‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraireChapitre 68 sur 271 · NÉCESSITÉ DE RENONCER A SOI-MÉME : PRATIQUE HE CE RENONCEMENT · texte numérisé non relu

NÉCESSITÉ DE RENONCER A SOI-MÉME : PRATIQUE HE CE RENONCEMENT

Si VOUS voulez bien comprendre ce que c'est (pie se renoncer à soi-même, vous n'avez qu'à vous souvenir de la difticulté que vous sentîtes au dedans de vous , et que vous témoignâtes fort naturellement quand je disois de ne jamais compter pour rien ce///o/(pii nous est si cher. Se renoncer c'est se compter pour rien ; et quiconque en sent la diiliculté a déjà compris en quoi consiste ce renoncement <]ui révolte toute la nature. Fuisciue vous avez senti le coup, il faut (juil ait trouvé la plaie de votre cœur; c'est à vous à laisser faire la main toule-j)uissanle «le Dieu , (jui saui'a bien vous arracher à vous-même.

Le fond de notre mal est de nous aimer d'un amour aveugle , qui va jusqu'à l'idolâtrie. Tout

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INSTRIT.TIONS; Sllî LA MdlîALK

ce que nous aimons au doliors nous ne l'aimons que pour nous. Il faut se (lésal)user de toutes CCS amitiés généreuses, où l'on paroît s'oublier pour ne penser j>lus qu'aux intérêts des personnes auxquelles on s'attache. Quand on ne cherche point un intérêt has et {grossier dans le commerce de l'amitié . on y recherche un autre intérêt , qui pour être plus caché . plus délicat , et même plus honnête selon le monde, n'en est que plus dangereux, et plus capable de nous empoisonner en nourrissant mieux l'amourpropre.

On cherche donc dans ces amitiés . qui paroissent et aux auh-es et à nous-mêmes si généreuseset si desintéressées, le plaisir d'aimer sans intérêt, et de s'élever par ce sentiment noble audessus de tous les cn>urs ioihles et attachés à des intérêts sordides. Ou Ire ce témoignage qu'on veut se rendre à soi-même pour flatter son orgueil , on cherche encore dans le monde la gloire du désintéressement et de la générosité ; on cherche à être aimé de ses amis, quoiqu'on ne cherche pas à être servi par eux : on espère qu'ils seront charmés de tout ce que l'on fait pour eux sans retour sur soi : et par là on retrouve le retour sur soi qu'on semble abandonner ; car qu'y a-t-il de plus doux et de plus llatteur pour un amour-propre sensé et d'un goût délicat, que de se voir applaudir jusqu'à ne passer plus pour un amour-propre ?

On voit une personne qui paroît toute aux autres et pointa elle-même , qui fait les délices des honnêtes gens , qui se modère , qui semble s'oublier. L'oubli de soi-même est si grand;, que l'amour- propre même veut l'imiter, et ne trouve point de gloire pareille à celle de ne paroître en rechercher aucune. Cette modération et ce détachement de soi , qui seroit la mort de la nature , si c'étoit un sentiment réel et effectif, devient au contraire l'aliment le plus subtil et le plus imperceptible d'un orgueil qui méj)rise tous les moyens ordinaires de s'élever, et qui veut fouler aux pieds tous les sujets de vanité les plus grossiers qui élèvent le reste des hommes. Mais il est facile de démasquer cet orgueil modeste, quoiqu'il ne paroisse orgueil d'aucun côté , tant il semble avoir renoncé à tout ce qui flatte les autres. Si on le condamne, il supporte impatiemment d'être condamné; si les gens qu'il aime et qu'il sert ne le paient point d'amitié, d'estime et de confiance, il esl piqué au vif. Vous le voyez , il n'est pas désintéressé , quoiqu'il s'efforce de le paroître. A la vérité , il ne se paie point d'une monuoie aussi grossière que les autres ; il ne lui faut ni louanges fades ,

ni argent, ni fortune qui consiste en charges et en dignités extérieures : il veut pourtant être payé; il est avide de l'estime des honnêtes gens ; il veut aimer afin qu'on l'aime , et qu'on soit touché de son désiuléressemenf ; il ne i)aroît s'oublier cpie |)omi" mieux occuper de soi tout le monde.

('e n'est |)as qu'il fasse toutes ces réflexions d'une manière développée : il ne dit pas : Je veux tromper tout le monde par mon désintéressement, afin (jue tout le monde m'aime et m'admire. Non , il n'oseroit se dire à soi-même des choses si grossières et si indignes : mais il se trompe eu trompant les autres; il se mire avec complaisance dans son désintéressement , comme une belle femme dans son miroir ; il s'attendrit sur soi-même en se voyant plus sincère et plus désintéressé que le reste des honunes ; l'illusion qu'il répand sur les autres rejaillit sur lui ; il ne se donne aux autres que pour ce qu'il croit être , c'est-à-dire pour désintéressé ; et voilà ce qui le flatte le plus.

Si peu qu'on rentre sérieusement au dedans de soi , pour observer ce qui nous attriste et ce qui nous flatte, on reconnoîtra aisément que l'orgueil , suivant qu'il est plus grossier ou plus délicat , a des goûts différens. Mais l'orgueil, quelque bon goût que vous lui donniez, est toujours orgueil , et celui qui paroît le plus modéré et le plus raisonnable est le plus diabolique ; car, en s'estimant, il méprise les autres; il a pitié des gens qui se repaissent de sottes vanités ; il connoît le vide des grandeurs et des plus hauts rangs ; il ne peut supporter les gens qui s'enivrent de leur fortune ; il veut par sa modération être au-dessus de la fortune même , et par là se faire un nouveau degré d'élévation pour laisser à ses pieds toute la fausse gloire du genre humain; c'est vouloir, comme Lucifer, devenir semblable au Très-Haut. On veut être une espèce de divinité au-dessus des passions et des intérêts des hommes ; et on ne s'aperçoit pas qu'on se met au-dessous des autres hommes par cet orgueil trompeur qui nous aveugle.

Concluons donc qu'il n'y a que l'amour de Dieu qui puisse nous faire sortir de nous. Si la puissante main de Dieu ne nous soutient pas , nous ne saurions oii poser le pied pour faire un pas hors de nous-mêmes. 11 n'y a point de milieu : il faut rapporter tout à Dieu ou à nousmêmes. Si nous rapportons tout à nous-mêmes, nous n'a^()ns point d'autre dieu que ce moi dont j'ai tant parlé ; si au contraire nous rapportons tout à Dieu, nous sommes dans l'ordre;

KT LA PKHFECTIoN (.11I{|':TIENNK,

el alors , ne nous ro^'anlaiit plus (|iit' coinino les autres c ivaluics . sans iiitcivl |)iu|ir(' et par la seule Mie d'aecitinplir la \i)liiiité île Dieu. nous entrons dans ce renonienient à n<Hi>niènies que vous souhaitez de bien comprendre.

Mais, encore une tbis , rien ne Imuclieroit tant votre cn'uràla ;/r;\cedu renoncement, ([ue cet or^'ueil |)liilosiiplii(pR' et cet aiimur-propre déguisé en générosité mondaine, dont nous devez vous délier, à ciiusede la pente naturelle el de riiabitude que vous y avez. Plus on a par son naturel un tonds de tVancliise, de désinli'ressement. île plaisir à l'aire du l>ien. de di-licatesse de sentimens , île goût |)our la probité el ponr l'amitié désintéressée, plus on doit se déprendre de soi el craindre de se complaire en ces dons naturels.

Ce (jui fait qu'aucune créature ne peut nous tirer de nous-mêmes, c'est qu'il n'y eu a aucune qui mérite que nous la prêterions à nous. Il n'y en a aucune qui ait ni le droit de nous eule\er à nous-niènies , ni la pcrrection qui seroit nécessaire pour nous attacher à elle sans retour sur nous, ni enlin le pouvoir de rassasier notre co'ur dans cet attachement. De là vient que nous n'aimons rien hors de nous que pour le rapport à nous : nous choisissons, ou selon nos passions grossières et brutales , si nous sommes brutaux el grossiers, ou selon le goût que notre ortrueil a de la gloire , si nous avons assez de délicatesse pour ne nous contenter pas de ce qui est grossier et brutal.

