C. Jusqu'ici vous avez bien parlé ; mais vous
aile/ , je le vois hieii , l'entrer dans vos premiers seiitimens.
,1, Je ne pense pas en «}lre sorti. Ne croyezvous pas (]ue l'ouvrage de notre salut dépend de la grâce?
(' . Oui . cela est de foi.
.1. Vous rei'omioissez néamiioins (ju'il faut de la [triideiice poiu* choisir certains genres de vie et poiu" fuir les occasions dangereuses. Ne voulez-vous pas (pi'on \edle et (|u'on prie? <Juand on am-a veillé et prié, aiira-t-on évacué le mystère de la gr.\ce? Non, sans doute. Nous devons tout à Dieu ;, mais Dieu nous assujettit à un ordre extérieur de nu)yens humains. I^cs apôtres n'ont point cherché la vaine pompe et les gr;\ces frivoles des orateurs païens ; ils ne se sont point allachés aux raisonnemens suhtils dt"s pliiloso|)hes, (pii faisoieut tout di'pendre dr ces raisfmuemens dans lescjuelsilss'évaporoienl, comme dit saint Paul; ils se sont contentés de prêcher Jésus-Christ avec toute la force et toute la magnificence du langage de l'Ecriture. Il est vrai qu'ils n'avoient Ix'soin d'aucune préparation [>our ce ministère, parce ipie le Saint- Esprit, descendu visihlement sur eux, leur donnoil à l'heure même des paroles. La différence qu'il y a donc entre les apôtres et leurs successeurs, est que leurs successeurs, n'étant pas inspirés miraculeusement comme eux , ont hesoin de se préparer et de se reuq)lir de la doctrine et de l'esprit des Ecritures pour former leurs discours. Mais cette préparation ne doit jamais tendre à parler moins simplement que les apôtres. Ne serez-vous pas content pourvu <pie les |>rédicafein"s ne soient pas plus ornées dans leurs discoiu's que saint Pierre , saint Paul , saint Jac(pies, saint Jude et saint Jean?
C. Je conv iens que je le dois être ; et j'avoue que l'éloquence ne consistant, comme vous le dites , que dans l'ordre et dans la force îles paroles [>ar lesquelles on persuade et on toudie , elle ne me scandalise plus connue elle le faisoit. J'av(»is toujours pris l'élotjuence pour un ait entièrement profane.
.1. Deux sortes de gens en ont celte itlée : les faux orateui*s ; et nous avons vu comhien ils s'égarent en cherchant l'éloqutMice dans une vaine pompe de paroles : les gens de bien (|ui ne sont pas assez instruits; et pour ceux-là. vous voyez que, renonçant par hmuilitéà l'élo- (|nen"e comme à un faste de paroles , ils cherchent néanmoins l'éloquence vérilahle , puis- (pi'ils s'elVonenl de persuader et di' toucher.
C. J'entends niainleuant tout ce que vous dites. Mais revcnonsà l'cloijuencede l'Ecriture.
niALoc.i Ks SIR i;hloquence.
-I. Pour la seiihi' , rien n'est [>liis iilile ijuc d'aYdii' le goùl de la sim|)lieilé anliquo : surtout la lecture îles anciens (îrecs sert heaucoup à \ réussir. Je dis des anciens; car les (îrecs que les Romains nié|)risoient tant avec raison , et qu'ils appeloienl G n ce u/ i , •d\o\cnl entière- Dieut déyénéi'é. C.ouune je vous le disois hier , il laul counoîlre Homère. IMaton , Xénoplion , et les autres des anciens temps; a|)rès cela récriture ne vous surprendra plus. ( 'e sont presque les mêmes coutumes, les mêmes narrations, les mêmes images des grandes choses , les mêmes mouvcniens. T.a difl'ércnccqui est entre eux est tout entière à l'iionueur de l'Ecriture : elle les surpasse tous iuliuimcnt eu naïveté , en vivacité, en grandeur. Jamais Homère même n'a approché ilc la sublimité de Moïse dans ses cantiques, particulièrement le dernier, que tous les enfausdcs Israélites dévoient apprendre par cœur. Jamais nulle ode grecque ou latine n'a pu atteindre à la hauteur des Psaumes. Par exemple, celui qui commence ainsi, Le Dieu des dieux , le Seigneur a parlé , et il a appelé la terre * , surpasse toute imagination humaine. Jamais Homère , ni aucun autre poète, n'a égalé Isaïe [)eiguant la majesté de Dieu , aux yeux duquel les royaumes ne sont qu'un grain de poussière, l'univers qu'une tente qu'on dresse aujourd'hui et qu'on enlèvera demain : tantôt ce prophète a toute la douceur et toute la tendresse d'une églogue dans les riantes peintures qu'il fait de la paix 5 tantôt il s'élève jusqu'à laisser tout au-dessous de lui. Mais qu'y a-t-il , dans l'antiquité profane , de comparable au tendre Jérémie déplorant les maux de son peuple, ou à Nahum voyant de loin en esprit tomber la superbe Ninive sous les efforts d'une armée innombrable? On croit voir cette armée , on croit entendre le bruit désarmes et des chariots ; tout est dépeint d'une manière vive qui saisit l'imagination : il laisse Homère loin derrière lui. Lisez encore Daniel dénonçant à Balthasar la vengeance de Dieu toute prête à fondre sur lui ; et cherchez , dans les plus sublimes originaux de l'antiquité, quelque chose qu'on puisse comparer à ces endroits-là. Au reste , tout se soutient dans l'Ecriture, tout y garde le caractère qu'il doit avoir, l'histoire, le détail des lois , les descriptions , les endroits véhémens , les mystères, les discours de morale. Enfin il y a autant de différence entre les poètes profanes et les prophètes, qu'il y en a entre le \éritable enthousiasme et le faux. Les
1 Pu. XLIX.
yuM^ , véritablement inspii'és, expriment sensiblement (juelque chose de divin ; les autres , s'ell'orçant de s'élever au-dessus d'eux-mêmes, laissent toujoiu's voir en eux la foiblessi; humuinc. Il n'y a que le second livre des Machabées , le livre de la Sagesse surtout à la tin , et celui de I" l'ecclésiastique surtout au conunencement , qui se sentent de l'enllure du stvle que les (îrecs , alors déjà déchus, avoient ré- |)an(lu dans l'Orient, où leiu' langue s'étoit établie avec leur domination. Mais j'aurois beau vouloir xous parler de ces choses,, il faut les lire i)our les sentir.
