‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraireChapitre 249 sur 271 · L'ODYSSÉE. LIVRE X · texte numérisé non relu

L'ODYSSÉE. LIVRE X

(le CCS bamlos , et je me réservai le commandement (le l'autre; je jetai ensuite des billets dans un casque , atin que le sort décidât lequel d'Kuryloque ou de moi iroit avec sa troupe rocomioitre le pays; le sort se déclara pour Eul'vloque. 11 part aussitôt avec ses vinst-diMi\ compa}j:nons, et celte séparation nous coula à tous bien des larmes.

Ils trouvent, dans le fond d'un agréable vallon , le palais de Circé : il étoit bâti de trèsbelles pierres , et environné de bois. Autour de celte maynilique demeure, on voyoit errer des loups et des lions, auxquels ses encbantemensavoient fait perdre leur férocité. Us ne se jettent donc point sur mes gens , et n'en approclienl que pour les caresser : on les anroit |)ris pour des chiens qui alleudenl, en ilattant leur maître, qu'il leur donne qucbpie douceur lorsqu'il sort de table . ces loups et ces lions en avoient la douceur et l'empressement. Cette rencontre ne laissa pas d'abord d'effrayer mes compagnons ; ils avancent cependant. Arrivés à la porte, ils entendent Circé qui chanloit admirablen)ent bien , en travaillant à un ouvrage de tapisserie avec presque autant d'adresse et de succès que Minerve ou les autres immortelles.

Politès, le plus prudent de la troupe, et celui aussi que j'estimoiset que je cbérissois le plus, dit aux autres pour les rassurer : ]N"entendezvous pas cette voix mélodieuse? c'est une femme ou une déesse, qui, par ses doux accens, charme l'ennui cl la fatigue du travail; allons à elle, parlons-lui avec conliance. Il dit : aussitôt ils élèvent la voix pour appeler. Circé quitte son ouvrage, et vient elle-même leur ouvrir la porte ; elle les fait entrer : ils ont l'imprudence de se rendre à ses invitations ; Euryloque seul soupçonne quelque piège , et refuse d'entrer.

La déesse fait asseoir mes compagnons sur des sièges ma^ifiqucs , et leur sert ensuite un breuvage et des mets composés de fromages, de farine et de miel , détrempés dans du vin de Pramne; elle y avoit mêlé des drogues encliantées pour leur faire oublier leur patrie. Dès qu'ils eurent goûté de ces mets empoisonnés, elle les frappe de sa baguette magique , et les enferme dans des étables. Ils sont tout-à-coup métamorphosés en pourceaux; ils en ont la tête, la voix et les soies ; mais leur esprit n'éprouve aucun changement. Ils se lamentent ; et Circé, pour les consoler, remplit une auge de gland et de tout ce qui sert de nourriture à ces vils animaux.

Euryloque , eiïrayé et consterné , revient en courant vers notre vaisseau , et nous apprend , les larmes aux yeux et le cœur pénétré de douleur, le sort dé|)loi'able de nos conqiagnons. Ouel fut notre étonnement quiuid nous le vîmes triste et abattu! il voidoil ]iarler, il ne le pouvoit pas. Nous rinlerrogeous, nous le pressons de répondre; enlin , d'une voix sanglottante et entrecoupée, il me dit : Divin Ulysse, nous avons traversé ce bois selon vos ordres : dans nue liante vallée nous avons trouvé un beau j)alais ; le son d'une voix charmante s'est fait entendre à nous; c'étoit celle de Circé. Mes compagnons l'ont appelée; elle a laissé son ouvrage pour venir leur faire ouvrir les portes ; ils se sont rendus m;dheureusement à ses perfides invitations. IMus déliant qu'eux , j'y ai résisté et je les ai attendus en dehors. Attente vaine! ils n'ont point reparu, et sans doute qu'ils ne sont plus.

A peine Euryloque eut-il fini de parler, que je pris mon épée et mes autres armes , et que je lui ordonnai de me conduire par le chemin qu'il avoit tenu. Ah! me dit-il en gémissant, je me jette à vos genoux , généreux fils de Laërte, et je vous conjure de renoncer à ce funeste dessein. N'allez point chercher la mort, et ne me forcez pas du moins de vous accompagner. Hélas ! quoi que ce soit , vous ne les ramènerez svu-ement pas ici. Laissez-moi donc, ou plutôt, fuyons tous au plus vite avec ce qui nous reste de nos malheureux compagnons ; fuyons ce séjour redoutable, fuyons , il y va sûrement de notre vie.