Mais Dieu lait deu\ choses, que lui seul peut faire ; l'une de se montrer à nous avec tous ses droits sur sa créature el avec tous les charmes de sa bonté. Un sent bien qu'on ne s'est pas l'ait .soi-même, el qu'ainsi on n'est pas t'ait pour soi; qu'on est fait pour la gloire de celui à qui il a plu de nous faire ; qu'il est trop grand i)Our rien faire que pour lui-même 3 qu'ainsi toute noire perfection el tout notre bonheur est de nous j)erdrr eu lui. Voilà ce qu'aucune créature , quelque éblouissante qu'elle soit, ne |)eut jamais nous faire sentir pour elle. Bien loin d'y trouver cet intini qui nous remplit el (}ui nous transporte en Dieu , nous trouvons toujours au contraire, dans les créatures, un vide, une inq>uissance de remplir noti-e cœur, une imperfection qui nous laisse toujours retondter eu uousmênies,

La seconde merveille «pie Dieu tait , est de remuer notre cd'ur comme il lui [)laît , après avoir éclairé notre esprit. Il ne se contente pas de se montrer infiniment aimable; mais il se fait aimer en produisant [lar s;i grike son

amour dans nos cieurs : ainsi il exécute luimême en nous ce iju'il nous fait voir ijue nous

lui (ll'VoMS.

\ ou^ diri'/. pcut-êlie que vous voudriez sa- Nuir d'une manière plus sensd)le cl plus en détail ce que c'est que se rriioinrr : je vais lAcber de NOUS salisfiiii'e.

( hi louqireud aisément (pi'on doit renoncer au\ plaisirs criminels , aux lorlunes injustes et aux grossières vanités , parce que le renoncement à toutes ces choses consiste dans un mépris ipii les rejette absolument et (jui en condaume toute jouissance : mais il n'est jtas aussi facile de couqtreudre le renoncement aux biens légitimement accpiis, aux douceurs d'une vie honnête et modeste, enlin aux honneurs qui viennent de la bonne réputation el d'une vertu qui s'élève au-dessus de l'envie.

(le ipii fait (pi'on a peine à conqirendre qu'il faille renoncera ces choses, c'est (|u'on ne doit j)as les rejeter avec horreur, el qu'au contraire il faut les conserver pour en user selon l'étal où la divine providence nous met. On a besoin des consolations d'une vie douce el paisible pour se soulager dans les embarras de sa condition ; il faut pour les honneurs avoir égard aux bienséances j il faut conserver pour ses besoins le bien qu'on possède. Conmient donc renoncer à toutes ces choses, pendant qu'on est occupé du soin de les conserver? C'est qu'il faut, sans passion, faire modérément ce que l'on peut ppur conserNer ces choses, afin d'en faire un usage sobre, et non pas en vouloir jouir et y mettre son cœur. Je dis un usage sobre; parce que , quand on ne s'attache point à une chose avec passion pour en jouir et pour y chercher sou bonheur, ou n'en jtrendque ce qu'on ne peut s'euq)êcher de prendie : comme vous voyez qu'un sage et lidèle économe s'étudie à ne prendre sur le bien de son maître que ce qui lui est précisément nécessaire pour ses véritables besoins. Ainsi la manière de renoncer aux mauvaises choses est d'en rejeter l'usage avec horreur; et la manière de renoncer aux bonnes est de n'en user jamais qu'avec modération pour la nécessite, en s'éludianl à retrancher tous les besoins imaginaires dont la nature avide se ncuI flatter.

Remarquez (|u'il faut renoncer non-seulement aux choses mauvaisi's , mais encore aux bonnes; car Jcsus-Chrisl a dit sans restriction : Quirniu/iif iw ri'noncr fxis ù tout ce t/u'il pnasrffc, ne peut f'-tre utou disciple '.Il faut donc (jue tout

INSTRUCTIONS SLR LA MORALE

chrétien renonce à tout ce qn'il possède, même aux choses U's plus innocentes , puisqu'elles cesseroient de 1 être s'il n'y renoncoit pas. Il tant qu'il renonce même aux clu)ses qu'il est ohlif^é de conserver avec un grand soin, connue le hien de sa famille, ou connue sa propre réputation , puisqu'il ne doit tenir par le civur à aucune de toutes ces choses : il ne doit les conserver (|ue ])our un nsape sohre et modéré, enliu il doit être prêt à les perdre toutes les l'ois (|ue la l'ro- \idencc voudra l'en priver.

11 doit même renoncer aux personnes qu'il aime le plus, et qu'il est obligé d'aimer : et \oici en quoi consiste ce renoncement , c'est do ne les aimer que pour Dieu ; d'user sobrement. et pour le besoin, de la consolation de leur amitié ; d'être prêt à les perdre quand Dieu les ôtera, et de ne vouloir jamais chercher en eux le vrai repos de son cœur. Voilà cette chasteté de la vraie amitié chrétienne! (jui ne chei'che (jue l'Époux sacré dans l'ami mortel et terrestre. En cet état , on use de la créature et du monde comme n'en usant point , suivant le terme de saint Paul * : on ne veut point jouir, on use seulement de ce que Dieu donne et qu'il veut qu'on aime; mais on en use avec la retenue d'un cœur qui n'en use que j)our la nécessité, et qui se réserve pour un plus digne objet. C'est en ce sens que Jésus-Christ veut qu'on laisse père et mère, frères, sœurs et arais, et qu'il est venu apporter le glaive au milieu des familles *.

Dieu est jaloux : si vous tenez par le fond du cœur à quelque créature, votre cœur n'est point digne de luij il le rejette comme une épouse qui se partage entre l'époux et l'étranger.

Après avoir renoncé à tout ce qui est autour de nous et qui n'est pas nous-mêmes, il faut enfin venir au dernier sacrifice, qui est celui de tout ce qui est en nous et nous-mêmes. Le renoncement à notre corps est atfrenx pour la plupart des personnes délicates et mondaines. Ces personnes foibles ne connoissent rien qui soit plus elles-mêmes, pour ainsi dire, que leur corps, qu'elles flattent et qu'elles ornent avec tant de soin : souvent même ces personnes , désabusées des grâces du corps , conservent un amour pour la vie corporelle qui va jusqu'à une honteuse lâcheté , et qui les fait frémir au seul nom de la mort. Je crois que votre courage naturel vous élève assez au-dessus de ces craintes : il me semble que je \ous entends dire : Je ne veux ni flatter mon corps , ni hésiter à consentir

1 / Cur. XI. 1. — » Vallh. \ 34 cl 37; cl xix. 29.

à sa destruction , quand Dieu voudra le frapper et le mettre eu poudre.

Mais, cpioicpTon renonce aiusi à sou corps, il reste de grauds obstacles pour renoncer à son esprit. IMus on mé|)rise cecoij)s de boue par un coinage naturel, plus on est tenté d'estimer ce qu'on porte au dedans de soi , qui va jusqu'à mépriser le cor|)s. On est jiour son esprit , pour sa sagesse et pour sa vei'lu , connue nue jeune l'ennue mondaine est pour sa beauté; on s'y conq)lail; on se sait bon gré d'être sage, modéré, préservé de l'ivresse des antres: et par là on s'(!uivre du plaisir môme de ne pas paroitre enivré de la iirosjjérité : on renonce par une modération pleiue de courage à la jouissance de tout ce que le monde a de [dus llalteur; mais on veut jouir de sa modération même. 0 que cet état est dangereux! ô que ce poison est subtil! 0 que vous manqueriez à Dieu si vous livriez votre cœur à ce raffinement deTamour-propre ! 11 faut donc renoncer à tonte jouissance et à toute couq)laisance naturelle de votre sagesse et de votre vertu.

Renjarquez que , plus les dons de Dieu sont purs et exccllens , plus Dieu en est jaloux. Il a fait miséricorde au premier homme pécheur, et il a condamné sans miséricorde l'ange rebelle. L'auge et l'honune avoient péché par l'amour d'eux-mêmes; et connne l'ange étoit parfait, en sorte qu'il étoit tenté de se regarder comme une espèce de divinité , Dieu a puni son infidélité avec une jalousie plus sévère qn'il a puni celle de l'homme.

Concluons donc que Dieu est plus jaloux de ses dons les plus excellens que des choses les plus communes : il veut qu'on ne tienne à rien qu'à lui-même, et qu'on ne s'attache à ses dons, quelque purs qu'ils soient, que suivant son dessein , pour nous unir plus facilement et plus intimement à lui seul. Quiconque envisage avec complaisance et avec un certain plaisir de propriété une grâce, la tourne d'abord en poison. Ne vous appropriez donc jamais non-seulement les choses extérieures, comme la faveur, ou vos talens , mais pas même les dons intérieurs. Votre bonue volonté n'est pas moins un don de miséricorde, que l'être et la vie qui vient de Dieu. Vivez comme à l'emprunt : tout ce qui est à vous et tout ce qui est vous-même n'est qu'un bien prêté : servez-vous en selon l'intention de celui qui le prête; mais n'en disposez jamais comme d'un bien qui est à vous. C'est cet esprit de désappropriation et de simple usage de soi-même et de notre esprit , pour suivre les mouvemens de Dieu , qui est le seul véritable

ET I.A PF.RFF.r.TInN r.lliUillKNNi:.

propr'u'iairc do sa créature, eu (juiti cousiste le solide reuoiKeuieul à iKius-iuènies.

