‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraireChapitre 69 sur 271 · SUITE DU MÊME SUJET · texte numérisé non relu

SUITE DU MÊME SUJET

Je vous souhaite tous les biens que vous devez chercher dans la retraite : le principal est la paix dans une conduite simple où on ne regarde jamais l'avenir avec trop d'inquiétude. L'avenir est à Dieu, et pointa vous : Dieu l'assaisonnera comme il faut , selon vos besoins; mais si vous voulez pénétrer cet avenir par votre propre sagesse , vous n'en tirerez aucun fruit que l'inquiétude et la prévoyance de certains

K'r LA PKRFECTION r.MHKTIKNNR,

tnaiix inévitables. Songez seulement à proiiter Je chaque jour; cliaque jour a sou hieu et sou mal , eu sorte mO'me (jue le mal devient souvent un bien, pourvu qu'on laisse faire Dieu et qu'on ne le prévienne jamais [lar impatience. Dieu vous (loimera alors tout le temps qu'il faudra pour aller à lui. Il ne vous ilomiera peutêtre pas tout celui que vous M)udrie/, poui" v(»us occuper selon votre goût, et pour vivre à vousmême sous prétexte de perfection ; mais vous ne manquerez ni de temps ni d'occasions de renoncer à vous-même et à vos inclinations. Tout autre temps au-<lel;i de celui-là est [U'rdu. quel- (|ue bien employé qu'il paroisse. Soyez même persuadé que vous trouverez sur toutes ces choses des facilités convenables à vos vrais besoins ; car autant que Dieu déconcertera vos inclinations , autant soutiendra-l-il votre foiblesse. Ne craignez rien , et laissez-le faire : évitez seulement par une occupation douce , tranquille et réglée, la tristesse et l'ennui, qui sont la plus dangereuse tentation pour votre naturel. Vous serez toujours libre en Dieu , pourvu que vous ne vous imaginiez point d'avoir perdu votre liberté.

EN QUOI CONSISTF LA SlMPLICrfE : SA PRATIQUE ET SES DIVERS DEGRÉS.

Il y a une simplicité qui est un défaut, et il y a une simplicité qui est une merveilleuse vertu. La simplicité est souvent un défaut de discernement , et une ignorance des égards qu'on doit à chaque personne. Quand on parle dans le monde d'une personne simple , on veut dire un esprit court , crédule et grossier. La simplicité qui est une vertu , loin d'être grossière, est quelque chose de sublime. Tous les gens de bien la goûtent , l'admirent , sentent quand ils la blessent, la remarquent en autrui, et sentent quand il est nécessaire de la pratiquer; mais ils auroient de la peine à dire précisément ce que c'est que cette vertu. On peut dire làdessus ce que le petit livre de i Imitation de Jpsus-Christ dit de la componction du cœur : // vaut mieux la pratiquer que de savoir la définir '.

La simplicité est une droiture de l'ame qui retranche tout retour inutile sur elle-même et

• Lib. I , cap. I , n. 3.

sur ses actions. Llle est différente de la sincérité. La siiicériti' est uu«' vertu au-dessous de la siinpliciti'. (»u \oit beaucoup de gens qui sont sincères sans être simples : ils ne disent rien (]u'ils ne croient vrai ; ils ne veulent |)asser que ])our ce (ju'ils sont : mais ils craignent sans cesse de passer pour ce (ju'ils ne sont pas ; ils sont loujoius à s'étudier eux-mêmes , à coiupasser toutes leurs paroles et toutes leurs |»ensées , et à repasser tout ce qu'ils out fait dans la crainte d'avoir trop fait ou trop dit. Ces genslà sont sincères; mais ils ne sont pas simples : ils ne sont |)oint à leur aise avec les autres , et les autres ne sont [)oiut à leur aise avec eux : on n'y trouve rien d'aisé , rien de libre , rien d'ingénu , rien de naturel ; on aimeroit mieux des gens moins réguliers et plus imparfaits, qui fussent moins composés. Voilà le goîit des hommes, et celui de Dieu est de même : il veut des âmes qui ne soient |)oint occupées d'elles , et comme toujours au miroir pour se composer.

