‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraireChapitre 248 sur 271 · T; ODYSSÉE. LIVRE X · texte numérisé non relu

T; ODYSSÉE. LIVRE X

souffler , il relient leur haleine, connue il lui |)lait. Kole allaelia hii-uiènie celle oiilie au mal de mon vaisseau, ell'y assujeltilavec un conlon d'argent, afin qu'il n'en échappât aucun qui me contrariât dans ma idute. 11 laissa seulement en liberté le Zépliir, a\ec le secours du- (|uel je pouvois \otruer heureusement. Mais nous ne sûmes |ias prolitcr de cette faveur, et l'imprudence, l'infidélité de mes gens, nous mirent tous à deux doigts de notre perle. Notre navigation fut très-fortunée pendant neuf jours entiers : le dixième, nous commencions à découviir notre chère Ithaque, nous apercevions le rivage et les feux allumés pour éclairer el guider les vaisseaux. Soit sécurité, soit fatigue, je me laissai surprendre par le sommeil. Jusqu'alors je n'avois point fermé les yeux, tenant toujours le gouvernail, et n'ayant voulu le conticr à personne ; tant je désirois d'arriver sûrement et promplcment. Pendant que je dormois, mes compagnons se conmumiquenl leurs réflexions , considèrent l'outre que j'avois dans mon vaisseau, et s'imaginent qu'Eole l'a remplie d'or et d'argent. Qu'Ulysse est heureux! disent-ils; connue il gagne tous ceux chez qui il arrive ! comme il en est honoré ! que de riches présens il emporte chez lui ! pour nous, qui avons partagé cependant ses travaux et ses dangers , nous nous en retournons les mains \ides. Voilà encore une outre dont Eole lui a fait don ; elle renferme sûrement de grandes richesses; ouvrons-la et donnons-nous au moins le plaisir de les contempler.

Ainsi parlèrent quelques-uns de mes compagnons , ils entraînèrent les autres : tous de concert ouvrent cette outre fatale ; les vents en sortent en foule ; ils excitent une tempête furieuse qui emporte mes vaisseaux et les jette loin de ma patrie. Les cris de mes compagnons, le fracas de l'orage, me réveillent. A ce triste spectacle le désespoir s'empare de moi ; je délibère si je ne me précipiterois pas dans les flots, ou si je ne supporlerois pas ce revers inattendu sans recourir à la mort. Je pris le parti de la patience, comme le plus digne de l'homme et surtout d'un héros. Je m'enveloppe donc de mon manteau et me tiens caché au fond de mon vaisseau. Les vents nous repoussèrent sur les côtes de l'Eolie dont nous étions partis. Nous descendîmes sur le rivage, nous puisâmes de l'eau, fîmes un léger repas auprès de nos vaisseaux. Après avoir satisfait à ce besoin, suivi d'un héraut et de deux de mes compagnons, je prends la roule du palais d'Eole. Il étoit à table avec sa femme et ses enfans. Nous nous arrêtons à la

porte de la salle : étonnés de me revoir, ils me tiemaudenl la cause <le mon retour subit. Quelque dieu , nous dirent-ils, a-t-il contrarié voti'e navigation? Nous vous avions donné tous les moyens d'assurer votre voyage et d'aborder heureusement dans votit; ville d'Ithaque.

Hélas! leur répoudis-jc dans raïuertume de mon co'ur, j'ai cédé malgré moi aux charmes invincibles du sounneil; mes conq)agnons en ont profilé , ils m'ont trahi. Mais vous avez le pouvoir de ré[)arer tout le mal qu'ils m'ont fait : ne me refusez pas celte grâce, je vous en conjuie. Je tâchai ainsi de les attendrir par mes su|)pliaules paroles. Tous gardèrent le silence, à l'exception d'Eole. Sors, malheureux, me dit-il avec indignation, sors au plus vile de mes domaines. Non, je ne puis plus ni recevoir ni assister un honune à qui les dieux ont voué sans doute une haine éternelle. Retire-toi, encore une fois, puisque tu es chargé de leur colère redoutable et immortelle.

