‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraireChapitre 93 sur 271 · MERCURE ET CHARON · texte numérisé non relu

MERCURE ET CHARON

Comment reux qui sont préposés à l'éducation des princes doivent travailler à corriger leurs vices naissans et à leur inspirer les vertus de leur état.

Char. — D'oi' vient que tu arrives si tard? Les hommes ne meurent-ils plus? Avois-tu oublié les ailes de ton bonnet ou de ton chapeau ? T'es-tu amusé à dérober? Jupiter t'avoit-il envoyé loin pour ses amours? As -tu fait le Sosie? Parle donc , si tu veux.

Mer. — J'ai -été pris pour dupe ; car j(î croyois mener dans ta barque aujourd'hui le prince Picrochole : c'eût été une bonne prise.

Char. — Quoi , si jeune !

Mer. Oui, si jeune. 11 avuit la troutle remontée , et crioit comme s'il eût vu la mort de bien près.

('har. — Hé bien, l'aurons-nous?

Mer. — Je ne nielle plus à lui; il m'a trompé trop souvent. A |»eine fiil-il dans >ih\ lit , qu'il oublia son mal et s'endormit.

Chah. — Mais ce n'étoit donc pas un vrai mal ?

Mfr. — C'étoit un petit mal (ju'il croyoit grand. Il a donii"'- bien des fois de telles alai-

mes. Je l'ai vu , avec la colique , qui vouloit qu'on lui ôtàt son ventre, l ne autre fois saignant du nez, il croyoit que son amealloilsortir dans son mouchoir.

Char. — Comment ira-l-il à la guerre ?

Mer. — Il la fait avec des échecs sans mal et sans douleur ; il a déjà donné plus de cent batailles.

(]har. — Triste guerre ! Il ne nous en revient aucun mort.

Mer. — J'espère néanmoins que s'il peut se défaire du badinage et de la mollesse , il fera grand fracas un jour. Il a la colère et les pleurs d'Achille: il pourroil bien en avoir le courage ; il est assez mutin [tour lui ressembler. On dit qu'il aime les Muses, qu'il a un Chiron , nu Pho'nix

(,11 \n. — Mais tout cela ne fait pas notre compte. Il nous faudroit plutôt un jeune prince brutal, ignorant, grossier, (jui méprisai les lettres, (jui n'aimât (jue les armes; toujours prêta s'enivrer de sang , qui mit sa gloire dans le malheur des hommes. Il rempliroit ma barque \ ingt l'ois par jour.

Mku. — llo! ho! il t'en faut domicr de ces pi'inces , ou plutôt de ces monstres allâmes dt> carnage ! Celui-ci est |»lus doux. Je crois qu'il aimera la paix , et qu'il saura faire la guerre. (•m voit en lui les commencemeiis d'un L'rand

DIALOGUES DES MORTS

prince , comme on remarque dans un bouton de losc naissante ce qui promet une belle tleur.

(Ihau. — Mais n'esl-il pas bouillant et impétueux?

Mer. Il l'est étrauf^ement.

Char. — Que veux-tu donc dire avec tes Muses ? Il ne saura jamais rien ; il mettra le désorde partout, et nous enverra bien des ombres plainlivos. Tant mieux.

Mek. — 11 est impétueux, mais il n'est point mécliant ; il est curieux , docile, plein de goût pour les belles choses ; il aime les honnêtes gens, et sait bon gréa ceux qui le corrigent. S'il peut surmonter sa promptitude et sa ()aresse, il sera merveilleux ; je te le prédis.

Char. — Quoi! prompt et paresseux? Cela se contredit. Tu rêves.

Mer. — îS'on, je ne rêve point. Il est prompt à se fâcher, et paresseux à faire son devoir ; mais chaque jour il se corrige.

Char. — Nous ne l'aurons donc point sitôt?

Mer. — Non ; ses maux sont plutôt des impatiences que de vraies douleurs. Jupiter le destine à faire long-temps le bonheur des hommes.

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