Etre tout occupé des créatures, sans jamais faire aucune réllexion sur soi, c'est l'état d'aveuglement des personnes que le présent et le sensible entraînent toujours : c'est l'extrémité opposée à la simplicité. Etre toujours occupé de soi dans tout ce qu'on a à faire, soit pour les créatures, soit pour Dieu , c'est l'autre extrémité qui rend l'ame sage à ses propres yeux , toujours réservée , pleine d'elle-même , inquiète sur les moindres choses qui peuvent troubler la complaisance qu'elle a en elle-même. Voilà la fausse sagesse , qui n'est, avec toute sa grandeur, guère moins vaine et guère moins folle que la folie des gens qui se jettent tête baissée dans tous les plaisirs. L'une est enivrée de tout ce qu'elle voit au dehors ; l'autre est enivrée de tout ce qu'elle s'imagine faire au dedans; mais enlln ce sont deux ivresses. L'ivresse de soimême est encore pire que celle des choses extérieures, parce qu'elle paroît une sagesse , et qu'elle ne l'est pas : on songe moins à en guérir ; on s'en fait honneur ; elle est approuvée ; on y met une force qui élève au-dessus déshonneurs et au-dessus du reste des hommes : c'est une maladie semblable à la frénésie ; on ne la sent pas; on est à la mort, et on dit : Je me porte bien. Ôuaud ou ne fait point de retours sur soi, à force d'être entraîné par les objets extérieurs, on est étourdi ; au contraire, quand on fait trt)p de retours , c'est une conduite forcée et contraire à la simplicité.

La simplicité consiste eu un juste milieu où l'on n'est ni étourdi, ni trop composé : l'ame n'est point entraînée par l'extérieur, en sorte

INSTRUCTIONS SUR LA MORALE

qu'elle ne puisse plus faire les réflexions nécessaires : mais aussi elle rctranclic les retours sur soi qu'un amour-propre inquiet et jaloux de sa propre exoelleuco uuillipiie à liulini. Celle liberté d'une ame(|ui voit imuiédialement devant elle pendant qu'elle niarilie , mais qui ne perd point son tenq)s à trop raisonner sur oes pas , à les étudier, à regarder sans cesse ceux qu'elle a déjà faits , est la véritable simplicité.

Voici donc le progrès de lame. Le [)reniier degré est celui où elle se déprend des objets extérieurs pour rentrer au dedans d'elle-même, et pour s'occuper de son état pour son propre intérêt : jusque-là il n'y a encore rien que de naturel ; c'est un amour-propre sage , qui veut sortir de l'enivremeut des choses extérieures.

Dans le second degré, l'anie joint à la vue d'elle-même celle de Dieu qu'elle craint. Voilà un foible commencement de la véritable sagesse ; mais elle est encore enfoncée en elle-même : elle ne se contente pas de craindre Dieu , elle veut être assurée qu'elle le craint ; elle craint de ne le pas craindre ; sans cesse elle revient sur ses propres actes. Ces retours si inquiets et si multipliés sur soi-même sont encore bien éloignés de la paix et de la liberté qu'on goûte dans l'amour simple : mais ce n'est pas encore le temps de goûter cette liberté; il faut que l'ame passe par ce trouble ; et qui voudroit d'abord la mettre dans la liberté de l'amour simple , courroit risque de l'égarer.

Le premier homme voulut d'abord jouir de lui-même ; c'est ce qui le fit tomber dans l'attachement aux créatures. L'homme revient d'ordinaire par le même chemin qu'il a fait en s'égarant; c'est-à-dire qu'ayant passé de Dieu aux objets extérieurs, en rentrant d'abord en soi-même, il repasse aussi des objets extérieurs en Dieu en rentrant au fond de son coeur. Il faut donc , dans la conduite ordinaire , laisser quelque temps une anie pénitente aux prises avec elle-même dans une rigoureuse recherche de ses propres misères , avant que de l'introduire dans la liberté des enfans bien-aimés. Tant que l'attrait et le besoin de la crainte dure, il faut nourrir l'ame de ce pain de tribulation et d'angoisse. Quand Dieu commence à ouvrir le cœur à quelque chose de plus pur , il faut suivre , sans perdre le temps et comme pas à pas , l'opération de sa grâce. Alors l'ame commence à entrer dans la simplicité.

Dans le troisième degré, elle n'a plus ces retours inquiets sur elle-même ; elle commence à regarder Dieu plus souvmt qu'elle ne se regarde , et insensiblement elle tend à s'oublier

pour s'occuper en Dieu par un amour sans intérêt propre. Ainsi l'ame , qui ne pcnsoit point autrefois à elle-même, parce (pi'elle étoil toujoui's entraînée par les objets extérieurs qui excitoieut ses [)assions , et qui dans la suite a passé par une sagesse qui la rappeloit sans cesse à elle-même, vient enfin j)eu à peu à un autre étal . on Dieu fait sur elle ce que les objets extérieurs faisoieiit autrel'ois; c'est-à-dire (pi'il l'en- Iraîne. el la désucciipc d'elle-même, en l'occupaul (le lui.

