II. Illlt
nerl. du
TÉLÉMAQUE. LIVRE XÏII.
(XVI
hors iriiak'iiio, s(Mit<nt ses yenoiix chancelans. Hippias , le voyant rluaiilc, reilouliloil ses offerts. C'étoitfail (lu lils driysso; ilalloit porter la peine de sa témérité et do son emportement , SI Minerve , qui veilloit de loin sur lui , et qui noie laissoil dans cette extrémité de péril que pour l'instruire, n'eût déterminé la victoire en sa faveur.
Mlle ne (|iiilla point le [lalais de Salente; mais elle envoya Iris, la pron)ple messagère des dieux. Celle-ci, volant d'une aile légère, fendit les espaces immenses des airs , laissant après elle une longue trace de lumière (jui peignoilunnuagede mille diverses' couleurs. EWe ne se reposa que sur le rivage de la mer où éloit campée l'armée innombrable des alliés : elle voit de loin la querelle , l'ardeur et les eil'oits des deux combattants ; elle frémit à la vue du danger où étoit le jeune Télémaque; elle s'approcbe , enveloppée d'un nuage clair qu'elle avoit formé de vapeurs subtiles. Dans le moment où Hippias , sentant toute sa force, se crut victorieux , elle couvrit le jeune nourisson de Minerve de l'égide que la sage déesse lui avoit confiée. Aussitôt Télémaque , dont les forces ctoicnl épuisées, commence à se ranimer. A mesure qu'il se ranime , Hippias se trouble ; il sent je ne sais quoi de divin qui l'étonné et qui l'accable. Télémaque le presse et * l'attaque, tantôt dans une situation, tantôt dans une autre; ill'ébranle , il ne lui laisse aucun moment pour se rassurer ; enfin il le jette à terre et tombe sur lui. Un grand chêne du mont Ida , que la hacbe a coupé par mille coups dont toute la forêt a retenti, ne fait pas un plus horrible bruit en tombant ; la terre en gémit; tout ce qui l'environne en est ébranlé.
Cependant la sagesse étoit revenue avec la force au-dedans de Télémaque. A peine Hippias fut-il tombé sous lui , que le fils d'Ulysse comprit ^ la faute qu'il avoit faite d'attaquer ainsi le frère d'un des rois alliés qu'il étoit venu secourir : il rappela en hii-mcmc, avec confusion, les sages conseils de Mentor : il eut honte de sa victoire , et com])rit '* combien il avoit mérité d'être vaincu. Cependant Phalante, transporté de fureur, accouroit au secours de son frère : il eût percé Télémaque d'un dard qu'il portoit , s'il n'eût craint de percer aussi Hippias , que Télémaque tenoit sous lui dans la poussière. Le fils d'Ulysse eût pu sans peine ôter la vie à son ennemi ; mais sa colère étoit
Var. — 1 (lifférenlps. a. — - cl ») . A. aj. b. — '^ qu'il comprit, a. — ^eoiiipril hicii qu'il avoit, etc. b. c. /. du cop. vit Lieu p. II. conipril qu'il uvoit, de. i).
apaisée, et il ne songe(^it plus qu'à ré|)arer sa faute en montrant de la modération. Il se lève en disant : O Hippias ! il me suffit de vous avoir a|)j)ris à ne mépriser jamais ma jeunesse; vivez : j'admire votre force et votre courage. Les dieux m'ont protégé; cédez à leur puissance : ne songeons plus (pi'à combattre ensemble contre les Datinieiis.
Pendant titie Télématpie parloit ainsi, Hippias se relevoit couvert de poussière et de sang, plein de honte et de rage. Phalante n'osoit ôter la vie à celui qui vcnoit de la donner si généreusement à son frère; il étoit en suspens et hors de lui-même, 'Vo\\^ les rois alliés accoururent : ils mènent d'un côté Télémaque , de l'autre Phalante et Hippias, qui, ayant perdu sa fierté, n'osoit lever les yeux. Toute l'armée ne pouvoit assez s'étonner que Télémaque , dans un âge si tendre, où les hommes n'ont |)oinl encore toute leur force , eût pu renverser Hippias, semblable * en force et en grandeur à ces géans , cnfans de la terre, qui osèrent ^ autrefois chasser de l'Olympe les immortels.
Mais le fils d'Ulysse étoit bien éloigné de jouir du plaisir de celte victoire. Pendant qu'on ne pouvoit se lasser de l'admirer, il se retira dans sa tente , honteux de sa faute , et ne pouvant plus se supporter lui-même. Il gémissoit de sa promptitude ; il reconnoissoit combien il étoit injuste et déraisonnable dans ses ein[)ortemens; il trouvoit je ne sais quoi de vain , de foible et de bas , dans cette hauteur démesurée '". Il reconnoissoit que la véritable grandeur n'est que dans la modération , la justice, la modestie et l'humanité : il le voyoit; mais il n'osoit espérer de se corriger après tant de rechutes; il étoit aux prises avec lui-même, et on l'entendoit rugir comme un lion furieux.
Il demeura deux jours renfermé seul dans sa tente , ne pouvant se résoudre à se rendre dans aucune société, et se punissant soi-même. Hélas ! disoit-il , oserai -je revoir Mentor ? Suisje le fils d'Ulysse, le plus sage et le plus patient des hoiumes? Suis-je venu porter la division et le désordre dans l'armée des alliés ? est-ce leur sang ou celui des Dauniens leurs ennemis, que je dois répandre? J'ai été téméraire; je n'ai pas même su lancer '* mon dai'd; je me suis exposé dans un combat avec Hii)pias à forces inégales ; je n'en devois ^ attendre que la mort, avec la honte d'être vaincu. INlais qu'importe ?
Var. — 1 qui ctoil semblable- A. — ^ qui tenlcrciil autrefois lie chasser. Edit. correct du marq. de Fcii. — ^ démesurée et injuste, a. d. — * j'ai oublié de lancer. A. — je ne dovois, A.
(XVI
TÉM'MAQLE. I.IVHI-: \ll[.
l'iOl
je IIP «orois plus : iioii . je iio sorois j>Ius ce tt'im'raiio Ti'lc'ina(|iR' , ce jcmio in .riisr , (|iii ne |>rolite (l'aïu'iiii conseil : ma linnle liiiiroil a\oc ma vie. Hélas! si je pouvais au inoius cspéier lie ne plus f-iire ce que je suis (.lésojé d'avoir Hiil? Irop heureux I lr»»p lu'ureux ! mais peutêtre qu'avaiît la lin ilu jour je ferai et voudrai faire encore les mêmes fautes ' dont jai maiulenanl tant de honte et d'horreur. O funeste victoire ! o louan{.'es que je ne puis soull'rir , et qui sont de cruels rejiroches de ma folie !
