grands périls , toutes les fois qu'il sera utile que vous y alliez. Un prince se déshonore encore plus en évitant les dangers dans les combats ', qu'en n'allant jamais à la guerre. Il ne faut point que le courage de celui qui commande aux autres puisse être douteux. S'il est nécessaire h un peuple de conserver son chef ou son roi , il lui est encore plus nécessaire de ne le voir point dans une réputation douteuse sur la valeur. Souvenez-vous que celui qui commande doit étiele modèle de tous les autres; son exemple doit animer toute l'aimée. Ne craignez donc aucun danger -,ô Téléniaque , et périssez dans les combats plutAt (\uo de faire douter de votre courage. Les llatteuis (jui auront le plus d'empressement pour vous enq'ècber de vous exposer au péril dans les occasions nécessaires , senmt les j>remiers à dire en secret que vous manipiezde cirur, s'ils nous tiriuNent facile à arrêter dans ces occasions.

.Mais aussi n'allez pas chercher les périls

VaB. — ' 1<« «bi'cer» a ta cui-rro, <;(i'rii n") all.Mil j iiii.iit. A. — * Etp< MZ-^iiu* «liiiii-, « Ti'li-iiia(|ue . <•• |M'ii»!H'£ itaiu lc> loiiilial», |itulùl <|uc (!<■ \uti» t-xpiiKT a la iiiali|;i.ili> iliir"u\ ((iii |>(iurri>ifii( douliT <!'• \<>lro miiir.ij'". Vu» au>HJ n'alU-ï i'.is, cic. A.

sans utilité. I.a Naleur iw peut étn' une v(Mtu, <praut;uil (pi'elle est réglée par la prudence : autrement . c'est un mépris iusen>é de la Nie, et une ardeur brutale. I.a \aleur emportée n'a rien de mu* : celui (pii n<' se possède point dans les dangers «'st pliilùl fougueux (jue brave; il a besoin d'être hors de lui pour se mettre audessus de la crainte, parce (|u'il ne peut la surmonter par la situation naliu'elle de son cœur. ICn cet état , s'il ne fuit pas . du moins il se ti-ouble ; il perd la liberté de son esprit , qui lui seroil nécessaire ' pour donner de bons (trdres, pour proliler des occasions , pour renverser les eimemis , et pour serNir sa patrie. S'il a toute l'ardeur d'un soldat, il n'a point le discernement d'un caj)ilaine. Encore même n'at-il pas le vrai courage d'un simple soldat ; car le soldat doit conserNer dans le condiat la présence d'esprit et la modération nécessaire pour obéir, (lelui qui s'expose témérairement trouble l'ordre et la discipline des troupes, donne un exemple de témérité, et expose souvent l'armée entière à de grands malheurs. Ceux qui préfèrent leur Naine and)ition à la sûreté de la cause commune, méiitent des châlimens , et non des récompenses.

Gardez-vou-s donc bien , mon cher lils , de chercher la gloire avec impatience. Le vrai moyen de la trcjuver est d'attendre tranquillement l'occasion favorable. La vertu se fait d'autant plus révérer, qu'elle se montre plussimj)le, jdus ujodesle , jilus ennemie de tout faste. C'est à mesure que la nécessité de s'exposer au péril augmente, qu'il faut aussi de nouvelles ressources de prévoyance et de courage qui aillent toujoms croissant. Au reste, souvenezvous qu'il ne faut s'attirer l'envie de personne. De votre cùtc , ne soyez point jaloux du succès des autres. Louez-les pour tout ce qui mérite (pielijue louange; mais louez avec discernement : disant le bien avec plaisir, cachez le mal, et n'y pensez «juavec douleur. Ne <lécidez [loint devant ces anciens ca|)il;iines qui ont toute l'expérience qu(.' vous ne pouNez aNoir : écoutezles aNcc déférence, consultez-les ; [)riez les plus habiles de vous instruire; et n'ayez point de lnjute d'atlribiier à leuis instructions tout ce (pie NOUS ferez de meilleur. Kniin , n'écoutez jamais les discours par lescjuels on vomira i-\cilcr votre défiance et Notre jalousie contre les autres chefs, l'ai lez-leur aNec contiance et ingénuité. Si NOUS croyez (ju'ils aient maïuiné à Nolie égard , ouNrez-leiir votre co-ui- , evjdi-

Vab.

^lic |>i>ur l'ri'lllri' ilc» <m cnnou» , vU . \.

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quez-liMir toutes vos raisons. S'ils sont capablos do sentir la noblesse de cette eonduite, vous les diarnierez, et vous tirerez d'eux tout ce que vous aurez sujet d'en attendre. Si an contraire ils ne sont ])as assez raisonnables poui' entrer dans vos sentinieus, m>iis serez instruit |)ar vous-même de ce qu'il y aura en eux d'injuste à soullVir ; vous prendrez vos mesures pour ne vous plus counnettre jusqu'à ce que la guerre Unisse , et vous n'aurez rien à vous reprocber. Mais surtout ne dites jamais à certains flatteurs, qui sèment la division , les sujets de peine que vous croirez avoir contre les cliefs de l'armée où vous serez.

Je demeurerai ici . continua .'Meiilor, pour secourir Idoménée dans le besoin où il est de travailler au bonbeur de ses peuples ', et pour achever de lui faire réparer les fautes que ses mauvais conseils et les llalteurs lui ont fait commettre dans l'établissement de son nouveau royaume.

Alors Télémaque ne put s'empêcher de témoigner à Mentor quelque surprise , et même quelque mépris, pour la conduite d'Idoménée. Mais Mentor l'en reprit d'un ton sévère. Etesvous étonué , lui dit-il, de ce que les hommes les plus estimables sont encore honnnes , et montrent encore quelques restes des foiblesses de l'humanité parmi les pièges innombrables et les embarras inséparables de la royauté? Idoménée , il est vrai , a été nourri dans des idées de faste et de hauteur ; mais quel philosophe pourroit se défendre de la flatterie, s'il avoitété en sa place? Il est vrai qu'il s'est laissé trop prévenir par ceux qui ont eu sa conliance ; mais les plus sages rois sont souvent trompés , quelques précautions qu'ils prennent pour ne l'être pas. Un roi ne peut se passer de ministres qui le soulagent et en qui il se confie , puisqu'il ne peut tout faire. D'ailleurs , un roi connoît beaucoup moins que les particuliers les liommes qui l'environnent . ou est toujours masqué auprès de lui ; ou épuise toutes sortes d'artifices pour le tromper. Hélas ! cher Télémaque, vous ne l'éprouverez que trop ! On ne trouve point dans les hommes ni les vertus ni les talens qu'on y cherche. On a beau les étudier et les approfondir, on s'y mécomple tous les jours. On ne vient jamais à bout de faire , des meilleurs honnnes , ce qu'on auroit besoin d'eu faire pour le bien

