‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraireChapitre 92 sur 271 · X.WIV · texte numérisé non relu

X.WIV

LE BERGEU CLÉUHl LE ET L.V NYMIMIK l'IlIlUl.i;.

Un berger rêveur meiioil s<m trKii|>e;iu sur les rives lleuries du lleuvc Ailiéloiis. Les Faunes et les Satyres, cachés dans les bocages voisins, dansoient sur l'herbe au doux son de sa fliite. Les Naïades , cachées dans les ondes du lleuve, levèrent leui-s télés au-dessus des roseaux pour écouter ses chansons. Achéloiis lui-inéine, appuyé sur son urne [)enchée, montra son Iront, où il ne restoil plus qu'une corne depuis son combat avec le grand Hercule ; et cette mélodie suspendit pour un peu de temps les peines de ce dieu vaincu. Le berger étoit peu touché de voir ces Naïades qui l'admiroient : il ne pensoit qu'à la bergère Phidile. simple, naïve, sans aucune parure, à qui la fortune ne donna jamais d'éclat emprunté, et que les Grâces seules avoient ornée et embellie de leurs propres mains. Elle sortoit de son village, ne songeant qu'à l'aire paître ses moulons. Elle seule ignoroit sa beauté. Toutes les autres bergères en éloient jalouses. Le berger l'aimoit, et n'osoit le lui dire. Ce qu'il aimoit le plus en elle, c'éloit celte vertu simple et sévère qui écarloil les amans, et qui fait le vrai charme de la beaulé. Mais la passion ingénieuse fait trouver l'art de représenter ce qu'on n'oseroit dire ouvertement : il liait donc toutes ses chansons les plus agréables, pour en commencer une qui put toucher le cœur de celle bergère. Il savoit qu'elle aimoit la vertu des héros qui ont acquis de la gloire dans les combats : il chanta sous un nom supposé ses propres aventures ; car , en ce temps , les liéros mêmes étoient bergers, et ne méprisoient point la houlette. 11 chanta donc ainsi :

Quand Folyniie alla assiéger la ville de Thèbes pour renverser du tr^inf son frère Eléocle, tous les rois de la Grèce parurent sous les armes, et poussoient leurs chariots contre les assiégés. Adraste, beau-père de Polynice, abattoit les troupes de soldats »'t les capitaines, comme un moissomu'ur, de sa faux tranchanlc. coupe les moissons. D'un autre côté, le divin Amphiaraûs , qui avoit prévu son malheur, s'avançoil dans la mêlée, et fut tout-à-{'oup englouti par la lerre, (|ui ou\ril sco abîmes pour le précipiter rians les sombres ri\es du Slvx. En tombant , il dépluroit son infortune, d'avoir

VÉNELON. TOMK VI.

eu une feuinn; inlidèle. Assez près de là, on voyoil les deux frères (ils d'(llùlipe qui s'alla- ({uoieul avec fmeur : comme un léopard et un tigre i|ui s'enlre-déchirent dans les rochers du Caucase , ils se rouloient tous deux dans le sable . chacun |)aniissanl altéré du sang de son frère. Fendant cet horrible spectacle, Cléobiile, {|ui a\iiilsui\i Fulyniee. coiiibaltit contre un vaillant 'riit'-bain que le dieu Mais rendoit |)res(|ue invincible. La llèche du Thébain, conduite par le dieu, auroit [)ercé 1»; cou de Cléobule, (jui se détourna |)romptement. Aussil^it Cléoltulelui enfonça son dard jus(|u"au fond des entrailles. Le sang du Tlu'bain ruisselle, ses yeux s'éteignent, sa bonne mine et sa lierté le quittent , la mort ell'ace ses beaux traits. Sa jeune épouse, du haut d'une tour, le vit mourant, et eut le cceur percé d'une douleur inconsolable. Dans son malheur je le trouve heureux d'avoir été aimé et plaint : je mourrois comme lui avec plaisir, pourvu que je pusse être aimé de même. A quoi servent la valeur et la gloire des plus fameux combats; à quoi servent la jeunesse et la beauté , quand on ne peut ni plaire, ni toucher ce (ju'on aime?

La bergère, qui avoit prèle l'oreille à une si tendre chanson , comprit que ce berger étoil Cléobule, vainquein* du Th.ébain. Elle devint sensible à la gloire qu'il avoit acquise , aux grâces qui brilloient en lui, et aux maux qu'il soull'roil pour elle. Elle lui donna sa main et sa foi. Un heureux hymen les joignit ; bienlôt leur bonheur fut envié des bergers d'alentour et des divinités champêtres. Fis égalèrent par leur union , par leur vie innocente, par leurs plaisirs rustiques, jusque dans une extrême vieillesse, la douce destinée de Philémon et de Baucis.

LES AYENTIHES DE MÉLliSlCFlTHON.

MÉLKsicuTiioN, néàMégare, d'une race illustre parmi les Grei-s, ne songea dans sa jeunesse (ju'à imiter dans la guerre les exemples de ses ancêtres : il signala sa valeur et ses talens dans |)lusieursexpédiiions ; et comme toutes ses inclinations étoient magniliques, il y lit une dépense éclatante (|ui le ruina liientùt. Il fut contraint de se retirer dans une maison de canq)agne, sur le bord de la mer, où il vivoit dans ime profonde solitude avec sa l'ennne Froxinoé.

