‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraireChapitre 84 sur 271 · LES DEUX SOURIS · texte numérisé non relu

LES DEUX SOURIS

Une souris ennuyée de vivre dans les périls et dans les alarmes, à cause de Mitis et de Rodi-

lardus, qui faisoient grand carnage de la nation souriquoise, appela sa commère, qui étoit dans un trou de son voisinage. Il m'est venu, lui dit-elle, une bonne pensée. J'ai lu, dans certains livres (]ue je rongeois ces jours passés, qu'il y a un beau pays nouuué les Indes, où noli'<> j)euple est mieux traité et [dus en sûreté qu'ici. Kn ce pays-là, les sages croient que lame d'une souris a été autrefois l'ame d'un grand capitaine , d'un roi , d'mi merveilleux fakir, et (pi'elle pourra, après la mort delà souris, entrer dans le corps de (jnelque belle dame ou de quelque grand Pandiar *. Si je m'en souviens bien, cela s'appelle métempsycose. Dans cette opinion, ils traitent tous les animaux avec une charité fraternelle : on voit des ho[)itaux de souris, qu'on met en |)ension, et qu'on nourrit comme personnes de mérite. Allons, ma sœur, partons pour un si beau pays où la police est si bonne, et où l'on fait justice à notre mérite. La commère lui répondit : Mais, ma su^ur, n'y a-t-il point de chats qui entrent dans ces hôpitaux? Si cela étoit, ils feroicnt en peu de temps bien des métempsycoses : un coup de dent ou de griffe feroit un roi ou un fakir ; merveille dont nous nous passerions trè.s-bicn. Ne craignez point cela, dit la première ; l'ordre est parfait dans ce pays-là : les chats ont leurs maisons, comme nous les nôtres, et ils ont aussi leurs hôpitaux d'invalides, qui sont à part. Sur cette conversation, nos deux souris partent ensemble ; elles s'embarquent dans un vaisseau qui alloit faire un voyage de long cours, en se roulant le long des cordages le soir de la veille de l'embarquement. On part ; elles sont l'avies de se voir sur la mer, loin des terres maudites où les chats exerçoient leur tyrannie. La navigation fut heureuse ; elles arrivent à Surate, non pour amasser des richesses, comme les marchands, mais pour se faire bien traiter par les Indous. A peine furentelles entrées dans une maison destinée aux souris, qu'elles y prétendirent les premières places. L'une prétendoit se souvenir d'avoir été autrefois un fameux Bramin sur la côte de Malabar; l'autre protesloit qu'elle a voit été une belle dame du même pays avec de longues oreilles. Elles tirent tant les insolentes, que les souris indiennes ne purent les souffrir. Voilà une guerre civile. On donna sans quartier sur ces

' Dans l'éililion <le Diilot cl dans celles qui l'ont suivie , on lit potentat. L'édition de 1718 porte Peiidkir, et Fénelon a écrit Pandiar. On appelle ainsi les Brames qui s'occupent <le l'astronomie. Mais le nom est un peu défiguré ; Sonnerai les luiiiinic Pantljaiarcrs. [Edil. de J'ers.)

iliHU F'ranguis ', qui vouloicnl faire la loi aux autres ; au lieu d'être luauj^ées par les chats, elles furent étranglées par leurs propres sœurs.

On a beau aller loin |)our éviter le péril ; si on n'est modeste et sensé , on va chercher son malheur bien loin ; autant vaudroit-il le trouver chez soi.

LE PIGEON l'IM 1>K SON iMjllKTl DK.

Deux pigeons vivoient ensemble dans un colombier avec une paix profonde. Ils fendoient l'air de leurs ailes , qui paroissoient immobiles l>ar leur rapidité. Ils se jouoient en volant l'un auprès de l'autre, se fuyant et se poursuivant tour à tour. Puis ils alloicnt chercher du grain dans l'aire du fermier ou dans les prairies voisines. Aussitôt ils alloient se désaltérer dans l'onde pure d'un ruisseau qui couloit au travers de ces prés fleuris. De là ils revenoient voir leurs pénates dans le colombier blanchi et plein de petits trous : ils y passoient le temps dans une douce société avec leurs fidèles compagnes. Leurs coeurs étoient tendres ; le plumage de leurs cous étoit changeant , et peint d'un plus grand nombie de couleurs que l'inconstante Iris. On entendoit le tloux murmure de ces heureux pigeons, et leur vie étoit délicieuse. L'un d'eux , se dégoûtant des plaisirs d'une vie paisible, se laissa séduire par une folle ambition, et livi-a son esprit aux piojels de la politique. Le voilà (jiii abandonne son ancien ami; il part, il va du côté du Levant. Il |)asse au-dessus de la mer .Méditerranée , et vogue avec ses ailes dans les airs, comme un navire avec ses \oiles dans les ondes de Télhys. Il arrive à Alexandrette ; de là il continue son chemin, traversant les terres jusques à Alep. En y arrivant , il salue les autres pigeons de la contrée, qui servent de courriers réglés, et il envie leur bonheur. Aussitôt il se répand parmi eux un bruit, qu'il est venu un étraniicr de leur nation . qui a traversé des pays immenses. Il est mis au rang îles courriers : il porte toutes less'Jinaincs les lettres d'un hacha attachées à son pied . et il fait vingt-huit lieues en moins d'une journée. Il ot orgueilleux de porter les secrets de l'IOlal, el il a [»itié de .son ancien

* Eii Oriciil lin a(i|irlli' trinihif «m Friiin» li-» Kiinni.'cn-. F<*ikIi>ii * Cf. ril h'riiirjiii^. ' i.ilil. ih- I ri a.

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compagnon , qui vit sans gloire dans les trous (le son colonibier. .Mais un jour, comme il portoit les lettres du hacha , soupçonné d'inlidélité par le (îrand-Seigneur, on voulut découvrir par les lettres de ce bâcha s'il n'avoit point quelque intelligence secrète avec les ofliciers (lu roi de Perse : une llèche tirée perce le pauvre |)igeon , qui d'une aile traînante se soutient encore un peu , pendant (|ue son sang coule. Enfin , il tombe, et les ténèbres de la mort couvrent déjà ses yeux : pendant qu'on lui Ole les lettres pour les lire , il expire plein de douleur, condamnant sii vaine ambition , et regrettant le doux repos de son colombier, où il pouvoit vivre en sûreté avec son ami.

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