HISTOIRE DE FLORISE
Une paysanne counoissoit dans son voisinage une fée. Elle la pria de venir à une de ses couches, où elle eut une lille. La fée prit d'abord l'enfant entre ses bras , et dit à la mère : Choisissez; elle sera , si vous voulez, belle comme le jour, d'un esprit encore plus charmant que sa beauté, et reine d'un grand royaume, mais malheureuse ; ou bien elle sera laide et paysanne connue vous , mais contente dans sa condition- La paysanne choisit d'abord pour cet enfant la beauté et l'esprit avec une couronne, au hasard de quelque malheur. Voilà la petite tille dont la beauté commence déjà à eflacer toutes celles qu'on avoit jamais vues. Son esprit étoit doux , poli , insinuant ; elle apprenoit tout ce qu'on vouloit lui apprendre, et le savoit bientôt mieux que ceux qui le lui avoieut appris. Elle dausoit sur l'herbe, les jours de fête, avec plus de grâce que toutes ses compagnes. Sa voix étoit plus touchante qu'aucun instrument de musique , et elle faisoit elle-même les chansons qu'elle chantoit. D'abord elle ne savoit point qu'elle étoit belle : mais, en jouant avec ses compagnes sur le bord d'une claire fontaine, elle se vit, elle remarqua combien elle étoit différente des autres , elle s'admira. Tout le pays, qui accouroiten foule pour la voir, lui fit encore plus connoitre ses charmes. Sa mère, quicomptoit sur les prédictions de la fée , la regardoit déjà comme une reine, et la gàtoit par ses complaisances. La jeune fille ne vouloit ni filer, ni coudre, ni garderies moutons; elle s'qjjpusoit à cueillir des fleurs, à en parer sa tête, à chanter , et à danser à l'ombre des bois. Le roi de ce pays-là étoit fort puissant, et iln'avoit qu'un fils nommé Rosimond qu'il vouloit marier. Il ne put jamais se résoudre à entendre parler d'aucune princesse des Etats voisins , parce qu'une fée lui avoit assuré qu'il trouveroit une paysanne plus belle et plus parfaite que toutes les princesses du monde. Il prit la résolution de faire assembler toutes les jeunes villageoises de son royaume au-dessous de dix-huit ans, pour choisir celle qui seroit la plus digne d'être choisie. On exclut d'abord une quantité innombrable de filles qui n'avoient qu'une médiocre beauté, et on en sépara trente qui surpassoient infiniment toutes les autres. Florise (c'est le
FABLES
nom de notre jeune fille) n'eut pas de peine à être mise dans ce nombre. On rangea ces trente (illcs au milieu d'une grande salle, dans une espèce d'amphithéâtre , où le Roi et son fils les pouvoient regarder toutes à la t'ois. Florise parut d'abord, au milieu de l()utesles autres, ce qu'une belle anémone [)aroîtroit parmi des soucis , ou ce qu'un oranger fleuri paroitroitau milieu des buissons sauvages. Le Roi s'écria qu'elle méritoit sa couronne. Rosimond se crut heureux de jiosséder Florise. On lui ôta ses habits du village ; on lui en donna qui étoient tout bordés d'or. En un instant elle se vit couverte de |)erles et de diamans. Un grand nombre de dames étoient occupées à la servir. On nesongeoilqu'à deviner ce qui pouvoit lui jilaire , pour le lui donner avant tprelle eût la peine de le di'mander. Elle éluil logée dans un magnifique ajipartement du palais, quin'avoit, au lieu de tapisseries, que de grandes glaces de miroir de toute la hauteur des chambres et des cabinets , afin «lu'elle eût le plaisir de voir sa beauté multipliée de tous côtés, et ([ue le prince pût l'admirer en quelque endroit qu'il jetât les yeux. Rosimond avoit quitté la chasse, le jeu, tous les exercices du corps , pour être sans cesse auprès d'elle : et comme le Roi son père étoit mort bientôt après le mariage . c'étoit la sage Florise, devenue Reine, dont les conseils décidoient de toutes li's affaires de l'Etat. La Reine mère du nouveau Hoi, nommée Gronii)ote, fut jalouse de sa bellefille. Elle étoit artificieuse, maligne, cruelle. La vieillesse avoit ajouté une affreuse difformité à sa laideur naturelle , et elle ressembloil à une furie, La beauté de Florise la faisoil paroitre encore plus hideuse, et l'irritoit à tout moment : elle ne pouvoit souffrir qu'une si belle personne la défigurât. Elle craignoit aussi son esprit , et elle s'abandonna à toutes les fureurs de 1 envie. Vous n'avez point de cœur , disoit-elle souvent à son fils, d'avoir voulu épouser cette j)etite paysanne ; et vous avez la bassesse d'en faire votie idole : elle est fière comme si elle étoit née dans la place où elle est. Quand le Roi votre père voulut se marier, il me préféra à toute aulie, parce que j'élois la fille d'un roi égal à lui. (Test ainsi que vous devriez faire. Renvoyez cette petite bergère dans Son village, et songez à quelque jeune princesse dont la naissance vous convierme. Rosimond résisloit à sa mère : mais (îronipule enleva mi jour un billet qui' lMi)ri>e écrivoitau Rui , et le donna à un ji'une homme delà (loin', (pi'elle obligea d'aller porter ce billet au Roi, comme si Florise lui avoit témoigné toute l'amitié
