‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraireChapitre 258 sur 271 · PRÉCIS DU LIVRE XX · texte numérisé non relu

PRÉCIS DU LIVRE XX

Ulysse se relire dans le vestibule, et se couche sur une peau de bœuf qui n'avoil point élé préparée : le sommeil ne ferma pas ses paupières; il eloil trop occupé de trouver des moyens de se venger de ses ennemis. Cependant les femmes de Pénélope sortent secrètement de l'appartement de la Reine pour aller aux rendez-vous ordinaires qu'elles avoienl avec les poursuivans. La vue de ce désordre excila la colère d'Ulysse : il délibéra s'il ne les en puniroii pas sur l'heure ; mais , à la réflexion, il s'apaisa. Suppor Ions encore cet affront, se dit-il à lui-même ; attendons que nous ayons puni les insolens qui veulent me ravir Pénélope.

Comure il éloit dans ces agitations, IMinerve descendit des cieux , et vint se placer auprès de lui. I\Ialheurcirx Ulysse, pourquoi ne dormez -vous pas ? lui dit la déesse : vous vous retrouvez dans votre maison , votre femme est fidèle , el vous avez un fils tel qu'il n'y a point de père qui ne voulût que son fils lui ressemblât.

Je mérite vos reproches, grande déesse, lui répondit Ulysse; mais je roule dans la tête de grands projets , je veux les exécuter, et j'en redoute les suites.

Vous ne comptez donc, reprit Minerve, que sur vos forces el voire prudence : ignorez-vous que je vous protège? et doulerez-vous toujours de mon pouvoir ? Dormez tranquillement, et attendez tout de mon secours : bientôt vous verrez finir les malheurs qui vous accablent.

En finissant ces mots , Minerve versa sur ses yeux un doux sommeil qui calma ses chagrins , et reprit son vol vers l'Olympe. 3Iais la sage Pénélope, succombant à ses peines , s'écria en gémissant : Que les dieux, témoins de mon désespoir,

i;(»l>VSSKK. l'IU.CIS lU i.lVUK XXI.

nroUul la \io, qui lu'tsl (uiicuse! iiu'ils iiu' \uiiiifllenl (l'allt-r ii)oiiulre mon ilior l Ivhse ilat)S le st'juur ijiciiie «les Uncltics il <le l'Iioriciir ! <|iU' jo ne sois pas rcduilo a faire la joie d'un sctond mari !

Llysse l'iilemlil K-s gi-inisstuuiis île INinlopi' ; il craignit d'en avoir cii- n-cuiiiui. Il ili-libcra s .1 n'iroii pas Sf prosenler à tlle; mais aiipara\aiil il lève les mains au ciel , el lail aux «lieux celle (îriére : IVre des dieux el il«'S liommes , urainl Jupiter, dirigez mes pas; t|ue je puisse lirer <|ucli|ue bon augure des premiers mois »jue jtuienijrai proiioiieer ! que je sois rassuré par (pieique piodige de voire puissance!

Le dieu du eiel exaii(,i sa prière ; il fil gronler |j foudre, lue fecume oeeupe»' a muuilre de l'orge el du Ironienl, elonnee denl» ii Ire le tonnerre, quoique le liel lui sans iiua^;es, s"e( ria : Sans doule, père des ilieux , que vous envoy</ à qiiel- (|iru» (e merveilleux pro lige ! H» las ! dai^;»» / meoMi[i!ir le di'sir d'une luallieunuse ; lail< s qu'aujourd'hui les iMiursuivaiis preiinenl leur diriiier repas dans ce palais !

Ulysse eut une joie exirème d'avoir eu un |irodige dans le liel el un l)on augure sur la Une; tl il ne doui.i plus i^u'il n'exleiminùl bienlùl ses ennemis.

I.e jour commeneoil à paroilre ; les femmes allumenl du leu , el se dislrihm ni dans les dilTerens olliees donl elles eloienl eliargées. Les cuisiniers arrivent ; les poui voyeurs leur porlenl des jtrovisions. Pliilelius , qui avoil I intendance des troupeaux d'ilyssc dans l'Ile des Céphaliens, Imr mène une génisse grasse el des chèvres ; c'éioil maigre lui : il éloil allaehé à son ancien mailre ; il aimoil Teléma«nie, el voyoil avec douleur tout ce qui se passoil dans le palais.

A la vue d'un (Mrang<T c«uiverl de haillons , il est attendri. Hélas! dit-il, peui-éire qu'l lysse , s'il n'esl pis niorl , n'esl pas mieux Irailé de la fortune. Que ne vient-il ineltre lin aux désordres insupportables donl nous somims liinoins!

liassurez-vous , lui dil ;ilors l lysse ; je vous jure que voire mailre arrivera ici avant que vous eu sortiez.