JL II me tarde d'en faire l'i^ssai. On devroit s'a|)pli(|uer à celte étude plus qu'on ne fait.
C. Je m'im.agine bien que l'Ancien Testament est écrit avec cette magnificence et ces peintures vives dont vous nous parlez. Mais vous ne dites rien de la simplicité des paroles de Jésus-(^.hrist.
.1. (^ette sinq)licité de style est tout-à-fait du goût antique ; elle est conforme et à Moïse et aux prophètes , dont Jésus-Christ prend assez souvent les expressions : mais , quoique simple et familier , il est sublime et figuré en bien des endroits. Il seroit aisé de montrer en détail , les livres à la main , que nous n'avons point de prédicateur en notre siècle (}ui ait été aussi figm^é dans ses sermons les plus préparés , que Jésus-Christ l'a été dans ses prédicafions populaires. Je ne parle point de ses discours rapportés par saint Jean , où presque tout est sensiblement divin ; je parle de ses discours les plus familiers écrits par les autres évangélistes. Les apôtres ont écrit de même : avec celte différence, que Jésus-Christ, maître de sa doctrine, la distribue tranquillement; il dit ce qu'il lui plaît, et il le dit sans aucun effort; il parle du royaume et de la gloire céleste comme de la maison de son Père. Toutes ces grandeurs qui nous étonnent lui sont naturelles ; il y est né , et il ne dit que ce qu'il voit , comme il nous l'assure lui-même. Au contraire, les apôtres succombent sous le poids des vérités qui leur sont révélées; ils ne peuvent exprimer tout ce qu'ils conçoivent , les paroles leur manquent : de là viennent ces transpositions, ces expressions confuses , ces liaisons de discours qui ne peuvent finir. Toute cette irrégularité de style marque dans saint Paul et dans les autres apôtres , que l'esprit de Dieu entraînoil le leur ; mais , nonobstant tous ces petits désordres pour la diction , tout y est noble, vif et touchant. Pour l'Apocalypse , on y trouve la même magnificence et le même enthousiasme que dans
IHAl.nr-.lKS SI II I/r.l/MjrKNCR.
les proplirU'S : lis oxpivssions soiil joini'iil les iiUMUi's , cl (iiu'liiiii'lois Cl' i-a|)|)()i't (ail »|irils s'aident inuluclU'iiu'iit à iMiv t'iileinius, Ndiis voyez donc que rélotiiieiiee n'ajipaiiient pas seulenieiil aux livres île l'Aueieii 'IVstaMk'ul , niais qu'elle se trouve aussi dans le Nouveau. C\ Su|>[K)sé que l'Iviilini' suit rloqnciilc , qu'en vonlfz-vous couLlure ?
.1. (Jue ceux qui iloi\ent la prêcher pciiNeul, sans scrupule , imiter ou plutôt eiuprunter sou éloquence.
f\ Aussi en clioisit-on les passasses qu'on trouve les plus beaux.
.1. C'est (léiiL'urer rKcrilure , que de ne la faire conuoitre aux Cluétieus que par des passiiges détachés. Ces passades , tout beaux qu'ils sont , ne peuvent seuls l'aire sentir toute leur beauté, quand on n'en conuoît point la suite ; car tout est suivi dans IK» rilure . et cette suilf est ce qu'il y a de plus «rraud et de plus merveilleux. Faute de la conuoitre on prend ces passages à contre-sens; on leur fait dire tout ce qu'on veut, et on se contente de certaines interprétations in;jénieuscs , qui , étant arbitraires, n'ont aut une force pour persuader les hommes et pour redresser leurs monirs.
B. Oue Youdriez-vous doue des prédicateurs? qu'ils ne fissent que suivre le texte de l'Ecriture?
.1. Attendez : au moins je voudrois que les prédicateurs ne se contentassent pas de coudre ensemble des passades ra|)portés; je \oudrois qu'ils expliquassent les |)rincipes et l'enchaîuenieul de la doctrine de l'Ecriture ; je voudrois qu'ils en prissent l'esprit , le style et les figures ; que tous leurs discours servissent à eu donuei- l'intelligence et le goût. Il n'en f'audroit pas davantage [)0ur être éloipieiil : car ce scroit imiter le plus parfait modèle de l'éloquence.
li. Mais pour cela il faudroil donc, comnie je vous disois , ex[di(pier desuitele texte.