qu'elle ne devoit avoir que pour le Roi seul. Rosimond , aveuglé par sa jalousie et par les conseils malins que lui donna sa mère, fit cnfernier Florise pour toute sa vie dans une haute tour bâtie sur la [tointc d'un njcher qui s'élevoil dans la mer. Là, elle pleuroit nuit et jour , ne sachant par quelle injustice 1».' Roi, qui l'avoit tant aimée, la traitoit si indignement. Il ne lui étoit permis de voir qu'une vieille femme à qui lironipole l'avoit confiée, et qui lui insultoit à tout moment dans cette prison. Alors Florise se ressouvint de son village, de sa cabane et de tousses [)laisirs champêtres. Un jour , pendant qu'elle étoit accablée de douleur, et qu'elle déploroit l'aveuglement de sa mère , qui avoit mieux aimé qu'elle fût belle et reine malheureuse , que bergère laide et contente dans son état, la vieille qui la traitoit si mal vint lui dire (jue le Roi envoyoit un bourreau pour lui couper la tète, et qu'elle n'avoit plus qu'à se résoudre à la mort. Florise répondit qu'elle étoit prête à recevoir le coup. En effet, le bourreau envoyé par les ordres du Roi, sur les conseils de (^ironipole , tenoit un grand coutelas pour l'exécution , quand il parut une femme qui dit qu'elle venoit de la part de cette reine pour dire deux mots en secret à Florise avant sa mort. La vieille la laissa parler à elle, parce que cette personne lui parut une des dames du palais; mais c'étoit la fée qui avoit prédit les malheurs de Florise à sa naissance, et qui avoit pris la figure de cette dame de la Reine-mère. Elle parla à Florise en particulier , en faisant retirer tout le monde. Voulez-vous, lui dit-elle, renoncer à la beauté qui vous a été si funeste? Voulezvous quitter le titre de reine, reprendre vos anciens habits , et retourner dans votre village? Florise fut ravie d'accepter cette offre. La fée lui appliqua sui'le visage un masque enchante : aussitôt les traits de son visage devinrent grossiers, et perdirent toute leur proportion; elle devint aussi laide qu'elle avoit été belle et agréable. En cet état, elle n'étoitplusreconnoissable, et elle passa sans peine au travers de tous ceux (|iii étoient venus là poju* être témoins de son supplice, KWe suivit la fée, et repassa avec elle dans son pays, (h\ eut beau chercher Florise , on ne la put trouver en aucun endroit de la tour. On alla en porter la nouvelle au Roi et à Oronipote, (|ui la firent encore chercher, mais ihulilement, par tout le royaume. La fée l'avoit rendue à sa mère, (]ui ne l'eût pas comme dans un si grand changement , si elle n'en eût été avertie. Florise fut contente de vivre laide, pauvre et iucomme dans son village, où elle gar-
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doit des montons. Elle entendoil tous les jours raconter ses aventures et déplorer ses malheurs. On en avoit fait des cliausons qui faisoient pleuivr tout le monde ; elle prenoit plaisir h les chanter souvent avec ses compagnes , et elle en pleuroit comme les autres : mais elle se croyoit heureuse en gardant son troupeau, et ne voulut jamais découvrira personne qui elleétoif.
HISTOIRE DU ROI ALFAROLTE ET DE CLARIF^HILE.
Il y avoit un roi nommé Alfaroute, qui étoit craint de tous ses voisins e( aimé de tous ses sujets. Il étoit sage, bon, juste, vaillant, habile; rien ne lui manquoit. Une fée vint le trouver , et lui dire qu'il lui arriveroit bientôt de grands malheurs, s'il ne se servoit pas de la bague qu'elle lui mit au doigt. Quand il tournoit le diamant de la bague en dedans de sa main , il devenoit d'abord invisible ; et dès qu'il le retournoit en dehors , il étoit visible comme auparavant. Celte bague lui fut très-commode, et lui tit grand plaisir. Quand il se délioit de quelqu'un de ses sujets, il alloit dans le cabinet de cet homme, avec son diamant tourné en dedans; il entendoil et il voyoit tous les secrets domestiques sans être aperçu. S'il craignoit les desseins de quelque roi voisin de son royaume , il s'en alloit jusque dans ses conseils les plus secrets , où il apprenoit tout sans être jamais découvert. Ainsi il prévenoit sans peine tout ce qu'on vouloit faire contre lui; il détourna plusieurs conjurations formées contre sa personne, et déconcerta ses ennemis qui vouloient l'accabler. Il ne fut pourtant pas content de sa bague, et il demanda à la fée un moyen de se transporter en un moment d'un pays dans un autre, pour pouvoir faire un usage plus prompt et plus commode de l'anneau qui le rendoit invisible. La fée lui répondit en soupirant : Vous en demandez trop! craignez que ce dernier don ne vous soit nuisible. Il n'écouta rien, etla pressa toujours de le lui accorder. Hé bien ! dit-elle , il faut donc, malgré moi , vous donner ce que vous vous repentirez d'avoir. Alors elle lui frotta les épaules d'une liqueur odoriférante. Aussitôt il sentit de petites ailes qui naissoient sur son dos. Ces petites ailes ne paroissoient point sous ses habits : mais quand il avoit résolu de voler, il n'avoit qu'à les toucher avec la main : aussitôt elles devenoient si longues, qu'il