Plus l'ame est docile et souple pour se laisser entraîner sans résistance ni retardement, plus elle avance dans la sinq)licité. Ce n'est pas qu'elle devienne aveugle sur ses défauts, et qu'elle ne sente ses infidélités; elle les sent [dus que jamais; elle a horreur des moindres fautes; sa lumière augmente toujours pour découvrir sa corruption : mais cette connoissance ne lui vient plus par des retours inquiets sur elle-même ; c'est par la lumière de Dieu présent qu'elle se voit contraire à sa pureté infinie.

Ainsi elle est libre dans sa course, parce qu'elle ne s'arrête point pour se composer avec art. Encore une fois , cette simplicité merveilleuse ne convient point aux âmes qui ne sont point encore purifiées par une solide pénitence; car elle ne peut être que le fruit du détachement total de soi-même, et d'un amour pour Dieu sans intérêt : mais on y parvient peu à peu : et quoique les âmes qui ont besoin de pénitence pour s'arracher aux vanités du monde doivent faire beaucoup de réflexions sur elles-mêmes , je crois néanmoins qu'il faut, suivant les ouvertures que la grâce donne , les empêcher de tomber dans une certaine occupation excessive et inquiète d'elles-mêmes, qui les gêne, qui les trouble , qui les embarrasse et qui les retarde dans leur course. Elles sont enveloppées en elles-mêmes comme un voyageur qui seroit enveloppé de tant de manteaux l'un sur l'autre , qu'il ne pourroit marcher. Les trop grands retours sur soi produisent dans les âmes foibles la superstition et le scrupule qui sont pernicieux, et dans les âmes qui sont naturellement fortes une sagesse présomptueuse qui est incompatible avec l'esprit de Dieu. Tout cela est contraire à la simplicité, qui est libre, droite, et généreuse jusqu'à s'oublier elle-même pour se livrer à Dieu sans réserve. 0 qu'une ame délivrée de ces retours bas , intéressés et inquiets , est heureuse ! que ses démarches sont nobles! qu'elles sont grandes! qu'elles sont hardies!

Si un homme veut que son ami soit simple et libre avec lui , en sorte qu'il s'oublie lui-même

KT l.A PKRFI-XTION CllItKTŒNNK.

irio

dans ce commerce d'amitié , à comltion plus forte raison L>ieu . qui est le vrai ami, veut-il que l'ame soit sans retour, sans inquiétude, sans lîdne , sans jalousie sur elle-même, sans réserve, dans celte douce et intime familiarité qu'il lui prépare! C'est celte simplicité qui fait la perfection des \rais eiifans de Dieu; c'est le luit auquel on doit tendre et aucjuel on iloit se laisser coutiuire. I.e ^'land obstacle à cette bienheureuse simplicité est la folle sagesse du siècle, qui ne veut rien conlier à Dieu , (|ui veut tout faire par son industrie , tout arran^'cr par ellemême, et se mirer sans cesse dans ses ouvra<res. Cette sagesse est une folie, selon saint F'aul ' : et la vraie sagesse, qui consiste à se livrer à l'Esprit de Dieu sans retour inquiet sur soi , est une folie aux yeux insensés des mondains.

Huand un Chrétien n'est pas encore pleinement converti, il faut sans cesse lui demander d'être sage : quandMI est pleinement converti, il faut commencer à craindre qu'il ne soit trop sage; il faut lui inspirer cette sagesse sobre et tempérée dont parle saint Paul * : entin , s'il veut s'avancer vers Dieu , il faut qu'il se perde pour se retrouver; il faut démonter cette sagesse propre qui sert d'appui à la nature déliante; il faut avaler le calice amer de la folie de la croix, qui tient lieu de martyre aux âmes généreuses qui ne sont point destinées à répandre leur sang comme les premiers Chrétiens.

Le retranchement des retours inquiets et intéressés sur soi met lame dans une paix et dans une liberté inexplicable : c'est la simplicité. Il est aisé de voir de loin qu'elle doit être merveilleuse; mais la seule expérience peut montrer quelle largeur de co'ur elle donne. On est comme un petit enfant dans le sein de sa mère; on ne veut plus et on ne craint plus rien pour soi; on se laisse tourner en tous sens . avec cette pureté de cœur, on ne se met plus en peine de ce que les autres croiront de nous, si ce n'est qu'on évite par charité de les scandaliser : on fait dans le moment toutes ses actions le mieux qu'on peut avec une attention douce, libre, gaie; et on s'abandonne pour le succès. On ne se juge plus soi-même, et on ne craint point d'être jugé, comme saint Faid le dit de luimême '.