Ah! répondit le pasteur, dtigne le grand Jupiter accomplir celte grande promesse!

Les poursuivons se meltenl à table. Teiémaqiie entre dans la salle; il y introduit llysse, el recommande avec aulorile à lous les convives de respecter son hoie. Ils en furent donnés; « l Clesippc , pour braver les menaces de i'eléinaque. se saisit d'un pie I de lui uf el le lance avec violence à la icle d'Llys.ve , qui évite le coup. .Son lils , • ii C(dére , lui dil qu'il esl Lien heureux de n'avoir pas blesse ce pauvre étranger, qu il l'en auroii puni siir-le ciiainp tu le piiçanl de sa pi(|ue. (^)ue personne, ajoula-t-il, ne s'avise de suivie cri exemple ; je ne suis plus d'âge à soull'i ir de pareils excès chez moi.

ïelema(|u»; a laison, dil Agéiaûs, lils de Hamastor : mais, pour niettre lin à tout ce qu'il peut soiillrir de nos pouisuiies , que ne conseilli'-l-il a la Heine de choisir un mari : il n'y a plus d'4sp<iir de retour pour l lysse, el lous les délais de Peuelo|ie lourneiil a la ruine de sou lils.

Quoi qu'il m'en puisse coûter, lui répondit Ti leuiaque^ je ne cuuliuindtai j mais ma uicrc à builir

démon palais, ni à l.iire. un choix qui peut lui déplaire.

Ceiieiidacl Miiii'rve aliène les esprits des |iour- Mii\aii',cl h ur iiispirr un»! envie démesurée de rire. Ils avaloienl des morceaux de viande l«>ut s.cigl.ms ; leurs yeux etoieiil noyés de larnits, el i's |)oussoi) ni de prcdond'i soupirs avant-coureurs des maux q'ii l< s altcndoieiil.

Le devin Th o.Miiene.ellrayéde ce qu'il voyoil. s'eciia: Ah! mUheureuv ! qu'esl-<e que je vois'.* Qiie vous csl-il arrive île lunesle'.'

Iv:i ymaqiie . s'adressant aux convives , leur dil : V.tl éiiangiT extravagiie, il vient sans doule toul Iraieliemenl de l'aulre mou'îe ; iju'on fisse sortir ce f'iu de la salle : qu'on le conduisi: à la place piib!i(|ue.

Je sortirai tus-bien toul seul , répondit Tliéo- «lymènc ; j'en sortirai avec grand (daisir, car je Vois ce (|ue vous ne voyez |>is; je vois les maux qui vont londre sur vos tètes.

Tous s'icrièrt lit (|uc Teléniaqiie éloil bien mal en tuiles : l'un , direul-ils , esl un iniséralile mendiant, el l'autre nous donne des extravagances pour des proiihclies.

Voilà les beaux propos (jne lenoienl les poursuivans. Telemaiiue ne daigne pas y répondre. Mais si lediner leur fui agréable, le souper qui le iuivii ne lui ressembla pas.

rm:<;is m i.iviu-: .\.\i.

!MlM".livi; inspira à Téuclope de proposer dés ce jour aux poiiisuivans l'ex-ici -e de lirer la bague avec i'are d'Llysse : il éloil suspendu , avec un carquois rempli de llèches , dans un apparlemeiil (|ui eloii au haut du pilais, et où el'e avoil renloiaie les richesses il les armes de son mari. Cel arc eloil un présent quiphilus, (ils d'Kurylus , égal aux iiiiniortt Is , avoil fait aulretois à Llysse dans le p:ivs de l/.icedèmone . où i's s'éloienl rencontres dans b- palais d Orsiioque La Iveiue fait poiler, par srs lemmes , a l'entrée de la salle, l'arc , le car(|uois el le cidlre on eloienl les bagues qui dévoient si;rvir à l'exercice qu'elle alloil proposer. Princes, leur dit elle . puisque vous vous ubsiimz à demander ma main , je la donnerai à celui qui leii.lra cel arc merveilleux le plus facilement , el qui lera passer sa (lèche dans les Ligues siispenlut s à CCS douze piliers.

.Mors Tclémaque , |iieuanl la |)arole, dit . Jo in- puis |iis être simple spectateur d'un coinbal qui doii nie coûter si cher. Non , non , coinnie vous allez (aire vos edoits pour m'enlevtr Piiielo|>e , il faut que je fasse aussi les miens pour la riltiiir si je .suis assez heureux pour réussir, je n';.iirai pasladon'rur de voir na mère me quitter el suivre un second mari ; car elle u'abandonnera pas un lils qu'elle verra en état de suivre les giauds exemples de son père.