.1. Je ne voudrois [tas y assujettir tous les prédicateurs. On peut faire des sermons siul'Ecriture, sans expliquer l'Ecriture de suite. Mais il faut avouer que ce seroil toute autre chose, si les pasteurs, suivant l'am-ien usage , expliipioienl de suite les saints livnsau peu|ile. Hepn'-sL'ulez-v «MIS quelle autorité auroit im liomme qui ne diroit rien de sa propre nnenliou , et qui ne feroit que suivre et expliquer les pensées et les (tarolesde Dieu même. D'ailleurs il feroit deux choses à la fois : en expliipianl les véritc's d(î l'Ecriture, il en expliqueroil le texte, et accoutumeroit les Chrétiens à joimhe
toujours le sens et la lettre. Huel avantage pour les aciMiiliimor à se nourrir de ce jiain sacré! lu auditoire qui auroit déjà enlendu exi>litpier toutes les |)riucipales choses de l'ancienne loi , sentit bien autrement en étal di* profiler de rexjilication de la nouvelle, que ne le sont la [tlupart des Chrétiens d'aujonril'hui. Le iM'édiialeur dont nous parlions tantôt a ce défaut parmi de ^'randes qualités, que ses sermons sont de beaux raisoimemens stir la religion, et (ju'ils ne sont point la religion même. On s'att.uhe trop aux peintm-es morales, et on n'explique pas assez les princi|»es de la doctrine évangéliqne.
//. Cesl tpi'il es; bien plusaiséde peindre les désordres du monde, que d'expliquer solidement le fond du christianisme. Pour l'un, il ne fautijue de l'expérience du commerce du monde , et des paroles : pour l'autre, il faut une sérieuse et profonde méditation des saintes Ecritures. Peu de gens savent assez toute la religion pour la bien expliquer. Tel fait des sermons qui sont beaux, qui ne sauroit fiiire un catéchisme solide , encore moins une homélie.
.1. Vous avez mis le doigt sur le but. Aussi la plupart des sermons sont-ils des raisonncmens de philosophes. Souvent on ne cite l'Ecriture (ju'après coup , par bienséance ou pour l'ornement. Alors ce n'est plus la parole de Dieu , c'est la parole et l'iuM'iition des hommes.
C. Vous convenez bien i|ue ces gens-là travaillent à évacuer la croix de Jésus-t^hrist.
.1. Je vous les abandonne. Je me retranche à l'éloquence de l'Eciiture , (|ue les prédicati'urs évangéliques doivent imiter. Ainsi nous sommes d'accord, poui'vu que vous n'excusiez f)iis certains préilicaleurs zélés, qui, sous prétexte de simplicité apostolique, n'étudient solidement ni la doctrine de l'Ecriture, ni la manière merveilleuse dont Dieu nous y a ap|)ris à persuader les lionunes . ils s'imaginent qu'il n'y a qu'à crier, et qu'à parler sou\ent du diable et de l'enfer. Sans doute . il faut frapper les peuples par des images vives et terribles; mais c'est dans l'Ecriture <|u'on appreudroit à faire ces grandes inqtressinns. On y appreudroit au>si admirablement la manière de rendir les in>tru(lions sensibles et pupidaires, sans leur faire perdre la gravité et la force qu'elles doivent avoir. Faute de ces conuoi>sances , on ne fait sriuvenl qu'étourdir le peuple : il ne lui re>te dans l'esprit guère de vérités distinctes , el les impressions de crainte même ne sont pas duiables. Celle siiiqdicité qu'on affei te n'est
DIALOGUES SUR L'ÉLOQUENCE
quelquefois qu'une ij^uorancc cl une grossiôiotô qui Icnle Diuii, Hiou ne peut excuser ces jjeuslà , que la droiture de leurs iiileutious. Il l'audroit avoir louLr-tein[>s étudié et médité les saintes Ecritures, avant que de prêcher. Un prêtre qui les sauroit bien solidement , et (jui auroit le talent de parler, joint à l'autorité du ministère et du bon excnqile , n'auroit pas besoin d'une longue préparation pour l'aire d'excellens discours : on pai'le aisément des choses dont on est plein et touché. Surtout une matière comme celle de la reli|j;ion l'ournit de hautes pensées , et excite de grands sentimens : voilà ce qui fait la vraie éloquence. Mais il faudroit trouver, dans un prédicateur, un père qui parlât à ses enl'ans avec tendresse , et non un déclamaleur qui prononçât avec emphase. Ainsi il seroit à souhaiter qu'il n'y eût communément que les pasteurs qui donnassent la pâture aux troupeaux selon leurs besoins. Pour cela il ne faudroit d'ordinaire choisir pour pasteurs (jue des prêtres qui eussent le don de la [)arole. 11 arrive au contraire deux maux : l'un, que les pasteurs muets ou qui parlent sans talent sont peu estimés ; l'autre , que la fonction de prédicateur volontaire attire dans cet emploi je ne sais combien d'esprits vains et ambitieux. Vous savez que le ministère de la parole a été réservé aux évéques pendant plusieurs siècles, surtout en Occident. Vous connoissez l'exemple de saint Augustin , qui , contre la règle commune , fut engagé , n'étant encore que prêtre , à prêcher, parce que Yalérius, son prédécesseur, étoit un étranger qui ne parloit pas facilement : voilà le commencement de cet usage en Occident. Eu Orient on commença plus tôt à faire prêcher les prêtres : les sermons que saint Chrysostôme, n'étant que prêtre, fit à Antioche, en sont une marque.
C . Je suis persuadé de cela comme vous. 11 ne faudroit communément laisser prêcher que les pasteurs; ce seroit le moyen de rendre à la chaire la simplicité et l'autorité qu'elle doit avoir : car les pasteurs qui joindroient à l'expérience du travail et de la conduite des âmes, la science des Ecritures, parleroient d'une manière bien plus convenable aux besoins de leurs auditeurs ; au lieu que les prédicateurs qui n'ont que la spéculation entrent bien moins dans les difficultés, ne se proportionnent guère aux esprits , et parlent d'une manière plus vague. Outre la grâce attachée à la voix du pasteur, voilà des raisons sensibles pour préférer ses sermons à ceux des autres. A quel propos tant de prédicateurs jeunes, sans expérience,
sans science , sans sainteté? Il vaudroil bien mieux avoir moins de sermons, et en avoir de meilh'urs.