étoit en état de surpasser infiniment le vol rapide d'un aigle. Dès qu'il ne vouloit plus voler, il n'avoit qu'à retoucher ses ailes : d'abord elles se rapclissoient . en sorte qu'on ne pouvoil les apercevoir sous ses habits. Par ce moyen , le Roi alloit partout en peu de momens: il savoit tout, et on ne pouvoit concevoir par où il devinoit tant de choses; car il se renfermoil , et paroissoit demeurer presque loute la journée dans son cabinet , sans que personne osât y entrer. Dès qu'il y étoit , il se rendoit invisible par sa bague, étendoit ses ailes en les couchant, et parcouroit des pays immenses. Par là, il s'engagea dans de grandes guerres, où il remporta toutes les victoires qu'il voulut : mais conmieil voyoit sanscesse les secrets des hommes, il les connut si mcchans et si dissimulés , qu'il n'osoit plus se lier à personne. Plus il devenoit puissant et redoutable , moins il étoit aimé; et il voyoit qu'il n'étoit aimé d'aucun de ceux mêmes à qui il avoit fait les plus grands biens. Pour se consoler, il résolut d'aller dans tous les pays du monde chercher une femme parfaite qu'il pût épouser, dont il pût être aimé, et par laquelle il pût se rendre heureux. Il la chercha long-temps; et comme il voyoit tout sans être vu, il connoissoit les secrets les plus impénétrables. Il alla dans toutes les cours : il trouva partout des femmes dissimulées, qui vouloient être aimées et qui s'aimoient trop elles-mêmes pour aimer de bonne foi un mari. Il passa dans toutes les maisons particulières : l'une avoit l'esprit léger et inconstant ; l'autre étoit artificieuse, l'autre hautaine, l'antre bizarre; presque toutes fausses, vaines , et idolâtres de leur personne. Il descendit jusqu'aux plus basses conditions , et il trouva enfin la fille d'un pauvre laboureur, belle comme le jour, mais simple et ingénue dans sa beauté, qu'elle comptoit pour rien , et qui étoit en effet sa moindre qualité ; car elle avoit un esprit et une vertu qui surpassoient toutes les grâces de sa personne. Toute la jeunesse de son voisinage s'empressoit pour la voir ; et chaque jeune homme eût cru assurer le bonheurdesa vie en l'épousant. Le roi Alfaroute ne put la voir sans en être passionné. Il la demanda à son père, qui fut transporté de joie de voir que sa fille seroit une grande reine. Clariphile (c'étoit son nom) passa delà cabane de son père dans un riche palais, où une cour nombreuse la reçut. Elle n'en fut point éblouie ; elle conserva sa simplicité, sa modestie , sa vertu, et elle n'oublia point d'où elle étoit venue, lorsqu'elle fut au comble des honneurs. Le Roi redoubla sa tendresse pour elle, et crut enfin qu'il par-
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vicndroil h ^tre hciirenx. Peu s>n fallnit qu'il ne le fOil déjà, tant il coininençoit n se lier QU bon cœur de la Heine. Il se rendoil à toute heure invisible pour l'observer et pour la surl'rendre , mais il ne docouvroit rien en elle qu'il ne trouvai di<:ne d'être aduiiré. Il n'y avoit plus (ju'un reste île jalousie et de déliauoe qui le troubloit encore un peu dans sou amitié. La fée, qui lui avoit prédit les suites funestes de son dernier don, l'avertissoit souvent, et il en fut importuné. Il donna ordre qu'on ne la laissât plus entrer dans le j^ilais.et dit à la Reine qu'il lui dél'endoit de la l'ecevoir. La Heine promit . avec beaucoup de peine , d'i>béir , parce qu'elle aimoit fort cette boime fée. Un jour la fée, voulant instruire la Reine sur l'avenir , entra cbez elle sous la liirure d'un oflicier. et déclara à la Heine qui elle étoit. Aussitôt la Heine l'embrassa tendrement. Le Roi , qui étoit alors invisible , l'aperçut, et fut transporté de jalousie jus(|u'à la tureur. il lira son épée, et en perça la Heine , qui tomba mourante entre ses bras. Dans ce moment, la fée reprit sa véritable figure. Le Roi la reconnut , et comprit l'innocence de'la Reine. Alors il voulut se tuer. La fée arrêta le coup, et làcba de le consoler. La Heine, en expirant, lui dit : Quoique je meure de votre main . je meurs toute à vous. Alfaroule déplora son malbeur d'avoir voulu, malgré la fée, un don qui lui étoit si funeste. Il lui rendit la bague. et la pria de lui ôler ses ailes. Le reste de ses jours se passa dans l'amertume et dans la douleur, n n'avoit point d'autre consolation que d'aller pleurer sur le tombeau de Clariphile.
niSTOlRE DE ROSIMOND F.T DE RRAMINTE.