FABLES

Elle avoit do l'esprit, ilu courapc. de la fierté. Sa beauté et sa naissance l'avoient lait reehercher par des partis beaucoup plus riches que Wélésichthon ; mais elle l'avoit préféré ;\ tous les autres, pour son seul mérite. Ces deux jiersonnes, qui, par leur \erlu et leur amitié, s'étoient rendues naturellement heureuses pendant plusieurs années, commencèrent alors à se rendre mutuellement malheureuses , par la compassion qu'elles avoient l'une pour l'autre. Mélésichthon auroit supporté plus facilement ses malheurs, s'il eut [tu les soutlVir tout seul, et sans une personne qui lui étoit si chère. IM'oxinoé sentoit qu'elle augmenloit les peines de Mélésichthon. Ils cherchoient à se consoler par deux enfans qui sembloient avoir été formés par les (i races ; le iils se nommoil Mélibée, et la fille Poéménis. Mélibée, dans un âge tendre, commençoil déjà à montrer delà force, de l'adresse et du courage : il surmontoit à la lutte, à la course et aux autres exercices, les enfans de son voisinage. Il s'enfonçoit dans les forets, et ses flèches ne portoient pas des coups moins assurés que celles d'Apollon ; il suivoit encore plus ce dieu dans les sciences et dans les beaux arts, que dans les exercices du corps. Mélésichthon, dans sa solitude, lui enseignoit tout ce qui peut cultiver et orner l'esprit, tout ce qui peut faire aimer la vertu, et régler les mœurs. Mélibée avoit un air simple^ doux et ingénu, mais noble, ferme et hardi. Son père jetoit les ■yeux sur lui, et ses yeux se noyoient de larmes. Poéménis étoit instruite par sa mère dans tous les beaux arts que Minerve a donnés aux hommes : elle ajoutoit aux ouvrages les plus exquis les charmes d'une \oix qu'elle joignoit avec une lyre plus touchante que celle d'Orphée. A la voir, on eût cru que c'étoit la jeune Diane sortie de l'île flottante où elle naquit. Ses cheveux blonds étoient noués négligenunent derrière sa tète ; quelques-uns échappés flottoient sur son cou au gré des vents. Elle n'avoit qu'une robe légère, avec une ceinture qui la relevoit un peu pour être plus en état d'agir. Sans parure , elle efTaçoit tout ce qu'on peut voir de plus beau, et elle ne le savoit pas : elle n'avoit même jamais songé à se regarder sur le bord des fontaines ; elle ne voyoit que sa famille, et ne songeoit qu'à travailler. Mais le père, accablé d'ennuis, et ne voyant plus aucune ressource dans ses affaires, ne cherchoit que la solitude. Sa femme et ses enfans faisoieut son supplice. 11 alloit souvent sur le rivage de la mer, au pied d'un grand rocher plein d'antres sauvages ; là, il déploroit ses

malheurs : puis il entroit dans une profonde vallée, qu'un bois épais déroboit aux rayons du soleil au milieu du jour. II s'asseyoit sur le gazon qui bordoit une claire fontaine, et toutes les plus tristes [tensées revenoient eu foule dans son cœur. Le doux sommeil étoit loin de ses ^'eux : il ne pai-loit plus qu'en gémissant ; la vieillesse venoit avant le temps flétrir et rider son visage : il oublioit même tous les besoins de la vie, et succomboit à sa douleur.

Un jour, comme il étoit dans cette vallée si profonde , il s'endormit de lassitude et d'épuisement ; alors il vit en songe la déesse Cérès, couronnée d'épis dorés, qui se présenta à lui avec un visage doux et majestueux. Pourquoi, lui dit-elle en l'appelant par son nom , vous laissez-vous abattre aux rigueurs de la fortune? Hélas! répondit-il, mes amis m'ont abandonné; je n'ai plus de bien : il ne me reste que des procès et des créanciers : ma naissance fait le comble de mon malheur, et je ne puis me résoudre à ti-availlcr comme un esclave pour gagner ma vie.

Alors Gérés lui répondit : La noblesse consiste-t-elle dans les biens ? Ne consiste-t-elle pas plutôt à imiter la vertu de ses ancêtres? II n'y a de nobles que ceux qui sont justes. Vivez de peu ; gagnez ce peu par votre travail ; ne soyez à charge à personne : vous serez le plus noble de tous les hommes. Le genre humain se rend lui-même misérable par sa mollesse et par sa fausse gloire. Si les choses nécessaires vous manquent , pourquoi voulez-vous les devoir à d'autres qu'à vous-même ? Manquezvous de courage pour vous les donner par une vie laborieuse ?

Elle dit : et aussitôt elle lui présenta une charrue d'or avec une corne d'abondance. Alors Bacchus parut couronné de lierre , et tenant un thyrse dans sa main : il étoit suivi de Pan, qui jouoit de la fliàte , et qui faisoit danser les Faunes et les Satyres. Pomone se montra chargée de fruits , et Flore ornée des fleurs les plus vives et les plus odoriférantes. Toutes les divinités champêtres jetèrent un regard favorable sur Mélésichthon.