Tendons donc à cette aimable sinq)li(ité. 'ju'il nous reste de chemin pour y parvenir! Plus nous en sommes éloignés, plus il nous faut liAter p*)ur aNancer à grands pas \ers elle. Bien lom d'être sim[)les . la jdupart des Chrétiens ne

sont pas sincères : ils sont non-seulement composés, mais faux et dissimulés avec le prochain, a\ee l)ieu et a\ee euv-mêmcs; mille petits détours, mille inventions pf)ur doimer indirectement des contorsions à la vérité. Hélas ! tout hommr est meilleur ' : ceux mêmes qui sont naturellement droits, sincères, ingénus , et qui ont ce (|u"on appelle un uatincl sim[de et aisé en tout, ne laissent pas d'avoir une a|>plication délicate et jalouse sur eux-mêmes, qui nourrit secK'tement l'orgueil , et qui empêche la vraie simplicité , qui est le renoncement sincère et l'oubli constant de soi-même.

Mais, dira-t-on, comment pourrai-je m'empêclier d'être occupé de moi'/ c'est une foule de retours sur moi-même qui m'inquiètent , qui me tyrannisent, et qui me causent une trèsvive sensibilité.

Je ne demande que ce qui est volontaire dans ces retours. Ne soyez jamais volontairement dans les retours inquiets et jaloux , cela suffira ; votre lidélité à y renoncer toutes les fois que vous les apercevrez vous en délivrera peu à peu : mais n'allez pas attaquer de front ces pensées , ne cherchez point querelle en vous opiniàtrant pour les combattre ; vous les irriteriez. Un effort continuel pour repousser les pensées qui nous occupent de nous et de nos intérêts , seroit une occupation continuelle de nous-mêmes, qui nous dislrairoit de la présence de Dieu et des devoirs qu'il veut nous faire accomplir.

Le principal est d'avoir sincèrement abandonné entre les mains de Dieu tous nos iutérêls de plaisir, de commodité , de réputation. Quiconque met tout au pis-aller, et qui accepte sans réserve tout ce que Dieu veut lui donner d'humiliations , de peines et d'épreuves , soit au dehors, soit au dedans, commence à s'endurcir contre soi-même : il ne craint point de n'être pas approuvé , et de ne pouvoir éviter la critique des honmies; il n'a plus de délicatesse; ou s'il en a une involontaire , il la méprise et la gourmande; il la traite si rudement, pour n'y avoir aucun égard, qu'elle diminue bientôt. Cet état de pleine acceptation et d'acquiescement perpétuel fait la vraie liberté; et cette liberté produit la simplicité parfaite.

('ne anie (|iii n'a plus d'intérêt , et qui ne se soucie point d'elle , na plus que de la candeur ; elle va tout droit sans s'embarrasser ; sa voie va toujours s'élargissant à l'inlini , à mesure que son renoncement et son oubli d'elle-même s'augmentent; sa paix est profonde comme la

- K'nn. xir. 3. — ' / (<>r, iv. 3.

' Ps.

INSTRUCTIONS SUR Î.A MORALE

mer au milieu de ses peines. Mais tandis qu'on lient encore à soi , on est toujours pèné , incertain , enveloppé dans les retours de l'aniourpropie. Heureux (]ui uost plus à soi!

J'ai déjà remarqué que le monde esl du même goût que Dieu [lour s'accoumioder d'iinc nolde simplicité qui s'oublie elle-même. Le monde gov)te dans ses enl'ans . corrouqnis conune lui , les manières libres et aisées d'un liomme (jui ne paroît jioint occupé de soi ; c'est qu'en edél rien n'est plus grand que de se perdre de vue soimême. Mais cette sinqilicité est déplacée dans les enfans du siècle ; car ils ne sont distraits d'eux-mêmes qu'à force d'être entraînés par des objets encore {dus vains. (A^[)eudanf cette simplicité , qui n'est qu'une fausse image de la véritable , ne laisse pas d'en représenter la grandeur. Ceux qui ne peuvent trouver le corps courent après l'ombre, et cette ombre, toute ombre qu'elle est, les charme, j)arce qu'elle ressemble un peu à la vérité qu'ils ont perdue. Voilà ce qui fait le charme de la sinqilicité, lors même qu'elle est hors de sa j)lacc.

Un homme plein de défauts, qui n'en veut cacher aucun , qui ne cherche jamais à éblouir, qui n'aflecte jamais ni talens . ni vertu , ni bonne grâce , qui paroît ne songer pas plus à soi-même qu'à autrui, qui semble avoir perdu le moi dont on est si jaloux, et qui est comme étranger à l'égard de soi-même , est un homme qui plaît infiniment malgré ses défauts. C'est que l'homme est charmé par l'image d'un si grand bien. Cette fausse simplicité est prise pour la véritable. Au contraire, un homme plein de talens , de vertus acquises et de grâces extérieures , s'il est trop composé , s'il paroît toujours attentif à lui , s'il affecte les meilleures choses, c'est un personnage dégoûtant, ennuyeux et contre lequel chacun se révolte. Rien n'est donc ni meilleur ni plus grand que d'être