\ Ous me deniaiideit'Z a|i|)aivrinueiit (juelli> doit être eu détail la itratitjue de celte desapiuopriation et de ce renouceuieut. Mais je vous répondrai que ce sentiment n'est pas jdus tôt dans le l'ond de la volonté, (jue Dieu mène luimême lame comme pai* la main pour l'exercer dans ce renoncement en toutes les occasions de la journée.

Ce n'est point par des réilexions pénihles, et par une contention contiimclle, (ju'on se renonce; c'est seulement en s'ahstenant de se n'cherclier et de \ouloir se posséder à sa mode, (ju'ou se perd en Itieu.

Toutes les t'ois (|u"on aperçoit un mouvement de hauteur, de vaine complaisance, de confiance en soi-même , de désir de suivre son inclination contre la rè^'le, de recherche de son propre ltoùI , d'impatience contre les foihlesses d'autrui ou contre les ennuis de son propre état, il laut laisser loniher toutes ces choses comme une pierre au fond de l'eau, se recueillir devant Dieu, et attendre à agir jusqu'à ce qu'on soit dans la disposition où le recueillement doit mettre. Que si la dissipation des alVaires ou la vivacité de l'imaj^Muation empêche l'amc de se recueillir d'une manière facile, douce et sensible , il faut au moins tâcher de se calmer par la droiture de la volonté et par le désir du recueilletnent. Alors la volonté de ce recueillement est une espèce de recueillement qui suftit pour dépouiller l'ame de sa volonté proi)ie, cl pour la rendre souple dans la main de Dieu.

Hue s'il vous échappe, dans votre pronqititude, quelque mouvement trop naturel, et qui soit de cette |)ropriété malij^nc dont nous parlons, ne vous découra|.^.'z pas; suivez toujours votre chemin; portez en paix devant Dieu l'huniiliation de votre faute, sans vous laisser retarder dans votre course par le dépit Irès-cuisant que l'amour-proprc vous fait ressentir de votre foihlesse. .\llez toujours avec confiance, sans Vous laisser troubler par les chagiius d'un orgueil délicat (|ui ne peut souIVrir de se \oir imparfait. Votre faute servira, par cette confusion intérieure, à vous faire mourir à vousmême, à vous désapprofuier des dons de Dieu , et à vous anéantir devant lui. La meilleure manière de la ré|iarer est de mourii- au sentiment de l'amour-propre , et de s'abaudomier sans retardement au cours de la gr;\ce , qu'on avoit un peu interrompu [»ar cette inlidélité passa );ère.

Le principal est de renoDcer à \ulre propre

sa-.'esse par une conduite sinqile, et d'être prêt à saerilier la laveur, l'estime et l'approbation |)ubli(pie, toutes les fois (jue la coiiduilede Dieu sur NOUS vous y euf^aj^era. (le n'est pas qu'il faille se mêler des choses dont Dieu ne vous charj:e |)as, ni vous conuuettre inutilement en disant des \érités ijue les [lersonnes bien intentionnées ne sont pas encore ciq)aliles de |)orter. 11 faut suivre Dieu, et ne le prévenir jamais. Mais aussi , quand il donne le signal , il faut tout (piitter et tout hasarder pour le suivre. Hésiter, retarder, s'amollir, alfoiblir ce qu'il veut qu'on fasse, craindre de s'exposer tr-op , vouloir se mettre à l'abri des dégoûts et des contradictions, chercher des raisons plausibles pour se dispenser de faii'e de certains biens difficiles et épineux, quand on est convaincu en sa conscience que Dieu les attend de nous , et qu'il nous a mis en état de les accomplir : voilà ce qui seroil se reprendre soi-même, après s'être domié sans réserve à Dieu. Je le prie de vous préserver de celte infidélité. Rien n'est si terrible que de résister intérieurement à Dieu ; c'est le péché contre le Saint-Esprit , dont Jésus- Christ nous assure' (\\x il ne sera pardonné ni en ce monde ni en l'autre.

Les autres fautes que vous ferez dans la simplicité de votre bonne intention se tourneront à profit pour vous, en vous humiliant et en vous rendant plus petit à vos propres yeux. -Mais pour ces fautes de résistance à l'Esprit de Dieu par une hauteur et par une sagesse mondaine , qui ne marcheroit pas avec un courage assez simple, et qui voudroit trop se ménager dans racconq)lissemcnt de l'œuN rede Dieu, c'est ce qui éleindroit insensiblement l'esprit de grâce dans \otre cœur. Dieu jaloux, et rebuté après tant de grâces , se rctireroil et vous livreroit à vous-même : vous ne feriez plus que tournoyer dans une espèce de cercle , au lieu d'avancer à grands pas dans le droit cliemin : vous languiriez dans la vie intérieure , et ne feriez que diminuer, sans que vous puissiez presque vous dire à vous-même la cause secrète et profonde de votre mal.

Dieu vous a donné une ingéimité et une candeur qui lui plaît sans doute beaucoup : c'est sur ci; fouilement qu'il \eut \k\1\v Un\[ l'étlitice. Il veut de vous une sinqdicité (pii s«'ra d'autant |)lus sa sagesse, que ce ne sera point la vôtre. Il vous veut petit à vos yeux, et souple dans ses niains connue un petit enfant. C'est cette enfance, si contrair»; à l'esprit de l'homme , et si

> Mullh. XII. 3d.

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iNSTRur/rioNs sriî la imorale

recommandée dans l'Evangile, que Dieu veut meltre dans votre cœur, malgré la contagion qui règne dans le monde où elle est si incoiume et si méprisée. (Vest même par celte simplicité et celte petitesse qu'il veut guérir en vous tout reste de sagesse liaulaiue et déliante. Vous devez dire comme David ' : Je sc/uii encore plus simple , plus ril et plus petit que je ne l'ai <'/(' depuis le moment que je me suis donné à Dieu.

Pourvu que vous soyez lidèle à lire assez pournourrir votre cœur et pour vousinslruirCj que vous vous recueilliez de temps en tenqis en certains momcns dérobés de la journée , qu'enfin vous ayez des temps réglés pour être avec Dieu, vous verrez assez tout ce que vous aurez à faire pour la prati(jue de toutes les vertus ; les choses se présenteront à vous comme d'elles-mêmes. Si vous êtes simple en la présence de Dieu, il ne vous laissera guère douter.

Mais ce qui |)eut vous embrouiller, et arrêter les grâces que Dieu verse sur vous comme un torrent, c'est que vous craignez d'aller trop loin dans le bien , et que vous ne laissez pas assez faire Dieu aux dépens de votre sagesse. Surtout ne lui donnez aucunes bornes. Il ne s'agit pas d'entreprendre de grandes choses, que Dieu ne demande peut-être pas de vous en la manière que vous le concevriez, et qui seroient hors de saison ; mais de suivre sans empressement , sans précipitation et sans aucun mouvement propre, les ouvertures que Dieu vous donnera de moment à autre pour déboucher le cn;'ur de vos amies , et pour leur montrer ce qu'elles doivent à Dieu dans leur état. C'est un ouvrage de patience, de foi et d'attention continuelle : il y faut une merveilleuse discrétion ; et il faut bien se garder de suivre là-dessus un certain zèle qui s'échauffe inconsidérément. Mais cette discrétion si nécessaire n'est pas celle qu'on s'imagine : c'est une discrétion qui ne va point , comme celle du monde, à prendre ses mesures avec soi-même , mais seulement à attendre toujours le moment de Dieu , et à tenir sans cesse les yeux sur lui pour ne nous mouvoir qu'à mesure qu'il nous pousse par les ouvertures que sa providence fournit au dehors, et par les lumières qu'il nous communique au dedans. Je ne demande donc pas que vous vous excitiez jamais : au contraire , que vous soyez par vous-même innnobile , mais sans résistance ; en sorte que rien ne vous

» Il Reij. VI. -22.

arrête ni ne vous retarde quand Dieu voudra agir par vous.

Je le prie de répandre sur vous la grâce de renfaul Jésus , avec la paix, la confiance et la joie du Saint-Esprit.

Sl'nF. Dr Ml^ME SUJET.