Au>silot il se levé, quille son manteau el son (•pie, el se mel lui-même a dresser les piliers cl a sus|»cnilre les bagues. I! prend l'.irc ensuite , il essaie irois lois de le bander mais ses en-arts ^onl inuiiles. Il ne diseperoil cependant pasencoie, lorsqu'l Ivsse , qui vil que cela pourroil cire coD-

L'ODYSSÉE. TRÉCIS 1)1' LIVRE XXIL

trairfi à ses desseins , lui fil signe d'y lononter. lA'odès , fils d'r.nops , pril l'arc ([u'avoil aitaiid(Miiié Tcli'njaque , oi s'elTorea vainonicnl do lo bander, el propiiclisa que lis auires n'y roussiroienl pas mieux el Irouveroienl la niorl dans ce l)rélen(lii jeu. Anlinoiis, olVeusc de celle prédiction , lui reprocha sa loiblesse avec aigreur, el chargea le berj-'cr Mélanihius de lairc fondre de la j^raisse pour eu Irolter lare el le rendre plus souple et plus maniable.

Dans ce moment , lùimOe et l'iiili'lins , trè.s-allachés à Ulysse , sorieni de la salle; le roi (i'Illiafiue les suit , se déclare à eux , leur demande s'il peut compter sur leur courage cl leur (iilclilé, leur donne ses ordres, et leur assigne les postes qu'ils doivent occuper; ils rentrent ensuite l'un après l'autre, el tronvent Eurymaiiue désespéié de ne pouvoir tendre l'arc qu'il lenoil à la main. Qui Ile hojile pour nous , s'ecrioil-il , de ne pouvoir faire aucun usage de celle arme dont Ulysse se servoit si l'aeilinient!

Antinoiis, toujours confiant, lui dit : Ce n'esl pas la force qui nous manque, mais nous avons mal pris notre temps ; c'est aujourd'hui une grande fête d'Apol on : est-il permis de tendre l'arc? Tenons-nous aujourd'hui en repos ; laisons un sacrifice à ce dieu , qui préside à l'art de tirer di;s flèches, el , favorisés ile son secours, nous achèverons heureusement cet exercice.

Ulysse se lève alors ; il applaudit an discours d'Aniinoùs, et demande cependant la permission de manier un moment cet arc , pour épiouver ses forces et voir si elles sont encore eniières , el comme elles éloient avant ses faiigues et ses malheurs.

Malheureux vagabond, lui dit \ntinoiis irrité, ainsi que tous Us poursuivans , de tant d'audace, le vin le trouble la raison : demeure en repos , ne cherche point à entrer en lice avec des hommes si fort au-dessus de loi.

Pourquoi non ? dit Pénélope : cet étranger n'aspire pas sans doute à m'épouscr ; je me flatle qu'il n'est pas assez insensé pour se bercer d'une telle espérance.

Mais , dit Eurymaque, quelle humiliation pour nous, grande princesse, si un vil nundianl nous surpassoiten force et en adresse!

C'est votre conduite^ lui répliqua la Reine, qui doit vous couvrir de confusion. Donnez-lui donc cet arc, afin que nous voyions ce qu'il sait faire; s'il vient à boul de le tendre, je lui donneiai une belle tunique, un beau manteau, des brodetiuins , une épée, un long javelol , et je le ferai conduire où il voudra.

Eumée remet l'arc entre les mains d'Ulysse ; Pénélope se relire dans son appartement par le conseil de Telén)aque, el ce jeune prince ordonne à Euryclée d'en fermer les portes, afin qu'aucune des femmes de sa mère ne puisse en sortir. Ulysse alors examine son arc, s'assure qu'il est en bon étal , el soutient , sans s'émouvoir, toutes les mauvaises plaisanteries des poursuivans; il le tend ensuite, sans aucun effort, el aussi facilement qu'un maître de lyre tend une corde à boyau eu tournant une cheville. Pour éprouver la corde, il la lâcha; la corde lâchée résonna, el fil un bruit semblable à la voix de l'hirondelle. Après celte

épreuve, il prend la llèclie, il l'ajuste sans se lever de son siège, el tire avec tant de justesse (ju'il enlilf les anneaux de lous les |)iliers. Jeune prince, dil-il ensuite à son (ils , votre hôte ne vous fait point de honte ; il n'a point manipié le but ; je ne mérilois point le mépris el les repioehes des poursuivans.

En même temps il fait signe à Télémaque, qui l'eniend, prend son épée^ s'arme d'une bonne pi(|ue, el se lient dihout près du siège de son père.

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