huit êlr(> sinqtle, ou s'éloigncroil de la simplicilé, en s'allacliani scrupuleusement à la pratique de ne parler jamais de soi . par la crainte de s'en occuper et d'en dire quelcjues paroles. Hue faut-il donc l'aire? ne faire rien de réglé là-dessiis, mais se contenter de n'all'ecter rien. Quand on a envie de parler de soi par recherche de soi-même, il n'y a (juà mépriser cette vaine démangeaison , (îu s'occupant simplement ou de Dieu, ou des choses qu'il veut (|u'on fasse. Ainsi la sinq)licilé consiste à n'avoir point de mauvaise honte , ni de fausse modestie , non plus que d'ostentation, de complaisance vaine el d'attention sur soi-même. Quand la pensée vient dcn parler i)ar vanité, il n'y a qu'à laisser toml)er tout court ce vain retour sur soimême : quand , au contraire , on a la pensée d'en parler pour quelque besoin , c'est alors qu'il ne faut point fro]) raisonner ; il n'y a qu'à aller droit au but. Mais que pensera-t-on de moi? on croira que je me vante sottement : mais je me rendrai suspect en parlant librement sur mon propre intérêt. Toutes ces réflexions inquiètes ne méritent pas de nous occuper un seul moment : parlons généreusement et simplement de nous comme d'autrui quand il en est question. C'est ainsi que saint Paul parle souvent de lui dans ses Épîtres. Pour sa naissance il déclare qu'il est citoyen romain ; il en fait valoir les droits jusqu'à faire peur à son juge. 11 dit qu'il n'a rien fait de moins que les plus grands d'entre les apôtres; qu'il n'a rien appris d'eux pour la doctrine , ni rien reçu pour le ministère; qu'il est tout aussi bien qu'eux à Jésus-Christ ; qu'il a plus travaillé et plus souffert qu'eux; qu'il a résisté à Pierre en face, parce qu'il était réprêhensible ^ , qu'il a été ravi jusqu'au troisième ciel; qu'il n'a rien à se reprocher dans sa conscience; qu'il est un vase d'élection pour éclairer les Gentils; enfin il dit

simple , c'est-à-dire jamais occupé de soi. Les ^ aux fidèles : Soyez mes imitateurs comme je le

créatures, à quelque point qu'elles nous mettent, ne nous rendent jamais véritablement simples. On peut, par naturel, être moins jaloux sur certains honneurs , et ne se gêner point dans ses actions par certaines réflexions subUles et inquiètes ; mais enfin on ne cherche les créatures que pour soi ; et on ne s'y oublie jamais véritablement soi-même; car on ne s'y attache que pour en jouir, c'est-à-dire les rapporter à soi.

Mais , dira-t-on , faudra-t-il ne jamais songer à soi, ni à aucune des choses qui nous intéressent, et ne parler jamais de nous? Non , il ne faut point se mettre dans cette gêne : en vou-

suis de Jésus-Christ ^. Qu'il y a de grandeur à parler ainsi simplement de soi ! Saint Paul en dit les choses les plus hautes sans en paroître ni ému , ni occupé de lui ; il les raconte comme on raconteroit une histoire passée depuis deux mille ans. Tous ne doivent pas entreprendre de dire et de faire de même ; mais ce qu'on est obligé de dire de soi, il faut le dire simplement : tout le monde ne peut pas atteindre à cette sublime simplicité, et il faut bien se garder d'y vouloir atteindre avant le temps. Mais quand on a un vrai besoin de parler de soi dans les occa-

' V.ah 11. II. — - / Cor. M. 1.

i:r LA im:ufkcti«'N chhktiknnk

sions communes , il t'uiit le taire tout uiiiincnt . et ne se laisser aller ni à une uuxlestie alVeitée , ni .\ une honte qui \ieiit de mau\aise frioire. La mauvaise jjloiiv se cache souxeiit simis un air muileste et rés('r\é : on ne vent pas montrer ce qu'on a de hon ; mais on est hien aise (|ne les autres le découvrent . pmn" avoir l'honneur l(tut ensemble et de ses vertus et du soin île les cacher.

Pour juirer du hcsoin (ju Un a de jifuser à soi ou de parler di- soi . il faut prendie conseil de la personne qui connoît votre dej,Mv de irràce. Par là vous éviterez de vous conduire et de vous juirer vous-même; ce qui est une source de hénédictions. ('/est donc à l'homme pieux et éclairé dont nous prenons conseil , à décider si le besoin de parler de soi est véritable ou imaginaire; sou examen et sa décision nous épar- ^'ueronl beaucoup de retours sur nous-mêmes : il examinera aussi si le prochain . à qui nous devons parler, est capable de porter sans scandale cette liberté et celte simplicité à parler de nous avantageusement et sans façon dans le vrai besoin.