Pendant qu'il étoit seul inconsolahle . Nestor et IMiiloctète le vinrent tnnner. Nestor voulut lui remontrer le tort qu'il a\oit ; niais ce sat^e vieillard , reconnoissant bientôt la désolation du jeune homme , changea ses graves remontrances en des paroles de tendresse , pour adoucir son désespoir.
Les princes alliés étoient arrêtés par cette querelle ; et ils ne pouvoient marcher vers les ennemis, qu'après avoir réconcilié Télémaque avec Phalantc et Hippias. On craignoit à toute heure que les troupes des Tarentins n'afluquassent les cent jeunes Cretois qui avoicnt suivi Télémaque dans cette guerre : tout étoit dans le trouble pour la faute du seul Télémaque ; et Télémaque . qui voyoit tant de maux présens et de périls pour l'avenir, dont il étoit l'auteur, s'abantlonnoit à une douleur amère. Tous les princes étoient dans un extrême embarras : ils n'osoieut faire marcher l'armée . de peur que dans la marche les (Irétois de Télémaque et les Tarentins de Phalante ne combattissent les uns contre les outres. On avoit bien de la peine à les retenir au dedans du camp, où ils étoient gardés de près. Nestor et Philoctète alloient et venoient sans cesse de la lente de Télémaque à celle de l'implacable Phalante, qui ne respiroit que la vengeance, La douce éloquence de Nestor et l'autorité du grand Philoctète ne pouvoient modérer ce cœur farouche, qui étoit encore sans cesse iiTité |)ar les discours pleins de rage d(; son frère Hippias. Télémaque étoit bien plus doux; mais il étoit abattu jiar une douleur que rien ne pouvoit consoler.
Pendant que les princes étoient dans cette agitation , toutes les troupes étoient consternées ; tout le camp paroi>soit cnnmie une maison désolée (|ui \ient de jieidre un père de famille , l'appui de tous ses proches et la douce espérance de ses petils-enfans. Ihinsce désordre cl cette consternalir)n d».* l'armée , on entend tout-à-coup un bruit ellVoyable de chariots,
VaR — ' l'I voiiiliai f.iiro Kt inOiin's rliosos. s.
d'armes, de heunissemens de chevaux , de cris d'iiotnmes , les uns vainqueurs et animés au carnage, les autres ou fuyans, ou mourans , ou blessés. Un tourbillon de poussière forme un épais nuage qui <(»uvre le ciel et qui en\eloppc tout le c,uu|). IJieiilêlà la poussière se joint une l'innée é|iaisse (|ui troubbjit l'air, et ipii ôtoit la r('s|iiration. du enlendoit " un bruit sourd, semblable à celui des tourbillons de llanmie que le mont l£lna vomit du fond de ses entrailles endirasées, lorsque Vuhain , avec ses (lydopes, y forge des foudres pour le père des dieux. L'épouvante saisit les conns.
Adraste, vigilant et infatigable, avoit surpris les alliés; il leur avoit caché sa marche, et il étoit instruit de la leur. Pendant deux nuits, il avoit fait une incroyable diligence pour faire le tour d'une montagne presque inaccessible, dont les alliés avoient saisi tous les passages. Tenant ces délilés , ils se croyoient en pleine siireté, et prétendoicnt même pouvoir, par ces passages qu'ils occupoient , tondjcr siu" l'ennemi derrière la montagne , quand quelques troupes qu'ils atlendoient leur seroient venues. Adraste, qui répandoit l'argent à {deines mains pour savoir le secret de ses ennemis , avoit appris leur résolution; car Nestor et Philoctcte, ces deux capitaines d'ailleurs si sages et si expérimentés, n'étoient pas assez secrets dans leurs entre[)rises. Nestor, dans ce déclin de l'âge , se plaisoit trop à raconter ce qui pouvoit lui attirer quelque louange: Philoclèle naturellement parloit moins; mais il étoit prom|)t ; et, si peu qu'on excitât sa vivacité, on lui faisoil dire ce qu'il avoit résolu de taire. Les gens artificieux avoient trouvé la clef de son cieur, pour en tirer les plus importans secrets. On n'avoitqu'à l'irriter: alors, fougueux et hors de lui-même , il éclatoit par des menaces; il se vantoit d'avoir des moyens sûrs de [larvenir à ce qu'il vouloit. Si peu qu'on [jarùt douter de ces moyens , il se liAtoit de les e\pli(pier iucousidéréuient; et le secret le plus intime échai)poil du fond de son cœur. Semblable à un vase précieux , mais fêlé, d'où s'écoulent toutes les liqueurs les plus délicieuses*, le coMU' de ee grand capitaine ne pouvoit rien garder. Les traîtres , corronquis |>ar l'argent d'AdiasIe , ne maïKiunient pas de se jouer de la foiblesse de ces deux rois. Ils llatloient sans cesse Nestor par de vaines louanges; ils lui ra|)peloient ses victoires passées, admiroient sa |iit''voyance , ne se bissoient jamais d'ap[ilaudir.
\ Alt. — ' On t'iilciiiliiit pour le ihti- iIcs (lii'ii\. m. A.
iij. V. — ' les |)|iis liOlii'ifUiii'i li«im'ui>' a.
TÉLÉMAQUE. LIVRE XIII
(XVI
D'un aiilro cùk", ils (eiidn'uMit ilos pii'iit'S coiiliiiuels à rimmeiir iiii|i;»li('iile de Pliiloolôte ; ils ne lui parloiont que de tlillicullôs , do conlretemps, de dangers, d'inconvénicns, de fautes irreniédiablos. Aussitôt que ce naturel prompt ét'iit enllauinié, sa sat;osse l'ahaiidDunnil , cl il n'i'toil plus le nièuie lionnne.
Télémaque , nialij:ré les délauts (pie nous avons \us, iloit bien plus prudent pour garder ini secret : il y étoit accoutumé par ses malheurs, et pai- la nécessité où il a\oit été dès son enlauce de cacher ses desseins ' aux amans de Péuélo[)e. 11 savoit taire un secret sans dire aucun mensonge : il n'avoit |)oint même un certain air réservé et mystérieux qu'ont d'ordinaire les gens secrets; il ne paroissoit point chargé du poids du secret qu'il devoit garder; on le trouvoit toujours libre, naturel, ouvert connue un homme qui a son co'ur sur ses lèvres. Mais en disant tout ce qu'on pouvoit dire sans conséquence , il savoit s'arrêter précisément et sans affectation aux choses qui pouvoient donner quelque soupçon et entamer son secret : par là son cœur étoit impénétiahle et inaccessible. Ses meilleurs amis mêmes ne savoient que ce qu'il croyoit utile de leur découvrir pour en tirer - de sages conseils , et il n'y avoit que le seul Mentor pour lequel il n'avoit aucune réserve. Il se conlioit à d'autres amis, mais à divers degrés , et à proportion de ce qu'il avoit éprouvé leur amitié et leur sagesse.