//. Mais il y a beancon|» de prêtres qui ne sont point pasteurs , et qui prêchent avec beaucoup de fruit. Combien y a-l-il même de religieux qui renq)lissent dignement les chaires!
C. J'en conviens : aussi voudrois-je les faire pasteurs. Ce; sont ces g(>ns-là qif il faudroit établir malgré eux dans les emplois à charge dames. Ne cherchoit-on pas autrefois parmi les solitaires ceux qu'on vouloil^ élever sur le chandelier de l'Eglise ?
A. Mais ce n'est pas à nous à régler la discipline : chaque tcMups a ses coutumes selon les conjonctures. Ues])ectons, monsieur, tontes les tolérances de l'Eglise; et, sans aucun esprit de critique , achevons de former selon notre idée un vrai prédicateur.
C. Il me semble que je l'ai déjà tout entière sur les choses que vous avez dites.
A. Voyons ce que vous en pensez.
C. Je voudrois qu'un homme eût étudié solidement pendant sa jeunesse tout ce qu'il y a de plus utile dans la poésie et dans l'éloquence grecque et latine.
A. Cela n'est pas nécessaire. Il est vrai que , quand on a bien fait ces études, on en peut tirer un grand fruit pour l'intelligence même de l'Ecriture, comme saint Basile l'a montré dans un traité qu'il a fait exprès sur ce sujet *. Mais, après tout, on peut s'en passer. Dans les premiers siècles de l'Eglise , ou s'en passoit effectivement. Ceux qui avoient étudié ces choses lorsqu'ils étoient dans le siècle , en tiroient de grands avantages pour la religion lorsqu'ils étoient pasteurs; mais on ne permettoit pas à ceux qui les ignoroient de les apprendre lorsqu'ils étoient déjà engagés dans l'étude des saintes lettres ^. On étoit persuadé que l'Ecriture suffisoit : de là vient ce que vous voyez dans les Constitutions apostoliques , qui exhortent les fidèles à ne lire point les auteurs païens. Si vous voulez de l'histoire , dit ce livre ^ , si vous voulez des lois , des préceptes moraux , de l'éloquence, de la poésie, vous trouvez tout dans les Ecritures. En effet, on n'a pas besoin, comme nous l'avons vu, de chercher ailleurs ce qui peut former le goût et le jugement pour l'éloquence même. Saint Augustin '* dit que plus on est pauvre de son propre fonds,
* s. Basile, de la lecture des livres des Païens. Uoiu. xxii; Oi). t. 11, p. 173. — - S. AuG. rfe JJoct. christ, lib. Il, II. 58 : (. III, p. 42. — 3 Lib. i, cap. vi. — * S. Auc. de Voct. christ, lib. iv, ii. 8 : p. 67.
niAI.nc.IK^ SI U I/KI.OOrRNCK.
[>luson doit s'oniicliii" dans ces sources sanoes, el (|u'c'laiU par soi-iiit'iiu' |>('lil pour expriiiu'i* de si grandes cliDSt-s, ou a besoin de cioîlic |>,ir relie aulorilc de IMciilun'. Mais je \ous dcniando pardon de nous avoir iiilerroni[Mi. ('.(inttnuez, s'il vous plaîl , monsieur.
C . Hé bien! eoulenlous-nous de l'iùiilure. Mais n'y ajoulerons-nous pas les Pères?
.1. Sans doute : ils sont les canaux de la liadition ; c'est par eux (pie nous dofon\rons la manière dont l'Iv^^Iise a inliMprèlè ll-'i liturc dans tous les siècles.
('. Mais faut-il s'engager à explicpier toujours tous les passages suivant les interprétations qu'ils leur ont données! Il nie semble (pie souvent l'un domn' un sens spirituel . eiraulr(.' un autre tcnit dilVérenl : le(piel choisir ? car on n'auroit jamais lait , si on vouloit les dire tous.
.1. Quand ou dit (juil faut toujours cxpli(]uer l'Ecriture conlbrménienl à la doctrine des Pères, c'est-ià-dire à leur doctrine constante el uniforme. Ils ont donné souvent des sens pieux (jui n'ont rien de littéral , ni de fondé sui- la doctrine des mystères et des ligures prophétiques. Ceux-là sont arbitraires ; et alors on n'est pas obligé de les suivre , puisqu'ils ne se sont pas suivis les uns les autres. Mais , dans les endroits où ils expliquent les sentimens de l'Kglise sur la doctrine de la foi , ou sur les principes des moeurs, il n'est pas permis d'expli(iuer l'Kcriture en un sens contraire à leur doctrine. Voilà comment il faut reconnoître leur autorité.
C. Cela me paroît clair. Je voudrois qu'un prêtre, avant que de pièclicr. connût le fond de leur doctrine pour s'y conformer. .le voudrois même qu'on étudiât leurs principes de conduite , leurs règles de modération , et leur méfliode d'instruire.