II s'éveilla, comprenant la force et le sens de ce songe divin ; il se sentit consolé , et plein de goiit pour tous les travaux de la vie champêtre. 11 parle de ce songe à Proxinoé, qui entra dans tous ses sentimens. Le lendemain ils congédièrent leurs domestiques inutiles ; on ne vit plus chez eux de gens dont leur emploi fût le service de leurs personnes. Ils n'eurent plus ni char ni conducteur. Proxinoé avecPoé-

FARLKS.

ménis filoienl on menaiit paili»' lems mimions; ensuite elles taisi)ioiit leurs toiles et leurs étoffes ; puis elles tailloienl et eousoieul ellesnièines leurs habits et eeux du reste de la fauiillc. Au lieu des ouvrages de soie, d'or et d'argent , qu'elles avoient aocoutunié de faire avec l'art extjuisde Minerve, elles n'exerçoieut plus leurs doigts qu'au fuseau ou à d'autres travaux semblables. Elles préparoieiit de leurs propres mains les légumes qu'elles oueilloient dans leur jardin pour nourrir toute la maison. Le laii de leur troupeau, qu'elles alloient traire, achevoit de mettre labondance. On n'aclietoit rien ; tout était ju-éparé proiiqtli'inont et sans peine. Tout étoit bon, sim[)le, naturel, assaisonné par l'appétit inséparable de la sobriété et du travail.

Dans une vie si champêtre, tout étoit chez eux net et propre. Toutes les tapisseries étoient vendues ; mais les murailles de la maison étoient blanches, et on ne voyoit nulle part rien de sale ni de dérangé ; les meubles n'étoient jamais couverts de poussière : les lits étoient d'étoflcs grossières , mais propres. La cuisine même avoit une propreté qui n'est point dans les grandes maisons ; tout y étoit bien rangé et luisant. Pour régaler la famille dans les jours de fête, Proxinoé faisoit des gâteaux excellens. Elle avoit des abeilles, dont le miel étoit plus doux que celui qui couloit du tronc des chênes creux pendant l'âge d'or. Les vaches venoient d'elles-mêmes ollrir des ruisseaux de lait. Cette femme laborieuse avoit dans son jardin toutes les plantes qui peuvent aider à nourrir l'homme en chaque saison, et elle étoit toujours la première à avoir les fruits et les légumes de chaque temps : elle avoit même beaucoup de fleurs, dont elle veudoil une partie, après avoir employé l'autre à orner sa maison. La fille secondoit sa mère, et ne goùtoit d'autre plaisir que celui de chanter en travaillant, ou en conduisant ses moutons dans les |)àturages. Nul autre troupeau n'égaloit le sien : la contagion et les loups mêmes n'osoienten approcher. A mesure qu'elle cliantoit, ses tendres agneaux dansoient sur l'herbe, et tous les échos d'alentour sembloient premlre plaisir à répéter ses chansons.

Mélésiclithon labouroit lui-même son champ ; lui-même il conduisoit sa charrue, scmoit t;t moissonnoil : il Irouvoit les travaux de l'agriculture moins durs, plus innocenset plus utiles que ceux de la guerre. A peine avoit-il fauché l'herbe tendre de sci prairies, (ju'il se liAtoit d'enlever les dons de Cérès, (jui le payoient au centuple du giain semé. Hientôt Hacchus faisoil

couler puiir lui un nectar digne de la table des dieux. .Miner\(' lui domioit aussi le fruit de son arbri'. qui est si utile à l'hounne. L'hiver étoit la saison du re[ios, où toute la famille assemblée goùtoit une joie innocente , et remercioil les dieux d'ôlre si désabusée des faux plaisirs. Ils ne maiigeoient de viande que dans les sacrilices , et l(!urs troupeaux n'étoient destinés (ju'aux autels.

MeUbée no montroil pres(jue aucune des passions de la jeunesse : il conduisoit les grands troupeaux ; il coupoit de grands chênes dans les forêts ; il crensoit de petits canaux pour arroser les pi'airics; il étoit infaligablc pour soulager son père. Ses plaisirs , (juand le travail n'étoit pas de saison , étoient la chasse , les courses avec les jeunes gens de son ûge , et la lecture , dont son père lui avoit donné le goùf.

Hientôt Mélésichton, en s'ac'.'outumant à uik; vie si simple , se vit plus riche qu'il ne l'avoit été auparavant. Il n'avoitchez lui que les choses nécessaires à la vie ; mais il les avoit toutes en abondance. Il n'avoit presque de société qiK; dans sa famille. Ils s'aimoient tous; ils se rendoient mutuellement heureux : ils vivoient loin des palais des rois , et des [)laisirs qu'on achète si cher ; les leurs étoient deux , innocens, simples , faciles à trouver , et sans aucune suite dangereuse. Mclibce et Poéménis furent ainsi élevés dans le goût des travaux champêtres. Ils ne se souvinrent de leur naissance , que pour avoir plus de courage en suijporlant la pauvreté. L'abondance revenue dans toute cette maison n'y ramena point le faste : la famille entière fut toujours simple et laborieuse. Tout le moniîe disoit à Mélésichton : Les richesses rentrent chez vous ; il est temps de reprendre votre ancien éclat. Alors il répondoil ces paroles : A qui voulez-vous que je m'attache , ou au faste qui m'avoit perdu , ou à une vie simple et laborieuse qui m'a rendu riche et heureux? Enlin se trouvant un jour dans ce bois sondtre t ù Cérès l'avoit instruit [)ar un songe si utile , il s'y i-eposa sur l'herbe avec autant de joie (ju'il y avoit eu d'amertume dans le temps passé. Il s'endormit ; et la déesse , se montrant à lui comme dans son |)reinier songe , lui dit ces paroles : La vraie noblesse consiste à ne recevoir rien de persoime , et à faire du bien aux autres. Ne recevez donc rien que du sein fécond de la terre et de votre propre travail, (jardezvous bien de quitter jamais , par mollesse ou par fausse gloire , ce (jui est hi source naturelle et iné[)uisable de tous les biens.