Télémaque avoit souvent remarqué que les résolutions du conseil se répandoient un peu trop dans le camp ; il en avoit averti Nestor et Philûctète. Mais ces deux hommes si expérimentés ne tirent pas assez d'attention à un avis si salutaire : la vieillesse n'a plus rien de souple, la longue habitude la tient comme enchaînée; elle n'a presque ^ plus de ressource contre ses défauts. Semblables aux arbres dont le tronc rude et noueux s'est durci par le nombre des années, et ne peut plus se redresser, les hommes, à un certain âge , ne peuvent presque plus se plier eux-mêmes contre certaines habitudes qui ont vieilli avec eux , et qui sont entrées jusque dans la moelle de leurs os. Souvent ils les connoissent , mais troj) tard ; ils en gémissent '* en A'ain : et la tendre jeunesse est le seul âge où l'homme peut encore tout sur lui-même pour se corriger.
Var. — ' l'.o se cacher, b. c. EcUI. Le copisle b avuit omis se*' ât'sseins; l'auleur, en revoyant ceUe copie, ajouta se avaiil cacher , pour faire un sens. Nous suivons l'original. — 2 pour avoir. A. — •* jjrcsijue m. .\. oj. b. — '* souvciil ils Us connoissent , el en gémissent , mois trop lard : ils gémissi'nl en vain. A.
Il y avoit dans l'armée un l)olope , nommé Eurymatpie, llattetir insinuant, sachaiit s'accommoder ' à tous les goûts et à toutes les inclinations des princes , inventif et industrieux pour trouver de nouveaux moyens de lem* plaire. A l'entendre, rien ii'éloit jamais diflicile. Lui demandoit-ou sou avis , il devinoit celui qui seroit le plus agréable. Il étoit |)laisant , railleur contre les foiltles , comitlaisant pour ceux (ju'il craiguoit, habile pour assaisonner une louange délicate qui fût bien reçue des hommes les plus modestes. Il éloit grave avec les graves , enjoué avec ceux qui éloient d'une humeur enjouée : il ne lui coùtoit rien de prendre toutes sortes de formes. Les hommes sincères et vertueux , qui sont toujours les mêmes , et qui s'assujettiscnt aux règles de la vertu , ne sauroient jamais être aussi agréables aux princes que leurs passions dominent,
Eurymaque savoit la guerre; il étoit capable d'affaires: c étoit un aventurier qui s'étoit donné à Nestor, et qui avoit gagné sa confiance. Il tiroit du fond de son cœur, un peu vain et sensible aux louanges, tout ce qu'il en vouloit savoir. Quoique l'hiloctèle ne se confiât point à lui , la colère et l'impatience faisoient en lui ce que la confiance faisoit dans Nestor. Eurymaque n'avoit qu'à le contredire ; en l'irritant , il découvroit tout. Cet homme avoit reçu de grandes sommes d'Adraste pour lui mander tous les desseins dei alliés. Ce roi des Dauniens avoit dans l'armée un certain nombre de transfuges qui dévoient l'un après l'autre s'échapper du camp des alliés et retourner au sien. A mesure qu'il y avoit quelque affaire importante à faire savoir à Adraste, Eurymaque faisoit partir un de ces transfuges. La tromperie ne pouvoit pas être facilement découverte, parce que ces transfuges ne portoient point de lettres. Si on les surprenoit, on ne trouvoit rien qui pût rendre Eurymaque suspect. Cependant Adraste prévenoit toutes les entreprises des alliés. A peine une résolution étoit-elle prise dans le conseil , que les Dauniens faisoient précisément ce qui étoit nécessaire pour en empêcher le succès. Télémaque ne se lassoit point d'en chercher la cause, et d'exciter la défiance de Nestor et de Philoctète : mais son soin étoit inutile ; ils étoient aveuglés.
On avoit résolu , dans le conseil , d'attendre les troupes nombreuses qui dévoient venir, et on avoit fait avancer secrètement pendant la nuit cent vaisseaux pour conduire plus promp-
Yar. — ' s'aiconiniodanl. a
TKi.KMAon:. i.iviu-: xiif.
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tonicnt ces tronpos. (lc|)nis iino lùlo de niL-r livs-riule, oïl fllos ilovoicnt anivfr, jusqu'au lieu où l'aroioo camiioit. C-opetiilant (M1 so croyoit on sùrcU' , parci' (ju'oii loiiuil avoc des troupes les délroilstle la tuonla^ue voisino, (]iii esl nnt' cùle |»irs(juc inaccessible de l'Apt'iiiiiii. L'acMiée élojl campée sur les Itnrds du llcuve Galése. assez |uvs de la mer. ('.elle caiiipaLMie délicieuse est abondante en pâturages et en tons les fruits qui peuvent nourrir une armée. Adraste éloit derrière la monta|.Mic , et on comptoil qu'il ne pouvoil passer: mais comme il sut (ino les alliés éloicnl encore Ibihles, qu'ils altenddient un giand secours', (|uc les vaisseaux altendoicnl l'arrivée des troupes qui dévoient venir, et que l'armée étoit divisée par la querelle de Télémaquc avec Phalantc, il se liAta de faire un trrand tour. Il vint en diligence jour et nuit sur le bord de la mer, * et passa par des chemins (ju'on avoit toujours crus absolument impraticables. Ainsi la hardiesse et le travail obstiné surmontent les plus grands obstacles; ainsi il n'y a presque rien d'impossible à ceux qui savent oser et soulVrir ; ainsi ceiiv qui s'endorment, comptant que les choses dil'iiciles sont impossibles, méritent d'être surpris et accablés.
Adraste surprit au point du jour les cent vaisseaux qui appartenoient aux alliés. Comme ces vaisseaux étoient mal gardés , et qu'on ne se délioit de rien, il s'en saisit sans résistance , et s'en servit pour transporter ses troupes, avec une incroyable diligence, à l'embouchure du Oalèse; puis' il remonta très-promptement * le long du fleuve. Ceux qui étoient dans les postes avancés autour du cam[), vers la rivière , crurent que ces vaisseaux leur amcnoienl les troupes qu'on attendoit; on poussa d'abord de grands cris de joie. Adraste et ses soldats descendirent avant qu'on pût les rcconnoître : ils tombent sur les alliés, qui ne se défient de rien; ils les trouvent dans un camp tout ouvert, sans or Ire , sans chefs, sans armes.