H étoit une fois un jeune homme jdus beau que le jour, nommé Hosimond, et qui avoit autant d'esprit et de vertu que son frère aine Bran)inte étoit mal fait, désagréable, brutal et méchant. Leur mère , qui avoit horreur de son fils aine, n'avoit des yeux que poiu' voir b; cadet. L'ainé , jaloux, invenle une calomnie horrible pour pfidre son frère : il dit à sou père que Hosimond alloit souvent thez un voisin, qui étoit son ennemi, pour lui rap[iorler tout ce qui se passoit au logis, et pour lui donner le moyen d'empoisonner son père. Le père, fort empoilf , batlil ci'uellt'mftit son fils, le mit en sang , j»ui< il b' tint trois jours ni
prison , sans nourriture, et enfin le chassa de sa maison , en le menaçant de le tuer, s il le- \enoit jamais. La mère épouvantée n'osa rien dire; elle ne fit que gémir. L'enfant s'en alla pleurant ; et ne s uhant où se retirer, il traversa sur le soir un grand bois : la nuit le surprit au pied d'un rocher; il se mil à l'entrée d'une caverne sur un tapis de mousse où couloit un clair ruisseau, et il s'y endormit de lassitude. Au point du jour, en s'éveillant, il vil une belle femme, montée sur un cheval gris, avec une housst; en broderie d'oi', qui paroisoit aller à la chasse. N'avez-vous point vu passer un cerf et des chiens? lui dit-elle. Il répondit que non. Puis elle ajouta : H me semble que vous êtes affligé. Hu'avez-vous, lui dit-elle'? Tenez, voilà une bague qui vous rendra le plus heureux et le plus puissant des hommes, pourvu que vous n'en abusiez jamais. Huand vous tournerez le diamant en dedans, vous serez d'abord invisible; dès que vous le tournerez en dehors, vous paroîtrez à découvert. Quand vous mettrez l'anneau à votre doigl, vousparoitrez le fils du Roi, suivi de tout une cour magnitique : quand vous le mettrez au quatrième doigt , vous paroitrez dans votre figure naturelle. Aussitôt le jeune homme comprit que c'éloitune fée qui lui parloit. Après ces paroles , elle ^'enfonça dans le bois. Pour lui, il s'en retoura aussitôt chez son père, avec impatience de faire l'essai de sa bague. 11 vit et entendit tout ce qu'il voulut sans être découvert. Il ne tint qu'à lui de se venger de son frère , sans s'exposer à aucun danger. 11 se montra seulement à sa mère , l'embrassa , et lui dit toute sa merveilleuse aventure. Ensuite, mettant l'anneau enchanté à son petit doigt, il parut tout-à-coup coumie le prince . fils du Roi, avec cent beaux chevaux, et un grand nombre d'officiers richement vêtus. Son père fut bien étonné de voir le fils du Roi dans sa |)etite maison; il étoit embarrassé, ne sachant quels respects il devoit lui rendre. Alors Hosimond lui demanda cond)ien il avoit de (ils. Deux , répondit le père. Je veux les voir; failes-les venir toul-à-l'heure, lui dit Hosimond : je veux les emmener tous deux à la Cour pour faire leur fortune. Le père timide répondit en hésitanl : Voilà l'ainé que je vous présente. Où est doiii- If cadt r.' je le veux voir aussi , dit encore H(jsiriiond. Il n'est pas ici, dit le père. Jel'avois cliAtic pour une faute , et il m'a quitté. Alors Hosimond lui dit : Il falloil l'instruire, mais non pas le rhasscr. iJonnez-moi toujoursTainé ; (|u'il me suive. Kt vous, dit-il, parlant au père, sui\<z deux gardes (|ui vous conduiront au lieu
fJOiî
FABLES
que je leur marquerai. Aussitôt deux gardes eiuiuenèrent le père; et la lee dont nous avons parlé l'ayant trouvé dans une Ibrét , elle le IVappa d'une \erge d'or, et le tit entrer dans une caverne sonihre et profonde , où il demeura enchanté. Demeurez-y, dit-elle , jusqu'à ce que votre fils vienne vous en tirer, ('ei)endant le tils alla à la cour du lUii . dans un temps où le jeune prince s'éloit eudianjué [tour aller l'aùe la guerre dans une île éloignée, il a\oit été emporté par les vents sur des côtes inconnues , où , après un naufrage , il étoit captif chez un peuple sauvage. Hosimond parut à la Cour, connue s'il eût été le prince qu'on croyoit perdu, et que tout le monde |)leuroit. H dit qu'il éloit revenu par le secours de quelques marchands , sans lesquels il seroit péri, il lit la joie puhlique. Le Hoi parut si transporté, qu'il ne pouvoit parler; et il ne se lassoil point d'embrasser ce fils qu'il avoit cru mort. La Heine fut encore plus attendrie. On lit de grandes réjouissances dans tout le royaume. Lu jour celui qui passoilpour le prince, dit à son véritable frère : Braminte , vous voyez que je vous ai tiré de votre village pour ftiire votre fortune ; mais je sais que vous êtes un menteur , et que vous avez , par vos impostures . causé le malheur de votre frère Rosimond : il est ici caché. Je veux que vous parliez à lui , et qu'il vous reproche vos im- I»ostures. Braminte, tremblant, se jeta à ses pieds , et lui avoua sa faute. N'importe, dit Rosimond , je veux que vous parliez à votre frère, et que vous lui demandiez pardon. Il sera bien généreux s'il vous pardonne; il est dans mon cabinet , où je vous le ferai voir lout-àl'heure. Cependant je m'en vais dans une chambre voisine , pour vous laisser librement avec lui. Braminte entra pour obéir dans le cabinet. Aussitôt Rosimond changea son anneau, passa dans cette chambre , et puis il entra par une autre porte de derrière avec sa figure naturelle dans le cabinet où Braminte fut bien honteux de le voir. Il lui demanda pardon, et lui promit de réparer toutes ses fautes: Rosimond l'embrassa en pleurant, lui pardonna, et lui dit : Je suis en pleine faveur auprès du prince; il ne tient qu'à moi de vous faire périr, ou de vous tenir toute votre vie dans une prison : mais je \eux être aussi bon pour vous que vous avez été méchant pour moi. Braminte, honteux et confondu , lui répondit avec soumission , n'osant lever les yeux ni le nommer son frère. Ensuite Rosimond fit semblant de faire un voyage eu secret pour aller épouser une princesse d'un royaume voisin : mais, sous ce prétexte, il alla