FABLES

LES AVENTURES DARISTONOÏS.

SuiMiiu»NY.MK , ;i\aiil [u'iilii les Iticiis de. ses ancêtres par des naiirraj^rs cl par d'autres inallieurs, s'en consoloil par sa vertu daus 1 île de Délos. Là , il chautoil sur une lyre d'or les merveilles du dieu tju'ou y adore : il cullivoit les Muses, dont il éloil aimé : il reclicrchoit curieusemeul tous les secrets de la nature , le cours des astres et des cieux , l'ordre des éléraeus, la structure de l'univers, (ju'il mesuroit de son compas , la vertu des plantes , la conformation des animaux : mais surtout il s'éludioit lui-même et s"a[)[)rKiuoil à orner son ame par la vertu. Ainsi la fortune , en \oulant l'abattre , Tavoit élevé à la vérilalile gloire, (jui est celle de la sagesse.

Pendant qu'il vivoit heureux sans biens dans celte retraite , il aperçut un jour sur le rivage de la mer un vieillard \éuéral)le qui lui étoit inconnu; c'étoit un étranger (pii \enoil d'aborder dans l'île. Ce \ieillard admiroil les bords de la mer , dans laquelle il savoit que cette île avoit été autrefois flottante ; il considéroit cette côte , où s'élevoient , au-dessus des sables et des rochers , de petites collines toujours couvertes d'un gazon naissant et llcuri; il ne pou- \oit assez regarder les fontaines pures et les ruisseaux rapides qui arrosoient cette délicieuse campagne ; il s'avançoit vers les bocages sacrés qui environnent le temple du dieu; il étoit étonné de voir cette verdure que les aquilons n'osent jamais ternir , et il considéroit déjà le temple, d'un marbre de Paros plus blanc que la neige , environné de hautes colonnes de jaspe. Sophronyme n'étoit pas moins attentif à considérer ce vieillard : sa barbe blanche tomboit sur sa poitrine ; son visage ridé n'avoit rien de difforme : il étoit encore exempt des injures d'une vieillesse caduque; ses yeux montroient une douce vivacité; sa taille étoit haute et majestueuse, mais un peu courbée, et un bâton d'ivoire le soutenoit. 0 étranger, lui dit Sophronyme , que cherchez-vous dans cette île , qui paroît vous être inconnue? Si c'est le temple du dieu , vous le voyez de loin , et je m'offre de vous y conduire; car je crains les dieux, et j'ai appris ce que Jupiter veut qu'on fasse pour secourir les étrangers.

J'accepte, répondit le vieillard, l'offre que

vous me faites avec tant de marques de bonté ; je prie les dieux de réconqienser votre amour pour les étrangers. Allons \ers le lenqde. Dans le (îliemin il raconta à Sophronyme le sujet de son voyage? : Je m'appelle , dit-il , Aristonoiis , natif de Clazomène , ville d'Ionie, située sur cette côte agréaldi' (|ui s'avance dans la mer, et sendile s'aller joindre à l'île de (ihio , fortunée j)alrie d'ilomère. Je naquis de |)arens |>anvres, quolcjne nobles. Mon père , nonuné Polystrate, qui étoit déjà chargé d'une nombreuse tamille, ne voulut point m'élcver; il me lit exposer par un de ses amis de Téos. Une vieille fennne d'Erylhre, qui avoit du bien auprès du lieu où l'on m'exposa , me noni'rit de lait de chèvre dans sa maison : mais comme elle avoit à peine de quoi vivre, dès que je fus en âge de servir , elle me vendit à un marchand d'esclaves qui me men;i dans la l.,ycie. Il me vendit , à Patare , à un homme riche et vertueux ^ nommé Alcine ; cet yVlcine eut soin de moi dans ma jeunesse. Je lui parus docile , modéré, sincère , alfectiormé et appliqué à toutes les choses honnêtes dont on voulut m'iustrnire; il me dévoua aux arts qu'Apollon favorise; il me lit apprendre la musique , les exercices du corps , et surtout lart de guérir les plaies des hommes. J'acquis bientôt une assez grande réputation dans cet art , qui est si nécessaire ; et Apollon , qui m'inspira, me découvrit des secrets merveilleux. Alcine, qui m'aimoitde plus en plus, et qui étoit ravi de voir le succès de ses soins pour moi , m'atfrauchit et m'euvoya à Damoclès , roi de Lycaonie , qui , vivant dans les délices, aimoit la vie et craignoit de la perdre. Ce roi , pour me retenir, me donna de grandes richesses. Quelques années après , Damoclès mourut. Sou fils , irrité contre moi par des flatteurs, servit à me dégoûter de toutes les choses qui ont de l'éclat. Je sentis enfin un violent désir de revoir la Lycie , où j'avois passé si doucement mon enfance *. J'espérois y retrouver

* Au lii-ii (lo ce qui est dit ici de Danioclos , on lit dans louU's les oïlilions antérieures à celle de 1718 l'épisode suivant, (juc nous avons cru ilcvoir conserver en note. Fénelon le supprima, vraisemblaMcniont parce qu'il le trouvoit trop long, eu égard au plan de la pièce entière.