QiANi) j'ai dit que quiconque n'est point attaché à soi-même par la volonté en est détaché véritablement, j'ai songea prévenir ou à guérir les scru|)ules qu'on peut avoir par les retours qu'on l'ait siu' soi-même. Les âmes fidèles à se renoncer sont souvent tourmentées par certaines vues d'intérêt propre qu'elles ont en parlant ou en agissant. Elles craignent de n'avoir pas résisté à une vaine complaisance, à un motif de gloire, au goût dune commodité, aune recherche de soi-même dans les consolations de la vertu. Tout cela fait peur à une ame tendre ; elle s'en accuse. Pour la rassurer, il est bon de lui dire que tout le bien et tout le mal sont dans la volonté. Quand ces retours sur son propre intérêt sont involontaires, ils n'empêchent point qu'on ne soit véritablement détaché de soi.

Mais quand on est réellement détaché de soi, dites-vous, peut-on avoir involontairement ces vues d'intérêt propre qui sont volontaires ? A cela je réponds qu'il est rare qu'une ame véritablement détachée d'elle , et attachée à Dieu, se cherche encore pour son propre intérêt de propos délibéré. Mais il est nécessaire , pour la mettre au large, et pour l'empêcher d'être continuellement sur des épines , de savoir une bonne fois que les retours involontaires sur notre propre intérêt ne nous rendent point désagréables à Dieu, non plus que les autres tentations auxquelles on n'a donné aucun consentement. D'ailleurs il faut comprendre que les personnes qui ont une sincère piété, mais qui ne sont point entièrement mortes à la commodité de la vie, ou à la réputation, ou à l'amitié, se laissent un peu aller à se rechercher ellesmêmes sur toutes ces choses. On n'y va pas directement et ouvertement tête baissée , mais on s'y laisse entraîner comme par occasion. On tient encore à soi par toutes ces choses ; et une marque évidente qu'on y tient, c'est que si quelqu'un ébranle ces soutiens de la nature, elle est désolée. Si quelque accident trouble le repos

ET LA PKUFEGÏIUN CHUÉTIENNE.

de notre vie, menace noire réputation, ou dt'lache de nous les fj:ens dont nous estinions lainitié, nous sentons alors en nous une vive douleur, qui uiarque cond)ieii raniour-proinc est encore vivant et sensible.

Nous tenons donc encore à nous presque sans nous en apercevoir ; et il n'y a que les occasions de perdre cjui nous découvrent le vrai fond de noire co-ur. (le n'est (pi'à mesure (jue Dieu nous les arrache, ou qu'il fait sendtlant de nous les arracher . que nous en perdons une prol»riété injuste et maligne , par le sacrilice que nous lui en faisons. Tout ce qu'on appelle usai^e modéré ne nous assure point de notre détachement comme nous en sonnnes assurés par une pri\ation tran(piille. 11 n'y a que la perte, et la perle que Uieu opère lui-même, qui nous désapprojjrie véritablement.

En cet état de piété sincère , mais encore imparfaite, on a une intinité de ces recherches secrètes de soi-même. 11 y a un temps où on ne les voit pas encore distinctement , et où Dieu permet que la lumière intérieure n'aille pas plus loin que la force de sacritier. Jésus-Christ dit inlérieurement ce qu'il disoil à ses apôtres ' : J'ai bien d'autres choses à cous découvrir ; mais vous n'êtes pas encore capables de tes porter. On voit en soi de bonnes intentions qui sont véritables ; mais on seroit effrayé si l'on pouvoit voira combien de choses on tient encore. Ce n'est pas d'une volonté pleine , et avec réllexion, qu'on a ces attachemens ; on ne dit pas en soi-même : Je les ai et je veux les avoir ; mais enlin on les a , el quelquefois même on craint de trop creuser et de les trouver. On sent sa foiblesse, on n'ose pénétrer [dus loin. Quelquefois aussi on voudroit trouver tout pour tout sacrifier ; mais c'est un zèle indiscret et téméraire, comme celui de saint Pierre, qui disoit : Je suis prêt à mourir^ ; et une servante lui fit peur. On cherche à découvrir toutes ses foiblesses ; et Dieu nous ménage dans cette recherche. Il nous refuse une lumière trop avancée pour notre état; il ne perniet pas que nous voyions dans notre cœur ce qu'il n'est pas encore temps d'en arracher, (y est un inénagenienl admirable de la bonté de Dieu, de ne nous solliciter jamais intérieurement à lui sacrilier quelque chose ([ue nous avons aimé et possédé jusqu'ici sans nous en donner une lumière, et de ne nous donner jamais la lumière du sacrifice sans nous en donner la force. Jusipie-là nous sommes à l'égard de ce sacrifice c(jnune.

' JiMiii. XVI. \i. — ' /,!/<. \XM. 33. FÉNELON. TOMK VI.

les a|>ûlres éloient sur ce que Jésus-Christ leur prédisoil de sa morl ; ils ne eom|)renoienl rien, et leurs yeu\ étoieiil ferinc-s à la lumière. Les âmes les plus dmiles el les plus s i^'ilantes contre leurs défauts sont encore dans cet état d'obscurité sur certains détachemens, que Dieu réserve f\ un état de foi et de mort plus avancé. Il ne faut [)oinl vouloir en prévenir le temps, et il suflit de demeurer en [)ai\, |)0urvu qu'on soit lidèle dans tout ce ([u'on rotmoît. S'il reste quelque chose à connoître, Dieu nous le découvriia.

Cependant c'est un voile de miséricorde dont Dieu nous cache ce que nous ne serions pas encore capables rie porter. On a un certain zèle impatient pour sa propre perfection ; on voudroil d'abord voir tout et .sacrifier tout ; mais inie humble attente sous la main de Dieu et un doux supj>ort de soi-même, sans se flatter dans cet état de ténèbres et de dépendance, nous sont inliniiiient plus utiles pour mourir à nousmêmes, que tous les efforts inquiets pour avancer notre perfection. Contentons-nous donc de suivre, sans regarder plus loin, toute la lumière qui nous est donnée de moment à autre. C'est le pain quotidien ; Dieu ne le donne que pour chaque jour. C'est encore la manne : celui qui veut en prendre double portion, et faire provision pour le lendemain, s'abuse grossièrement; elle pourrira dans ses mains , il n'en mangera pas plus que celui qui en a pris seulement pour sa journée.

C'est cette dépendance denfant vers son père à laquelle Dieu veut nous plier, même pour le spirituel. Il nous dispense la lumière intérieure, comme une sage mère donneroità sa jeune fille de l'ouvrage à faire ; elle ne lui en donneroit de nouveau qu'au moment où le premier seroit fini. Avez-vous achevé lout ce que Dieu a mis devant vous; dans l'instant même il vous présentera un nouveau travail ; car il ne laisse jamais l'ame oisive et sans progrès dans le délachement. Si au contraire vous n'avez point encore fini le premier travail, il vous cache celui qui doit suivre. Un voyageur qui marche dans une vaste campagne fort unie ne voit rien au-delà d'une petite hauteur qui termine l'horizon bien loin de lui. Est-il arrivé à celle haulenr, il dérouvre d'abord une nouvelle étendue de pays aussi vasie (|ue la |>remière. Ainsi dans la voie du dépouillement el du renoncement à soi-même on s'imagine découvrir tout d'ua |)remicr coup d'rril ; on croit qu'on ne réserve lien, el qu'on ne lient ni à soi ni à autre chose ; on aimeniil mieux moni'ir cpie d'hésilerà faire

INSTRUCTIONS SUIi 1,A MORALE

un sacrifice universel. Mais, dans le détail journalier, Dieu nous montre sans cesse de nouveaux j)a\s. Ou trouve daus son cœur mille choses qu'où amoil juré u'\ être |uis. Dieu ue nous les uu)utre qu'à uiesure (ju'd les l'ait sortir. C'est comme uu abcès qui crève ; le ujouieut auquel il crève est l'uuique qui lait horreur. Au[)aravant on le portoil sans le seutir, et ou ne eroyoit pas l'avoir; ou l'avoil pourfauf, et il ne crève qu'à cause; qu'où l'axoit. Huaud il étoit caché ou se eroyoit saiu et propre ; tpiand il crève, ou seut l'iulcctiou du pus. Le uiomeul où il crève est salutaire, quoiqu'il soit douloureux et déjîoiitant. Cdiacuu porte au l'oud de sou ccvur uu aiuas d'oidure, (pii leroit luourir de honte si Dieu uous eu uinutroit tout le poisou et toute l'horreur ; rauu)ur-[uoi)re seroil daus uu supplice iusuj^portahlcJe ue |)arle pas ici de ceux qui ont le cœur gaugreué par des •vices énormes ; je parle des âmes qui paroisseul droites et pures. On verroil uue folle vanité qui u'ose se découvrir , et qui deuieure toute houleuse daus les deruiers rej)lis du cueur. Ou veri'oit des complaisances eu soi, des hauteurs de l'orgueil, des recherches délicates de l'amour-propre, et mille autres replis intérieurs qui sout aussi réels qu'inexplicables. Nous ue les verrous qu'à mesure que Dieu comuieucera à les faire sortir. Tenez, vous dira-t-il, voilà la corruption qui étoit dans le profond abîme de votre cœur. Après cela, gloritiez-vous ; promettez-vous quelque chose de vous-même !