Var. — 1 SCS peuples. Je vous aUeiulrui. 0 mou cher Tc'lcniaquo, souvenez-vous, A. B. la suite jxrtje 477. Le reste a él(? ajoute daus la copie c : c'est la dernière addition que l'autinir ait faite a san ouvrage. Les quiilre preniiiMcs lignes, depuis e< p>ur (/cVir?- jusqu'à iioiiretiii roijiiiinie , so\\\ il la marge du manuscrit , et d'une autre main.

public. Ils ont leurs enfêlemens, leiu's incompatibililés , leurs jalousies. On ne les persuade , ni on ne les corrige guère.

Plus on a de peuples à gouverner, plus il faut de ministres , \)ouv faire par eux ce qu'on ne peut l'aiie soi-même; et plus on a besoin d'hommes à qui on confie l'autorité, pinson est exposé à se tromper dans de tels choix. Tel crititiue aujourd'hui impitoyablement les rois , qui gouverneroil demain beaucoup moins bien qu'eux, et qui feroit les mêmes fautes, avec d'autres infiniment |)lus grandes, si on lui conlioit la même puissance. La condition privée , ([uand on y joint un peu d'esprit pour bien ])arler , couvre tous les défauts naturels , relève des talens éblouissans , et fait paroîlrc un homme digne de toutes les places dont il est éloigné. Mais c'est l'autorité qui met tous les talens à une rude épreuve , et qui découvre de grands défauts.

La grandeur est comme certains verres qui grossissent tous les objets. Tous les défauts paroissent croître dansées hautes places , où les moindres choses ont de grandes conséquences , et où les plus légères fautes ont de violens contre-coups. Le monde entier est occupé à observer un seul homme à toute heure , et à le juger en toute rigueur. Ceux qui le jugent n'ont aucune expérience de l'état où il est. Ils n'en sentent point les difficultés, et ils ne veulent plus qu'il soit homme, tant ils exigent de perfection de lui. Un roi, quelque bon et sage qu'il soit, est encore homme. Son esprit a des bornes, et sa vertu en a ' aussi. Il a de l'humeur, des passions , des habitudes dont il n'est pas toutà-fait le maître. Il est obsédé par des gens intéressés et artificieux; il ne trouve point les secours qu'il clîerche. Il tombe chaque jour dans quelque mécompte , tantôt par ses passions et tantôt par celles de ses ministres. A peine a-t-il réparé une faute , qu'il retombe dans une autre. Telle est la condition des rois les plus éclairés et les plus vertueux.

Les plus longs et les meilleurs règnes sont trop courts et trop imparfaits, pour réparer à la fin ce qu'on a gâté , sans le vouloir, dans les coinmencemens. La royauté porte avec elle toutes ces misères : l'impuissance humaine succombe sous un fardeau si accablant. 11 faut plaindre les rois , et les excuser. Ne sont-ils pas à plaindre d'avoir à gouverner tant d'hommes, dont les besoins sont infinis , et qui donnent tant de peines à ceux qui veulent les bien gou-

Var. — 1 a iHdiiqnc , supplie pur les l'ililcui's.

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TÉLÉMAQIK. I.iVni: X.

verncr? Pour parler fram-liomenl, les hommes sonl lorl à plaiiulre d'avoir à être }:ou\eniés par un roi (]ui n'est (|n'linnuue senililable à eux ; ear il lauihnil des dieux pour redresser les liommes. Mais les rois iic sont pas moins à jilaindre . u'élanl (|u'lionimcs , c'esl-à-ilire l'itihles et im[)arl'ails. d'asdir à i,'ouveriier telle nudtilude iniiuml)ralile d'iKunuies corrt)m[>us et trompeurs.

Télémaiiue répondit avec \ivacilé : Idoniéiiée a perdu , par su faute , le royaume de ses ancêtres en Crète; et . sans vos conseils , il en aiiroil perdu un second àSalenle.

J'avoue, reprit Mentor, qu'il a t'ait de j:raudes fautes; mais eliercliez ilans la (iivce, et dans tous les autres pays les mieux policés, un roi qui n'en ait point fait d'inexcusables. Les plus grands liounnes ont, dans leur tempérament et dans le caractère de leur esprit , des défauts qui les entraînent ; et les plus louables sont ceux qui ont le courage de connoilre et de réparer leurs égaremens. Pensez-vous qu'Llysse , le grand Ulysse votre père , qui est le modèle des rois de la Grèce, n'ait jias aussi ses foiblesses cl ses défauts? Si Minerve ne l'eût conduit pas à pas , cond)ien de fois auroit-il succombé dans les périls et dans les embarras où la fortune s'est jouée de lui ! Combien de fois Minerve l'a-t-ellc retenu ou redressé, pour le conduire toujours à la gloire par le chemin de la vertu ! N'attendez pas même , quaml vous le verrez régner avec tant de gloire à Ithaque , de le trouver sans imperfections; vous lui eu verrez, sans doute. La Grèce, l'Asie , et toutes les iles des mers, l'ont admiré malgré ces défauts; mille qualités merveilleuses les font oublier. Vous serez trop heureux de pouvoir l'admirer aussi , et de l'étudier sans cesse comme votre modèle.