Alcine, qui m'ainioil de phis en plus, et qui éloit ravi itf voir Iti succès île sis soins pour moi, m'atfrauchit, et m'envoya à Polycraie, lyra» de Sanios, qui dans son iucroyal>le, félicité craij^uoil toujours que la l'oriutio, après l'avoir si loutç-lfiups ilallé , ne le iraliîl cruelleiuciit. 11 aiinoil la vie, qui éloil pour lui pleine de délices ; il craiguoil de la perdre, et vouloii provenir les moindres apparences de

FABLES. 229

Alrinc qui ni'avoit nourri , et qui l'ioil lo prc- lieaiiooup «le conslanco los mallipiirs de sa vicil-

Miier auteur do toute ma fortune. Kn arrivant lesse. J'allai répandre des Heurs et des larmes

dans ee pays. j'ap|tris qu'Aliine éloit innii ^ur ses cendres; je mis une inscription liouo-

après avoir perdu ses b-ens . et sniilVcrt a\ec ralde sur snn tombeau . et je demandai le qu'é-

tdient devenus ses enfans. Un nie dit (jue le

iiiniix: ainsi il finit toujours .nviioimi-.lesliomm.s s»'»' T'' ^'l'»"' •■^'***^' • nommé ((rcib.que, ne

les plus r.'li'ljres <l:iris l:i iiiiMlj-i-in»». ])ouvanl se résoudre à paroitrc sans biens dans

rtdycral." lui ravi cpu- je voulusse |.:tss.-r ma \ie ^.j un{y\^. , où son l)ère avoit CU tant d'éclat,

au|ues.lelu.. Pour m'y a..;uher , il n.e .lom.a .le ^.-^^-^ ...nbannié dans un vaisseau étranger

Urandts rithtsscs. et me «ciiidda il ln)tineiirs. Je ,, ' . , , ,

.le.ueurai lonc-lenii-s a Sanios. où je ne pouvois P«'"'" ^i"''"' '"♦''"''' ""<^ ^'^' t»l)scure dans quelque ;isse7 m'eioiMi.r de voir un liointue »pie la loriuiie . île écartée de la nier, (tu nrajoiita (luc cet (Ir-

senihloit premlie plaisir n servir selon tous ses dé- eiloque avoit l'ail naufrage , peu de temps après,

sirs, il snllisoit (p.;il enlrep.il une «.lene, la vie- ^.j,^, ,..,,. ,,,. ,:;j,.p..ithe , et qu'ainsi il ne restoil

Uiire suivoii pris ; il n avoii (i.i il vouloir les en. (Ses , . i ■ .. -n i i • r -. ai

l.'S plus .l.llieiles, elles s.- laisoienl dal.ord comme 1''»^ '•'^'» ''^' ''^ ''"'"•'•' J^' '"'^" bienfaiteur Al-

'lelles-mèm.s. S.'s richesses imiin uses se mulii- cinc. Aussit.M je songeai a acheter la maison

plioienl to.is les jours; tous ses ennemis etoienl m'i il avoit denienré, avec les champs fertil.'s

al)altus a ses pieds; sa santé, loin de diminuer, ^.y^^■^^ p„ssé.loil autour. J'étois bien aise de rc-

devenoil plus forte ei plus esale. 11 v avoit »leia . * ,. . i ■ . i j

„„■,,■,.„. , . . -11 • . I ,. \ voirces leux, qui me rappeloient le doux sou-

<|uarante ans ijiie ce tvran irau.piille et heureux . ' • . , , , '

lenoii la toriune cominc enchaînée, sans .p.'ellc ^^nir d un Age si agréable et d un si bon mai-

osài jamais se dénieniir en lien, ni lui causer le Ire : il me sembloit que j'étois encore dans cette

moindre mecompie.lans tous ses desseins. lue pros- ||eur de mes jiremières années oît j'avois servi

pente s, n.ouie pa.n.i les h..mmes me laisoit peur ^j^j^^, ^ j,,^ ^-^ ^^^^^^- ^^ ^^^ créanciers

j»our lui. .le I aiinois siiiterenuiit, et je ne pus , ,. ; ■• . . ^ i i- ■

m'empéeherde lui découvrir ma crainte: elle lit 1*^;^ hiens de sa succession, que je fus oblige

impression dan> son coMir ; car, en.-ore «pi'il lui d'aller à Clazomène : mon père Polyslratc et amolli par les ilelices el eno.-jjueilli .le sa puissance, il nelaissoit pas d'avoir cpiehiucs seniimens