.1. Fort bien , ce sont nos maîtres. C'étoit>ut des esprits très-éle\és , de grandes aines pleines de sentimens liéroïques , des gens qui avoienl une exj)érience mer\eilleuse des esprits et des nj(rurs des hommes , qui avoient ac(juis une f.'rande autorité , et une grande facilité de parler. On voit même (pi'ils étoient tirs-polis, c'est-à-dire parfailemeiit insiruils de toutes les bienséances, soit pouréci'ire, soit pour |)arler en public , soit pour converser familièrement , soit pour remplir toutes les fonctions de la vie ciNile. Sans doute , t(»nt cel.i devoil les rendre fort élo(piens , et fort propres à gagner b-s hommes. Au<si trouve-l-oii dans leurs écrits une poliless(; , non-seulement de paroles , mais de sentimens et de imeurs, (pi'on ne truine point dans les écrivains des siè'cles suivans. tlelle
politesse, qui s'accorde lri'''s-bien avec la simplicité, et (]ui les rend<jit gracieux et insinuans, faisoit de grands elVels poin* la religion. C'est ce (pi'iiu ne sauroit trop étudier en eux. Ainsi , après l'Kcrilnre , voilà les soinres pures des boiih sermons.
('. Quand un honuiie aiiroil ac(piis ce fonds, et que ses vertus exemplaires auroient édilic riv.,'lise, il seroit en état d'expliquer l'ICvangile a\ec beaucoup d'autttrité et de fruit. Par les iustrnclions familièics et par les conférences dans les(pielles on l'auroit exercé de bonne heure , il auroit ac(piis uni' liberté et une facilité suflisantes |)our bien parler, .le comprends encore (|ue de tels gens étant appliqués à tout le di'Iail du ministère , c'est-à-dire à administrer les sacremens, à conduire les aines , à consoler les mouraus el les afllig(''s , ils ne pourroient point avoir le temps d'apprenrlre par ca'ur des sermons fort étudiés : il faudroit que la bouche parlât selon l'abondance du couir, r'est-à-dire ((u'elle répauilil sur le peuple la |)léuitude de la science évaugélique et les sentimens affectueux du prédicateur. Sur ce que vous disiez hier des sermons qu'on aiiprend par C(eur, j'ai eu hier la curiosité d'aller chercher un endroit de saint Augustin que j'avois lu autrefois : en voici le sens. U [trétend que les prédicateurs doivent parler d'une manière encore plus claire el plus sensible que les autres gens, parce que, la coutume et la bienséance ne permettant pas de les interroger, ils doivent craindre de ne se jiroportionner pas assez à leurs auditeurs. C'est j)oiirquoi, dit-il, ceux (pii ap|)rennent leur sermon mot à mot , et qui ne peuvent répéter et éclaircir une \érilé jusqu'à ce (pi'ils remar(|uent qu'on l'a comprise, se privent d'un grand fruit. Vous voyez bien par là que saint Augustin se conlentoil de pré|»arer les choses dans son esprit, sans mettre dans sa mémoire toutes les paroles de S(?s sermons. (Juaud même les règles de la vraie él(j(juence demanderoient quelque chose de plus, celles du ministère é\angéli(|ue ne permettroient pas d'aller plus loin. Pom* moi , je suis , il \ a long-lemps, de voire avis là-dessus, l'eiidant (piil y a tant di' besoins pressaus dans le christianisme , pendant (pie le prêtre . (pii doit être riioinme de Dieu , préparé à toute bonne (euM-e , devrnit se hâter de déraciner rignorance et les scandales du champ de l'Kglise, j(' Irome (pi'il est fort indigne de lui (pi 'il passe sa vie dans son cabinet à arrondir des périodes, à retoucher des portraits, et à inventer des (li\isions : car, des qu'on s'est tuis sur le pied de ces sortes de prédicateurs, on n'a
DIALOGUES SUR L'ÉLOQUENCE
plus le temps de faire autre chose , on ne fait plus d'autre élude ni d'autre travail ; encore même, pour se soulager, se réduit-on souvent à redire toujours les mêmes sermons. Quelle éloquence que celle d'un homme dont l'auditeur sait par avance toutes les expressions et tous les mouvemeiis! >'raiment, c'est bien là le moyen de sur[)rendre , d'étotnier, d'attendrir, de saisir et de persuader les hommes ! Voilà une étrange manière de cacher l'art et de faire parler la nature ! Pour moi , je le dis franchement , tout cela me scandalise. Quoi! le dispensateur des mystères de Dieu sera-t-il un dé~ clamateur oisif, jaloux de sa réputation, et amoureux d'une vaine pom|)e? n'osera-t-il parler de Dieu à son peuple sans avoir rangé toutes ses paroles et appris eu écolier sa leçon par cœur ?
A. Votre zèle me lait plaisir. Ce que vous dites est véritable. Il ne faut j)ourtant jias le dire trop fortement; car on doit ménager beaucoup de gens de mérite et même de piété, qui , déférant à la coutume , ou préoccupés par l'exemple , se sont engagés de bonne foi dans la métbode que vous blâmez avec raison. Mais j'ai honte de vous interrompre si souvent. Achevez , je \ous prie.
C. Je voudrois qu'un prédicateur expliquât toute la religion, qu'il la développât d'une manière sensible , qu'il montrât l'institution des choses, qu'il en marquât la suite et la tradition, qu'en montrant ainsi l'origine et l'établissement de la religion il détruisît les objections des libertins sans entreprendre ouvertement de les attaquer, de peur de scandaliser les simples fidèles.
A. Vous dites très-bien ; car la véritable manière de prouver la vérité de la religion est de la bien expliquer. Elle se prouve elle-même , quand on en donne la \raie idée. Toutes les autres preuves , qui ne sont pas tirées du fond et des circonstances de la religion même , lui sont comme étrangères. Par exemple, la meilleure preuve de la création du monde , du déluge et des miracles de Mo'ise, c'est la nature de ces miracles et la manière dont l'histoire en est écrite : il ne faut , à un homme sage et ' sans passion , que les lire pour en sentir la \érité.