voir sa mère , à laquelle il raconta tout ce qu'il avait fait à la Cour , et lui donna , dans le besoin , cpielquc pelil secours d'argent; car le Roi lui laissoit itrcudrc tout celui qu'il vouloit, mais il n'en prenoit jamais beaucoup. Cependant il s'éleva une furieuse guerre entre le Roi et un autre roi voisin , qui étoit injuste et de mauvaise foi. Rosimond alla à la cour du Roi ennemi , entra, parle moyeu de son anneau, dans tous les conseils secrets de ce prince, demeurant toujours iinisible. il profita de tout ce qu'il apprit des mesures des ennemis : il les prévint et les déconcerta en tout; il commanda l'armée contre eux : il les défit entièrement dans une grande bataille, et conclut bientôt avec eux une j)aix glorieuse , à des conditions équitables. Le Roi ne songeoit qu'à le marier avec une princesse héritière d'un royaume voisin, et plus belle que les Grâces. Mais un jour, pendant que Rosimond étoit à la chasse dans la même forêt où il avoit autref(Hs trouvé la fée. elle se présenta à lui. Gardez-vous bien, lui dit-elle d'une voix sévère, de vous marier comme si vous étiez le prince ; il ne faut tromper personne : il est juste que le prince pour qui l'on vous prend, revienne succéder à son père. Allez le chercher dans une île où les vents que j'enverrai enfler les voiles de votre vaisseau vous mèneront sans peine. Hâtez-vous de rendre ce service à votre maître , contre ce qui pourroit flatter votre ambition , et songez à rentrer en homme de bien dans votre condition naturelle. Si vous ne le faites , vous serez injuste et malheureux; je vous abandonnerai à vos anciens malheurs. Rosimond profita sans peine d'un si sage conseil. Sous prétexte d'une négociation secrète dans un Etat voisin, il s'embarqua sur un vaisseau , et les vents le menèrent d'abord <lans l'île où la fée lui avoit dit qu'étoit le vrai fils du Roi. Ce prince étoit captif chez un peuple sauvage, où on lui faisoit garder des troupeaux. Rosimond, invisible-, l'alla enlever dans les pâturages où il conduisoit son troupeau; et le couvrant de son propre manteau , qui étoit invisible comme lui , il le délivra des mains de ces peuples cruels : ils s'embarquèrent. D'autres vents . obéissant à la fée , les ramenèrent ; ils arrivèrent ensemble dans la chambre du Roi. Rosimond se présenta à lui , et lui dit : Vous m'avez cru votre fils , je ne le suis pas : mais je vous le rends; tenez, le voilà lui-même. Le Roi, bien étonné, s'adressa à son fils, et lui dit : N'est-ce pas vous , mon fils , qui avez vaincu mes ennemis, et qui avez fait glorieusement la paix? ou bien est-il vrai que vous avez
KABLKS.
fait un nautVa'çro , que nous avez été caplit', et que Hosiiiioud \ous a délivre"? Oui . mon [lèir, répondit-il. C'est lui (jui est venu dans le pa\s où j'étois captif. Il ma enlevé ; je lui dois la liberté, et le plaisir de vous revoir. C'est lui , et non pas moi , à qui vous devez la victoire. Le Roi ne pouvoit croire ce qu'on lui disoit : mais Rosimoiiil . clianp'aul sa liai:ue, se iintutra au Uoi sous la li|.'ure du prince; et le Hoi épouvanté vit, à la fois , deux lionunes qui lui parurent tous deux ensemble son même lils. Alors il olVrit . pour tant de services, des sommes inmienses à Rosimond , qui les refusa ; il demanda seulement au Roi la grâce de conserver à son frère Rraminle une iliarge (ju'il avoil à la Cour, l'our lui. il craignit linconslancc de la fortune . lenvic des hommes, et sa propre fragilité : il vouhit se retirer dans son village avec sa mère, on il se mit à cultiver la terre. La fée , qu'il revit enciuc dans les bois , lui luonlra la caverne où son père étoit, et lui dit les paroles qu'il falloit prononcer pour le délivrer ; il prononça avec une très-sensible joie ces paroles; il délivra son père, qu'il avoit depuis long-temps iuqialience de délivrer, et lui donna de quoi passer doucement sa vieillesse. Rosimond fut ainsi le bienfaiteur do toute sa fannlle, et il eut le plaisir de faire du bien à tous ceux qui avoient voulu lui faire du mal. Après avoir fait les plus grandes choses pour la Cour , il ne voulut d'elle que la liberté de vivre loin de «a corruption. Pour comble de sagesse, il craignit que son anneau ne le teutàt de sortir de sa solitude, et ne le rengageât dans les grandes all'aires ; il retourna dans le bois où la fée lui avoit apparu si favorablement. Il alloit tous les jours auprès de la caverne où il avoit eu le bonheur delà voir autrefois; et c'étoit dans l'espérance de l'y revoir. Kniin , elle; s'y présenta encore à lui , et il lui rendit l'anneau enchanté. Je vous rends, lui dit-il, un don d'un si grand prix , mais si dangereux , et duquel il est si facile d'abuser. Je ne me croirai en sùrelé que quand je n'aurai plus de (|uoi sortir de ma solitude avec tant de moyens de conlenler toutes mes passions.