Le côté du camp qu'il attaqua d'abord fut celui des Tarent ins, où connnandoil Phalanle. Les Dauniens y entrèrent avec tant fie vigueur, »jue cette jeimesse lacédéiimnienut' , étant surprise, ne put résister. Pendant rju'ils cbercluMit leurs armes , et (ju'ils s'eudtarrassimt les uns les autres dans cette confusion , Adraste fait mettre
VaR. — ' i|u'il leur Ni'lliiil un (>r.illil sr>'iiui> , i|lir l<"i vai»»cau\ aUi-intuiciil les (ruU|>i'ii <(ui ili-vnioiit arriM-l. /:''///.
riirrrcl. du nnir<i. de t'rii, — * cl passa «urpri!. i-l iiri;i-
\t\ès. m. A. iij. D. — ^ l'uit n'iiiuiilaiil sur li-s kiinls ilu lli-uvr , ii-ii\ t|ui i^liiiriil , cir. A. — ^ |>ui» il rciiiDiila ru diligence le long, clt-. d.
r>oo
le l'i'u au laiiqi. Aussilùl la flatnme s'élève des |>a\illinis, »'l monli' jusqu'aux nues; le bruit (in feu est semblable à celui d'un torrent qui iiiondi' Iniiic une cam|)agne, et qui entraîne |)ar sa rapidité les grands cbéuesavec leurs profundcs racines, les moissons, les granges, les établis et les troupeaux. Le vent pousse impi''tueuscmcnt la llamme de pavilluii en pa\illon, cl bientril tout le cimi» est eomme une vieille l'iin't (nriiiie ('•linrelle de feu a embrasée.
l'balaiite , qui voit le péril de plus prèsfpi'un autre, ne peut y remédier. Il couquend que toutes les troupes vont \)vv\v dans cet incendie , si on ne se hâte d'abandonner le camp : mais il comprend aussi combien le désordre de cette retraite est à craindre devant un ennemi victorieux : il commence à faire sortir sa jeunesse laiédi'Mnonienne encore à demi désarmée. .Mais Adraste ne les laisse |)()int respirer : d'un côté, une troupe d'archers adroits perce de flèches innondirables les soldats de Phalanle; de l'autre, des frondeurs jettent une grèlc de grosses pierres. Ailraste lui-même, l'épée à la main, marchant à la tète d'une troupe choisie des plus intré|)ides Dauniens, poursuit, à la lueur du feu, les troupes qui s'enfuient. Il moissonne par le fer tranchant tout ce qui a échappé au feu : il nage dans le sang , et il ne peut s'assou- \ir de caiiiage : les lions et les tigres n'égalent point sa furie quand ils égorgent les bergers avec leurs troupeaux. Les fi'ou[)es de IMialante succombent , et le courage les abandonne : la pâle Mort, conduite par une Furie infernale dont la tète est hérissée de serpens , glace le sang de leurs veines; leurs membres engourdis se roidissenl , et leurs genoux cbaiicelans leur ôtent ' même l'espérance de la fuite.
Phalante , à qui la honte et le désespoir donnent * encore un reste de force et de vigueur, élève les mains et les yeux vers le ciel ; il voit tombera ses pieds son frère Hip|)ias, sous les coups de la main foudroyante d'Adraste. Hip- ])ias , étendu par terre % se roule dans la poussière ; un sang noir et bouillonnant sort comme un ruisseau , de la |)rofonde blessure «pii lui traverse le côté ; ses yeux se ferment à la lumière ; son ame fmieuse s'enfuit avec tout son sang, l'iialante lui-même, tout ^.'ou vert du sang de son II ère , et ne pouvant le secourir, se voit eineloppé par une foule d'ennemis qui s'efl'orcent de le renverser; son bouclier est percé de mille traits; il est blessé en plusieurs endroits
Va». —
•ij. 11.
Ii'ur l'Ii'. \. — ' ilmine. A. — '■' |>ar (rin
TÉLÉMAQUE. LIVRE XIII
(XVII
(le son corps; il ne pent plus rallier ses troupes fugitives : les dieux le voient , et ils n'en ont aucune pitié.
' Jupiter, au milieu de toutes les divinités célestes , repardoil dn liant de l'Olympe ce carnage des alliés. En même temps il consulloit les immuables destinées, et voyoit tous les chefs dont la trame devoit ce jonc-là étie tiancliéo par le ciseau de la Parque, (lliacnn des dieux étoil allentifpour découvrir sur le visage de Jupiter quelle seroit sa volonté. Mais le père des dieux et des hommes leur dit d'une voix douce et majestueuse : Vous voyez en quelle extrémité sont réduits les alliés ; vous voyez Adraste qui renverse tons ses ennemis : mais ce spectacle est bien trompeur . la gloire et la prospérité des médians est courte : Adraste , impie , et odieux par sa mauvaise foi , ne remportera point une entière victoire. Ce malheur n'arrive aux alliés, que pour leur apprendre à se corriger, et à mieux garder le secret de leurs entreprises. Ici la sage Minerve prépare une nouvelle gloire à son jeune Télémaqne, dont elle fait ses délices. Alors Jupiter cessa de pailer. Tons les dieux en silence continuoient à regarder le combat.
Cependant Nestor et Philoctète furent avertis qu'une partie du camp étoit déjà biùlée; que la flamme , poussée par le vent , s'avançoit tonjours: que leurs troupes étoient en désordre, et que Phalante ne pouvoit plus soutenir l'effort des ennemis. A peine ces funestes paroles frappent leurs oreilles, et déjà ils courent ■ aux armes , assemblent les capitaines , et ordonnent qu'on se hâte de sortir du camp pour éviter cet incendie.
Télémaqne , qui étoit abattu et inconsolable, oublie sa douleur : il prend ses armes, dons précieux de la sage Minerve, qui , paroissant sous la figure de Mentor, fit semblant de les avoir reçues d'un excellent ouvrier de Salente , mais qui les avoit fait faire à Vulcain dans les cavernes fumantes dn mont Etna.
Ces armes étoient polies comme une glace, et brillantt;3 comme les rayons du soleil. ' On y
Var. — 1 Livr.E XVII. — - ([iriis c(iuii'n(. A. Jùlit. — ^ Au lii'U (le la dispuU' cnln' Xcpluiii' ol Piilhis, jusqu'il ces mots renverser l'empire de Priant, on lll dans rori(;inal riiistoiie J'OEdipe, telle que nous la donnons iei :
Dessus éloil !;;ravée la laineiisf! histoire du sit-ge de Thèl)es : ou voyoit d'abord le [iiïdiieiireiix Ltiiiis, qui , ayant appris par la réponse de l'oiacle d'Apollon , que son fils qui venoil de naître seroit le niciirlrier de son père, livra aussilôl rtnfanl à un berger pour l'exposer aux bêles sauvages el aux
voyoit Ne[)tnne et Pallas qui disputoient entre eux à t]ui aitroit la gloire de donner son nom à une ville naissante. Ne[)lune de son trident l'rap-
oiseaux do proie. Puis on it iiiaïquoil le berî^or qui poiloil l'eiilanl sur la inonlague dt; Cyiiii'roii, pulre la Béolie el la IMioeide. ('el eiilanl senddoil crier el seiilir sa déplorable desliiioe. Il avoilje ne sais quoi de naïf, do lemlre el de sjjracieux, (jui rend l'iid'aiiee si aimable. l,o berger (pii le porioil sur d<s rochers affreux, paroissoil le taire à rtji;rel, el èlio louclio de compassion : des larmes couloieitl de ses yeux, lléloil incertain el emliariassé; puis il ptîrç(di les jiiels t\o l'tiifaiil avec son épée , les Iraversoil li'iitie braiiebe d'osier, cl le suspeiidoil à un arbre, ne poiivanlsc résoudre ni À le sauver coiilte l'ordre de son mailie, ni à le livrer à une mon cerlaine : après quoi il pai lil , de peur de voir mourir ce petit iniioceul (pi'il aimoit.