C. Je voudrois encore qu'un prédicateur expliquât assidûment et de suite au peuple, outre tout le détail de l'Evangile et des mystères , l'origine et l'institution des sacremens, les traditions, les disciplines, l'office et les cérémonies de l'Eglise : par là , on prémuniroit les fidèles contre les objections des hérétiques; on
les metiroil en élat de rendre raison de leur foi . et de louclior même ceux d'enti-e les hérétiques qui ne sont jioint opiniâtres. Toutes ces instructions alVermiroient la foi , donueroient une liante idée de la leligion , et feroient que le |)(Mi|)le |)n)litei'oit pour son édilication de tout ce (ju'il voit dans l'église; au lien (pi'avcc l'instiuclion su|)(M'licielle qu'on lui donne , il ne comprend presque rien de font ce qu'il voit, et il n'a même qu'une idée très-confuse de ce qu'il entend dire au prédicateur. C'est principalement à cause de cette suite d'instructions que je voudrois que des gens fixes , comme les pasteurs, prêchassent dans chaque paroisse. J'ai souvent remarqué qu'il n'y a ni art ni scieiice dans le monde que les maîtres n'enseignent de suite par principes et avec méthode : il n'y a que la religion qu'on n'enseigne point de cette manière aux fidèles. On leur donne dans l'enfance un petit catéchisme sec , et qu'ils apprennent par cœur sans en comprendre le sens; après quoi ils n'ont plus pour instruction que des sermons vagues et détachés. Je voudrois , comme vous le disiez tantôt, qu'on enseignât aux Chrétiens les premiers élémens de leur religion, et qu'on les menât avec ordre jusqu'aux plus hauts mystères.
A. C'est ce que l'on faisoit autrefois. On commençoit par les catéchèses , après quoi les pasteurs enseignoient de suite l'Evangile par des homélies. Cela faisoit des Chrétiens trèsinstruits de toute la parole de Dieu. Vous connoisscz le livre de saint Augustin ck Catecldzandis rudibus. Vous connoissez aussi le Pédafjogue de saint Clément , qui est un ouvrage fait pour faire connoître aux Païens qui se convertissoient , les mœurs de la philosophie chrétienne. C'étoient les plus grands hommes qui étoient employés à ces instructions ; aussi produisoicnt-elles des fruits merveilleux , et qui nous paroisscnt maintenant presque incroyables.
C. Enfin , je voudrois que le prédicateur, quel qu'il fût, fît ses sermons de manière qu'ils ne lui fussent point foi-t pénibles, et qu'ainsi il put prêcher souvent. Il faudroit que tous ses sermons fussent courts, et qu'il pût, sans s'incommoder et sans lasser le peuple, prêcher tous les dimanches après l'Evangile. Apparemment ces anciens évêques, qui étoient fort âgés et chargés de tant de travaux , ne faisoient pas autant de cérémonie que nos prédicateurs pour parler au peuple au milieu de la messe qu'ils disoient eux-mêmes solennellement tous les dimanches. Maintenant, afin qu'un prédicateur ait bien fait, il faut qu'en sortant de chaire il
DIALOnUKS SI H i;i:i.nn| KNCK.
r.oi
soit tout on caii, huis tl'liiilciiit'. i-l iiii apililidaj^'irK' reste dn jour. La eliasiilile, qui n'étoit |Hiint alors éiliaiitiée à l'endroit des épaules connue à présent, et qui pendoil en rond éj:alenient de tons les cotés, les enipètlioit appareinnienl de rennier autant les bras ijue nos prédicateurs U's remuent. Ainsi leurs sermons éloient courts, et leur action i:ra\e et modérée, lié bien 1 monsieur, tout cela n'esl-il pas selon \os principes? N'est-ce pas là l'idée (jne vous nous ilunnez des sermons ?
.1. Ce n'est pas la mienne , c'est celle do ranli(juité. Plus j'entre dans le détail, plus je trouve que celle ancienne l'orme des sermons éloil la plus parfaite, (^'étoiont de i,'rands hommes, des lionnnes non-seulement fort saints, mais Irès-édairés sur le fond de la reliirion et sur la manière de |)ersuader les honnnes, qui s'éloient ap|diqués à réi-der toutes ces circonstances : il y a une sagssse merveilleuse cachée sous cet air de sinq)licité. Il ne faut |)as s'imaginer qu'on ait pu dans la suite trouver rien de meilleur. Vous avez, monsieur, expliqué tout cela [jarfaitemont bien, et vous ne m'avez laissé rien à dire: vous dévelop[iez bien mieux ma pensée que moi-même.
B. Vous élevez bi?n haut l'éloquence et les sermons des Pères.
.1. Je ne crois pas on dire trop.
B. Je suis surpris de voir qu'après avoir été si rigoureux contre les orateurs profanes (jui ont mêlé des jeux d'es[)rit dans leins discours, vous soyt'zsi indulgent pour les l'ères, qui sont pleins de jeux de mots, d'aulilhcscsctdo pointes fort contraires à toutes vos règles. De grâce , accordez-vous avec vous-même , développeznous tout cela : pai- exemple, (pie [icnsez-vous du slyle de Tertullieii '.'
.1. H y a des choses Irès-esliniables dans cet auteur; la grandeur de ses sentimens est souvent admirable : d'ailleurs il faut le lire pour certains principes siu* la trailition, |>our les faits d'histoire, et pour la disri|iline de son teuq)s. Mais pour s(jn slyle, je n'ai garde de le défendre : il a beaucoup de pensées fausses et <d>scures, beaucoup de mélaphores dures et oulortillées. Ce qui est mauvais en lui est ce (pie la plupart des lecteurs y cheithent b* plii.>. Utaucoup «b-' pn-dicateurs se gàlcnt pai- cette lecture ; l'enxie de dire (pielque chose de singulier les jette dans celte élude. I^a diction deTerlullien, (|ui est extraordinaire et plein(î de faste, les éblouit. Il faudroit donc bien se garder d'imiter ses pensées el son sis le ; mais on devroil tirer de
M> ouvrages ses grands sentimens et la coimoissince de l'antiquité.