Pour les cas imprévus, où Ion n'a pas le loisir de consulter, il faut se donner à Dieu et faire suivant sa lumière présente ce qu'on croit le meilleur , mais sans hésiter; car l'hésitalion end)rouilleroit. Il faut d'abord prendre son parti : quand même on le prendroit niai , le mal se tourueroit à bien par la droite intention ; et Dieu ne nous imputera jamais ce que nous aurons fait faute de conseil en nous abandonnant à la simplicité de son esprit.

Pour toutes les manières de parler contre soi-même , je n'ai garde ni de les blâmer ni de les conseiller. Quand elles viennent par voie de sunplicité, delà haine et du mépris que Dieu nous inspire |)our nous-mêmes, elles sont merveilleuses; et c'est ainsi que je les regarde dans un si grand nombre de saints. Mais connnunémenl le plus simple et le plus sûr est de ne jamais parler de soi ni en bien ni en mal sans besoin : l'amour-propre aime mieux les injures que l'oubli et le silence. Quand on ne |)eul s'empêcher de [larler mal de soi , on est hien prêt à se raccommoder avec soi-même ; comme les amans insensés qui sont prêts à recommencer leurs folies lorsqu'ils j)aroissent dans le |)lus honible désespoir contre la personne dont ils Sdul passionnés.

Pour les défauts, nous devons être attentifs à les corriger suivant l'étal intérieur où nous sommes. 11 y a autant de manières dillérentes de veiller pour sa correction, (ju'il y a de dilVé-

rens étals dans la vie intérieure. Chaque travail d(»it être prj)portionné à l'état où l'on se trouve; mais en général il est certain que nous dératinnns plus nos défauts par le recueillement, par l'evlinclion de tmit désir et de toute répugnance viduntaii-e, enliu par le pur amour et pai' l'abandon à Dieu sans inté'ét propre, (jue par les réilexions inquiètes sur nous-mêmes. Quand Dieu s'en mêle , et que nous ne retar- <l(ins point son action, l'ouvrage va bien vite.

Cetle simplicité se répand peu à |)cu jusque sur l'extérieur. Comme on est intérieurement dépi-is de soi-même [)ar le retranchement de tous les l'etonrs volontaires, on agit plus natuicllement. L'art londie avec les réilexions. On agit sans penser à soi ni à son action , par une certaine droiline de volonté qui est inexplicable à ceux (|ni n'en ont pas rcx[)érience. Alors les défauts se tournent à bien , car ils humilient sans découiager. Quand Dieu veut faire par nous quel(|ue (l'uvre au dehors, ou il ôte ces déf.uits, ou il les met en œuvre pour ses desseins , ou il empêche que les gens sur qui on doit agir n'en s(jient rebutés.

Mais enfin, quand on est véritablement dans cette simjdicité intérieure, tout l'extérieur en est plus ingi'-nu , plus naturel : quelquefois même il [)ai(jît moins simple que certains extérieurs plus graves et plus composés; mais cela ne paroît qu'aux jiersonnes d'un mauvais goût, qui premient l'allectation de modestie pojir la modestie même, et qui n'ont pas l'idée de la viaie simplicité. Celte vraie simplicité paroît qnehjnefois un peu négligée et moins régulière; mais elle a un goût de candeur et de vérité qui fait sentir je ne sais quoi d'ingénu, de doux, d'innocent , de gai , de paisjble , qui charme quand on le voit <le près et de suite avec des yeux purs.

(> (ju'elle est aimable cette sinqjlicité! Qui me la donnera? Je quitte tout pour elle, c'est la perle de l'Evangile. O qui la donnera à tous ceux qui ne veulentqu'elle! Sagesse mondaine, vous la méprisez , et elle vous méprise. Folle sagesse, vous succomberez, et les enfans de Dieu détesteront ci.'[lc prudence , (jui n'est que mort , connue dit son Ajjôtre '.

I l(<m. Mil. 6.

INSTRUCTIOÎ^S SUR LA MORALE

Sl'R LKS AMITIKS PARTlOlLlkuKS : COMHIRN FLLES SONT A CIUINDKK liANS LES COM.Ml NAllÉS.

On croit coninimiéiniMil (m'il n'y a rien de plus iiniocont i[\\c do so lier d'une anntié étroite avec les personnes en qui on trouve du mérite avec des qualités convenables ù notre goût. C'est une nécessité dans la vie , dit-on , que d'avoir quelque personne de confiance à qui on épandie son C(eur [)our se coivsoler. Il n'y a que des cœurs durs qui peuvent se passer du plaisir d'une amitié vertueuse et solide.

