‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraireChapitre 76 sur 271 · HISTOIRE DE LA REINE GISÈLE ET DE LA FÉE CORYSANTE · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE LA REINE GISÈLE ET DE LA FÉE CORYSANTE

Il étoit une fois une reine nommée Gisèle , qui avait beaucoup d'esprit et un grand royaume. Son palais étoit tout de marbre; le toit étoit d'argent ; tous les meubles qui sont ailleurs de fer ou de cuivre, étoient couverts de diamans. Cette reine étoit fée; et elle navoit qu'à faire des souhaits, aussitôt tout ce qu'elle vouloit ne manquoit pas d'arriver. Il n'y avoit qu'un seul point qui ne dépendoit pas d'elle; c'est qu'elle avoit cent ans, et elle ne pouvoit se rajeunir. Elle avoit été plus belle que le jour, et elle étoit devenue si laide et si horrible, que les gens mêmes qui venoient lui faire la cour cherchoient en lui parlant des prétextes pour tourner la tête, de peur de la regarder. Elle étoit toute courbée, tremblante, boiteuse, ridée , crasseuse , chassieuse, toussant et crachant toute la journée avec une saleté qui faisoit bondir le cœur. Elle étoit borgne et presque aveugle ; ses yeux de travers avoient une bordure d'écarlate : enfin elle avoit une barbe grise au menton. En cet état, elle ne pouvoit se regarder elle-même, et elle avoit fait casser tous les miroirs de sou palais. Elle n'y pouvoit souffrir aucune jeune per-

rAnî.r.^.

sonne d'une figure raisonnalilc. Elle ne %e faisoit servir que par des gens borgnes, bossus, boiteux et estropies. Un jour on présenta .'i l;i J{eine une jeune liliede qiiin/.eans, d'une merveilleuse beauté, nonnnée (^^rysaute. n'ubnrii elle se ré'-ria : Qu'on (^te eet obji'l de devant mes yeux. Mais la mère de eclte jeune lille lui dit : Madame , ma lille est fée, et elle a le pouvoir de vous donner en un moment toute sa jeunesse et loule sa beauté. La Heine , détournant ses yeux , réi>ondit : Hé bien! que faut-il lui donner en réeompense? Tous vos trésors, et votre couronne même, lui répondit la mère. C'est de quoi je ne me dépouillerai jamais , s'écria la Reine; j'aime mieux mourir. Cette oIVre ayant été rebutée, la Heine tomba malade d'une maladie qui la rendoit si puante et si infecte , que SCS fennnes n'osoient approcber d'elle pour la servir, et que ses médecins jugèrent qu'elle niourroit dans peu de jours. Dans cette extrénjité, elle envoya cberclier la jeune fille, et la pria de prendre sa couronne et tous ses trésors, pour lui donner sa jeunesse avec sa beauté. La jeune tille lui dit : Si je prends votre couronne et vos trésor? , en vous donnant ma beauté et mon âge, je deviendrai tout-à-coup vieille et difforme comme vous. Vous n'avez pas voulu d'abord faire ce tnarcbé , et moi j'bésite à mon t'iur pour savoir si je dois le faire. La Heine la pressa beaucoup, et comme la jeune lille sans expérience ctoit fort ambitieuse , elle se laissa toucher au plaisir d'être reine. Le marché fut conclu. En un moment Gisèle se redressa, et sa taille devint majestueuse ; son teint prit les plus belles couleurs; ses yeux parurent vifs; la Heur de la jeunesse se répandit sur son visage ; elle charma toute l'assemblée. Mais il fallut qu'elle se retirât dans un village, et sous une rabanç, étant couverte de haillons. Corysanle , au contraire , perdit tous ses agrémens , et devint hideuse. Elle demeura dans ce superbe palais , et commanda en reine. Dès qu'elle se vit dans un miroir, elle soupira , et dit qu'on n'en présentât jamais aucun devant elle. Elle chercha à se consoler par ses trésors. Mais son or et ses pierreries nel'empèchoient point de souffrir tous les maux de la vieillesse. Elle vouloit danser , comme elle éloit accoutumée à le faii'e avec ses Compagnes, dans des prés fleuris à l'ombre des bocages; mais elle ne pouvoil |)lus se soutenir qu'avec un bâton. Elle vouloit faire th-< festins; maiselle éfoil si languissante et si dégoûtée, (pie les mets les plus di'li( leux lui faisoient mal au cœur. Elle n avoit mémeaueunedenl, etiiepr)iivoit se nourrir que d'un peu de bouillie. Elle