Laissons doue faire Dieu, et couteutons-nous d'être tidèles à la lumière du moment présent. Elle apporte avec elle tout ce qu'il uous faut pour nous préparer à la lumière du moment qui suit ; et cet enchaînement de grâces, qui entrent, comme les anneaux d'une chaîne, les unes dans les autres, nous prépare insensiblement aux sacrifices éloignés dont nous n'avons pas même la vue. Cette mort à nous-mêmes et à tout ce que nous aimons, qui est encore générale et superficielle daus notre volonté, après en avoir percé la surface, jettera de profondes racines dans le plus intime de celle volonté. Elle pénétrera jusqu'au centre ; elle ne laissera rien à la créature ; elle poussera au dehors, sans relâche, tout ce qui n'est point Dieu.

Au reste, soyez persuadé sur la parole d'autrui. eu allcndant que l'expérience vous le fasse goûter et seutir, que ce détachement de soi et de tout ce qu'on aime , bien loin de dessécher les bonnes amitiés et d'endurcir le cœur, produit au contraire en Dieu une amitié non-seuement pure et solide, mais toute cordiale,

lidèle, all'ectueuse, pleine d'une douce correspoudauce ; et on y ti-ouve tous les assaisonneniens de l'amitié que la nature môme cherche jtour se consoler.

SL'IV LA CONKOKMnK A LA VOLONTK 1)K DIKl'.

PoLU la conformité à la volonté de Dieu, vous trouvez divers chapitres de V Imitation de Jésus- ('/irisf qui sont merveilleux ; la lecture de saint François de Sales vous nourrira aussi de cette maime. Toute la vertu consiste essentiellement dans la bonne volonté. C'est ce que Jésus-Christ uous fait entendre en disant * : Le royaume de Dieu est au dedans de vous. Il n'est point question de savoir beaucoup , d'avoir de grands talens, ni même de faire de grandes actions ; il ne faut qu'avoir uu cœur et vouloir le bien. Les œuvres extérieures sont les fruits et les suites inséparables auxquelles on reconnoît la vraie piété ; mais la vraie piété, la source de ces œuvres, est toute au fond du cœur. Il y a certaines vertus qui sont pour certaines conditions, et non pour d'autres. Les unes sont convenables en un temps et les autres dans uu autre ; mais la bonne volonté est de tous temps et de tous lieux. Vouloir tout ce que Dieu veut, le vouloir toujours , pour tout et sans réserve, voilà ce royaume de Dieu qui est tout intérieur. C'est par là que son règne arrive, puisque sa volonté s'accomplit sur la terre comme dans le ciel, et que nous ne voulons plus que ce que sa volonté souveraine imprime dans la nôtre. Heureux les pauvres d'esprit ! heureux ceux qui se dépouillent de tout, et même de leur propre volonté , pour n'être plus à eux-mêmes ! 0 qu'on est pauvre en esprit et dans le fond de son intérieur, quand on n'est plus à soi-même, et qu'on s'est dépouillé jusqu'à perdre tout droit sur soi !

Mais comment est-ce que notre volonté devient bonne ? En se conformant sans réserve à celle de Dieu. Onveuttoutce qu'il veut, on ne veut rien de tout ce qu'il ne veut pas; on attache sa volonté foible à la volonté toute-puissante qui fait tout. Parla il ne peut plus rien arriver que ce que Dieu veut ; on est parfaitement satisfait quand sa volonté s'accomplit ; et l'on trouve dans le bon plaisir de Dieu une source

1 Luc. XVII, 21.

ET LA PEHFKCTION r.HIlKTIKNNK.

inépuisable de paix el de consolation. La vie entière est un commencement de la paix des bienheureux, (|ui disent éternelleiiieiit : Anieit, (unrn.

Hn adore, on loue, on bénit Dieu de tout ; on le voit sans cosse en toutes choses , et en toutes choses sa main paternelle est l'unique objet dont on est occupé. 11 n'y a i)lus de maux; car tout, jusques aux maux même les plus terribles, se totirne en bien, conmie dit saint Paul ', pour ceux qui aiment Dieu, l'eul- • •n ap|H'ler maux les peines que Dieu nous envoie pour nous purilier et nous rendre dignes de lui ? Ce qui nous fait un si grand bien ne peut être un mal.

Jetons donc tous nos soins dans le sein d'un si bon j)ère ; laissons-le faire comme il lui plaira. Contentons-nous de suivre sa volonté en tout, et de mettre la n»)trc dans la sienne pour nous en désapproprier. Il n'est pas juste que nous ayons quelque chose à nous, nous qui ne sommes pas à nous-mêmes. L'esclave n'a rien à soi ; à combien plus forte raison la créature, qui n'a de son fonds que le néant et le péché, et en qui tout est don et pure grâce, ne doit-elle rien avoir en propriété. Dieu ne lui a donné une volonté libre et capable de se posséder ellemême , qu3 pour l'engager par ce don à se dépouiller plus généreusement. Nous n'avons rien à nous que notre volonté ; tout le reste n'est point à nous. La maladie enlève la santé et la vie ; les richesses nous sont arrachées par la violence : les talons de l'esprit dépendent de la disposition du corps. L'unique chose qui est véritablement à nous, c'est notre volonté. Aussi est-ce elle dont Dieu est jaloux ; car il nous l'a donnée, non afin que nous la gardions, et que nous en demeurions propriétaires , mais alin que nous la lui rendions tout entière telle que nous l'avons reçue, et sans en rien retenir. Quiconque réserve le moindre désir ou la moindre répugnance on propriété, fait un larcin à Dieu contre l'ordre do la création. Tout vient de lui, et tout lui est dû.

Hélas! combien d'amcs propriétaires d'ellesmêmes qui voudroient faire le bien et aimer Dieu , mais selon leur goût et par leur mouveuicnt propre ; qui voudroient donner à Dieu des règles dans la manière do les satisfaire et do les attirer à lui 1 Elles veulent le servir et le posséder ; mais elles ne veulent pas se donner à lui et se laisser posséder. Quelle résistance Dieu ne trouvc-t-il pas dans ces âmes , lors

même qu'elles paroissent si pleinesde zèle cl de ferveur! Il est certain même qu'en un sens leur abondance spirituelle leur devicnl im obstacle; car clli's (lut tout, même jusipi'aux vertus , en |ti'npriélé et avec une cnutiiiuello recherche d"elles-mêmes dans le bien. < > qu'une ame bien pauvre , bien renonçante à sa propre vie et à tous ses mouvemons naturels , bien désappropriée do toute volonté pour ne plus vouloir que ce (jue Dieu lui fait vouloir à cliaque moment, selon les règles do son Evangile et selon le cours de sa providence , est au-dessus de toutes ces âmes ferventes et lumineuses qui veulent toujours marcher dans les vertus par leur propre chemin !

Voilà le sens profond des paroles de Jésus- (]hrist prises dans toute leur étendue : Que celui qui veut être mon disciple , se renonce , et qu'il me suive ^. Il faut suivre pas à pas Jésus-Christ, et non oas s'ouvrir une route vers lui. On ne le suit qu'on se renonçant. Qu'est-ce que se renoncer, sinon abandonner tout droit sur soi sans réserve? Aussi saint Paul nous dit-il * : Vous n'êtes plus à vous. Non , il ne nous reste plus rien en nous qui nous appartienne. Malheur à qui se reprend après s'être donné!

Je prie le Père dos miséricordes et le Dieu de toute consolation de vous arracher votre propre cœur, et de ne pas vous en laisser la moindre parcelle. Il en coûte beaucoup dans une si douloureuse opération : on a bien de la peine à laisser faire Dieu , et à demeurer sous sa main quand il coupe jusqu'au vif. xMais c'est la patience dos saints et le sacrillcc do la pure foi.

Laissons Dieu faire de nous tout ce qu'il voudra. Jamais aucune résistance volontaire d'un seul moment. Dès que nous apercevons la révolte des sens et do la nature , tournonsnous vers Dieu avec conliance , et soyons pour lui contre la nature hkhe et rebelle ; livrons-la à l'Esprit de Dieu qui la fera peu à peu mourir. Veillons en sa présence contre les moindres fautes pour ne jamais eciutrister le Saint-Esprit, qui est jaloux do tout ce (jui se passe dans l'intérieur. Protitous des fautes que nous aurons faites , par un sentiment hiunble de notre misère, sans découragement et sans lassitude.