Euryloque, lui répondis-je, demeurez auprès de nos vaisseaux , puisque vous le voulez; reposez-vous , profitez des provisions que nous avons : je pars^ c'est un devoir pour moi de m'informer du sort de ceux qui vous ont suivi ; je ne saurois y manquer.

Je quitte donc le rivage, je parcours le bois voisin ; et lorsque je traversois le vallon , et que je m'approchois dn palais de Circé, Mercure se présente à moi sous la forme d'un homme qui esta la fleur de la jeunesse et qui a toutes les grâces de cet âge; il me prend la main, et me dit : Où allez-vous, malheureux? quelle témérité de vous engager seul et sans connoissance dans ces routes dangereuses! ceux que vous cherchez sont dans le palais que vous voyez ; l'enchanteresse Circé les y retient métamorphosés en vils pourceaux. Prétendez-vous les délivrer? Folle prétention! vous n'y réussirez jamais , et vous en augmenterez vraisemblablement le nombre. Mais non, je veux vous garantir de leur

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sort (léploraltlc , j'ai pitié <lo vous. Voilà un antidote couIicsl-s diariucs; avec lui vous pouvez entrer avec contiance chez la déesse, il rendra loussesencliauteineiis inutiles. Apprenez de moi que rien n'éi:a «• s«'s arlilires el sa perfidie. Dés quelle vous aura inlrinhiit dans son palais, elle vous préparera un l>reu\aj.'e dans lequel elle vous jettera des drogues plus dangiîreuses (]ue les poisons les jilus mortels ; mais cotte Itoisson ne vous fera aucun mal, pane que je vous donne df quoi vous en préserver, et voici connue il laudra vous conduire : dés que vous aurez avalé le breuva^:e qu'elle vous aura présenté, elle vous frappera de sa bajruette ; mettez alors lépée à la main; jetez-vous sur elle comme si vous vouliez lui ôler la vie ; la jieur la saisira ; elle cherchera à vous calmer : ne rehuiez pas ses oilres, écoutez-les même, alind'ohtenir lailélivrancc de vos compagnons, et pour vous et pour eux les secours qui vous sont nécessaires; faites-la jurer ensuite, par les eaux du Slyx , qu'elle n'aluisera pas rie votre confiance, et qu'elle ne vous rendra pas la victime de ses charmes et de ses artilices.

Après cette instruction , Mercure n)e mit dans la main cet antidote admirable : c'étoit une plante dont il m'enseigna les vertus; les racines en sont noiies. et sa lleur a la blancheur du lait. Les dieux l'appellent ;/jo/y. Les mortels ne peuvent que diflicilcment l'arracher de terre : mais les immortels font tout aisément.

En finissant ces mots, Mercure me quitte, s'élève dans les airs , s'en\ole dans l'Olympe. Je continuai à marcher vers le palais de (lircé , l'esprit inquiet et agité : je m'arrête à la porte; j'appelle l'enchanteresse; elle m'entend, accourt et me fait entrer. Je la suis d'un air triste et rêveur. Arrivé dans une salle niagnifique, elle méfait asseoir sm- un siège merveilleusement tra\ailb'' . et me présente cette boisson niixlionuée dont mes compagnons avoient éprouvé les terribles elfets. Je pris de ses mains la cou[)C d'or qui la renfermoit ; je la vidai , sans aucune des suites qu'elle espéroit. Klle me frap()C de sa baguette mai.'i(|ue , en me disant d'aller rejoindn- ilans lein- élabb' les malheureux qu'elle; a\oit transformés : je tire aussitôt mon éjiée , je cours sur elle comme pour l'immolera ma vengeance. Etoiniéede mon audace, Circécrie, se [)rosterne à mes getioux , me demande , le visiige inondé de ses larmes , qui je suis, d'où je \ifus. (Comment arri\e-l-il (ju<; mes charmes ne produisent dans vous aucun changement? jamais aucun mortel n'a pu y résister : dès qu'on les touche du bout des lè-

\res , il faut céder à leur force. Il fautt|ue vous ayez dans vous qiK.'bjue chose de plus puissant que mon art enchanteur, ou «jue vous soyez le prudent llysse. Kn effet , je me rappelle qui; Mercure m'a prédit la visite de ce héros à son retour de Troie. Miis remrllez votre épée dans II" fourreau, faisons la [taix, el vi\onsdans l'union et la coidiance.

l'allé me [)arla ainsi ; mais j'étois en garde contre des axances si suspectes , et je lui répondis : (!onuuent, Circé , |uiis-je compter siu' vos pi'oniesses? vous avez traité mes amis trèsinhuiriainement ; si j'accepte vos oifres , si je me laisse désarmer, dois-je m'attcndre à un meilleur traitement? Non, je ne consentirai à rien . à moins que vous ne me juriez, par le serment redoutable aux immortels, que \ous ne me tendrez aurun piège. Je le jure , répli- (|ua-l-elle sans balancer. Je m'apaisai alors, et les armes me tond)èrent des mains.

