‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraireChapitre 30 sur 271 · SUR LA FAUSSE LIBERTE · texte numérisé non relu

SUR LA FAUSSE LIBERTE

OÙ est l'esprit du Seigneur, là est aussi la liberté. / Epit, aux Cor. m. 17.

I. L'amour de la liberté est une des plus dangereuses passions du cœur humain; el il arrive de cette passion comme de toutes les autres : elle trompe ceux qui la suivent , et au lieu de la liberté véritable elle leur fait trouver le plus dur et le plus honteux esclavage. Comment nommez-vous ce qui se passe dans le monde? Que n'avez-vous point à souffrir pour ménager l'estime de ces honjmes que vous méprisez ! Que ne vous en coûte-t-il pas pour maîtriser vos passions quand elles vont trop loin , pour con-

MANUEL DE riETÉ.

tenter celles à qui sous \oulez céder, pour cacher vos peines , pour sauver des apparences embarrassantes et importunes! l^sl-ce donc là celle libertc ipie vcus aimez tant, cl que vous avez lanl de peine à saeriticr à Dieu! Hù estelle? Montrez-la moi. Je ne \ois partout que gène , que servitude basse et indigne , que nécessité déplorable de se déguiser. On se refuse à Dieu. qui ne nous veut que pour nous sauver : et on se livre au monde , qui ne nous veut (pic pour nous tyranniser et pour nous perdre.

II. On s'imagine qu'on ne t'ait dans le monde que ce qu'on veut , jiarce qu'on sent le goût de ses passions par lesquelles on est entraîné : n«ais compte-t-on les dégoùls aiïreux . les ennuis mortels, les mécomples inséparables des [)laisirs , les huniilialions qu'on a à essuyer dans les places les plus élevées? Au deliors tout est riant ; au dedans tout est plein de chagrin et d'inquiétude. On croit être libre, quand on ne dépend plus que de Soi-même. Folle erreur! Y a-t-il un élat où l'on ne dépende pas d'autant de maîtres qu'il y a de personnes à qui l'on a relation? Y en a-t-il un où l'on ne dépende pas encore davantage des fantaisies d'aulrui que des siennes propres? Tout le conunerce de la vie n'est que gène, par la captivité des bienséances et par la nécessité de plaire aux autres. D'ailleurs nos passions sont pires que les plus cruels tyrans. Si on ne les suit qu'à demi, il faut à toute heure être aux prises avec elles, et ne respirer jamais un seul moment. Elles se trahissent; elles déchirent le ccL'ur; elles foulent aux pieds les lois de l'honneur et de la raison, et ne disent jamais : C'est assez. Si on s'y abandonne tout-à-fait, où ce torrent mènera-t-il? J'ai horreur de le penser. 0 mon Dieu, préservez-moi de ce funeste esclavage, que l'insoleucebumaine n'a pas de honte de nommer une liberté. C'est en vous seul qu'on est libre. C'est votre vérité qui nous délivrera, et qui nous fera éprouver que vous servir c'est régner.

Page 1