//. Mais sauil C\prieu, (pi'en diles-vous ? u'cst-il pasaussi bienenllé?
.1. 11 l'est sans doute : on ne |)ouvoit guère être aulrement dans son siècle el dans son pays. Mais (pioi(pie son stvle et sa diction sentent l'enllure de son leuq)s et la dureté africaine, il a poui'laul beaucoup de force et d'élo(juence : on voil partout une grande àme, une ànie élo- (pieule, (|ui exprime ses sentimens d'ime manière noble el touchante : on y trouve en (piel- (|uey endroits <les ornemens alVeclés, parevcttiple dans l'I^pitre à l)onat, (pie saint Augustin cite ' néanmoins comme une épitre [)leine d'élo- (pii'iicc. Ce l'ère dit (jue Dieu a permis que ces tiails dune élo(juence adécléc aient échap|)é à saint Cyprieii, pour apprendre à la postérité combien l'exactitude chrétienne a châtié dans tout le reste de ses ouvrages ce (pi'il y a\oit d'ornemens superllus dans le style de cet orateur, et (ju'elle l'a réduit dans les bornes d'une élo(picnce plus grave et plus modeste. C'est, continue saint Augustin , ce dernier caractère manjué dans toutes les lettres suivantes de saint (^yprieii, (pi'ou |)eut aimer avec sûreté, et chercher suivant les règles de la plus sévère religion , mais an(iuel on ne |)eut parvenir (pi'avec beaucoup de peine. Dans le fond, l'Epilre de saint Cyprien à Douai , quoiipic tnq» ornée, au jugement même de saint Augustin, mérite d'être appelée élo(piente : car enc(.re qu'on y trouve, comme il dit, un |)eu trop de fleurs semées , on voit bien néanmoins que le gros de l 'épitre est très-sérieux , très-vif, et liès-|iropre à donner une haute idée du christiaiiisiiie ù uii païen ([u'on veul con\erlir. Dans les eiidroitsoù saint Cy [)iien s'anime forleiiieiit, il laisse là tous les jeux d'esprit ; il iirend un tour véhément et sublime.
B. .Mais saint Augusti:» dont vous parlez, n'est-ce pas l'écrivain «lu monde le plus accoutumé à se jouer des paroles ? Le défeudez-vons aussi ?
.1. Non, je ne le défendrai point là-dessus. C'est le «léfa'it de son temps, aiuiuel son esprit vif et sublil lui domioil une pente nalurelle. Cela moiilre (pie saint An-^ustin n'a |ias élé un oiali.'ur parfait ; mais cela n'empêche pas (jii'avec ce dt''faul il n'ait eu un gr.iud talent pour la peisuasion. C'est un homme (|ni raisonne a\ec une force singulière, «|ui est plein d'idées nobles, (pii comioil le fond du cieur île
> />. lh»t. ,l,n*(. Iil>. o, II. M : y. :«.
DiALonuRs F;nR i/i-looirnce.
riiiiiiiiiic. qui est ]ioli cl allciUirà garder dans tous si's discours la plus iHi'oite bionsraiii'o (lui s'e\|)i-inio iMilin prose] iic toujours (I'huc inaiiiôrr tundiv. all'oiiuouso cl iusiiuiaulo. lii toi liouimo lie niôiito-l-il pas qu'on lui paidoimo Ii- dolaut que nous rccounoissons en lui ?
(' . Il est vrai que jo n'ai jamais trouvé (jn'on lui seul une chose quo jo vais vous dii'o ; c'osl qu'il osl touchant , lors mémo (pi'il l'ait dos pointes. Ilien n'en est pins ren)pli (]ue ses Confessions cl ses Soliloques. Il faut avouer qn'ils sont tendres et propres à attendrir le lecteur.
.1. C'est qu'il corrii^e le jeu d'osj)i'it, autant qu'il est possible, par la naïveté de ses mouvemens et de ses allcctions. Tons ses ouvrages portent le caractère de l'amour de Dieu \ nonseulement il le sentoit, mais il savoit merveilleusement ex|)rimer an dehors les sentimens qu'il en avoit. Voilà la tendresse qui l'ait une partie de l'éloquence. D'ailleurs nous voyons que saint Augustin connoissoit bien le fond des véritables règles. Il dit qu'un discours , pour être persuasif , doit être simple , naturel, que 1 art y doit être cache, et qu'un discours qui paroît trop beau met l'auditeur en défiance. 11 y a|)pliqnc ces paroles que vous connoissez : Qui sopfiisticp loquitur odibiliti est ^ 11 traite aussi avec beaucoup de science Tarrangement des choses, le mélange des divers styles, les moyens de faire toujours croître le discours, la nécessité d'être simple et familier, même pour les tons de la voix, et pour l'action en certains endroits, quoique tout ce qu'on dit soit grand quand on prêche la religion ; enfin la manière de surprendre et de toucher. Voilà les idées de saint Augustin sur l'éloquence. Mais voulezvous von- combien dans la pratique il avoit l'art d'entrer dans les esprits, et combien il cherclioit à émouvoir les passions, selon le vrai but de la rhétorique? lisez ce qu'il rapporte lui-même ^ d'un discours qu'il fit au peuple à Césaréc de Mauritanie pour faire abolir une coutume barbare. Il s'agissoit d'une coutume ancienne qu'on avoit poussée jusqu'à une cruauté monstrueuse, c'est tout dire. Il s'agissoit d'ôter au peuple un spectacle dont il étoit charmé : jugez vousmême de la difficulté de cette entreprise. Saint Augustin dit qu'après avoir parlé quelque temps, ses auditeurs s'écrièrent et lui applaudirent : mais il jugea que son discours ne persuaderoit point, tandis qu'on s'amuseroit à lui donner des louanges. Il ne conta donc pour rien le plaisir