Circé avoit près d'elle , et à son service , quatre nym|)lies . lill(«» des fontaines , des bois et des fleuves qui portent le trd»ut de leurs eaux dans la vaste mer: elles éloient d'une beauté ravissante et dignes des vœux des immortels : l'une couvre les sièges et le parquet de tapis de pourpre d'une finesse et d'un t^a^ail merveilleux; l'autre dresse une table d'argent et la couvre de corbeilles d'or ; la troisième verse le vin dans des urnes et prépare des coupes; la quatrième apporte de l'eau , allume du feu et dispose tout pour le bain. J'y entrai quand tout fut prêt ; l'on versa de l'eau chaude sur ma tète, sur mes épaules; on me paifuma d'essences exquises; et lorscjne je ne me ressentis j)lus de la lassitude de tant de peines et de maux ([uc j'avois soud'erts , et que je voulus sortir de ce bain , on me couvrit d'une belle timique et d'un manteau magnifique; après quoi j'allai dans la salle pour y rejoindre Circé. Asseyez- vous, me dit-elle : m;mgez, choisissez de tous ces mets ceux qui vous plaisent le plus. Je n'étois guère en état de lui obéir : mon cu'ur, mon es()rit , ne présageoient rien que de funeste. (!)ircé s'en aperçoit; elle s'approche de moi , elle me reproche ma tristesse : Mangez , me dit-elle : (|ue craignez-vous? que pou\ez-vous craindre après le serment que je \ous ai fait? xotre silence , votre réserve , me sont injurieux. Hélas! grande déesse, m'est-il possible di; meli\rer au plaisir de manger et de Intire avant (jUe mes compagnons soient délivrés, avant que j'aie eu la consolation d<' les voir de mes propres yeux? Ouelle idée auriez-vous de moi? que penscricz-vous (ITInssc? Ne le croiriez-vous

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pas sans lionnenr cl sans sontinicnt , s'il pcnsoit à ce vil besoin , cl qu'il oubliât ces niallicurenx ?

Aussitôt Circé s'arme de sa baguette , quitte la salle, ouvre clle-niènie la porte de ses vastes étables , et m'amène mes compagnons sous la ligure de pourceaux; elle l'ait sur eux ses tours mairiques , et les frotte d'une drogue de sa l'acon; ils cliangeut de ligure, leurs longues soies tombent, ils ledeviennent lunumes, cl paroisseni plus beaux. [)lus jeunes et plus grands (prau|iaia\aiit. Ils me reconnoisscnt ; nous nous embrassons tendrement: notre joie éclate. Circé elle-même en paroil loucliée, et me dit ; Allez, Ulysse, allez à votre vaisseau, retirez-le à sec sur le rivage 5 cachez dans les grottes voisines vos provisions, vos richesses, vos armes, et revenez au plus vile me trouver avec tons vos conq)aguons.

J'obéis, je pars à l'inslanl, je regagne la rive , j'y trouve tout ce que j'y avois laissé de monde , plongé dans la tristesse et dans les inquiétudes. Comme de jeunes génisses s'attron- })enl en bondissant autour de leur mère , lorsqu'elles la voient revenir le soir des pâturages, conmie rien alors ne les retient et qu'elles franchissent toutes les barrières pour courir audevant d'elle et l'appeler par leurs mngissemens; de même mes compagnons volent à ma rencontre , et me pressent avec tendresse et avec larmes : Vous voilà! me dirent-ils ; que nous sommes contens! non , nous ne le serions pas davantage si nous revoyions notre chère patrie, si nous débarquions sur la terre qui nous a vus naître et où nous avons été élevés. Mais que sont devenus nos camarades? raconteznous leur sort déplorable.

Cessez, leur répondis-je, de vous désoler; prenez courage , ils ne sont point à plaindre. Mettons noire vaisseau à l'abri des flots, cachons dans ces grottes nos agrès, nos armes, nos provisions; suivez-moi ensuite , et allons ensemble rejoindre nos amis ; ils sont dans le palais de Circé parfaitement bien traités, et jouissent de la plus grande abondance.