Cepeiidaul l'eiiiaul alloil mourir taule de nourrilure : déjà ses jticds , par lestpiels tout sou corps é'.oii suspen lu , eloienl entlés el lividi s. Phorbas , berger de Polybo, roi de Coriuliie, qui laisoil pailre dans ce dési-rl les giands iroupeaux du Roi , enlendil les cris de ce petit cni'anl; il accourt, il le déiaciie, il le donne à un autre berger, afin qu'il le porte à la reine iMérope, qui n'a point d'enlans : elle est loucbée de sa beaulé ; elle le nomme OEdipe, à cause de l'entlure de ses j)ieds percés, el le nourrit cotume son piopre (ils , le croyant un enfant envoyé des dieux. Totiies ces diverses actions paroissoienl <baeune en leurs places.
Ensuite on voyoil OEdipe déjà grand, (pii ayant appris que Polybe n'eloil pas son père, albùi de pays en pays pour découvîir sa naissance. l/o;acle lui déclara qu'il irouvcroil son père dans la Phocide. H y va : il y trouve le peuple agité par une grande sédition ; dans ce trouble il lut Païus son père sans le connoîire. Bienlôi on le voit encore qui se présente à Tlièbcs; il explique l'énigme du Sphinx. 11 lue le monstre; il épouse la reine Jocasle, sa mère, qu'il ne connoii point, et (pii croit OEdipe fils de Polybe. Une horrible peste, signe de la colère des dieux, suit de près un mariage si détestable. Là Vulcain avoil pris i)laisir à représenter les enlans qui expiroienl dans le sein de leurs mères , tout un peuple languissant, la rnorl et la douleur peintes sur les visages. I\Piis ce qiu étoil de plus all'reux , èloil de voir OEdipe, qui, après avoir long-temps cherché le sujet <iu courroux des dieux, découvre qu'il en esl lui-même la cause. Ou voyoit sur le visage de Jocasle la honte cl la crainte d'éclaircir ce qu'elle ne vouloii pas connoitre; sur celui d OEdipe, l'horreur et le désespoir : il s'arrache les yeux , el il paroil coudiul comme un aveugle par sa tille Antigone : on voit (ju'il reproche aux dieux les crimes dans lesquels ils l'ont laissé tomber. Ensuite on le voyoil s'exiler lui-rnéuie pour se punir, et ne pouvant plus vivre avec les iiommes.
En parlant il laissoil son royainiie aux deux fils qu'il avoil eus de Jocasle, Etéocle et Polyince, à condition qu'ils règn^roienl tour à tour chacun leur année; mais la discorde des frères paroissoil encore plus horrible que les malheurs d OEdipe. Eieocle paroissoil sur le irônC; refusant d'en des-
(xvin
TI•:Ll^MA^^E. Mviir, xrii.
KH
poil la terre , cl on en \oyoil sortir un clieval loni^ueux : le feu sorloil île ses yeux, el récinne (le sa houelie ; ses crins ilolloienl au gré ilu vent; ses janihes souples el nerveuses se replioienl avec vigueur el légèreté. Il ne niarclioit
ceD.lie pour y fiiro nioiilrr à sou loiir Polxiiiie. ri'liii ei , ayant tu rocoms à Ailraslo, roi d'Ai^;!», (loiil il épousa la lille Arpi:>, s'avaiiçoil vers TIkIh s avi'c (li's iroiipt'S iiinoiiiliial)Its. On vnyoil pailoul (It'S (Oinbats amour de la ville assii';,'t'e. Tous les héros de la Grèce eioifiil assi'iiililis dans t»'ile guerre, cl elle ne paroissoil pas moins sani;lanie que celle de Troie.
On y reconiioissoit l'infortuné mari d'Eripliyle. C'eloil le célclire devin Ainpliiaraiis , qui pnvil son m.iliieur, tl qui ne sul s'en ^Mtaniir : il se cache pour n'aller point au sie^e deTlièbes. s.iclianl quil ne peut cspt rcr do rcvonir de cette pierre, s'il s'y en-^a};!'. Ijipliyle iloi' la seule à qui il cùl osé ctinlicr son secrii , Erjpliyle son cpoust" , ipi'il aiinoil plus (|ue sa vie, el doiil il se croyoii iriidremtMit aimo. Sédiiile par nn ecdiier qw'Alrasie , roi liAr^os , lui donna , ille trahit son époux Au.pliiaraiis; on la voyoil qui di-couvroil le lieu où il s'éioit caché. Adcaste le menoit malgré lui à Tlifhes. Bicnlot , en y arrivant, il paroissoil ciiploili dans la terre qui s'enlr'ouvioil lout-à-coiip pour l'ahinier.
Parnii lant de combats où Mars exerçoit sa fureur, on rcmari|noit avt e hoireiir celui des deux Irèros Eléoc'.e el l'olyniee • il paroissoil sur leurs visages je ne sais quoi d'odieux tl de funeste. Le crime de leur naissance étoil comnii' écrit sur leurs fronis. Il éioii facile de juger qu'ils éloienl dévoués aux Furies infernales et à la vengeance des dieux. Les dieux les sacrilioient pour servir d'exemple à tous les fières daiis la suiie de tous les siècles , el pour inonlrer ce que fait l'impie Discorde, quand elle peut séparer des cœurs (pii doivent élie si étroitement unis. On voyoil ces deux frères pleins de rage, (pij s'enlre-dechiroienl ; cliaiun owblioit de défendre sa vie pour arracher celle de son frère : ils éloienl tous deux sanglans, percés de coups niorlels , lous deux mourans, sans que leur fureur piU se ralentir; lous deux tombés par terre , el piéisà reiilre le dernier soupir : mais ils se irainoienl encore l'un contre l'autre pour avoir le plaisir de mourir dans iia dernir ellorl de cruauté el de vengeance. Tous les autres combats paioissoient sus|ien'lus par celui-là. Les deux armées éloienl conslernéesel saisi' s d'horreur a la vue de ces deux monstres. Mars lui-niéiiie delournoit ses yeux cruels p>ur ne pas voir un tel spectacle Lnlin on vovoil la llainme du bn< lier sur leipiel on nu lloit les corps île ces deux frères dénaturés. IM.iis, ô chose incroyable ! la flinime se parlageoil eu deux; la inorl même n avoit pu liiiir la haine iiuplac.il)!e (|ui eloil entre Kt'oele el l'ulynice ; ils ne pouviiieni iiiùler ensemble, et leuis cendres encore sensibles aux maux (ju'ils s'eloieiil fiits l'un à l'autre, ne purent jamais se mêler, \oila ce que Vnicain as oit represiMilé avec un art divin sur les armes que Minerve a\oil donni-es à Télémaipie.