Mais ces choses , qui sont pleines d'écueils dans tons les autres états , sont singulièrement à craindre dans les communautés; et on doit, quand on se croit appelé à cette vie, se regarder par rapport aux amitiés, tout autrement qu'on ne feroil dans une vie privée et libre au milieu du siècle. En voici les raisons ;

Premièrement, on s'est sacrifié à l'obéissance et à la subordination ; ainsi on n'est plus à soi. Si on ne peut disposer ni de son temps, ni de son travail , on doit encore moins disposer de ses attachemens, puisque les atlachemens, s'ils étoient suivis , emporteroient et le temps et l'application de l'esprit. Quand vous formez des liaisons que vos supérieurs n'approuvent pas , vous désobéissez , vous entrez insensiblement dans un esprit particulier contraire à l'esprit général delà maison. Vous courez même risque de tomber dans des délicatesses , dans des jalousies, dans des empressemens , dans des ombrages , et dans des excès de chaleur pour les petits intérêts de la personne que vous aimez, que vous auriez honte d'avoir pour vous-même. Les supérieurs ont raison de se défier de votre modération , de votre discrétion , de votre détachement et de vos autres vertus. Ces attachemens particuliers vous rendent souvent indocile sur les vues qu'on auroit , ou de vous écarter absolument , ou de vous donner quelque fonction qui soit cause que vous vous trouviez rarement avec la personne que vous aimez. En voilà assez pour vous aigrir contre vos supérieurs , pour vous rendre l'obéissance amère , et pour vous faire chercher des prétextes de l'éluder. On rompt le silence; on a souvent de petits secrets à dire ; on est ravi de dérober des momens pour s'entretenir contre les règles. Un quart d'heure, ou le cœur s'épanche ainsi avec

intempérance , fait plus de mal et éloigne davantage de la soumission , que toutes les conversations qu'on pourroit avoir d'ailleurs.

Les supérieurs , voyant ce mal, tâchent d'y remédier , et tous les remèdes les plus charitables qu'ils y emjdoient passent dans votre esprit pour une défiance et pour une cruauté. Quetais-je ? dît-on ; qu'a-t-on à me reprocher? j'estime une telle |)ersonne pour son mérite; mais je ne la vois guère plus qu'une autre; je ne la flatte point; nous ne nous aimons que pour Dieu. On me veut arracher l'unique consolation qui me reste. Avec quelle sévérité me traiteroit-on , si je faisois quelque démarche contre les règles, puiscpron est impitoyable sur nue chose si innocente ?

Les supérieurs voient le mal , et ne peuvent presque l'expliquer. Us aperçoivent qu'une amitié indiscrète empoisonne insensiblement le cœur, et ils ne savent dans le détail comment prévenir cette contagion. La personne d'abord s'échauffe , puis s'aigrit , et enfin se révolte jusqu'à s'égarer. Les plus beaux commencemens causent ces malheureuses suites.

2° On fait un grand mal aux autres : on leur donne un pernicieux exemple. Chacun se croit permis de former des attachemens particuhers, qui vont insensiblement plus loin qu'on n'avoit cru d'abord. Il s'excite une espèce d'émulation et d'opposition de sentimens entre ceux qui ont des amitiés différentes. De là naissent les petites cabales et les intrigues qui bouleversent les maisons les plus régulières. De plus , il arrive des jalousies entre deux personnes, lorsqu'elles s'attachent à la même : chacun craint que l'autre ne lui soit préférée. Quelle perte de temps! quelle dissipation d'esprit! quelles folles inquiétudes! quel dégoût de tous les exercices intérieurs ! quel abandon funeste à la vanité ! quelle extinction de l'esprit d'humilité et de ferveur ! quel trouble même et quel scandale au dehors dans tous ces attachemens indiscrets !

Il faut avouer néanmoins que les communautés sont bien exposées à ce danger ; car ces attachemens sont contagieux. Dès qu'une personne prend cette liberté, c'est le fruit défendu qu'elle fait manger aux autres après en avoir mangé la première. Les autres ne veulent pas avoir moins de consolation et d'appui que cette personne qui cherche à aimer et à se faire aimer.

3" On fait un tort irréparable à la personne qu'on aime trop. On la fait sortir de sa conduite simple, détachée et soumise. On la fait rentrer en elle-même avec complaisance , et dans tous

ET I.A Pr.RFECTION CHRI^TIKNNE.