d'humanité, ipiand on le laisoit ressouvenir .les dévoient clianj,'er tout-à-coup en des adversités dieux et de rinconslaiice îles choses humaines. Il alfreuses. Le fçrandroi de Per^->, Darius fUs d Hys- SDiidril fjue je lui «lisse la verilé, et il lut si touché laspe, enlre|)rit la ^'uerre contre les Grecs. Il sub- «le ma crainte pour lui, .pi'enlin il résolut d'inter- jiigna hienhii toutes les colonies tjrec.pies .le la .oie rompre le cours de ses prospérités^ par une perle d'Asie, el des Iles voisines, qui sont dans la m. r qu'il vouloii se préparer lui-même. Je vois bien, Egée. Samos bit prise, le tyran lut vaincu, el «ne dit-il, qu'il n'y a poinl d homme .pii ne doive Uranle, qui commandoit pour le grand Hoi, ayant en sa vie éprouv.-r .pielque disgrâce de la fortune: fait dresst-r une liauie croix, y (il attacher le tyran, plus on a été épargné d'elle, plus on a à craiii Ire Ainsi cet homme, qui avoii joui d'une si haute prosquelque révolution allVeuse; moi qu'elle a comblé périté, et quin'avoil pu meiiieeprouver le malheur de biens pemiant tant «l'annees, je dois »n attendre qu'il avoit cherche, périt lout-a-coup par le plus des maux e.xtrémes, si jf ne detouiiiec' .lui semble cruel el le plus intame de tons les supplices. Ainsi me menacer. Je veux d.)iic me hâter de prévenir rien ne menace tant les hommes de .pielque grand les trahisoiisdeceitel.)rl.iii.'ll.ilitiise. Kii .lisant ces malheur, ipi'une trop grande jnosperiie. paroles, il lira .le son d((igt s.m anneau , qui el.)il (;ettelori.ine,(|uise jouecruelleiiienldeshoninies d'un Ires-gran.l prix, el .pi'il ainioil l.trt : il lejeia les plus elev.'s, tire aussi .le la p.)iissière ceux qui en ma présence .hi haut d une t.)urdans la mer, el éîloient I. s plus malheureux. Elle avoit précipité ••spera, par cette perle, d'avoir satislail a la neces- l'olyciale du haut .le sa roue, el elle m'av.dl lail site de subir, .lu moins une l.jis en .>a vie, les ri- sortir «le la plus misérable de toutes les condilions, Kiieurs de la loriune. Mais c'.-toil un aveuglemt ni pour me donner .le grands biens. Les Perses ne causé par sa prospérité. Les maux (pi'on choisit, et me les oiereiit point ; au contraire, ils lirenl grand qu'on se lait soi-même, ne sont plus des maux; cas .le ma science p. »ur guérir les hommes, el de nous ne sommes alUiges (|ue par les peines lorcees la m.)dération ave.: laipielle j'av.)is vécu pendant «•l imprévues dont les dieux nous Irappiiii. Poly- ' <p)e j'étois en tav.'ur auprès ilu tyran. Ceux qui craie ne savoil pas .pi.' le vrai moyen .1.' pr.iveiiir avoienl abiis.î de sa conliance et .le sonautorile lula r.)rtune, ei.)it de se détacher par sagess.r el par renl punis .le divers supplices. Comme je n'avois nioderaii.ui .le lous les biens habiles (pi'elle donne, jamais lail de mal a personne, el ipie j'av.us au conl.a loi lune, a laipielle il voulut sacrider son an- traire l'ait tout le bien .pie j'avois pu faire, je deneau, nai-ci-pt:i point ce sacrifice; et Polv.rale, meiiiai b- seul ipie les vi.Drieux epargncrenl, et malgré lui, parut plus heureux que jamais lu .pi'ils Irailerenl honorablement, (lia.un s'en répoisson avoit a\ale l'anneau ; le poisson av.dt été jouit, car j"el.)is aime, .ijavoisjoui .le la pr.ïspéritc pris, poite ( he/, Pol virale, pié-pare p.Mir êlreserxi '>ans envie, parc- ipie j.- n'avois jamais m. mire ni a sa labié . et l'auiiean, trouve par un cuisinier dui.ie, ni «trgu.sl, ni avidil.', ni injustice. Je passai dans le v.'ir.n-ilu poi>sim, bit rendu au ivr.iii , qui encore a .Smios ipielipus années avs.'z trampiillc-

pàlilàla viieirmiehiriune si oiiiniàirea lelavoiiser. ni, maisje siiiiis enliniin violent .l.sir dtï revoir

Mais le lem|)» s'apprnclioii on s.s prospérités se la l.\cie, .m j'av.)is pasH'sid.iucemeiit mon eulance.

FABLES

ma mère Phydile étoiont morts, .l'avois |)lnsieurs frères qui vivoienl mal ensemble; aussitôt que je fus arrivé à Clazomène , je me présentai à eux avec un habit simple , comme un lionune clé[>ourvu de bi(Mis , en leur montrant les marques avec lesquelles vous savez qu'on a soin d'exposer les eni'ans. Ils lurent étonnés de voir ainsi augmenter le nombre des héritiers de Polystrate , qui dévoient partager sa petite succession ; ils Noulurent même me contester ma naissance , et ils refusèrent devant les juges de me reconnoîfre. Alors, pour jinnir leui- inhumanité , je déclarai que je consentois à être comme un étranger pour eux ; et je demandai qu'ils fussent aussi exclus pour jamais d'être mes héritiers. Les juges l'ordonnèrent , et alors je montrai les richesses cpie j'avois apportées dans mon vaisseau ; je leur découvris que j'étois cet Aristonoiis qui avoit acquis tant de trésors auprès de Damoclès , roi de Lycaonie , et que je ne m'étois jamais marié.