Le bouclier représcDloil Cércs dans les campagues d'Euna^ etc.
|i(iinl, il suuloil à force «le reins, mais avec lant (le vitesse, (jti'il ne laissoil aiiciuH' trace de ses l'as; on cnivoil renleiulre lieriiiir.
De l'aulro cûb- . Minerve iJuiUKJit aux liabilaus lie .><a m nivelle ville l'olive , fruil de l'arbri! (|u'elle avoil jtlaulé. Le rameau atiijuel peudiiil son fruil , re[»iéseuloit la dotici' paix avec 1 aliondauce, préféialileaux troubles de la guerre dont oc cheval éloil I image. La déesse demeuroil victorieuse par ses dons simples et utiles, el la superbe Athènes pnrtoit son nom.
On voyoït aussi .Minerve assemblant autour d'elle lous les beaux arts, tjui éloienl des enfans tendres el ailés : ils se réfugiojeul autour d'elle, étant éj)ouvanlés des fureurs brutales de Mars qui ravage tout , comme les agneaux biplans se réfugient sous leur mère * à la vue d'un l(ni[> aiïaiiié qui , d'une gueule héanlc el enllaiiimée, s'élance poiii- les dévorer. Minerve, d'un vi.<age dédaigneux el irrité , confondoil , par rexeellence de ses ouvrages, la folle lémcrilé d'.Vrachné , qui avoil osé disputer avec elle pour la perfection des ta|»isseries. On voyoit celle malheureuse, dont lous les membres exténués se défiguroient et so changeoicnt en araignée.
Auprès de cet endroit - paroissoil encore Minerve , qui , dans la guerre des géans , servoit de conseil à Ju[)iler même , el soutenoit tous les autres dieux étonnés. Elle étoil aussi ' représentée , avec sa lance et son égide, sur les b )i'(ls du .Xanlhc et du Simoïs, menant Ulysse par la main , ranimant les troupes fugitives des Grecs, soutenant les ellbrls des plus vaillans capitaines troycns , et du redoutable Hector même ; eulin , introduisant L'iyssc dans cette fatale machine qui devoit en une seule nuit renverser l'empire de Priain.
D'un autre côte , ce bouclier reprcsentoit Cérès dans les fertiles campagnes d'Enna, qui sont au milieu de la Sicile. On voyoil la déesse tpii rassemhloil les peuples épars cà el là cherchaui leur notiriilure [lar la chasse, ou cueillant les fruits sauvages qui tomboicnl des arbres. Elle monlroit à ces hommes grossiers l'art d'ad.iiicjr la (erre, el de tirer de son sein fécond leur nourrilure. I<]lle leur présent(»il tint! charriKî , el y faisoil atteler des bo-iifs. On vovoil la terre s'ouvrir <'n sillons par le tranchant de la charrue; puis on apercevoit les moissons (lcii('es (pii cotivroienl ces fertiles campagnes ; le iiini>.>i)iineur, avec sa faux, coupoil les doux
\ AH. — ' iiiiliiur ili- liiir incrc. A.//7. r,>ir>rl. du marq. tir lin. — ' IVuii tulrc cote. u. — » Eiillii elli- Otoit rt-
lUTiiCIllCO. u.
TKLÉMAQUE. LIVRE XIIT
fruits de la terre, et se payoit de toutes ses peines. Le fer, destiné ailleuis h tout détruire, ni' paroissoit einplové , en ce lieu , qu'à préparer ralxmdance . et qu'à faire naître tous les ])laisirs.
Les nyiu[)lies, couronnées (le llciii-s , d,uisoieut ensemble dans une prairie, sur le bord d'une rivière , auprès d'un bocatj:e : l'an jimdit de la (lùte ; les Faunes et les Satyres folâtres sautoient dans un coin, liacchus y jiaroissoit aussi couronné de lieire , appuyé dune main ' sur son Ibyrse . et Iciiaiil de l'autre une vi^iie ornée de [Kim[tre et de plusieurs [,M'aj)pes de raisin. C'éloit une beauté niolle , avec je ne sais quoi de noble -, de [sassiouné et de languissant : il étoit tel qu'il parut à la malbeureuse Ai'iadne, lorsqu'il la trouva seule, abandonn(''e, et ' abîmée dans la douleur, sur un rivage inconnu .
Enfin on voyoit de toutes parts un p(Miplc nombreux , des vieillards qui alloieut porter dans les temples les [irémices de leurs fruits; de jeunes hommes qui revenoient vers leurs épouses, lassés du travail de la journée : les femmes alloient au-devant deux , menant par la main leurs petits enfans qu'elles caressoient. On voyoit aussi des bergers qui paroissoient chanter, et quelques-uns dansoient au son du chalumeau. Tout représcntoit la paix, l'abondance, les délices; tout paroissoit riant et heureux. On voyoit même dans les pâturages les loups se jouer au milieu des moutons : le lion et le tigre, ayant quitté leur férocité , étoienl paisiblement avec les tendres agneaux '■* ; un petit berger les menoit ensemble sous sa houlette; et cette aimable peinture rappeloit tous les charmes de l'âge d'or.
Télémaque , s'étant revêtu de ces armes divines *, au lieu de prendre son baudrier ^ ordinaire , prit la terrible égide que .Minerve lui avoit envoyée ', en la conliant à Iris , prompte messagère des dieux. Iris lui avoit enlevé son baudrier * sans qu'il s'en aperçût , et lui avoit donné en la place cette égide redoutable aux dieux mêmes.
En cet état, il court hors du camp pour en éviter les flammes ; il appelle à lui, d'une voix forte , tous les chefs de l'armée , et cette voix
Var. — * appuyé sur sou lliyiso, d liiiaiil iruiic iii.iiii une vigne. A. — '^ de udble w. A. uj, n. — 3 ,.( ,„ ^ „j B. — * les loups se jouor avec les moulons : le lion et le tigre, ayanl quille leur férocité, paissoieni a\oc les troupeaux. A. paissoieni avec les lemlies agneaux, d. — ^ Tél'niaque, ayant pris ces armes divines, a. — ^ et ^ bouclier. Edit. contre les Mss. — "et ({u'Iris la messagère des dieux lui avoit laissée. Iris, etc. a.
(XVII
ranime déjà tous les alliés éperdus. Un feu divin étincelle dans les yeux du jeune guerrier. Il paroît toujours doux, toujours libre et tranquille, toujours appliqué à donner les ordres, comme pourroit faire un sage vieillard ajipliqué à régler sa famille et à instruire ses enfans. Mais il est prompt et rapide dans l'exécution : semblable à un fleuve impétueux qui non-seulement l'onleavec précipitation ses Ilots éciimeux, mais (pii entraîne encore dans sa course les plus jiesans vaisseaux dont il est chargé.