Accoutumez-vous donc, 6 Télémaque, à n'attendre des plus grands hommes, que ce que l'humanilé est capable défaire. La jeunesse, sans expérience , se livre à une criti(pie présom|>tucuse, qui la dégoûte de tous les modèles qu'elle a besoin de suivre, et qui la jette dans une indocililé incurable. Non-seulement vous devez aimer, res[iecter, imiter votre père, quoiipi'il ne soit point jiarfait; mais encore vous ilevez avoir une haute estime pour Idouiéiii'-e, malgré tout ce (pie j'ai repris eti lui. Il est naturellement sincère, droit. é(pulable , libéral , bienfaisant ; sa valeur est j)arfaite; il déteste la fraude (juand il la connoit, et qji'il suit librement la véritable pente de son co-ur. Tous ses taleus extérieurs sont grands, et pro-

portionnés à sa place. Sa sim|)licité ;\ avouer sou tort; sa dituceiH", sa patienci- pour se laisser dire par moi les choses les plus dures ; son courage contre lui-même pour léparer publi(juement ses fautes , et |>our st.* mettre |iar h\ au-dt'ssus de t(Uit«; la critique des houunes , monlrenl une mur \éritablemeiit grande. Le bonheur, ou le conseil d'autrui , peuvent préserver de certaines fautes un homme très-médiocre ; mais il u"\ a (prun<' vcilu extraordinaire qui [iiiisse engager un roi , si long-temps séduit par la ilatterie , à réparer son tort, il est bien [)lus glorieux de se relever ainsi , (pie de n'être jamais tombé. Idoménée a fait les fautes ipie |ires(pic tous les rois font; mais presque aucun roi ne fait, pour se corriger, re qu'il vient de faire. Pour moi , je ue jiouvois me lassiM" de l'admirer dans les momens mêmes où il me periueltoil de le contredire. Admirez-le aussi . mon cher Télémaque . c'est moins pour sa réj)utation que pour votre utilité, (pie je vous donne ce conseil.

' Mentor lit sentir à Télémaque, par ce discours , combien il est dangereux d'être injuste, en se laissant aller à une critique rigoureuse contre les autres hommes, et surtout contre ceux qui sont chargés des embarras et des difficultés du gouvernement. Ensuite il lui dit : Il est temps que vous parliez ; adieu : je vous attendrai. 0 mon cher Télémaque, souvenezvous que ceux qui craignent les dieux n'ont rien à craindre des hommes. Vous vous trouverez dans les plus extrêmes périls; mais sachez que Minerve ne vous abandonnera point.

A ces mots, Télémaque crut sentir la présence de la déesse, et il eût même irconnu que c'étoit elle qui parloit pour le remplir de conliancc , si la déesse n'eût rappelé l'idée de Mentor, en lui disant : N'oubliez pas, mon iils, tous les soins que j'ai pris , pendant votre enfance , |)Our vous rendre sage et courageux connue votre père. Ne faites rien qui ne soit digne de ses grands exemples, et des niavimes de vertu que j'ai tâché de vous inspirei-.

Le soleil se le\oit déjà, et doroil le sommet des montagnes, quand les rois sortirent de Salente poin- rejoindre leurs troupes. Ces troupes, campées auloiii' de la ville , se mirent en marche sius leurs ciiMunandans. (In voyoit de tous c«'ilés briller le fer ties piques hérissées ; l'éclat des boucliers éblouis.soit les yeux ; un nuage de |>oussière s'élevoit jus(ju'au\ nues. Idoménée,

V.\B. — ' I.'* »i\ liii'"'* <l"i Miis'-nl, jii»(|ii"u iidicii .-«ml a In iiiartsi- du iiiaiiu»i'i'il, <■! iruiu- «ulrv main.

TÉLÉMAQUE. LIVRE X

(XII

avec Mentor, conduisoit dans la campagne les rois alliés, et s'éloignoil des nmrs de la ville. Enfin , ils se séparèrent , après s'être donné de part et d'autre les niar(|iies d'nne viaie amitié ; et les alliés ne doutèrent plus que la |)ai\ ne lût duiable. lorsqu'ils comîurent la bonté du cœur d'Idoménée, qu'on leur a\oil représenté bien différent de ce qu'il étoit : c'est qu'on jugeoit de lui . non par ses sentimens naturc^ls , mais jtar les conseils tlallours et injustes auxquels il s'ètoit livré.

Après que l'armée l'ul parlie. MmiK'uée mena Mentor dans tous les (juarticis de la \ilie. A'oyons , disoit Mentor, combi>'u vous a\ez d'hommes et dans la ville et dans la campagne voisine ; i'aisons-en le dénombrement '. Examinons aussi combien vous avez dé laboureurs parmi ces hommes. Voyons combien vos terres portent, dans les années médiocres, de blé, de \in, d'huile , et des antres choses utiles : nous saurons par cette voie si la terre fournit de quoi nourrir tous ses habilaus, et si elle produit encore de quoi faire un commerce utile de son superflu avec les pays étrangers. Examinons aussi combien vous avez de vaisseaux et de matelots; c'est par là qu'il faut juger de votre puissance. 11 alla visiter le port, et entra dans chaque vaisseau. Il s'informa des pays où chaque vaisseau alloit pour le commerce; quelles marchandises il y apportoit ; celles qu'il prenoit au retour ; quelle étoit la dépense du vaisseau pendant la navigation ; les prêts que les marchands se faisoient les uns aux autres ; les sociétés qu'ils faisoieul entre eux, pour savoir si elles étoient équitables et tidèlement observées ; enfin , les hasards des naufrages et les autres malheurs du commerce , pour prévenir la ruine des marchands, qui, par l'avidité du gain , entreprennent souvent des choses qui sont audelà de Jeurs forces.

Il voulut qu'on punit sévèrement toutes les banqueroutes, parce que celles qui sont exemptes de mauvaise foi ne le sont presque jamais de témérité. En même temps il lit des règles pour faire en sorte qu'il fût aisé de ne faire jamais banqueroute. Il établit des magistrats à qui les marchands rendoient compte de leurs effets, de leurs profits , de leur dépense et de leurs entreprises. Il ne leur étoit jamais permis de risquer le bien d'autrui , et ils ne pouvoient même risquer que la moitié du leur, lîe plus , ils faisoient en société les entreprises qu'ils ne pou-

voient faire seuls ; et la police de ces sociétés étoit inviolable , par la rigueur des peines imposées à ceux qui ne les suivroicnt pas. D'ailleurs , la liberté du connuene étoit entière . bien loin de le gêner par des imiiôls , on promeitoit une récompense à tous les marchands (jui pourroient attirer à Salente le conunerce (le (pielque nouvelle nation.

Ainsi les peuples y accoururent bientôt en foule de toutes parts. Le commerce de cette ville étoit semblable an tlux et au refiux de la m(>r. Les trésors y entroienl comme les flots ^iennent l'un sur l'antre. Tout y étoit api)oi'té et tout en sorloit librement. Tout ce (pii entroit étoit titile ; tout ce qui sortoit laissoit , en sortant , d'autres richesses en sa place. La justice sévère présidoit dans le port au milieu de tant de nations. La franchise , la bonne foi , la candeur, sembloient , du haut de ces superbes tours, appeler les marchands des terres les plus éloignées : chacun de ces marchands, soit qu'il vînt des rives orientales où le soleil sort cha(|ue jour du sein des ondes , soit qu'il fût parti de celte grande mer où le soleil , lassé de son cours , va éteindre ses feux , vivoit paisible et eu sûreté ^ dans Salente comme dans sa patrie.