Peut-on mieux glorifier Dieu , qu'en se désappropriant de siti-mênieot île toute volonté, pour le laisser l'aire selon sou bon [)laisir? C'est alors qu'il est véritablement notre l)ieu , et que son règne arrive en nous, lorsque indépendamment de tcjus les secours extérieurs et de toutes

' Rom. VIII. 2b.

> Mallh. \M. -i». l.iic. \i\. ^î^ il 3a — » / (W. VI. «9.

INSTRUCTIONS SIU LA MORALK

les consolations iiiti-rioiires . nous ne rop^ardons plus et au dedans ci an dehors que la seule main de Dieu qui laitlonl. et (jne nous ne cessons point d'adoier.

Youioii' le servir en un lien [)lulot qu'en un autre , par une telle Noie et non par eelle qui y est opposée, c'est vouloir le servir à notre mode, et non à la sienne. Mais être é{j:alement prêt à tout, vouloir tout et ne vouloir rien, se laisser connue un jouet dans les mains de la Providence , ne mettre point de bornes à ectl(> soumission comme l'empire de Dieu n'eu peut sonll'rir; c'est le servir en se rcnoneanl soimême ; c'est le traiter véritahleiuenl vu Dieu . et nous traiter en créature (jui nesl l'aile (jue pour lui.

0 que nous serions heureux s'il nous mettoit aux plus rudes épreuves poiu- lui donner la moindre gloire! A (jnoi sommes-nous bons , si celui qui nous a l'ails trouve encore quelque résistance ou quelque réserve dans notre C(eur qui est sou ouvrage ?

Ouvrez donc votre co'ur, mais ouvrez-le sans mesure , afin que Dieu et son amour y entrent sans mesure connue un torrent. Ne craignez rien dans le chemin où vous marchez. Dieu vous mènera comme par la main , pourvu que vous ne doutiez pas, et que vous soyez plus rempli de son amour que de crainte par rapport à vous.

RF.CEVOIR AVEC SOLiUSSION CE QUE DIEU FAIT AU DEHORS ET AU DEDANS DE NOUS.

Ce qu'il y a de meilleur à faire , c'est de recevoir également et avec la même soumission toutes les différentes choses que Dieu nous donne dans la journée , et an dehors et au dedans de nous.

Au dehors , il y a des choses désagréables qu'il faut supporter courageusement , et des choses agréables auxquelles il ne faut point arrêter son cœur. On résiste aux tentations des choses contraires en les acceptant , et l'on résiste aux choses llatteuses en refusant de leur uuvrir son cœur. Pour les choses du dedans il n'y a qu'à faire de même. Celles qui sontamères servent à crucifier, et elles opèrent dans l'ame selon toute leur vertu , si nous les recevons simplement avec une acceptation sans bornes, et sans chercher à les adoucir. Celles qui sont

douces. et(]ni nous sont données pour soutenir notre l'oiblesse par une consolation sensible dans les exercices evtérienrs , doivent aussi être acceiilées. mais il'inie autre façon. Il faut les rece\oir, pnisipie c'est Dieu qui les donne pour notre besoin ; mais il faut les recevoir, non pour l'amour d'elles , mais par conformité aux desseins dv Dieu. Il faut en user dans le moment, connue ou use d'un remède , sans complaisance , sans attachement , sans propriété. CiCs dons doivent être reçus en nous , mais ils ne doivent point tenir en nous, afin que, quand Dieu les retirera, leur privation ne nous Iroubl(! ni ne déconi'age jamais. La source de la |)résomplioii est dans rattachement à ces dons passagers et sensibles. On s'imagine ne compter que sur le don de Dieu ; mais on compte sur soi, parce qu'on s'a|)proprie le don de Dieu, et (]n'on le confond avec soi-même. Le malheur de cetl(^ conduite, c'est qu(î tontes les fois qu'on trouve quelque tnécomi>te en soi-même, on tombe dans le découragement. Mais une anie qui ne s'appuie que sur Dieu , n'est point surprise de sa propre misère. Elle se plaît à voir qu'elle ne peut rien , et que Dieu seul peut tout. Je ne me soucie guère de me voir pauvre, sachant que mon père possède des biens infinis qu'il veut me donner. Ce n'est qu'en nourrissant son cœur de la pure confiance en Dieu , qu'on s'accoutume à se passer de la confiance en soimême.

C'est pourquoi il faut moins compter sur une ferveur sensible , et sur certaines mesures de sagesse que l'on prend avec soi-même pour sa perfection, que sur une simplicité, une petitesse, un renoncement à tout mouvement propre, et une souplesse parfaite pour se laisser aller à toutes les impressions de la grâce. Tout le reste, en établissant des vertus éclatantes, ne feroit que nous inspirer secrètement plus de confiance en nos propres efforts.

Prions Dieu qu'il arrache de notre cœur tout ce que nous voudrions y planter nous-mêmes , et qu'il y plante de ses propres mains l'arbre de vie chartJ:é de fruits.

SUR L'uTILUrÉ ET LE BON USAGE DES CROIX.

On a bien de la peine à se convaincre de la bonté avec laquelle Dieu acable de croix ceux qu'il aime. Pourquoi , dit-on, prendre plaisir

ET LA PKriFECTlON CUni'TIENNE.

à nous faire souffrir? Ne sauroit-il inins rendre lions sans nous rendre inisérahles '.' Oui , siins doute , Diou le |)Ouvoit ; car lieu ne lui est impossible. Il lient dans ses mains loutt'spuissautes les eieurs îles lionuues . «M les tourne eonune il lui [>laîl , ainsi que la main d'im fontainier donne aux eaux , sur le sonnuet d'une monlajrne , la pente iju'il veut. Mais IMeu , (|ui a pu nous sauver sans eroix . n'a pas voulu le l'aire: de même (|u'il a mieux aimé laisser les hommes eroîlre peu à peu , avec tous les embarras et toutes les foiblesses de l'enfance , que de les faire naître avec toute l.i force d'un âpe niùr. Sur cela il est le maître ; nous n'avons qu'à nous taire . et qu'à adorer sa profonde sagesse sans la comprendre. Ce que nous voyons clairement , c'est que nous ne pouvons devenir entièrement bons qu'autant que nous deviendrons humbles , désintéressés . détachés de nous-mêmes , jiour rapporter tout à Dieu sans aucun retour sur nous.

L'opération de la grâce qui nous détache de nous-mêmes, et qui nous arrache à notre amour-propre ne peut , sans un miracle de grâce, éviter d'être douloureuse. Dieu, dans l'ordre de la grâce , non |»lus que dans celui de la nature, ne fait pas tous les jours des miracles. Ce seroit pour la grâce un aussi grand miracle de voir une personne pleine d'elle-même , en un moment morte à tout intérêt propre et à toute sensibilité, que ce seroit un grand miracle de voir un enfant qui se couche enfant , et qui se lèveroit le lendemain grand comme un homme de trente ans. Dieu cache son opération , dans l'ordre de la grâce connue dans celui de la nature , sous une suite insensible d'événemens. C'est par là qu'il nous tient dans les obscurités de la foi. Non-seulement il fait son ouvrage peu à peu , mais il le fait par des voies qui paroissent les [)lus simples et les plus convenables pour y réussir ; afin que les moyens parois-sant propres au succès, la sagesse humaine attribue le succès aux moyens qui sont comme naturels , et qu'ainsi le doigt de Dieu y soit moins marqué : autrement tout ce que Dieu fait seroit un perpétuel miracle qui renverseroit l'état de foi oii Dieu veut (]ue nous vivions.

Cet état de foi est nécessaire , non-seulement pour exercer les bons, en leur faisant sacrilier leur raison dans une vie pleine de ténèbres, mais encore |)our aveugler ceux qui méritent . par leur présonq)lion , de s'aveugler eux-mêmes, (^'ux-ci , voyant les ouvrages de Dieu, ne les compreiuïenl point: ils n'v

trouvent rien (|uede naliiicl. Ils sont privés dc la vraie intelligence, parce (ju'on ne la mérite (|u'aulant (|u'<tn se délie de sou propre esprit , et (pie la sagesse superbe est indigne de dccouviii- les conseils de Dieu.