vouloit entendic des concerts de musique, mais cileétoil sourde. Alors elle regretta sa jeunesse et sa beauté, qu'elleavoit follement quittées pour i\nc couronne et pour des trésors dont elle ne poiivoif se servir. De plus, elle qui avoit été bergère , et qui éloit accoutumée à passer les jouis à chanter en conduisant ses moutons , elle éloil à tout moment importunée des affaires difficiles quelle ne pouvoit point régler. D'un autre c»Mé, ("îisèle, accoiitmiiée à régner, à posséder tous les plus grands biens , avoit déjà oublié les incommodités de la vieillesse ; elle étoit inconsolable de se voir si pauvre. Quoi! disoitelle , serai-je toujours couverte de haillons? A quoi me sert toute ma beauté sous cet habit crasseux et déchiré. .\ quoi me sert-il d'être belle , pour n'être vue que dans un village par des gens si grossiers? On me méprise; je suis réduite à servir et à conduire des bêles. Hélas! j'étois reine ; je suis bien malheureuse d'avoir quitté ma couronne et tant de trésors! 0 si je pouvois les ravoir! Il est vrai que je mourrois bienlùt; hé bien 1 les autres reines ne meurentelles pas? Ne faut- il pas avoir le courage de souffrir et de mourir plutôt que de faire une bassesse pour devenir jeune? Corysante sent que Gisèle regrettoil son premier état, et lui dit qu'en qualiîé de fée elle pouvoit faire un second échanije. (Chacune reprit son premier état. Gisèle redevint reine, mais vieille et horrible. Corysante reprit ses charmes et la pauvreté de bergère. Bientôt Gisèle accablée de maux s'en repentit , et déplora son aveuglement. Mais Corysante, qu'elle prcssoit de changer encore, lui répondit : J'ai maintenant éprouvé les deux conditions : j'aime mieux être jeune , et manger du pain noir, et chanter tous les jours en gardant mes moutons , que d'être reine comme vous dans le chagrin et dans la douleur.

niSTOIRE D'U.NE JEUNE PRINCESSE.

Il y avoit une fois un roi et une reine , qui n'avoient point d'enfans. Ils en eioient si fâchés, si fAchés, que personne n'a jamais été plus fâché. Enfin la Heine devint grosse, et accoucha dune iillc, la |iliis belle qu'on ait jamais vue. Les fci's \ iiireiil à sa naissance; mais elles dirent IduI.'s à la Heine (pie le mari de sa tille auroit onze bouclu's. ou que, si elle ne se marioil a\aut l'âge de vingt-deux ans, elle deviendroit

FABLES

crapaud. Celte prédiction troubla la Heine. La fille avoit à peine quinze ans, qu'il se présenta un homme qui avoit les onze bouches et dixhuit pieds de haut ; mais la princesse le trouva si hideux, qu'elle n'en voulut jamais. Cependant làire fatal approchoit , et le Roi , qui aimoit mieux voir sa tille mariée à nu monstre , que devenir crapaud, résolut de la donner à l'homme à onze bouches. La Reine trouva l'alternative fâcheuse. Comme tout se préparoit pour les noces, la Reine se souvint d'une certaine fée qui avoit été autrefois do ses amies ; elle la tit venir, et lui demanda si elle ne pouvoit les empêcher. Je ne le puis , madame , lui répondit-elle , qu'en changtNint votre iille en linotte. Vous l'aurez dans votre chambre; elle parlera toutes les nuits , et chantera toujours. La Reine y consentit. Aussitôt la princesse fut couverte de plumes iines , et s'envola chez le Roi; de là elle revint à la Reine, qui lui lit mille caresses. Cependant le Roi fit chercher la princesse; on ne la trouva point. Toute la Cour étoit en deuil. La Reine faisoit send)lant de s'aflliger comuîe les autres; mais elle avoit toujours sa linotte ; elle s'entretenoit toutes les nuits avec elle. Un jour le Roi lui demanda comment elle avoit eu une linotte si spirituelle ; elle lui répondit que cétoit une fée de ses amies qui la lui avoit donnée. Deux mois se passèrent tristement. Enfin le monstre, lassé d'attendre , dit au Roi qu'il le mangeroit avec toute sa cour, si dans huit jours il ne lui donnoit la princesse ; car il étoit ogre. Cela inquiéta la Reine , qui découvrit tout au Roi. On envoya quérir la fée, qui rendit à la princesse sa première forme. Cependant il arriva un prince , qui , outre sa bouche naturelle , en avoit une au bout de chaque doigt de la main. Le Roi auroit bien voulu lui donner sa fille ; maisil craignoitle monstre. Le prince , qui étoit devenu amoureux de la princesse , résolut de se battre contre l'ogre. Le Roi n'y consentit qu'avec beaucoup de peine. On prit le jour : lorsqu'il fut arrivé, les champions s'avancèrent dans le lieu du combat. Tout le monde faisoit des vœux pour le prince; mais, à voir le géant si terrible, on trembloit de peur pour le prince. Le monstre portoit une massue de chêne, dont il déchargea un coup sur Aglaor; car c'étoit ainsi que se nommoit le prince : mais Aglaor, ayant évité le coup, lui coupa le jarret de son épée, et l'ayant fait tomber, lui ôta la vie. Tout le monde cria victoire ; et le prince Aglaor épousa la princesse avec d'autant plus de contentement, qu'il l'avoit délivrée d'un rival aussi terrible qu'incommode.

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