Pour le dedans de la ville. Mentor visita tous les magasins , toutes les boutiques d'artisans et toutes les places publiques. Il défendit toutes les marchandises de pays étrangers qui pouvoient introduire le luxe et la mollesse. Il régla les habits, la nourriture , les meubles, la grandeur et l'ornement des maisons , pour toutes les conditions difl'érentes. Il bannit tous les ornemens d'or et d'argent ; et il dit à Idoménée : Je ne connois qu'un seul moyen pour rendre votre peuple modeste dans sa dépense , c'est que vous lui en donniez vous-même l'exemple. Il est nécessaire que vous ayez une certaine majesté dans votie extérieur ; mais votre autorité sera assez marquée par vos gardes et par les principaux officiers qui vous envirotment. Contentez-vous d'un habit de laine très-fine , teinte en pourpre: que les principaux de l'Etat, après vous , soient vêtus de la même laine , et que tonte la différence ne consiste que dans la couleur et dans une légère broderie d'or que vous aurez sur le bord de votre habit. Les différentes couleurs serviront à distinguer les dilférentes conditions , sans avoir besoin ni d'or, ni d'argent , ni de pierreries.

Réglez les conditions par la naissance. Met-

VaR. — 1 le dénonibremeiU. Examinons aussi combien vous avez de vaisseaux, cic. a

Var. — ' paisiblement en sùrelc'. b. c. /. du cop. et en sùrelo. Edit.

(XII

TÉl.KMAUl K. I.IMU: \

lez au premior ranir toux (|ui oui uue uolilcsse plus aniii'Mue cl plus iVlatanlr. Ceux (|ui auloiit le uiôriU' cl l'aiilorilé tic» emplois scroiil assez cuiiteus de venir a[)ivs ces aiiciemios cl illuslies t'aïuillos , qui sonl dans une si longue possession des premiers ' honneurs. Les liouiiiies qui n'oul [las la nicuie noblesse leur cèderoul sans peine . pourvu que vous ne les acctniUiuiicz poiul à se uiéconnoitre dans une trop prouiple cl Irop liaule fortune, el (pic NOUS donniez des louau|;es à la luodéralion de ceux qui seront modestes dans la prospérilc. I,a disliuction la moins exposée à l'euNic esl l'cU»' (|ui \ieul d une Ioulmio suile d'ancêtres. Pour la vertu , elle sera assez e.xeitce , cl on aura assez d'empressement à servir l'Etal , pourvu que vous donniez des couronaes et des statues aux belles actions , el que ce soit un couHuencement de noblesse pour les euians de ceux (pii les aui'ont faites.

Les personnes du premier rang, après vous, seront velues de blanc, avec une frange d'or au bas de leurs babils; ils auront au doigt un anneau d'or, et au cou une médaille d'or avec votre portrait. Ceux du second rang seront vêtus de bleu ; ils porteront une frange d'argent . avec l'anneau . el point de médaille ; les troisièmes, de vert, sans anneau el sans frange, mais avec la médaille d'argent ; les quatrièmes, d'un jaune d'aurore ; les cinquièmes , d'un rouge pùlc ou de rose; les sixièmes, de grisdc-lin : cl les septièmes, qui seront les derniers du jR'ujile . d'une couleur mêlée de jaune el de blanc. Voilà les babils de sept conditions différentes pour les bommes libres. Tous les esclaves seront vêtus de gris-brun. Ainsi , sans aucuutî dé|)ense , chacun sera distingué suivant sa condition, et on bannira de Salcntc tous les arts qui ne servent (ju'à cnlrctcuir le faste. Tous les artisans qui scroienl enq)loyésà ces arts pernicieux , serviront ou aux arts nécessaires , qui sont en [)etit nombre , ou au conmierce , ou à Ingricullure. <>n ne souffrira jamais aucun changement , ni pour la nature des étoffes , ni j)Our la forme des babils; car il esl imligue (jue des bommes , destinés à une vie sérieuse el noble, s'amusent à inventer des |)arures affectées, ni qu'ils permettent que leurs femmes , à qui ces anmsemcns seroient moins honteux , tombent jamais dans cet excès.

Mentor, sendilable à un habile jardinier qui retranche dans ses aibrcs fruitiers le bdis inutile, tâchoil ainsi ^ de retrau» hcr le faste- iuu-

Var. — > iTLiiiiit» ;/(. A. iij. B. — • ainsi m. a. «//. u.

lile qui corrouqxiil les nucurs : il rauienoit touti's choses à une noble et frugale siuq)licilé. Il régla de même la nouri'ilure dis citoyens et des cscl.ncs. niiellc honte , disoit-il , que les honnnes les plus élevés fassent consister leur grandeur dans les ragoûts, par lesquels ils aniollissent leurs âmes ', cl ruinent insensiblement la santé de leurs coi'|>s! Ils doi\cul faire consister leur bonheur dans leur modération , dans leur autorité [xiur faire du bien aux autres hi"nuues,el dans la réputation (pie leurs bonnes actions doivent leur procurer. La sobriété rend la nourriture la plus siiu|)le Ircs-agré'able. C'est elle (pii donne. a\cc la sauté la plus vigoureuse, les plaisirs les plus purs et les |)lus conslans. 11 faut doue borner \os repas aux \iandcs les nieilleures , mais apprêtées sans aucun ragoût. C'est lin ail pour empoisonner les hommes , (pie celui d'iiiilef leur ap[)élit au-delà de leur \rai besoin.

Idoméiiée comprit bien ipi il avoit eu tort de laisser les habitans de sa nouvelle ville amollir et corrompre leurs nueurs , en violant toutes les lois de Minos sur la sobriété ; mais le sage Mentor lui fil remarquer que les lois mêmes , quoi()iie renouvelées . seroienl inutiles . si l'exemple du Hoi ne leur donnoil nue aul(jrilé qui ne pouvoit venir d'ailleurs. Aussitôt Idoménée régla sa table, où il n'admit que du pain excellent, du \in du pays, qui esl fort et agréable , mais en fort petite (pianlité . avec des viandes simples , telles qu'il en mangeoit avec les anlies (<recs au siège de Troie, Personne n'osa se plaindre d'une règle que le Hoi s'imposoil lui-même: el chacun se corrigea de lu i)rofusion el de la délicatesse où l'on commencoit à se plonger pour les repas.