C.'estdouc pour tenir dans l'obsciiiité de lu foi l'opération de la grâce . (pie Dieu rend celle oj)ération lente et douloureuse. Il se sert de l'inconstance , de l'ingratitude des créatures , des méc()mpt(.'s et des dégoûts qu'on trouve dans les |>rospérités , pour nous détacher des créatures et des |)rospérit('s trompeuses. Il nous désabuse de nous-mêmes par l'expérience de notre foiblesse et de notre corruption dans une infinité de rechutes. Tout cela paroît naturel , et c'est cette suite de moyens comme naturels qui nous fait brûler à petit feu. On voudroit bien être consumé tout d'un coup par les flammes du pur amour: mais cette destruction si prompte ne nous coûteroit presque rien. (Test par un excès d'amour-propre qu'on voudroit ainsi devenir |)arfait en un moment et à si bon marché.

Qu'est-ce qui nous révolte contre la longueur des croix? c'est rattachement à nous-mêmes . et c'est cet attachement que Dieu veut détruire ; car, tandis que nous tenons encore à nousmêmes, l'cjeuvre de Dieu ne s'achève point. De quoi pouvons-nous donc nous plaindre? Notre mal est d'être attachés aux créatures, et encore plus à nous-mêmes. Dieu prépare une suite d'événemens qui nous détache peu à peu des créatures , et qui nous arrache enfin à nousmêmes. Cette opération est douloureuse ; mais c'est notre corruption qui la rend nécessaire , et qui est cause de la douleur que nous souffrons. Si notre chair étoil saine, le chirurgien n'yferoit aucune incision. Il ne coupe (ju'à proportion que la plaie est profonde , et que la chair est plus corrompue. Si l'opération nous cause tant de douleur, c'est que le mal est grand. Est-ce cruauté au chirurgien de couper jusqu'au vif? Non . tout au contraire . c'est affection , c'est habileté ; il Iraileroit ainsi son (ils unique.

Dieu nous traite de même. Il ne nous fait jamais aucun mal que malgré lui , pour ainsi dire. Son cd-ur de [>èie ne clierclie pointa nous désoler: mais il coupi; jus(|u"au vif pour guérir l'ulcère de notre cteiir. Il faut (ju'il nous arrache ce que nous aimons trop, ce (jue nous aimons mal et sans règle , ce que nous aimons au préjudice de sou amour. Va\ cela que fait-il? il nous l'ail pleurer comme deseufansà qui on ('>lc le couteau doul ils se jouent , el dont ils pourroient se luer. Nous pleurons , nous nous dé-

làO

INSTRUCTIONS SUR LA MORALE

courageons , nous cfions les hauts cris ; nous sommes prêts à nuirmurcr contre Dieu, connue les enl'ans se dépitent contre leurs mères. Mais Dieu nous laisse pleurer et nous sauve. 11 ne nousal'tlige ipie [toin- nous corriger. JAirs uième qu'il paroit nous accabler, c'est pour notre bien, c'est pour nous épargner les uuiux que nous nous ferions à nous-mêmes. Ce que nous pleurons nous auroit t'ait pleurer éternellement ; ce que nous croyons perdu éloit perdu ([uand nous pensions le |)osséder : Dieu l'a mis en sûreté pour nous le rentlre bientôt dans l'éternité qui s'approche. 11 ne nous prive des choses que nous aimons , que pour nous les faire ainiei' d'un amour pur, solide et modéré, pour nous en assurer l'éternelle jouissance dans son sein, et pour nous faire cent fois [)lus de bieu que nous ne saurions nous en désirer à nous-mêmes.

Il n'arrive rien sur la terre que Dieu n'ait voulu. C'est lui qui fait tout , qui règle tout, qui donne à chaque chose tout ce qu'elle a. Il a compte les cheveux de notre tète , les feuilles de chaque arbre , les grains de sable du rivage, et les gouttes d'eau qui composent les abîmes de rOcéan. En faisant l'univers, sa sagesse a mesuré et pesé jusqu'au dernier atome. C'est lui qui en chaque moment produit et renouvelle le souffle de vie qui nous anime; c'est lui qui a compté nos jours , qui tient dans ses puissantes mains les clefs du tombeau pour le fermer ou pour l'ouvrir. Ce qui nous frappe le plus n'est rien aux yeux de Dieu : un peu plus ou un peu moins de vie sont des difïérences qui disparoissent en présence de son éternité. Qu'importe que ce vase fragile, ce corps de boue , soit brisé et réduit en cendres un peu plus tôt ou un peu plus tard?

0 que nos vues sont courtes et trompeuses ! On est consterné de voir une personne mourir en la fleur de son âge. Quelle horrible perte ! dit-on. Mais pour qui est la perte? Que perd celui qui meurt ? Quelques années de vanité , d'illusion et de danger pour la mort éternelle. Dieu l'enlève du milieu des iniquités , et se hâte de l'arracher au monde corrompu et à sa propre fragilité. Que perdent les personnes dont il étoit aimé? Elles perdent le poison d'une félicité mondaine ; elles perdent un enivrement perpétuel; elles perdent l'oubli de Dieu et d'elles-mêmes où elles étoient plongées ; ou plutôt elles gagnent, par la vertu de la croix , le bonheur du détachement. Le même coup, qui sauve la personne qui meurt , prépare les autres à se détacher par la souil'rance pour travaifler courageusement à leur salut. 0 qu'il

est donc vrai que Dieu est bon , qu'il est tendre , qu'il est comj)atissant à nos vrais maux lors mèmecpi'il paroit nous foudroyer, et que nous sommes tentés de nous plaindre de sa rigueur !

Qucdle ditlérence trouvons-nous maintenant entre deux personnes qui ont vécu il y a cent ans? L'une est morte vingt ans avant l'autre; mais eulin elles sont mortes toutes deux. Leur sé|)aration , qui a paru dans le temps si longue et si rude, ne nous paroit |)lus maintenant et n'étoit dans la vérité qu'une courte séparation. Bientôt ce qui est séparé sera réuni y et il ne [)aroîtra aucune trace de cette séparation si courte. On se regarde comme immortel , ou du moins comme devant vivre des siècles. Folie de l'esprit humain ! Ceux qui meurent tous les jours suivent de bien près ceux qui sont déjà morts. Celui qui va partir pour un voyage ne doit pas se croire éloigné de celui qui prit les dcvans il n'y a que deux jours. La vie s'écoule comme un torrent. Le passé n'est plus qu'un songe ; le présent , dans le moment que nous croyons le tenir , nous échappe et se précipite dans cet abîme du passé. L'avenir ne sera point d'une autre nature, il passera aussi rapidement. Les jours , les mois , les années se pressent comme les flots d'un torrent se poussent l'un l'autre. Encore quelques momens, encore un peu , dis-je , et tout sera fini. Hélas ! que ce qui nous paroît long par l'ennui et par la tristesse , nous paroîtra court quand il finira !

C'est par foiblesse d'amour-propre que nous sommes si sensibles à notre état. Le malade qui dort mal la nuit trouve la nuit d'une longueur sans fm; mais cette nuit est aussi courte que les autres. On exagère par lâcheté toutes ses souffrances : elles sont grandes , mais la délicatesse les augmente encore. Le vrai moyen de les raccourcir, c'est de s'abandonner à Dieu courageusement. Il est vrai qu'on souffre; mais Dieu veut cette souffrance pour nous purifier , et pour nous rendre dignes de lui. Le monde nous rioit , et cette prospérité empoisonnoit notre cœur. Voudroit-on passer toute sa vie jusqu'au moment terrible de la mort dans cette mollesse , dans ces délices , dans cet éclat , dans cette vaine joie , dans ce triomphe de l'orgueil, dans ce goût du monde ennemi de Jésus-Christ, dans cet éloignement de la croix qui seule nous doit sanctifier? Le monde nous tournera le dos, nous oubliera avec ingratitude, nous méconnoîtra, nous mettra au rang des choses qui ne sont plus. Hé bien! faut-il s'étonner que le monde soit toujours monde, injuste, trompeur,

ET LA PHKFKCTKiN CIIHKTIENNE.

perfide? C'est pDiiil.int là co mondi- (|iie nous n'avions pus honte d'aimer, et que peut-être nous voudrions |»ou\oir aimer eneore. (l'eslà etmonde ahominahle que Dieu nous ari'atht' . pour nous déli\rer de sii servitude maudite , et pour nous faire entrer dans la liberté des anies détachées; et c'est là ee qui nous désole. Si ntuis sonunes si sensihles à riiulilVei-euee de ce monde , qui est si méprisahle et si diLTiic d'iiorrenr, il faut que nous soyons bien ennemis de nous-mêmes. Quoi . nous ne pouvons soullVir ce qui nous est si bon , cl nous regrettons tant ce qui nous est si funeste ! Voilà donc la source de nos larmes et de nos douleurs !