Pendant que Rosiiuftnd rendoil celte bague , Rraminle, dont le méchant naturel n'éloil |)oint corrigé , s'abandonnoit à l((utes ses passious, et voulut engager lej<'une prince, qui étoit devenu roi , à traiter indigueuuMit Rosimotid. La féi; dit à Rosimond : Noire frère , toujours iuq)Osteur, a voulu vous rendre suspect au nouveau roi, et Vous perdre : il mérite d'être puni, et il faut qu'il jx-risse. .Je nj'en vais lui donner
cette bague que vous me rendez. Rosimond pleura le malheur de son frère; puis il dit à la tée : Cummeul |»réleudez-vous le punir par un si merveilleux [irésenl? lien abusera [lour persécuter tous les gens de bien, et pour avoir une puissance sans bornes. Les mêmes choses, répondit la fée, sont un remède salutaire aux uns, et un |toison mortel aux autres. La |>rospérité est la source de tous les maux pour les médians. (Juand on veut [)uiiir un scélérat, il n'y a qu'à le rendr-e bien puissant poui' le faire périr bientôt. Elle alla ensuite au palais; elle se montra à Rraminte sous la ligure d'une vieille l'euMue couverte de baillons; elle lui dit : J'ai tiré des mains de votre frère la bague que je lui avois prêtée, cl avec laquelle il s'étoit acquis tant de gloire : recevez-la de moi , et pensez bien à l'usage que vous en ferez. Rraminle répondit en riant : Je ne ferai pas comme mon iVère , qui fut assez insensé pour aller chercher le prince , au lieu de régner en sa place. Rraminte , avec cette bague, ne songea qu'à découvrir le secret de toutes les familles, qu'à commettre des trahisons, des meurtres et des infamies , qu'à écouter les conseils du Roi, qu'à enlever les richesses des j)articuliers. Ses crimes invisibles étonnèrent tout le monde. Le Roi , voyant tant de secrets découvei-is , ne savoit à quoi attribuer cet inconvénient; mais la prospérité sans bornes et l'insolence de Rraminte lui tirent soupçonner qu'il avoit l'anneau enchanlé de son frère. Pour le découvrir il se servit d'un étranger d'une nation ennemie, à qui il doima une grande somme. Ot homme vint la nuit oiVrir à Rraminle , de la part du Roi ennemi , des biens et des honneurs immenses, s'il vouloil lui faire savoir par des espions tout ce qu'il pourroit apprendre des secrets de son Roi.
Rraminle prouiil tout . alla même dans un lieu où on lui donna une souuue très-grande pour commencer sa récompense. Il se vanta d'avoir un anneau qui le rendoit invisible. Le lendemain . le Roi l'envoya chercher , et le lit d'abord saisir. On lui ôla l'anneau, et on trouva sur lui plusieurs paj^iers qui [)rouvoient ses crimes. Rosimond revint à la Cour pour demander la grâce de son frère, qin lui fut refusée. (>n lit mourir Rraminle ; et l'anneau lui fut plus fimesle qu'il n'avoit été utile à son frère.
Le Roi. |)our consoler Rosimond de la punition de Rraminle, lui rendit l'anneau . connue un trésor d'un prix inliui. Rosimond aflligé n'en jugea pas »le même : d relourna chercher la fée dans les bois. Tenez , lui dit-il, votre aune lu. L'expérience de mon frère m'a fail com-
FABLE?
prendre ce que je n'avnis pas bien ''onipris d'ahord quand vous me le dites. Gardez cet instrument fatal de la perte de mon frère. Hélas! il seroit encore vivant ; il n'auroit pas accablé de douleur et de honte la vieillesse de mon père et de ma mère; il seroit pcut-tMre sage et heureu.x, s'il n'avoil jamais en de quoi contenter ses désirs. 0 qu'il est dangereux de pouvoir plus que les autres hommes! Ileprcnoz votre anneau : malheur i\ ceux à qui vous le donnerez ! L'unique pràccque je vous demande, c'est de ne le donner jamais à aucune des personnes pour qui je m'intéresse.
L'ANNEAU DE GYGÉS.
Pendant le règne du fameux Crésus, il y avoil en Lydie un jeune homme bien fait, plein d'esprit, très vertueux, nommé Callimaque, de la race des anciens rois , et devenu si pauvre , qu'il fut réduit à se faire berger. Se promenant nu jour sur des montagnes écartées où il revoit sur ses malheurs en menant son troupeau , il s'assit au pied d'un arbre pour se délasser. Il aperçut auprès de lui une ouverture étroite dans un rocher. La curiosité l'engage à y entrer. 11 trouve une caverne large et profonde. D'abord il ne voit goutte ; enfin ses yeux s'accoutument à l'obscurité. Il entrevoit dans une lueur sombre une urne d'or, sur laquelle ces mots étoient gravés : « Ici tu trouveras l'anneau » deGygès. 0 mortel, qui que tu sois, à qui les » dieux destinent un si grand bien, montre- » leur que tu n'es pas ingrat, et garde-toi » d'envier jamais le bonheur d'aucun autre » homme. »
Callimaque ouvre l'urne, trouve l'anneau , le prend, et, dans le transport de sa joie, il laissa l'urne, quoiqu'il fût très-pauvre et qu'elle fût d'un grand prix. Il sort de la caverne, et se hâte d'éprouver l'anneau enchanté , dont il avoit si souvent entendu parler depuis son enfance. Il voit de loin le roi Crésus qui passoit pour aller de Sardes dans une maison délicieuse sur les bords du Pactole. D'abord il s'approche de quelques escUves qui marchoient devant, et qui portoient des parfums pour les répandre sur les chemins où le Hoi devoit passer. H se mêle parmi eux après avoir tourné son aimeau en dedans , et personne ne l'aperçoit. Il fait du bruit tout exprès en marchant : il
prononce même qiielques paroles. Tous prêtèrent l'oreille; tous furent étonnés d'entendre une voix, et de ne voir personne. Ils se disoient les nus aux autres : Est-ce un songe ou une vérité? N'avcz-vous pas cru entendre parler quelqu'un? Callimaque, ravi d'avoir fait cette expérience , quitte ces esclaves et s'approche du Hoi. Il est déjà tout auprès de lui sans être découvert; il monte avec lui sur son char, qui étoil tout d'argent, orné d'une merveilleuse sculpture. La Heine étoil auprès de lui , et ils parloienl ensemble des plus grands secrets de l'Etat, que Crésus ne conlioit qu'à la Heine seule. Callimaque les entendit pendant tout le chemin.