Meiitoc iflrancha ensuite la musi(pie molle el clléminé'e , (jui corrompoil toute la jeunesse. Il ne condamna pas avec une moindre sévérité * la musi(iue bachique, qui n'enivre guère ujoiiis (|uc le vin , et (pii jirodnil des UKenrs pleines (remportement et dimitudcnce. Il borna toiile la musi(pie au\ têtes dans les tem|)les, pour y chanter les louanges des dieux el des héros (|ui ont donné rexein|»le des plus rares \erlus. il ne permit aussi (jue pour les temples les grands ornements darchilecture , tels (pie les colonnes, les frontons, les porliipics ; il doniiii des modèles d'une architecture simple et gracieuse, pour faire, dans un médiocre espace, une maison gaie et commode

V^B. t i,.ur niiii- l.-ur luip». A. — * U no i-..ii.ljiiiiia

\ij\ iiitiiiit la inuMi|U>' bailiuiuo , vW. A.

TÉLÉMAQUE. LIVRE X

(XIT)

poiu- viiic tamille nombreuse : en sorte qu'elle lut tournée à un aspect sain , que les loyenieus en tinssent déi;agés les uns des autres, (|U(> l'ordre et la pro]ireté s'y conservassent facilement, et (|ue reiitrelieii tut de peu de dépense '.

Il vurdiit (pie cIkuiui' maison un peu consi- (léraMe eût un salon et un petit péristyle, avec de petites chambres pour tontes les personnes libres. Mais il détendit très-sévèrement la multitude superflue et la magnificence des logemens. Ces divers modèles de maisons, suivant la grandeur des familles, servirent à embellir à peu de frais nue partie de la ville , et à la rendre régulière; au lieu que l'autre partie . déjà achevée suivant le caprice et le faste des particuliers, avoil, malgré sa magnificence, une disposition moins agréable cl moins commode. - Cette nouvelle ville fut bàiie en trèspeu de tem[)s , parce que la côte voisine de la Grèce fournit de bons architectes, et qu'on lit venir un très -grand nombre de maçons de l'Epire et de plusieurs autres pays, à condition qu'après avoir achevé leurs travaux ils s'établiroient autour de Salente , y prendroient des terres à défricher, et scrviroienl à peupler la campagne.

La peinture et la sculi)lure paruicnt à !Mentor des arts qu'ils n'est pas permis d'abandonner: mais il voulut qu'on souffrît dans Salente peu d'hommes attachés à ces arts. 11 établit mie école où présidoient des maîtres d'un goût exquis , qui examinoicnt les jeunes élèves. Il ne faut , disoit-il , rien de bas et de faible dans ces arts qui ne sont pas absolument nécessaires. Par conséquent on n'y doit admettre que des jeunes gens d'un génie qui jn-omette beaucoup , et qui tendent à la perfection. Les autres sont nés pour des arts moins nobles , et ils seront employés plus utilement aux besoins ordinaires de la république. Il ne faut, disoit-il, employer les sculpteurs et les peintres, que pour conserver la mémoire des grands hommes et des grandes actions. C'est dans les bàtimens publics , ou dans les tombeaux , qu'on doit conserver des représentationc de tout ce qui a été fait avec une vertu extraordinaire pour le service de la patrie. Au reste, la modération et la frugalité de Mentor n'empêchèrent pas qu'il n'autorisât tous les grands bàtimens destinés aux courses de chevaux et de chariots, aux combats de lutteurs , à ceux du ceste , et à tous les

Var. — ' V'^n tic (lopciisf. Ces divers modèles, cic. A — 2 CeUe nouvelle ville ii peupler la campagne, m. A. aj. B.

autres exercices qui cultivent les corps pour les rendre plus adroits et ]ilus vigoureux.

Il retrancha un noud)re pi'odigieux de marchands (pii vendoient des étoiles faromiées des pays éloignés, des broderies d'un prix excessif, des vases d'or et d'argent avec des figures <1(' dieux, d'hommes et d'animaux; enfin , des liqueurs et des parfums. Il voulut même que les meubles de chacpu' maison fussent simples , et laits de manièi'e à dm'cr long-temps; en sorte que les Salentins, qui se plaignoient haut( ment de leur pauvreté , commencèrent à sentir combien ils avoient de richesses superfiues : mais c'étoit des richesses trompeuses qui les appauvrissoient , et ils devenoient effectivement riches à mesure (pi'ils avoient le courage de s'en dépouiller. C'est s'enrichir , disoient-ils eux-mêmes , que de mépriser de telles richesses , qui épuisent l'Etat , et que de diminuer ses besoins , en les réduisant aux vraies nécessités de la natui'C.

Mentor se hâta de visiter les arsenaux et tous les magasins , pour savoir si les armes , et toutes les autres choses nécessaires à la guerre , étoient en bon état ; car il faut , disoitil , être toujoui's prêt à faire la guerre, pour n'être jamais réduit au malheui' de la faire. Il trouva que plusieurs choses mauquoient partout. Aussitôt on assembla des ouvriers pour travailler sur le fer , sui' l'acier et sur l'airain. (-)n voyoit s'élever , des fournaises ardentes, des tourbillons de fumée et de flammes semblables à ces feux souterrains que vomit le mont Etna. Le marteau résonnoit sur l'enclume , qui gémissoit sous les coups redoublés. Les montagnes voisines et les rivages de la mer en retentissoient; on eût cru être dans cette ile où Vulcain , animant les Cyclopes , forge des foudres pour ' le père des dieux; et par une sage prévoyance , on voyoit dans une profonde paix tous les préparatifs de la guerre.

Ensuite Mentor sortit de la ville avec Idoménée , et trouva une grande étendue de terres fertiles qui demeuraient incultes : d'autres n'étoieul cultivées qu'à demi , par la négligence et par la pauvreté des laboureurs , qui , manquant d'hommes - et de bœufs , manquaient aussi de courage et de forces de corps pour mettre l'agriculture dans sa perfection. Mentor , voyant cette campagne désolée , dit au Roi : La terre ne demande ici qu'à enrichir ses b.abitans ; mais les habitans manquent à la

Var. — ' forgi' des fondies au père des dio\u. A. — - nianquanl d'hommes, mauquoient aussi, e(c. b. c. i> d. /. ihi cap. manquant d'hommes et de bestiaux, etc. n.