1 De Dnrt. dirisl. lib. u, u, ^8 : )>. 38. — - Ibid. lib. , II. 53 : 1). -m.
ol radmii'alion do l'auditom', et il ne conunonca à espérer (jue quand il \il couler dos larmes. En ell'ol . ajouto-t-il , le })euple renonça à ce spectacle, et il y a huit ans qu'il n'a point été renouvelé. N'est-ce pas là un vrai orateur? Avons-nous des jirédicateurs qui soient en état d'en faire autant? Saint .lérômc a encore ses défauts iiour le stylo; mais ses expressions sont mâles et grandes. U n'est pas régulier ; mais il est bien plus éloquent que la plupart des gens qui se piquent de l'être. Ce seroit juger en petit grammairien, que de n'examiner les Pères que par la langue et le style. ( Vous savez bien qu'il ne faut pas confondre l'éloquence avec l'élégancoet la pureté de la diction.) Saint Ambroise suit aussi quelquefois la mode de son temps ; il donne à son discours les ornemens qu'on estimoit alors. Peut-être même que ces grands hommes, qui avoiont des vues plus hantes que les règlos communes de Téloqucnce, se conl'ormoient au goût du temps pour faire écouter avec plaisir la parole de Uieu, et pour insinuer les vérités de la religion. Mais après tout , ne voyons-nous pas saint Ambroise , nonobstant quelques jeux de mots, écrire à Théodose avec une force et une persuasion inimitables? Quelle tendresse n'exprime-t-il pas quand il parle de la mort de son frère Saty"e ! Nous avons même, dans le Bréviaire Romain, un discours de lui sur la tête de saint Jean ', qu'Ilérode respecte et craint encore après sa mort : prenez-y garde, vous en trouverez la fin sublime. Saint Léon est enflé, mais il est grand. Saint Grégoire pape étoit encore dans un siècle pire ; il a pourtant écrit plusieurs choses avec beaucoup de force et de dignité. 11 faut savoir distinguer ce que le malheur du temps a mis dans ces grands hommes, comme dans tous les autres écrivains de leurs siècles, d'avec ce que leur génie et leurs sentimens leur fournissoient pour persuader leurs auditeurs.
C. Mais quoi ! tout étoit donc gâté, selon vous, pour l'éloquence , dans ces siècles si heureux pour la religion?
A. Sans doute : peu de temps après l'empire d'Auguste l'éloquence et la langue latine même n'avoient fait que se corrompre. Les Pères ne sont venus qu'après ce déclin : ainsi il ne faut pas les prendre pour des modèles sûrs en tout; il faut même avouer que la plupart des sermons que nous avons d'eux sont leurs moins forts ouvrages. Quand je vous montrois tantôt , par le témoignage des Pères , que l'Écriture est
1 Vc rinjiiiih. lib. 111, lai). m: I. ii , p. 181 ol 182.
itiAi.nr.rns srii i. l'i.onrENrE.
éloquente , je songcois on moi-menif nue rftoicilt dos t('iii(»iiis dont roliH[iionco osl l>irii inrorioiiro à collo (luo \niis h'uno/. » riio (jiio sur leur piiruli'. Il \ ;i des jrons d'un f^ont si dt-f)ravé, qu'ils no >onlir<>n( pas les hoaulés d'Isaïe, el qu'ils adinirentnt sainl l'ione (llu\soloj,'ue , en qui , nonobstant le beau nom ((u'on lui a doiHio , il no Tant clieirlier «pie lo Coud iU' la piété é\anL'oliqno sous une inlinité d(> niauvai.-os pointes. Dans l'Orient, la bonne nianioie do parler el d'écrire se soutint davanta^'o : la langue groi'cpie s'y oonserva pirsque dans sa pureté. Saint (',br\soslônio la parloit i'urt bien. Sun stylo, coinnie vous savez, est dilVus : mais il ne cberobe |)oinl de faux ornemens , t(»ut tond à la persuasion ; il place cliaqne cliose avec dessein, il connoît bien l'Écriture sainte et les mœurs des hommes , il entre dans les cœurs , il rend les choses sensibles , il a des pensées hautes et solides , et il n'est pas sans mou\einens : dans son tout . on peut dire que c'est un graud orateur. Saint Grégoire de Nazianze est plus concis et plus poétique, mais un peu moins applicjué à la persuasion. Il a néainnoins des ondroils fort louchans ; par exemple, son adieu à (-onstantinople , et l'éloge limèbre do saint IJasile. Celui-ci est grave, sentencieux , austère même dans la diction. Il avoit prol'ondémcnt médité tout le détail de l'Evangile; il connoissoit à l'ond les maladies de l'homme, et c'est un grand maître pour le régime dosâmes. On ne [»eut rien voir de plus éloquent que son Épitre à une Vierge qui éloit tombée ; à mon sens, c'est un chef-d'œuvre. Si on n'a un goût formé sur tout cela, on court risque de prendre dans les Pères ce qu'il y a de moins bon , el de ramasser leurs défauts dans les sermons (jue l'on compose.
C. Mais combien a duré cette fausse éloquence que vous dites qui succéda à la boiiiio?
.1. Jusqu'à nous.