A cette nouvelle, ils s'empressent d'exécuter mes ordres, et se disposent à m'accompagner : Euryloque cependant veut s'y opposer. Malheureux 1 s'écrie-t-il, vous courez à votre perte. Que pouvez-vous attendre de la perfide Circé? N'en doutez pas , elle vous transformera en pourceaux, en loups, en lions, ])our garder les avenues de son palais. Pourquoi tenter cette aventure? ne vous souvenez-vous plus du Cyclope Polyphêrne? six de ceux qui entrèrent

avec l'iysse n'ont plus reparu ; leur mort cruelle ne peut-elle |)as ètic imputée à la témérité de leur chef'

Irrité de ce re|n'oche , j'allois m'en venger et lui abattre la tète de mon épée, malgré son alliance avec ma maison ; on se mil heureusement au-devant de moi; on me pria, on me lléchil. Laissez-le ici. me dit-on, il gardera noire vaisseau , il veillera sur tout ce que nous laissons. Pour nous, nous voulons vous suivre; nous voulons voir Circé et son magnilique j)alais.

Nous partons aussitôt . Eur>;b»que même nous acconqiagna ; il craignit ma colère. Circé, pendant mon absence , avoit eu grand soin de mou monde; nous les trouvâmes baignés, pnrfumés , velus magnifiquement , et assis devant des tables abondamment servies. Celle entrevue fut des plus touchantes : tous s'embrassèrent, se parlèrent, se racontèrent leurs aventures : ce récit provoqua leurs lai'iues et leurs gémissemens , le palais en retenlissoil ; jeu élois saisi moi-même.

Circé me pria de faire cesser tous ces sanglots : Je n'ignore pas, dit-elle, tout ce que vous avez enduré de fatigues sur la mer ; je sais tout ce que des hommes inhumains et barbares vous ont fait soulfrir : mais présentement profitez du repos que vous avez , prenez de la nourriture , réparez vos forces , souvenez-vous de ce que vous étiez en partant d'Ithaque , et reprenez la vigueur et le courage que vous aviez alors. Le souvenir de vos malheurs ne sert qu'à vous abattre , et à vous empêcher de goûter les plaisirs qui se présentent.

La déesse me persuada; nous nous remîmes à table , et nous y passâmes tout le jour. Notre séjour dans ce palais fut d'une année entière. La bonne chère et les plaisirs ne firent point oublier leur patrie à mes compagnons; après quatre saisons révolues, ils me tirent leurs remontrances : Ne vous souvenez-vous plus de x'olre chère Ithaque? me dirent-ils. N'est-il pas dans l'ordre des desfinées que vous ne négligiez rien pour nous procurer le bonheur de revoir nos dieux pénates?

J'eus égard à de si justes désirs , dès ce jour même presque tout consacré aux plaisirs de la table. Quand le soleil se coucha , quand la nuit eut répandu ses sombres voiles sur la terre, quand mes compagnons se furent retirés , et que je me trouvai seul avec Circé , j'embrassai ses genoux , et la trouvant disposée à m'écouler favorablement, je lui parlai en ces termes: Tous m'avez comblé de grâces , grande déesse;

L'ODYSSI^E. LIYRR \.

j'ose co[>cnilanl vous on (loiiKindtM' une «'ucoro, ol ce sera l;i dernière. \ oiis m'avez [truinis de l'avoriser mou retour, il esl lemps d'aceomitlir celle promesse ; Ilhaquc esl toujours l'obj»;! de mes vœux. .Mes compajîuous ne soupirent aussi (lu'après elle; ils se plaitrnetil du loti^' séjour (jui' je lais ici, el me le re[»roiiieul dès ([u'ils peuvent nie parler sans cpic sous puissiez les eirtendre.

.Non , cher Ulysse , non , je ne prétends pas vous retenir : mais vous avez encore un royaume à visiter avant (jue d'arriver dans le \nlre, c'est celui de IMuton et de l'roser|)iue : il faut i|ue vous y alliez consulter lame de Tiré.sias le 'l'iit'bain. Ce devin est uveutrle; mais eu revanche son esprit est plein de lumières , et pénètre dans l'avenir le plus sombre. Il doit à l'roserpine ce rare privilèi^c , de conserver après la mort toute rintellij.:ence qui le reiidoit si recommaudable pendant la vie : les autres ondjres ne sont auprès de lui que de vains fantômes.