TKI.l'MAOrE. LIVHK X.

lonv. Prenons dom- Ions ers ailisaiis sn|i. rlliis (|ui sont dans la \illi>, t-t dont les nn-ticis ne sorviroii'iil (inà déiVL'k'r U'> innuns , poin" leur t'aiiv (Millivor ces plainos cl ics tollim-s. Il i-sl vrai qne c'est un niallienc , (|nc Ions ces lh)nin\es exercés à des arts (jn! demandent une vie sédentaire ne soient |toint exercés an travail ; mais voici un moyen d'y reniédiir. Il lant partauer entre eux les terri's xacanles, et ajipcler à leur secours des pen|des \oisins, ([ni leronl sous eux le plus rude travail. (À'S peuples le teront , pourvu qu'on leur pronielle des récom| ei\ses convenaldes sin* les fruits des terres mêmes (juils détViclieronl : ils pourrctnt, dans la suiti', eu [losséder une pailie , et être ainsi incorporés à \otie |)eu[)le , qui n'i'sl pas assez nomhreux. l'our\n qu'ils soient laborieux et dociles aux lois , NOUS n'aurez [)oint de meilleurs sujets, et ils accroili'ont \olre puissance \'os aitisans de la ville , Iransplanlés dans la campaLTue , élèveront lenis enfans au travail et au j^'oùt de la vie champêtre -. De plus, tous les maçons des pays étrangers , qui travaillent à bâtir votre ville , se sont engagés à dél'iicbcr une partie de vos terres, et à se faire laboureurs : incorporez-les à votre peuple dès (pi'ils auroul achevé leurs ouvrages de la \ille. (les ouvriers sont ravis de s'engager à passer leur vie sous une domination qui est maintenant si douce. Connue ils sont robustes et laboi-ieux, |ciu- exemple servira [loiu' exciter au travail les babilans trans[)lantés de la ville à la campagne , a\ec lesquels ils seront mêlés. Dans la suite . tout le pays sera pen|)lé de familles vigoureuses et adonnés à l'agriculture.

Au reste, ne soyez pont en peine de la nndliplicatiou de ce peuple; il deviendra bientôt innundiiable , poiu'xn que vous facdiliez les mariages. La manière de les faciliter est bien sim()le : presque tous les honwnes ont l'inclination de se marier; il n'y a «pie la misèri' (|ui les en enq)êclie. Si vous ne les chargez point d'impôts , ils \i\ront sans peine avec leurs femmes cl leurs enfans ; cai- la terre Ji'est jamais ingrate , elle nourrit toujours de ses fruits ceux qui la cultivent soignensemcnl ; elle ne refuse ses biens «ju'à ceux (pii craignent de lui donner leurs peines, l'ius les laboureurs (»nl d'enfans, plus ils sont riches, si le prince ne les appauvrit pas; car leurs enfans, dès leiu' plus tendre jeunesse , connnencent à les secourir. Les plus jeunes con<luisenl les moutons dans les p;\tur.i;jes ; les autres, ipii ^ont plus

VaR. — ' «le la vie- cliaiiipiMrc. Uaiis la juil'-, l'ic. a. Fl-NELON. TOME VI.

grautls , mènent déjà les grands troupeaux ; les pins Ages labotneiit avec leur père. ('.e|iendant la mère de lonle la famille prépare un rejias sim|de à son époux et à ses chers enfans, (|ui doivent revenii- fatigués du travail de la journé»'; elle a soin d«' traire ses vaches et ses biebis , et on voit couler îles ruisseaux de lail ; elle l'ait un grand feu , autour (hnpiel toute la famille innocente et pai><ible prt-ud plaisir à chauler tout le soir en allendant le doux sommeil : elle pré()are des l'rotnagcs, des châtaignes, et des fruits conservés dans la même fraîcheur (pie si on venoit de les cueillir. Le berger revient avec sa llùle , et chante à la famille assemblée les nouvelles chansons ipiil a ap[)rises dans les hameaux voisins. Le laboureur rentre avec sa charrue ; et ses bo'ufs fatigués maichent , le cou penché, d'un pas lent el tardif, malgiv l'aiguillon (pii les presse, l'ous les maux du travail liuissent avec la journée. Les pav<ils que le soriuneil , par l'ordre des dieux , répand sur la terre , a|iaisent tous les noirs soucis pai- leurs charmes ' . et liennf ut toute la nature dans un doux euchanlenienl ; chacun s'endort . sans [)révoir les- peines du lendemain.

Heureux ces hommes sans and)ilion , sans déliancc , sans aitilice , pourvu que les dieux leur donnent nu bon roi qui ne trouble point leur joi(^ imiocente! Mais tpielle horrible inliumanilé , que de leur arracher . pour des desseins |)leins de faste el d'audiition , les doux fruits de leur terre . qu'ils ne tiennent que de la libérale nature el de la sueur de leur front ! La natme seule tircroit de son sein fécond tout ce (pi'il faudi'oit pour un nondtre infini d'hoiumes modérés el laborieux ; mais c'e^l l'orgueil el la mollesse de certains hommes, qui en mettent tant d'autres dans une aIVreuse pauvre lé-.

<Juc l'ei'ai-je -, disoit Idoménée , si ces peuples (pie je répandrai dans ces fertiles cam- ])agui's négligent de les cultiver?

Kaites, lui répoudoil Mentor, tout le con- Iraire de ce ipi'ou fait connnnnéinent. Les princes avides et >ans prévoyance ne songent qu'à charger d'inqiôls ceux d'entre leurs sujets (pii sont les plus vigilans et les plus industrieux |iour faire valoir leurs bii-ns ; c'est ipi'ils espèrent eu être pavés plus facilement : en niêuie temps , ils chargent moius (eux (jue la paresse rend plus misérables. Uenversez ce mauvais

Vaii. — * ■•'» Hoir» kiiui-it , ri rliariiic, r( liriiiii'iit , rit-. A. /.r» rililfur» iifiiiit t7l7 mit forriijf , v\ rlurniriit. — ' Mail <|ii<- (rrai-jr? A.