On arrive dans cette maison dont tous les nmrs étoient de jaspe ; le toit étoit de cuivre fin et brillant connue l'or : les lits étoient d'argent, et tout le reste des meubles de même : tout étoit orné de diamans et de pierres précieuses, Tout le palais étoit sans cesse rempli des plus doux parfums ; et pour les rendre plus agréable , on en ré[)andoit de nouveaux à chaque heure du jour. Tout ce qui servoit à la personne du Hoi étoit d'or. Quand il se promenoit dans ses jardins, les jardiniers avoient l'art de faire naître les plus belles fleurs sous ses pas. Souvent on changeoit, pour lui donner une agréable surprise , la décoration des jardins , comme on change une décoration de scène. On transportoitpromptement, par de grandes machines, les arbres avec leurs racines, et on en apportoit d'autres tout entiers ; en sorte que chaque matin le Hoi, en se levant, apercevoit ses jardins entièrement renouvelés. Un jour c'étoient des grenadiers, des oliviers, des myrtes, des orangers et une forêt de citronniers. Un autre jour paroissoit tout-à-coup un désert sablonneux avec des pins sauvages , de grands chênes , de vieux sapins qui paroissoient aussi vieux que la terre. Un autre jour on voyoit des gazons fleuris, des prés d'une herbe fine et naissante, tout émaillés de violettes , au travers desquels couloient impétueusement de petits ruisseaux. Sur les rives étoient plantés de jeunes saules d'une tendre verdure, de hauts peupliers qui nionloient jusqu'aux nues; des ormes toufl'us et des tilleuls odoriféians, plantés sans ordre, faisoient une agréable irrégularité. Puis tout-àcoup, le lendemain , tous ces petits canaux disparoissoient ; on ne voyoit plus qu'un canal de rivière, d'une eau pure et transparente. Ce fleuve étoit le Pactole dont les eaux couloient sur un sable doré. On voyoit sur ce fleuve des vaisseaux avec des rameurs vêtus des plus
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riches étoffes couvertes d'une broderie d'or. Les bancs des rameurs étoienl d'ivoire; les rames, d'ébèiie ; le bec des proues, d'argent; tous les cordages, de soie ; les voiles, de pourpi'e ; et le corps des vaisseaux, de bois odoril'éians connue le cèdre. Tojjs les ctirdages élt)ieiit ornés de lésions ; tous les inateli»ls étoienl couronnés de Heurs. 11 couloil quelquefois, dans l'endroit des jardins qui étoil sous les fenêtres de Crésus, un ruisseau d'essence, dont l'odeur exquise s'exlialoit dans tout le palais. Crésus avoit des lions, des tigres et des b''opards , auxquels on avoit liuié les dénis et les trrilfes, qui étoienl attelés à de petits chars rl'écailles de tortue garnis d'argent. Ces animaux féroces étoient conduits par un frein «l'or et par des rênes de soie. Ils servoient au Hoi el à toute la Cour pour se promener dans les \astes routes d'une forêt qui conservoil sous ses rameaux impénétrables une élernelle nuit. Souvent on faisoit aussi des courses avec ces chars le long du fleuve dans une prairie unie comme un tapis verd. Ces fiers animaux couroient si légèrement et avec tant de rapidité , qu'ils ne laissoient pas même sur l'herbe tendre la moindre trace de leurs pas, ni dos roues qu'ils Iraîuoient après eux. Chaque jour on inventoit de nouvelles espèces de courses pour exercer la vigueur el l'adresse des jeunes gens. Crésus, à chaque nouveau jeu , attachoit quelque grand prix pour le vaii)(|ueur. Aussi les jours couloienl dans les délices et parmi les plus agréables spectacles.
Callimaque résolut de surprendre tous les Lydiens par le moyen de son anneau. FMusieurs jeunes hommes de la plus haute naissance avoient couru devant le Roi, qui étoil descendu de son char dans la prairie pour les voir courir. Dans le moment où tous les prétendans eurent achevé leur course, et que Crésus examinoit à qui le prix devoil appartenir, Callimaque se met dans le char du Hoi. Il demeure invincible : il pousse les lions, le char vole. On eût cru que c'étoit celui d'Achille, traîné par des coursiers immortels; ou celui de l'hébus même, lorsque a[)rès avoir parcouru la voûte immense des cieux il précipite ses chevaux enfl.immésdans le sein des ondes. D'abord on crut (jiie les lions , s'étant échap|>és, s'enfuyoienl au hasard : mais bientôt ou recourmt qu'ils étoient guidés par beaucoup d'art, et que celte course surpasseroil toutes les autres. C.ependanl le char [jaraissoit vide, et tout le monde demeuroit immobile délonnement. Lnlin la course esl achcNée, et le prix remporté, sans
qu'on puisse comprendre par qui. Les uns croient que c'est une divinité qui se joue des houunes: les autres assurent que c'est un honime nommé Orodes, venu de Perse, qui avoit l'art des etichantemens, cpii évocpioit les ombres des enfers, qui lenoit dans ses mains toute la |)uissauce d'Hécate. <pii t-nvoyoit à son ^'lé la Discorde et les Furies dans lame de ses ennemis, qui faisoit entendre la nuit les hurlemens de Cerbère et les gémissemcns profonds de l'Erèbe, enlin ijui [louvoil échps(«r la lune et la faire desci'iiilre du ciel sur la terre. Crésus crut qu"(t|0(jes a\oil nieué le char; il le lit appeler. On le trouva (pii leuoit dans son sein des serpens entortillés , et qui , prononçant entre ses dents des paroles inconnues et mystérieuses , conjuroit les divinités infernales. Il n'eu fallut pas davantage poiu- persuader qu'il étoit le vainqueur invisil)le de cette course. Il assura que non ; mais le Hoi ne put le croire. Callimaque étoit ennemi d'Orodes, parce que celui-ci avoit prédit à Crésus que ce jeune homme lui causeroitun jour de grands embarras, et seroit la cause de la ruine entière de son royaume. Cette prédiction avoit obligé Crésus à tenir Callimaque loin du monde dans un désert, et réduit à une grande pauvreté. Callimaque sentit le plaisir de la vengeance, et fut bien aise de voir l'embarras de son ennemi, Crésus pressa Orodes. et ne put pas l'obligera dire qu'il avoit couru pour le prix. Mais coumie le Hoi le menaça de le punir, ses amis lui conseillèrent d'avouer la chose et de s'en l'aire honneur. Alors il passa d'une extrémité à l'autre; la vanité l'aveugla. Il se vanta d'avoir fait ce coup mer\eilleux par la vertu de ses enchantemens. .Mais , dans le moment oîi on lui parloit , on fut bien surpris de voir le même char recommencer la même course. Puis le Roi entendit une voix qui lui disoit à l'oreille : Orodes se moque de loi ; il se vante de ce qu'il n'a pas fait. Le Hoi, irrité contre Orodes, le lit aussitôt charger de fers et jeter dans une profonde prison.