A ces paroles, rra[tpé comme d'un coup de foudre , je tombai sur un lit de repos , je l'arrosai de mes larmes , je ne voulois plus vivre ni voir la lumière du soleil. Enfin, revenu de mon élonnement, ou plutôt de mon désespoir , Quelle entreprise! m'écriai-je; qui me guidera dans ce voyafre inoui? quel est le vaisseau qui a jamais [U aborder sur cette triste rive ?

Ne vous mettez point en peine de conducteur, valeureux Ulysse; élevez votre mal, déployez vos voiles, et tenez -vous en repos, le souffle de Borée vous fera marcher. Après avoir traversé l'Océan , vous trouverez une plaire commode, bordée par les bois de Proserpine; ce sont des peupliers, des saules, tous arbres stériles : arrêtez-vous là, c'est justement l'endroit où l'Achéron reçoit dans son lit le l'hlégéthou et le Cocyte qui est un écoulement du Styx. Avancez jus(ju'à la roche où esl le coniluent de ces deux fleuves, dont les eaux roulent et si; précij)itent avec fracas; vous ne serez pas loin alors du palais ténébreux de IMuton. Creusez une fosse sur ces bords j qu'elle soit d'une coudée en carré.

Kaites-y pour les morts trois sorlcs di- lib.itious : la |)remièrc , de lait et de miel : la seconde, de vin pur; la troisième, d'eau où vous aurez détrempé de la farine, Kn faisant ceselVnsions , adress<'Z des prières aux ombres des morts; engapcz-vous à leur sacrifier, à votre retour à Ithaque , une génisse rpii n'aura jamais porté et qui s-iit la |)lus belle de \os troupeaux ; promettez de leur élever un bûcher, d'y jeter ce que vous avez de plus précieux , el

d'iiMinoler, eu l'honneur de Tirésias en |)arliciilicr , un bélier tout niur et r|ui soit la fleuide vos bergeries. Vos prières et vos vo'UX achevés , égorgez \m bélier noir et une brebis noire; vous tiendrez leurs télés tournées du côté de l'Erèfie , et vous tournerez vos regards vers l'Htéaii; vous verrez arriver en foule les ombres des moils. Pressez dans ce moment vos compagnons de dépouiller les victimes inunolées, de les brûler, et d'adresser encore des prières el des vn-ux aux dieux infernaux , et surtout au redout.dile IMuton el à h: sévère Prosei'pine, Pour vous, tenez-vous tout auprès I épet! à la main, pour écarter les ombres, et empêcher qu'elles n'approchent du sang des victimes avant que vous ayez consulté le devin Tirésias : il ne tardera point à paroitre , el c'est de lui que vous devez apprendre la route que vous devez tenir pour arriver heureusement à Itha(iue.

A peine Circé eut-elle lini de [)arlcr, que l'aurore parut sur son trône d'or : je prends mes babils ; c'étoienl des présens de la déesse, et ils étoient magniliques ; elle-même se para, prit une robe de toile d'argent et d'un travail exquis , l'arrêta avec une ceinture d'or, et se couvrit la tête d'un voile fait par les Grâces.

Je cours réveiller mes compagnons. Mes amis, vous voulez partir; réveillez- vous donc; le temps presse , profitons de la permission que nous en donne la déesse. Celle nouvelle les comble de joie, et ils font la plus grande diligence.

Mais , au moment du départ , j'éprouvai encore un grand malheur. Klj)énor, le plus jeune de tous , et le moins sage , le moins valeureux , cluud ilu vin qu'il avoil bu la veille avec excès, étoil monté sur une des plates-formes du palais, |)our y prendre le frais el s'y reposer à l'aise : le bruit (pje nous fîmes el les préparatifs de Ufjlre dépari le- réveillent en sursaut ; il se lève précipitamment , et , an lieu de prendre le chemin de l'escalier, il marche à demi endormi devant lui , il tombe du haut du toit , se tue , et va nous précéder sur les bords du Cocyte.

-Mes compagnons s'asscMubleut autour de ruoi pour prenilre mesoidres : je leur déilarai alors <|iie li'ur allenle alloit être Irompéo , qu'ils se flattoienl sans doute (|ue nous allions prendre la route d'Ilha(|Ue, mais (pie Circé exigeoil de moi que je lisse au|>aravant un autre vovage, et(|iril falloit (pie j'allasse lout de suiti' et (pie je ti-nlassc de descendre dans le royaume de IMuton et de Proserpine, pour y consulter lombre du ilevin 'rif-siis.

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