0 mon Dieu , vous qui voyez le fond de notre misère, vous seuli)ouvez nous en guérir. Hàtez-vous de nous donner la foi, l'espérance, l'amour , le courage chrétien qui nous manquent. Faites que nous jetions sans cesse les yeu.x sur vous , ô Père tout-puissant, qui ne donnez rien à vos chers enfans que pour leur salut , et sur Jésus votre Fils , qui est notre modèle dans les soufïrances. Vous l'avez attaché sur la croix pour nous; vous l'avez fait l'homme de douleur , pour nous apprendre combien les douleurs sont utiles. Que la nature molle et lâche se taise donc à la vue de Jésus rassasié d'opprobres et écrasé par les souIVrances. Relevez mon cœur , ô mon Dieu ; donnezmoi un cœur selon le vôtre, qui s'endurcisse contre soi-même , qui ne craigne que de vous déplaire , qui du moins craigne les douleurs éternelles, et non pas celles qui nous préparent votre royaume. Seigneur , vous voyez la foiblesse et la désolation de votre créature : elle n'a plus de ressource en elle-même , tout lui manque. Tant mieux, pourvu que vous ne lui manquiez jamais, et qu'elle cherche en vous avec conliance tout ce qu'elle désespère de trouver dans son propre cœur.

IL n'v a OIK LE PIR AMOLR QLI SACIIK SOI FFRH» COMME IL FAIT.

On sait qu'il faut soudrir . et qu'un le mérite ; cependant on est toujours surpris de la soulfrance , conmie si on ne croyoil ni la mériter ni en avoir besoin. Il n'y a que le vrai et pur amour (jui aime à souIVrir , parce qu'd n'y a que le vrai et pui- anidur qui s'abandonne. La résiL'uation fait souilrir ; mais il \

a en elle (|ucl(|ui' clinsc (jui souIVre de souIVrir, et (|ui lésisle. La résignation qui ne donne rien à Dieu(pi'a\ec mesure et avec réllexion sur soi, N cul bien souilrir; mais elle se tàte souvent, rraigiiant de souIVrir mal. A parler propreniiMil , on est connue deux personnes dans la résignation : l'une dompt»' l'autre, et veille sur elle [)our l'empêcher de se révolter. Dans le |)ur amour, (jui est désapproprié et abaudoimé, lame se nourrit en silence de la croix et de l'union à Jésus-Christ crucitié , sans aucun retour sur sa soulfrance. Il n'y a qu'une volonté unique, sim[)le , qui se laisse voir à Dieu telle (|u'elleesl, sans songera se voir elle-même. Elle ne dit rien; elle ne remarque rien. Que fait-elle? Elle soulVre. Est-ce tout? Oui c'est tout ; elle n'a qu'à souIVrir. L'amour se fait assez entendre sans parler et sans penser. Il fait l'unique chose qu'il a à faire, (jui est de ne vouloir rien quand il manque de toute consolation. Une volonté rassasiée de celle de Dieu , pendant que tout le reste lui est ôté, est le plus pur de tous les amours.

Quel soulagement de penser qu'on n'a donc point tant d'inquiétudes à se donner pour s'exciter sans cesse à la patience, et pour être toujours en garde et tendu aliii de soutenir le caractère d'une vertu accomplie au dehors! Il suffit d'être petit et abandonné dans la douleur. Ce n'est point courage ; c'est quelque chose de moins et de plus ; de moins aux yeux du commun des hommes vertueux ; de oins aux yeux de la pure foi. C'est une petitesse en soi, qui met l'ame dans tonte la grandeur de Dieu. C'est une foiblesse qui désapproprié de toute force et (|ui donne la toute-puissance de Dieu. (Junnd je suis fuiOle , dit saint Paul ' , c'est (durs que je suis puissant : je puis tuut en celui qui me fortifie -.

Alors il suflit de se nourrir par quelque courte lecture [)roportionnée à son état et à son goût, mais souvent interrompue, pour soulager les sens, et pour faire place à l'esprit intérieur qui met en recueillement. Deux mots simples , sans raisonnement, et pleins de l'onction diN ine, sont la manne cachée. On oublie ces paroles; mais elles opèrent secrètement, et on s'en nourrit; l'ame en est engraissée. Quelijuefois on soulVre sans savoir presque si l'on souiVre ; d'autres fois on sonlVre et on trouve qu'on souffre mal, et on supporte son impatience comme une seconde croix |)lus pesante (pie la première; mais rien n'arrête, parce ([ue le vrai amour \a

' Il (i<r. Ml. lu. — -' riitUii. w. 13.

TNSTRl'CTIONS SUH F. A MORALE

toujours, u'alliuil [Miiul pour lui-uicnio ot ne se coiniitaut plus pour rien. Alors on est vraiment heureux. La croix n'est plus eroix (juand il n'y a plus un moi pour la soulVrir, et (pii s'approprie les biens et les maux.

XWVIII.

LA PAIX INÏKRLEIKK NE SE TROUVE QUE DANS UN KNTIEH ABANnON A I.A VOl.ONTF, DE DIEU.

Il n'y aura jamais de paix pour ceux qui lésistcnt à Dieu : s'il y a quelque joie au monde, elle est réservée à la conscience pure : toute la terre est un lieu de trihulation et d'angoisse pour une mauvaise conscience.

() que la paix qui vient de Dieu est didérentc «le celle qui vient du siècle! Elle calme les j)assions ; elle entrelient la pureté de la conscience ; elle est inséparable de la justice; elle unit à Dieu ; elle nous fortifie contre les tentations. Cette pureté de conscience s'entretient par la fréquentation des sacremens. La tentation , si elle ne nous surmonte point, porte toujours son fruit avec elle. La paix de l'ame consiste dans une entière résignation à la volonté de Dieu.

Marthe, Marthe, vous vous inquiétez, et vous vous troublez pour bien des choses; il n'y en a qu'une de nécessaire '. Une vraie simplicité, un certain calme d'esprit qui est le fruit d'un entier abandon à tout ce que Dieu veut , une patience et un support pour les défauts du prochain , que la présence de Dieu inspire , une certaine candeur et une certaine docilité d'enfant pour avouer ses fautes , pour vouloir en être repris , et pour se soumettre au conseil des personnes expérimentées , seront des vertus solides , utiles et propres pour vous sanctifier.

La peine que vous avez sur un grand nombre de choses vient de ce que vous n'acceptez pas avec assez d'abandon à Dieu tout ce qui peut vous arriver. Mettez donc toutes choses entre ses mains, et faites-en par avance le sacrifice entier dans votre cœur. Dès le moment que vous ne voudrez plus rien selon votre propre jugement , et que vous voudrez sans réserve tout ce que Dieu voudra , vous n'aurez plus tant de retours inquiets et de réflexions à faire sur ce qui vous regarde; vous n'aurez rien à cacher ni à ménager. Jusque-là vous serez troublé, changeant dans vos vues et dans vos goûts,

1 Luc. X. !i\ el 42.

l'aciienienl inécontenl d'aulrui , peu d'accord a\ec \ous-nièmt', ])lein de réserve et de déliaucc : votre bon esprit , jus(iu'à ce qu'il soit bien humilié et sinq)le, ne servira qu'à vous tourmenter; votre piété, quoique sincère, vous donnera moins de soutien el de consolation que de reproches intérieurs. Si au contraire vous abandonnez tout votre cann- à Dieu , vous serez tranquille et plein de la joie du Saint- Esprit.

Malheurà vous si vous regardez encore l'homme dans l'œuvre de Dieu! Quand il s'agit de choisir un guide il faut compter tous leshonmies pour rien. L(> moindre resix'ct humain fait tarir la grâce, augmente les irrésolutions. On souffre beaucoup , et on déplaît encore davantage à Dieu.

Ce qui nous oblige à aimer Dieu , c'est qu'il nous a aimés le premier , el aimés d'un amour tendre , comme un père qui a pitié de ses enfans, dont il connoît l'extrême fragilité et la boue dont il les a pétris? Il nous a cherchés dans nos propres voies qui sont celles du péché; il a couru comme un pasteur qui se fatigue pour retrouver sa brebis égarée. Il ne s'est pas contenté de nous chercher ; mais , après nous avoir trouvés , il s'est chargé de nous et de nos langueurs ; il a été obéissant jusqu'à la mort de la croix. On peut dire de même qu'il nous a aimés jusqu'à la mort de la croix , et que la mesure de son obéissance a été celle de son amour. Quand cet amour remplit bien une ame, elle goûte la paix de la conscience; elle est contente et heureuse; il ne lui faut ni grandeur, ni réputation , ni plaisir , rien de tout ce que le temps emporte sans en laisser aucunes traces ; elle ne veut que la volonté de Dieu , et elle veille incessamment dans l'heureuse attente de son époux.

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