Mes frères se repentirent de m'avoir traité si injustement ; et dans le désir de pouvoir être un jour mes héritiers , ils lirent les derniers efforts, mais inutilement , pour s'insinuer dans mon amitié. Leur division fut cause que les biens de notre père furent vendus ; je les achetai ; et ils eurent la douleur de voir tout le bien de notre père passer dans les mains de celui à qui ils n'avoient pas voulu en donner la moindre partie : ainsi ils tombèrent tous dans une affreuse pauvreté. Mais après qu'ils eurent assez senti leur faute , je voulus leur montrer mon bon naturel ; je leur pardonnai , je les reçus dans ma maison , je leur donnai à chacun de quoi gagner du bien dans le commerce de la mer ; je les réunis tous ; eux et leurs enfans demeurèrent ensemble paisiblement chez moi ; je devins le père commun de toutes ces différentes familles. Par leur union et par leur application au travail , ils amassèrent bientôt des richesses considérables. Cependant la vieillesse, conmie vous le voyez , est venue frapper à ma porte ; elle a blanchi mes cheveux et ridé mon visage; elle m'avertit que je ne jouirai pas longtemps d'une si parfaite prospérité. Avant que de mourir , j'ai voulu voir encore une dernière ibis cette terre qui m'est si chère, et qui me touche plus que ma patrie même , cette Lycie où j'ai appris à être bon et sage sous la conduite du vertueux Alcine. En y repassant par mer , j'ai trouvé un marchand d'une des îles Cyclades, qui m'a assuré qu'il restoit encore à Délos unfdsd'Orciloque, qui imitoit la sagesse et la vertu de son grand-père Alcine. Aussitôt

j'ai quitté la route de Lycie , et je me suis hâté de venir chercher , sous les auspices d'Apollon, dans son île, ce précieux reste d'une famille h qui je dois tout. Il me reste peu de temps à \ivre : la Parque , ennemie de ce doux repos que les dieux accordent si rarinnent aux mortels , se hâtera de trancher mes jours ; mais je serai content de mourir, pourvu que mes yeux, avant que de se fermer à la lumière, aient vu le petil-tilsde mon maître. Parlez maintenant, ô vous qui habitez avec lui dans cette île , le connoissez-vous? pouvez-vous me dire où je le trouverai? Si vous me le faites voir, puissent les dieux en récompense vous faire voir sur vos genoux les enfans de vos enfans jusqu'à la cinquième génération ! puissent les dieux conserver toute votre maison dans la paix et dans l'abondance pour fruit de votre vertu !

Pendant qu'Aristonoiis parloit ainsi , Sophronyme versoit des larmes mêlées de joie et de douleur. Enfin il se jette sans pouvoir parler au cou du vieillard , il l'embrasse, il le serre, et il pousse avec peine ces paroles entre-coupées de soupirs : Je suis, ô mon père, celui que vous cherchez : vous voyez Sophronyme, petit-fîls de votre ami Alcine : c'est moi; et je ne puis douter, en vous écoutant , que les dieux ne vous aient envoyé ici pour adoucir mes maux. La reconnoissance , qui sembloit perdue sur la terre, se retrouve en vous seul. J'avois ouï dire, dans mon enfance , qu'un homme célèbre et riche , établi en Lycaonie , avoit été nourri chez mon grand-père : mais comme Orciloque mon père, qui est mort jeune, me laissa au berceau, je n'ai su ces choses que confusément. Je n'ai osé aller en Lycaonie dans l'incertitude, et j'ai mieux aimé demeurer dans cette île , me consolant dans mes malheurs par le mépris des vaines richesses , et par le doux emploi de cultiver les muses dans la maison sacrée d'Apollon. La sagesse, qui accoutume les hommes à se passer de peu et à être tranquilles, m'a tenu lieu jusqu'ici de tous les autres biens.

En achevant ces paroles, Sophronyme, se voyant arrivé au temple , proposa à Aristonoùs d'y faire sa prière et ses offrandes. Ils firent au dieu un sacrifice de deux brebis plus blanches que la neige, et d'un taureau qui avoit un croissant sur le front entre les deux cornes : ensuite ils chantèrent des vers en l'honneur du dieu qui éclaire l'univers, qui règle les saisons, qui préside aux sciences, et qui anime le chœur des neuf Muses. Au sortir du temple, Sophronyme et Aristonoùs passèrent le reste du jour à se raconter leurs aventures. Sophronyme reçut