Philoctète, Nestor, les chefs des Manduriens et des autres nations, sentent dans le flis d' Ulysse je ne sais quelle autorité à laquelle il faut que tout cède : re\|)érience des vieillards leur manque ; le conseil et la sagesse sont olés à tous les commaiidans^ ; la jalousie inèine , si naturelle aux hommes, s'éteint dans les cœurs : tous se taisent ; tous admirent Télémaque ; tous se rangent pour lui obéir, sans y faire de réflexion , et comme s'ils y eussent été accoutumés. H s'avance, et monte sur une colline, d'où il observe la disposition des ennemis : puis toutà-coup il juge qu'il faut se hâter de les surprendre dans le désordre où ils se sont mis ^ en brûlant le camp des alliés. Il fait le tour en diligence , et tous les capitaines les plus expérimentés le suivent. Il attaque les Dauniens par derrière , dans un temps où ils croyoient l'armée des alliés enveloppée dans les flammes de l'embrasement. Celte surprise les trouble ; ils tombent sous la main de Télémaque , comme les feuilles , dans les derniers jours de l'automne, tombent des forêts, quand un tier aquilon, ramenant l'hiver, fait gémir les troncs des \ieux arbres et en agite toutes les branches. La terre est couverte des hommes que Télémaque fait tomber ^. De son dard il perça le cœur d'Iphiclès, le plus jeune des enfans d'Adraste^ : celui-ci osa se présenter contre lui au combat, pour sauver la vie de son père, qui pensa être surpris par Télémaque. Le fils d'Ulysse et Iphiclès étoient tous deux beaux, vigoureux, pleins d'adresse et de courage, de la même taille , de la même douceur, du même âge ; tous deux chéris de leurs parens : mais Iphiclès étoit comme une fleur qui s'épanouit dans un champ, et qui doit être coupée par le tranchant de la faux du moissonneur^. Ensuite Télémaque renverse Euphorion, le plus célèbre de tous les Lydiens venus en Etrurie. Enûn, son glaive
Vau. — * les commandans m. A. (ij. u — - le désordre ou ils sont en brûlant le camp. Il fait, etc. a. — * renverse. Edit. correct, du marq. de Féii. — '' d'Adrasle, qui usa. a. — •» de la charrue. A.
(XVII
TÉLKMAOrE. LIVIIK XIII.
pcice Cléouiènos, nouveau mariô , qui avoil jtromis à son é|)oiist' di' lui porler les riolK-s déj)(»uilk's (les l'UMi'iiiis , L'I ([ui IK- ili'Miil jamais la re\oir.
Ailrasle iVéniil lit' râpe , voyanl la iimil de sou elier lils , celle de plusieurs capitaines, et la vicloiic i|ui é.liappo de ses mains. l'Iialante, |»iesque ahallu à ses pieds, est connue une victime à demi égor-rée qui se dérobe au couteau sacré , et qui s"onfuil loin de l'aulcl. Il ne lalloil phisà Adraste (ju'uu moment j)our achever la perte du I.acédemonien. l'Iialante, nové dans S!>nsanir et dans celui des soldats cpii condtattenl avec lui , entend les cris de Téléma(jue (|ui s'avance pour le secourir. En ce moment la vie lui est rendue; un nuape qui couvroit déjà ses yeux se dissipe. Les Dauniens , sentant cette allaque imprévue, abandonnent IMialante |ioia' aller repousser im i)lus daii|:ereM\ ennemi. Adraste est tel qu'un liiire à qui des bergers assemblés arrachent sa proie qu'il éloil prêt à dévorer. Télémaque le cherche dans la mêlée et veut iinir lout-à-coup la guerre, en délivrant les alliés de leur implacable ennemi.
Mais Jupiter ne vouloit pas donner au lils d'Llysse une victoire si prompte et si Facile : Minerve même vouloit qu'il eût à souiï'rir des maux plus longs, pour mieux apprendre à gouverner les hommes. L'impie Adiaste fut donc conservé ()ar le père des dieux , alin que Télémaque eût le temps d'acquérir plus de gloire et plus de vertu. Un nuage que Jupiter assembla dans les airs sauva les Dauniens : un tonnerre effroyable déclara la volonté des dieux : on auroit cru que les voûtes éternelles du haut 0lympe alloienl s'écrouler sur les tètes des t'oiblos mortels ; les éclairs fendoient la nue de l'un à l'autre pôle : et dans l'instant ' où ils éblouissoient les yeux par leurs l'eux perrans. on retomboit dans les alVreuses ténèbies de la nuit, l rie pluie abondante qui tonjba dans l'instant servit encore à séparer les deux armées.
Adraste profita du secours des dieux, sans (Mre touché de leur pouvoir, et mérita , par celle ingratitude , d'être réservé à une plus cruelle vengeance. Il se hâta de faire passer ses troupes entre le cam|)à demi brûlé et un marais qui s'étendoit juscju'à la rivière; il le fit avec tant d'industrie et de promptitude, que celle retraite montra combien il avoil de ressource et de |)réseni'e d'esprit. I,es alliés, animés par Télémaque, vuubjiciit le poursui-
Var. — ' 'laiis lo iiiiiiiii'iil. Eilil, currert. du iiKini. '''" F fil .
KÉNELON. TOUK VI,
vre; mais, à la faveur de cel orage , il leur èrliap|ta, connue un oiseau d'une aile légère échappe aux lilels des chasseurs.
Les alliés ne songèrent plus qu'à rentrer dans leur ( ;unp , el (pi'à réparer leurs perles. Kn rentrant dans le canq) ' , ils virent C(! (|iie la guerre a de plus lamentable : les malades et les blessés , n'ayant |)U se traîner hors des tentes, n'avoient |)U se garantir du fCu ; ils paroissoicnt à demi brûlés , poussant vers le ciel , d'une voix plaintive et mourante, des cris douloureux. Le coMir de Télémaque en fut l)erié : il ne put s'empêcher de retenir ses larmes; il détourna j)lusieurs fois ses yeux, étant saisi d'horreur et de compassion ; il ne pouvoit voii-sans frémir ces corps encore vivans, et dévoués à une longue et cruelle mort; ils paroissnienl si-mblables à la chair des victimes qu'on a brûlées sur les autels, et dont l'odeur se ré pand de tous côtés.