Callimacjue, ayant senti le plaisir de conteuter ses passions par le secours de son anneau, perdit peu à peu les seutimens de modération el de vertu (ju'il avoit eus dans sa sidilude el dans ses maliieurs. Il fut même tenté d'entrer dans la chambre du Hoi . et de le tuer dans son lit. Maison ne ()asse point tout d'un coup aux plus grands crimes : il eut horreur d'une action si noire, et ne [)ut endurcir son ca.»ur pour l'exécuter. Mais il partit pour s'en aller eu Perse trouver Cyrus : il lui dit les secrets de (Zrésus qu'il avoit entendus et le dessein des Lydiens de
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faire une ligue contre les Perses avec les colonies grecques de toule la côte de l'Asie mineure ; en même temps il lui expliqua les préparatifs de Crésus et les moyens de le prévenir. Aussitôt Cyrus part de dessus les bords du Tygrc. où il éloit campé avec une armée innombraltle. el vient jusqu'au tleuve Halys, où (avsus se préprésenta à lui avec des troupes plus maguiliques que courageuses. Les Lydiens vivoicnl trop délicieusement pour ne craindre point la mort. Leurs habits étoient brodés d'or , et semblables à ceux des femmes les plus vaines ; leurs armes étoient toutes dorées ; ils étoient suivis d'un noud)re prodigieux de chariots superbes ; l'or, l'argent, les pierres précieuses, éclatoient partout dans leurs tentes, dans leurs vases, dans leurs meubles , et jusque sur leurs esclaves. Le faste et la mollesse de cette armée ne dévoient faire attendre qu'imprudence et lâcheté, quoique les Lydiens fussent en beaucoup plus grand nombre que les Perses. Ceux-ci, au contraire, ne montroient que pauvreté et courage . ils étoient légèrement vêtus ; ils vivoient de peu, se nourrissoient de racines et de légumes, ne buvoient que de l'eau, dormoienl sur la terre, exposés aux injures de l'air, cxerçoient sans cesse leurs corps pour les endurcir au travail ; ils n'avoient pour tout ornement que le fer ; leurs troupes étoient toutes hérissées de piques, de dards et d'épées : aussi n'avoient-ils que du mépris pour des ennemis noyés dans les délices. A peine la bataille mérita-t-elle le nom d'un combat. Les Lydiens ne purent soutenir le premier choc : ils se renversent les uns sur les autres; les Perses ne font que tuer ; ils nagent dans le sang. Crésus s'enfuit jusqu'à Sardes, Cyrus l'y poursuit sans perdre un moment. Le voilà assiégé dans sa ville capitale. Il succombe après un long siège ; il est pris , on le mène au supplice. En cette extrémité, il prononce le nom de Solon. Cyrus veut savoir ce qu'il dit. Il apprend que Crésus déplore son malheur de n'avoir pas cru ce Grec qui lui avoit donné de si sages conseils. Cyrus, touché de ces paroles . donne la vie à Crésus.
Alors Callimaque commença à se dégoûter de sa fortune. Cyrus l 'avoit mis au rang de ses satrapes, et lui avoit donné d'assez grandes richesses. Y\\ autre en eût été content : mais le Lydien , avec son anneau , se seutoit en état de monter plus haut. Il ne pouvoit souffrir de se voir borné à une condition où il avoit tant d'égaux et un maître. Il ne pouvoit se résoudre à tuer Cyrus, qui lui avoit fait tant de bien. 11 avoit même quelquefois du regret d'avoir ren-
versé Crésus de son tronc. Lorsqu'il l'avoit vu conduit au supplice, il avoit été saisi de douleur. Il ne pouvoit plus demeurer dans un pays où il avoit causé tant de maux , el où il ne pouvoit rassasier son and)ilion. Il part; il cherche un pays inconnu : il traverse des terres inmienses, éprouve partout l'elfet magique et merveilleux de son anneau, élève à son gré et renverse les rois et les royaumes , amasse de grandes richesses, parvient au faîte des honneurs, et se trouve cependant toujoiu's dévoré de désirs. Son lalisman lui |tiocure tout , excepté la paix et le bonheui'. (Test qu'on ne les trouve (jue dans soi-même, qu'ils sont indépcndans de tous ces avantages extérieurs auxquels nous mettons tant de prix, et que. quand dans l'opulence et la grandeur on jierd la simplicité, l'innocence et la modération, alors le cœur et la conscience, qui sont les vrais sièges du bonheur, deviennent la proie du trouble, de l'inquiétude, de la honte et du remords.