TËLÉMAQUE. LIVRE X.

ordre , qui accable les bons , qui vécoiupense le vice , et qui iutiodiiit une néj;ligcnce aussi funeste au Roi même (ju'à tout TElat. Mettez (les taxes , des amendes , et même , s'il le tant , daulres peines i'ig:ouieuses, sur cou\ qui négligeront leiu's champs , comme vous puniriez (les soldats qui abandonneroient leurs postes dans la guerre : au contraire , donnez des grâces et des exemptions aux familles qui , se nmltipliant , augmentent à proportion la cullure de leurs terres. RienliM les familles se nmltiplieront . et tout le monde s'animera au travail ; il deviendra uK^me honorable. La profession de laboureur ne sera plus mi^prisée , n'étant plus accablée de tant de maux. On reverra la charrue en honneur , maniée i)ar des mains victorieuses ' qui auroicut défendu la patrie. 11 ne sera pas moins beau de cultiver l'héritage reçu de ses ancêtres, pendant une heureuse paix , que de l'avoir défendu généreusement pendant les troubles de la guerre. Toute la campagne retleiu-ira : Cérès se couronnera d'épis dorés : IJacchus , foulant à ses pieds les raisins, fera couler, du penchant des montagnes , des ruisseaux de vin plus doux que le nectar ; les creux vallons retentiront des concerts des bergers , qui , le long des clairs ruisseaux - , joindront leurs voix avec leurs flûtes , pendant que leurs troupeaux bondissans paîtront sur l'herbe et parmi les Heurs , sans craindre les loups.

Ne serez-vous pas trop heureux , o ïdoménée, d'être la source de tant de biens, et de faire \ivre , à l'ombre de votre nom , tant de peuples dans un si aimable repos ? Cette gloire n'estelle pas plus touchante que celle de ravager la terre , de répandre partout , et presque autant chez soi , au milieu même des victoires , que chez les étrangers vaincus , le carnage , le trouble , l'horreur , la langueur , la consternation , la cruelle faim et le désespoir?

0 heureux le roi assez aimé des dieux , et d'un cœur assez grand , pour entreprendre d'être ainsi les délices des peuples , et de montrer à tous les siècles , dans son règne , un si charmant spectacle ! La terre entière , loin de se défendre de sa puissance par des combats , viendroit à ses pieds le prier de réorner sur elle.

Idoménée lui répondit : Mais quand les peuples seront ainsi dans la paix et dans l'abondance, les délices les corrompront , et ils tour-

Var. — 1 viciorieiises ilo» eniu-niis de la patrie, a. — 2 cliaiilcront sur leurs fiùles leurs peines et leurs plaisirs, piMulanl que, etc. a.

neront contre moi les forces que je leur aurai données.

Ne craignez [toinl, dit MciiIdi' , cet inconvénient: c'est un prétexte qu'on allègue toujours pour ilatter les princes prodigues qui veulent ticcabler leiu's peuples d'impôts. Le remède est facile. Les lois que nous venons d'établir pour l'agriculture rendront leur vie laborieuse ; et , dans leur abondance , ils n'auront que le nécessaire , [)arce que nous retranchons tous les arts ([ui fournissent le superllu. Cette abondance même sera diminuée par la facilité des mariages et par la grande nmltipllcation des familles. Chaque famille , étant nombreuse , et ayant peu de terre, aura besoin de la cultiver i)ar un travail sans relâche. C'est la mollesse et l'oisiveté qui rendent les peuples insolens et rebcilles. Ils auront du pain , à la vérité, et assez largement; mais ils n'auront que du pain , et des fruits de leur propre terre, gagnés à la sueur de leur visage.

Pour tenir votre peuple dans cette modération , il faut régler , dès à présent , l'étendue de terre que chaque famille podrra posséder. Vous savez que nous avons divisé tout votre peu[)le en sept classes, suivant les différentes conditions : il ne faut permettre à chaque famille , dans chaque classe , de pouvoir posséder que l'étendue de terre absolument nécessaire pour nourrir le nombre de personnes dont elle sera composée. Cette règle étant inviolable , les nobles ne pourront point faire des acquisitions sur les pauvres : tous auront des teri'es ; mais chacun en aura fort peu , et sera excité par là à la bien cultiver. Si , dans une longue suite de temps , les terres manquoient ici , on feroit ici des colonies qui augmenteroient la puissance de cet Etat.

Je crois même que vous devez prendre garde à ne laisser jamais le vin devenir trop commun dans votre royaume. Si on a planté trop de vignes , il faut qu'on les arrache : le vin est la source des plus grands maux parmi les peuples : il cause les maladies , les querelles , les séditions, l'oisiveté, le dégoût du travail, le désordre des familles. Que le vin soit donc réservé comme une espèce de remède , ou comme une liqueur très-rare, qui n'est employée que pour les sacrifices ou pour les fêtes extraordinaires. Mais n'espérez point de fuire observer une règle si importante, si vous n'en donnez vous-même l'exemple.

D'ailleurs il faut faire garder inviolablement les lois de Minos pour l'éducation des enftms. Il faut établir des écoles publiques, où l'on

(XII

TliLKMAnll-. 1.1VI{|-: \.

ensi'igiie la craiiilc tlos ilioiix. r.iinoui- di* la patrie , le respect des ItVis . la préicrence île riioniieiir aux plaisirs et à la \ii' nit'^iiie. Il faut avoir tics inatii-^lrals (jui veillciil sur les familles et sur Ir's imeuisiles particuliers. Veillez Yous-iiicnie . NOUS (pii n'clcs nu , c'est-àdire pasteur du peuple , que poin- Ncillcr nuit et jour sur \otre troupeau : par là \uus prcviendrez uu nond)re inluii de désordres et de criuies ; ceux que vous ne piturrez prévenir, piniissez-les d'aliord sévèrement. C'est une cli'mence . cpie de taire d'abord des exemples qui arrêtent le cours de l'initpiité. l'ar un pou de sang: répandu à jtropos , on en éparj^ne beaucoup [>ar la suite ' , et on se met eu élat d'élie craint , siius user souvent de rigueur.

Mais quelle détestable maxime , que de ne croire trouver sa sûreté que dans l'oppression de ses peuples ! Ne les point l'aire instruire , ne les point conduire à la vertu , ne s'en faire jamais aimer , les pousser par la terreur jusqu'au désespoir, les mcttie dans l'afircuse nécessité ou de ne pouvoir jamais respirer librement, ou de secouer le joug de votre tyrannique domination ; est-ce là le vrai moyen de régner sans trouble? est-ce là le vrai chemin qui mène à la gloire ?