Il me renvoya ainsi de son palais , sans que mon état et mes plaintes pussent l'attendrir. Je vais rejoindre , en gémissant, les compagnons que j'avois laissés sur le rivage : je les trouve eux-mêmes abattus de fatigues et de tristesse. Nous nous remettons eu mer. Hélas! l'espérance ne nous soutenoit presque plus; le souvenir de leur imprudence les désoloit, et nous voguons sans savoir ce que nous allons devenir. Nous marchons cependant six jours entiers ; le septième, nous arrivons àla hauteur de Lamus,

capitale de la vaste Lestrigonie Nous nous

présentons pour entrer dans le port : il est environné de rochers; des deux côtés le rivage s'avance et forme deux pointes qui en rendent l'entrée fort étroite et peu facile; ma flotte y pénètre cependant , et y trouve une mer tranquille. Je ne les suivis point, je m'arrêtai à l'extrémité de l'île, et j'y amarrai mon vaisseau à une grosse roche. Descendu à terre , je monte sur un lieu fort élevé , je parcours des yeux la campagne , je n'y vois aucune trace de labourage , et la fumée qui s'élève en quelques endroits me fait seulement conclure que cette terre est habitée. Pour m'en assurer davantage , je choisis deux de mes compagnons que j'envoie à la découverte, avec un héraut. Ils partent , prennent un chemin battu et par lequel les chariots portoient à la ville le bois des montagnes voisines. Près des murs , ils rencontrent une jeune tille qui alloit puiser de l'eau à la fontaine d'Arlacie. C'étoit la fille d'Antiphale, roi des Lestrigons. Ils l'abordent , et lui demandent quels étoient les peuples qui ha-

i.'(invssi:i;. i.ivni-: \.

l>iliiii'iil ct'U*' coulir-c , c[ i\\ic\ i'-lciil 11" iKiin ilii roi qui les ^'ouM'nioil. I^llc li'tir iiituilif le |i;il;iis de son pt-n'. Ils y vont ;i\t'r ronlianic , i-l tnui- Vfnt à l;i porte la fcnuiif d'Anlipliale : dit' éloil diMU' tailli' iMioniio , et ils eu l'incnt <•!frayes. Elloiippelle Antiplialcson inaii, qui t'-tnil a lu place pnl>li(|ne, , et qni s'avaiiie , ne respirant que leur mort. Il saisit un de ees niallieineux, et le de\oie pour son dîner : les deux autres preinient la l'uite et ie;.M,u'nenl nnire Hotte. Mais i-e monstre appelle les Lcslrij,'otïs : ses crisépouvantaldes en tout aeeourir un ^'rand uondire, ils marchent vei's le port, (le n'éloient pas des honwues ordinaires, mais de xéritaliles }.'éans. Ils lancent contre nous de ;;rosses pierres; un l)iuil confus dlionnnes niourans et de vaisseaux brisés s'élève de ma Hotte. Les Lestrigons percent mes niallieureu\ compagnons, les enlilent connue des poissons, et les emportent poiu' les dévorer. J'entends ce tumulte, je vois le danger dont je vais être menacé ; je prends mon épée, je coupe le cahlecpii attachoit mon vaisseau , j'ordonne à mes gens de faire force de rames pour éviter la mort cruelle qu'on venoit de faire subir à nos compagnons ; la mer blanchit sous nos elVorls. Nous gagnons le large, et nous nous mettons hors de la portée des quartiers de rocher qu'on lançoit contre nous : mais les autres périrent tous dans le port ; nous nous en éloignâmes , Irès-aflligés de leur perle, et nous arrivâmes à l'ile d'.lCa. Circé, aussi recounnandable par la beauté de sa voix que par celle de sa ligure , en est la souveraine; c'est la su^ur du sévère /Kétès, et tous deux sont cnfans du Soleil et de la nymphe l'ersa , tille de l'Océan. Lu dieu sans doute nous conduisit dans le port; nous y entrâmes sans faire de bruit , nous mettons pied à terre , et nous y passons deux jours à nous re|)oser, car nous étions accablés de douleur et de fatigue.