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les amusemons les plus flalleurs de l'aiiKuirj)ri)pie. On lui attire beaucouj) deuittrtilicatioiis lit' la piirt (les supérieurs ; elle les aflli<,'e, el elle est alfliirêe par eux. lisse voient eonlrainls à se délier d'elle , à la soupronuer même qnelquelois sur des choses «ju'elle n'a point laites, à observer ses moindres démarelies, à ne eroire point ce qu'elle dit , et à la «,'éner en beaucoup de petites choses qui la touchent jusqu'au fond du cd'ur.

\'ous qui vous êtes attaché à elle , vous parta^'ez avec elle vus croix et les siennes. Il s'en fait un conunerce très-dan^'ereux ; car ayant de part et d'autre le cœur plein d'amertume, vous répandez l'un sur l'autre tout votre liel. Vous murumrez eiisend>le contre les supérieurs : vous vous l'ortiliez par de vains ()rétextes contre la simpliiité de 1 "obéissance : et voilà le malheureux Iruit de toutes ces belles amitiés.

D'ailleurs , une seule amitié particulière est capable de troubler l'union générale. Luc personne aimée par une autre excite souvent la jalousie et la critique de toute une communauté. On liait cette personne , on la traverse en tout, on ne j)eut la souIVrir, parce qu'elle paroît d'ordinaire tîère et dédaigneuse, ou du moins froide et indifférente pour les autres qu'elle n'aime pas. Quand on agit sui\ant une charité générale , on est généralement aimé, et on édilie tout le monde. Quand, au contraire, on se conduit par des amitiés particulières , suivant son goût, on blesse la charité générale par des différences qui choquent toute une maison.

t" Enfin on se nuit beaucoup à soi-même. Est-ce donc là se renoncer , suivant le précepte de Jésus-Christ? est-ce là mourir à tout? est-ce là s'oublier soi-même , et marcher nu après Jésus-Christ! Au lieu de se crucifier avec lui , on ne cherche qu'à s'amollir, qu'à s'enivrer d'une amitié folle : on perd le recueillement; on ne goûte plus l'oraison. On est toujours empressé , inquiet , craintif, mystérieux , déliant. IjC cœur est plein de ce qu'on aime, c'est-à-dire d'une créature, et non pas de Dieu. On se fait une idole de cette créature, et on veut être aussi la sienne, (^est un amusement perpétuel.

Ne dites point : Je me retien<irai ilans cette amitié. Si vous avez cette présomption , vous êtes incapable de vous retenir. Conunent vous retiendriez-vous, lorsque vous serez dans une pente si roide , puis(jue vous ne pouvez pas môme vous retenir avant que vous y soyez? Ne vous llatlez donc plus. Le naturel tendre et affectueux , qui fait que vous ne pouvez vous passer de quelque attachement , ne vous per-

mettra aucune modération dans ceux que vous formerez. D'abord ils vpusparoitront nécessaires et modérés; mais bient«'it vous sentirez combien il s'en faut cpie vous ne sachiez gouverner votre cd'ur, et l'arrêter précisément oii il \i)u^ plaît.

.le conclus (jue si vous n'avez aucun attachement particulier, vous ne sauriez trop veiller sur votre cœur , ni le garder avec précaution , pour ne lui permettre jamais de s'échapper dans ces vaines allections, qui sont toujours cuisantes ilaus leui's suites.

N'aimez [Miint tant une seule personne, el aimez davantage tous ceux que Dieu vous commande d'aimer. 0 que vous goûterez la paix et le bonheur, si l'amour de Dieu , qui est si bon et si parfait, vous ôte le loisir et le goût de vous amuser à des amitiés badines pour des créatures toujours imparfaites et incapables de remplir nos cœurs !

Mais si vous êtes déjà malade de cette fantaisie, si l'entêlement d'une belle amitié vous occupe, du moins essayez de vous guérir doucement et peu à peu. ( >uvrez les yeux : la créature que vous aimez n'est pas sans défaut. N'en avezvous jamais rien souffert? Tournez vos affections vers la souveraine bonté, de qui vous ne souffrirez jamais rien. Ouvrez votre cœur à l'amour de l'ordre el de l'obéissance; goûtez le plaisir pur de la charité qui embrasse tout le monde , el qui ne fait point de jaloux. Aimez l'œuvre de Dieu, l'union et la paix dans la maison où il vous appelle. Si vous avez quelque obligation à cette personne, témoignez-lui de la reconnoissance , mais non pas aux dépens des heures de silence et de vos exercices réguliers. Aimez-la en Dieu, et selon Dieu. Retranchez les confidences indiscrètes et {)leines de murmures , les caresses folles , les attendrissemens indécens , les vaines joies, les empressemens affectés, les fréquentes conversations. Que votre amitié soit grave, simple et édifiante en tout. Aimez encore plus Dieu, son œuvre, votre communauté et votre salut , que la personne dont il s'agit.

INSTRUCTIONS SUR ]A MORAUn: , etc.;

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