Souvenez-vous que les pays où la dominalion du souverain est plus absolue , sont ceux où les souverains sont moins |)uissans. Ils prennent, ils ruinent tout, ils possèdent seuls tout l'Etat : mais aussi tout l'Klat languit : les canijiagnes sont en friche et presque désertes; les villes diminuent chaque jour ; le commerce tarit. Le Roi qui ne peut être roi tout seul , et qui n'est grand que par ses peuples , s'anéantit lui-même peu à peu jiar l'anéantissement insen>ible des peuples dont il tire ses richesses et sa puissance. Son Etat s'épuise d'argent et d'hommes : cette dernière perte est la plus grande et la plus iriéparable. Son pouvoir absolu fait autant d'esclaves qu'il a de sujets. On le llatte, on fait semblant de l'adorer, on tremble au moindre de ses regards; mais attendez la moindre résolution : cette puissance monstrueuse , poussée jusqu'à un excès trop violent, ne sauroil durer; elle n'a aui-unc ressource dans le cour des |)euples : elle a lassé et irrité tniis les corps de l'I'^tat ; elle contraint tous les nKMubres de ce corps de soupirer après un changement. Au jiremier coup (ju'un lui porte, l'idole se renverse, se brise *, et est

\ \\{. — ' jioiir la mili' i;i. A. tij. 11. — ' -•' Im l»o »»l. A.

foulée aux pieds. Le mépris , la Iiaine , le ressentiment , la défiarjce , eu im mut toutes les passions se ivunissent contre une autorité si odieuse. Le Uoi ipii , dans sa vaine [irospérité, ne trouvoit pas im seul honune assez hardi ' |)om' lui dire la vé-rité , ne trouvera , dans son malheur, aucim homme qui daigne ni l'excuser, ni le d/'fendre contn; ses emiemis.

Après ce discours, Idoménée , persuadé par Mentor, se hâta de distribuer les teires vacantes , de le.s remplir de tous les ai'tisaus inutiles, et d'exécuter tout ce qui avoit été résolu *. Il n''serva seulement pour les maçons les terres qu'il leur avoit destinées, et qu'ils ne pouvoient culli\er ipj'après la lin de leurs travaux dans la ville.

^ Déjà la ré|iutaliou du gou\ernement doux et modéré d" Idoménée attiie en foule de tous côtés des peu])les qui viennent s'incorporer au sien , et chcnher leur bonheur sous une si aimable domination. Déjà ces campagnes , si long-tenjps couvertes de ronces et d'épines , promctleut de riches moissons et des fruits jus- (ju'alors inconnus, La terre ouvre son sein an ti'auchant de la charrue, et préjKire ses richesses [tour récompenser le labourer : l'espérance reluit de tous côtés. Mu voit dans les vallons et sur les collines les troupeaux de moutons qui bondissent sur l'herbe , et les grands troupeaux de bo'ufs et de génisses qui font retentir les hautes montagnes de leurs mugissemens : ces troupeaux servent à engraisser les campagnes. C'est Mentor (jui a trouvé le moyen d'avoir ces troupeaux. Mentor conseilla à Idoménée de faire avec les Peucèles , peuples voisins , un échange de toutes les choses superflues qu'on ne vouloit plus sonlfrir dans Salente , avec ces trou[>eaux , (jui mancpioieut aux Salentins.

l'^u même temps la ville et les villages d'alenlour é-loient |)leius d'une belle jeunesse qui avoit langui long-tenq)s dans la misère , et qui n'avoit osé se marier, de pein* d'augmenter h ui's maux. (Juaud ils virent (pridoménée |)renoit des sentimens d'humanité , et ipi'il \iiuloit être leur |)ère , ils ne craignirent jdus la faim et les autres fléaux par lesquels le ciel afflige la terre. On n'entendoit plus que des ciis de joie , (jue les chansons des bergers et des labourems (pii célébroient leurs hyménées. (»n auroit cru voir le dieu l'an avec une fonle de Satyres »'t de Faunes mêlés parmi les nvmphes, el dans;uit au son de la llùte à l'inubre

Vau. — ' un si'iil liiiiiiiiii' i|iii Ks/il lui iliro la ><tiI<^ t, — 'Il ri'»iT\i.. .. Il aininble iloninulKin. m. a. hj. h. — > J.lMiK llll.

TÉLÉMAQUE. LIVRE XI

(XIII

(les bois. Tout cio'd ti'aïupiiUo et riaui . mais la joie étoit modérée, el les plaisirs ne servoienl qu'à délasser des longs travaux ; ils eu éloient plus vif': et plus purs.

Les vieillards , étonnés de voir ce qu'ils n'avoient osé espérer dans la suite d'un si long âge , pleuroient par un excès de joii^ mêlée de tendresse ; ils levoieiit leurs mains Iremlilanles vers le ciel. Bénissez, disoient-ils , ô grand Jupiter, le roi qui vous ressemble , et qui est le plus grand don quiî vous nous ayez fait. Il est né pour le bien des honnnes , rendez-lui tous les biens que nous recevons de lui. Nos arrière-neveux , venus de ces mariages qu'il favorise , lui devront tout , jusqu'à leur naissauce; et il sera vérilablemcnt le père de tous ses sujets. Les jeunes bonnnes . et les jeunes filles qu'ils épousuient , ne faisoient éclater leur joie qu'en chantant les louanges de celui de qui cette joie si douce leur étoit venue. Les bouches , et encore plus les cœurs , éloient sans cesse remplis de son nom. On se croyoit heureux de le voir; on craignoit de le perdre : sa perte eût été la désolation de chaque famille.

Alors Idoménée avoua à Mentor qu'il n'avoit jamais senti de plaisir aussi touchant , que celui d'être aimé , et de rendre tant de gens heureux. Je ne l'aurois jamais cru , disoit-il : il me sembloil que toute la grandeur des princes ne consistoit qu'à se faire craindre ; que le reste des hommes étoit fait pour eux ; et tout ce que j'avois oui dire des rois qui avoieut été l'amour et les délices de leurs peuples me paroissoit une pure fable; j'en reconnois maintenant la vérité. Mais il faut que je vous raconte comment on avoit empoisonné mon cœur, dès ma plus tendre enfance , sur l'autorité des rois. C'est ce qui a causé tous les malheurs de ma vie. * Alors Idoménée commença cette narration :

Var. — * Alors el les quatre mulx siiircni,^ m. a. aj. b.

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