Dès l'aube du troisièiue jour, je prends ma lance et mon épée, et je m'avance dans la canq>agne jiour aller à la découverte du j)ays, et in'assurer s'il étoit habité et cultivé. Je monte sur une émineuce , je promène mes yeux de tous cfMés, et j'aperçois de loin , à travers les bocages et de grands arbn-s , la fumée (|ui siirt(jit du palais de t'.ircé. Mun premi<M- niouve- Hientfutd'y aller uio:-mème; maisà la réilexion je me déterminai à retourner vers mes compagnons , alin de me faire précéder par quelques-uns d'etitrt; eux. l'n dieu , touché sans doute d<î la disette de vivres où nous étions , eut pitié de moi , et me lit rencontrer sur la

roule un cerf ilune protligieust; gran jciu'. qn' sorloil (le la l'orél voisine pour aller se desaltérei- dans le lleuve : cornme il passoil devant moi . je le perçai de ma lance; il toiube en jetant un grand cri, il expire. J'accours sin- lui , je lui mets le pied sur la gorge , j'arrache ma lance, je la laisse à terre , et de plusieurs branches d'osier je fais uueeoide de (|uatie coudées, dont je lut; sers potu' lier les |>ieds de ce nions- Irneux animal : je le charge ensuil(! sur mes épaules, et. à l'aïquii de ma lance, je marche, non sans [leine, (îtvais rejoindre mon vaisseau. Kn arrivant, je jetai ma proie sur le rivage, et je dis à mes compagnons: Mes amis, nous ne sommes pas encore descendus dans b'rovaiuue de IMuton; le jour manjué par les destins n'est point arrivé pour nous. Où est donc votre courage? levez-vous ; je vous apporte desj)rovisions, prolitons-en, et chassons ensemble la faim (pii conimençoit à nous déclarer une guerre cruelle.

Mon discotn's les console et les ranime ; ils jettent leurs manteaux, dont ils s'éloient envaloppé la tète par désespoir; ils accourent, regardent avec admii'ation cette béte énorme , et, après s'être donné le plaisir de la contempler, ils se lavent les mains et en |)répaient leiu' soujier. Nous pass<\mes le reste du jour à boire et à manger; et quand la nuit eut répandu ses ombres sur les cauq)agnes , nous nous livrâmes aux douceurs du sonuneil sur le rivage même, et non loin de notre vaisseau.

Le lendemain, au lever de l'aurore, j'éveillai mes conqiagnons : Mes chers amis, leur dis-je alors , je ne connois ni ce pays où nous avons abordé , ni sa situation; est-il au nord , an midi, an couchant ou au levant d'Itluique ? c'est ce que j'ijiuore absolument. \ oyons donc ce (jue nous avons à fane, prenons un parti : et plaise aux dieux que nous en prenions un bon et avantageux 1 J'ai déjà parcouru des yeux, de dessus une émineuce , la terre (|ui est devant nous; c'est une île fort basse , environnée d'une vast(î mer : mais elle n'est point inhabitée; car, à travers les arbres, j'ai eiitievu un palais d'oii il sortoit de la fumée.

A ces mots, (jui leur lirenl soupcnunei- que je voulois les envoyer à la découverte, ils se rap|ielèrent , en se lamentant , les funestes avenliu'es de l'olyphéme et du roi des Lestrigons; ils ne purent retenir leurs larmes et U'urs géniissemens , ressources inutiles dans la détresse où nous nous trouvions : c'«'st ce cpie je représentai ; après quoi je les partageai en deux bandes; je donnai pour chef Kurylo(iue à lune

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