Hélas! s'écrioit Télémaque, voilà donc les maux que la guerre entraîne après elle! (Juelle fureur aveugle pousse les malheureux mortels ! ils ont si peu de jours à vivre sur la terre! ces jours sont si misérables ! pourquoi précipiter une mort déjà si prochaine? j)Ourquoi ajouter tant de désolations affreuses à l'amertume dont les dieux ont rempli celle vie si courte? Les hommes sont tous frères, et ils s'enlre-déchirent : les bêles farouches sont moins cruelles qu'eux -. Les lions ne font point la guerre aux lions , ni les tigres aux tigres , ils n'attaquent que les animaux d'espèce difTérente : l'homme seul, malgi'é sa raison, fciit ce que les animaux sans raison ne lirenl jamais. Mais encore, pourquoi ces guerres? N'y a-l-il pas assez de terre dans l'univers pour en donner à tous les hommes [dus qu'ils n'en peuvent cultiver? Combien y a-t-il de terres désertes! le genre humain ne siuroit les remplir. Quoi donc! une fausse gloire*, un vain titre de conquérant qu'un prince veut acquérir, allume la guerre dans des pays innnenses ! Ainsi un seul homme, donné au monde par la colère des dieux , * sacrifie briitaleiiient tant d'autres hommes à sa vanité : il tant (|ue tout périsse , que tout nage dans le sang , que loul soit dévoré [)ar les flanunes, que ce qui échappe au fer el au feu ne puisse échaj)perà la faim , encore plus cruelle , afin qu'un seul hoimne . qui se joue de la nature humaine
Vah. — ' Kii y milraiil , les hli-ssc* ii)aiii|uaiil cli-
fiin-f pour se (rallier. Kilit. rorrrrt, du marri, de h'rn. — * i|u'cii\ m. A. iij. II. — ' iiiie vaille ((liuro , un lilre «le
riiiii|ii>'raia. A. — * en sairille lnulale lit (uni d'autres a
ka vauilO. Kdil. corrcrt. du tiiani. de Frii.
TÉLÉMAQUE. LIVRE XIII
(XVri)
entière , trouve dans cette destruction générale son plaisir et sa gloire! Quelle gloire monstrueuse! Peut-on trop abhorrer et trop mépriser (les lionnnes qui ont tellement oublié l'bumanité? Non, non : bien loin d'être des demidieux , ce ne sont pas même des hommes ; et ils doivent être en exécration à tous les siècles dont ils ont cru être admirés. 0 que les rois doivent prendre garde au\ guerres qu'ils cntreprenneni! Elles doivent élre justes : ce n'est pas assez : il laul qu'elles soient nécessaires pour le bien public. Le sang d'un peuple ne doit être versé que pour sauver ce peuple dans les besoins extrêmes. Mais les conseils ilattcurs , les fausses idées de gloire , les vaines jalousies , l'injuste avidité qui se couvre de beaux prétextes, enfin les engagcmens insensibles entraînent presque toujours les rois dans des guerres où ils se rendent malheureux , où ils hasardent tout sans nécessité, et où ils font autant de mal à leurs sujets qu'à leurs ennemis. Ainsi raisonnoit Télémaque.
Mais il ne se contentoit pas de déplorer les maux de la guerre ; il tàchoit de les adoucir. On le voyoit aller dans les tentes secourir luimême les malades et les mourans ; il leur donnoit de l'argent et des remèdes : il les consoloil et les encourageoit, par des discours pleins d'amitié ; il envoyoit visiter ceux qu'il ne pouvoit visiter lui-même.
Parmi les Cretois qui étoient avec lui , il y avoit deux vieillards, dont l'un se nommoit Traumaplile , et l'autre Nosophuge. Traumaphile avoit été au siège de Troie avec Idoraénée, et avoit appris des enfans d'Esculape l'art divin de guérir les plaies. Il répandoit dans les blessures les plus profondes et les plus envenimées une liqueur odoriférante , qui consumoit les chaires mortes et corrompues, sans avoir besoin de faire aucune incision , et qui formoit promplement de nouvelles chairs plus saines et plus belles que les premières.
Pour Nosophuge, il n'avoit jamais vu les enfans d'Esculape; mais il avoit eu, par le moyen de Mérione , un livre sacré et mystérieux qu'Esculape avoit donné à ses enfans. D'ailleurs Nosophuge étoit ami des dieux: il avoit composé des hymnes en l'honneur des enfans de Latone; il offroit tous les jours le sacrifice d'une brebis blanche et sans tache à Apollon, par lequel il étoit souvent inspiré. A peine avoit-il vu nn malade, qu'il connoissoit à ses yeux , à la couleur de son teint , à la conformation de son corps et à sa respiration, la
cause ' de sa maladie. Tantôt il donnoit des remèdes qui faisoient suer, et il moutroit , par le succès des sueurs , cond)ien la trans|)irallou, facilitée ou diminuée, déconcerte ou rétablit toute la niachine du corps: tantôt- il doimoit, poiH" les maux de langueur, certains breuvages ipii fortifioient •' jieu à peu les parties nobles , et qui rajeunissoieiif les hommes en adoucissant leur sang. Mais il assuroit '• que c'étoil faute de vertu et de courage, que les hommes avoient si souvent besoin de la médecine. C'est une honte , disoil-il , pour les hommes, qu'ils aient tant de maladies; car les bonnes niunirs produisent la santé. Leur intempérance, disoit-il encore '', change en poisons mortels les alimens destinés à conserver la vie. Les plaisirs, pris sans modération , abrègent plus les jours des hommes, que les remèdes ne peuvent les prolonger. Les pauvres sont moins souvent malades faute de nourriture, que les riches ne le deviennent pour en prendre trop. Les alimens qui ilattent trop le goût , et qui font manger audelà du besoin , empoisonnent au lieu de nourrir. Les remèdes sont eux-mêmes de véritables maux qui usent la nature , et dont il ne faut se servir que dans les pressans besoins. I e grand remède, qui est toujours d'un usage utile, c'est la sobriété, c'est la tempérance dans tous les plaisirs , c'est la tranquillité de. l'esprit , c'est l'exercice du corps. Par là on fait un sang doux et tempéré "^ , et on dissipe toutes les humeurs superflues. Ainsi le sage Nosophuge étoit moins admirable par ses remèdes , que par le régime qu'il conseilloitpour prévenir les maux et pour rendre les remèdes inutiles.
Ces deux hommes étoient envoyés par Télémaque ' visiter tous les malades de l'armée. Ils en guérirent beaucoup par leurs remèdes; mais ils en guérirent bien davantage par le soin qu'ils prirent ^ pour les faire servir à propos; car ils s'appliquoient à les tenir proprement , à empêcher le mauvais air par cette propreté , et à leur faire garder un régime de sobriété exacte dans leur convalescence. Tous les soldats , touchés des ces secours, rendoieut grâces aux dieux d'avoir envoyé Télémaque dans l'armée des alliés.
Ce n'est pas un homme, disoient-ils, c'est sans doute quelque divinité bienfaisante sous une ligure humaine. Du moins , si c'est un homme , il ressemble moins au reste des hom-
A'.AR. — 1 la suurco. A. — - lanUM m. A. uj. v.