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cboz lui le vieillanl , avec la lenJiessc el le respect qu'il aurait lénioipnés à Alciue uièine , s'il eût été encore vivant. Le lendeiiiain ils partirent ensemble . et lireiit voile vers la Lycie. Aristnnoiis mena SuphronNme dans une lertile campagne sur le bord du lleu\i' Xantlie. dans les ondes duquel Apollon au retour de lu cliasse , couvert de poussière , a tant de fois plongé son corps et lavé ses beaux cheveux blonds. Ils trouvèrent, le long de ce ileuve, des peupliers et des saules dont la verdure tendre et naissante cachoit les nids d'un nombre intini d'oiseaux qui cbantoient nuit et jour. Le Ileuve. tond»ant li'un rocher avec beaucoup de bruit et d'écume, brisoit ses Ilots dans un canal plein de petits cailloux : toute la plaine étoit cou\erle de moissons dorées; les collines, (jui s'éle\oienl en amphithéâtre, étoienl chargées de ceps de vignes et d'arbres fruitiers. Là toute la nature étoit riante et gracieuse ; le ciel étoit doux et serein, et la terre toujours prête à tirer de son sein de nouvelles richesses pour {)ayer les peines du laboureur. En s'avancant le long du Ileuve , Sophronyme aperçut une maison simple et médiocre , mais d'une architecture agréable, avec de justes proportions. Il n'y trouva ni marbre , ni or, ni argent, ni ivoire, ni meubles de pourpre : tout y est propre . et plein d'agrément et de commodité , sans magnilicence. Lue fontaine couloit au milieu de la cour, et formoit un petit canal le long d'un tapis vert. Les jardins n'étoient point vastes; on y voyoit des fruits et des plantes utiles pour nourrir les hommes : aux deux côtés du jardin paroissoient deux bocages , dont les arbres étoient presque aussi anciens que la terre leur mère, et dont les rameaux épais faisoient une ombre impénétrable aux rayons du soleil. Ils entrèrent dans un salon , où ils tirent un doux repas des mets que la nature fournissoit dans les jardins, et on n'y voyoit rien de ce que la délicatesse des hommes va chercher si loin et si chèrement dans les villes; c'étoit du lait aussi doux que celui qu'Apollon avoit le soin de tiaire pendant qu'il étoit berger chez le roi Admète ; c'étoit du miel plus exquis que celui des abeilles d'Hybla en Sicile, ou du mont Hymelte dans l'Attique : il y avoit des légumes du jardin, et des fruits qu'on vcnoil de cueillir, l'n vin [)lus délicieux que le nectar couloit de grands vases dans des coupes ciselées. Pendant ce repas frugal, mais doux et tran(|uille, Arislonoiis ne voulut p<jinl se mettre à table. D'abord il lit ce (|u'il put, sous divers prétextes, pour cacher sa modestie; mais culiu, connue So|)hronyme voulut le [jresser, il

déclara qu'il ne se résoudroit jamais à manger avec le petit-lils d'Alcine , qu'il avoit si longtemps servi dans la m»''tne salle. Voilà, lui disoil-il , où ce sage vieillard avoit accoutumé de manger; voilà oii il conversoil avec ses amis; voilà où il jouoit à di\ers jeux : voici où il se promenoit en lisant Hésiode et Homère; voici où il se reposoit la nuit. En rappelant ces circonstances son cœurs'attendrissoit. et les larmes couloienl de ses yeux. Après le repas , il mena Sophronyme voir la belle prairie oîi erroient ses grands troupeaux mugissans sur le bord du fleuve; puis ils aperçurent les troupeaux de moutons qui revenoient des gras pâturages ; les mères hélantes et pleines île lait y étoient smvics de leurs petits agneaux bondissans. On voyoit partout les ouvriers empressés, qui animoienl le travail pour l'intérêt de leur maître doux et humain , qui se faisoit aimer d'eux , et leur adoucissoit les peines de l'esclavage.

Aristonoiis ayant montré à Sophronyme cette maison, ces esclaves, ces troupeaux, et ces terres devenues si fertiles par une soigneuse culture, lui dit ces paroles : Je suis ravi de vous voir dans l'ancien patrimoine de vos ancêtres ; me voilà content, puisque je vous mets en possession du lieu où j'ai servi si long-temps .Alcine. Jouissez en paix de ce qui étoit à lui , vivez heureux, et préparez-vous de loin par votre vigilance une lin plus douce que la sienne. En même temps il lui fait une donation de ce bien, avec toutes les solennités prescrites par les lois; et il déclare qu'il exclut de sa succession ses héritiers naturels, si jamais ils sont assez ingrats pour contester la donation qu'il a faite au petitfils d'Alcine son bienfaiteur. Mais ce n'est pas assez pour contenter le cœur d'Aristonoi'is. Avant que de donner sa maison , il l'orne toute entière de meubles neufs, simples et modestes à la vérité, mais propres et agréables : il remplit les greniers des riches présens de Cérès, et les celliers d'un vin de Chio , digne d'être servi par la main d'Hébé ou de Canymèdc à la table du grand Jupiter; il y met aussi du vin Praménieu , avec une abondante provision de miel d'IIymetle et d'Hybla, et d'huile d'Attique , presque aussi douce que le miel même. Enfin il y ajoute d'innombrables toisons d'une laine fine et blanche connue la neige, riche dépouille des tendres brebis qui paissoient sur les montagnes d'Arcadie et dans les gras pâturages de Sicile, ("est en cet élat qu'il donne sa maison à Sophronyme : il lui donne encore cinquante lalens eul>(ri(|ues , et réserve à ses parons les biens (pi'il [lossède dans la péninsule de Clazomène,

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aux environs de Sniyrno , do LébOdo cl do Coloi»lu>n , qui cloicnt d'un lrôs-jj:r;uul prix. La douafion étant faite. Aristonoiis se roinbarquo dans son vaisseau pour retourner dans l'Ionie. Sophronyme. étonné et attendri par dos bionlails si niagnitiquos , l'aooonipajïno jusqu'au vaisseau les larmes aux yeux, le noiunianl toujours son père et le serrant outre ses bias. Aristonoûs arriva bientôt chez lui par une lieureuse navigation : aucun de ses parons n'osa se plaindre de ce qu'il venoit de donner à Sophronyme. J'ai laissé, leur disoit-il , pour dernière volonté dans mon testament , cet ordre , que tous mes biens seront vendus et distribués aux pauvres de rionie, si jamais aucun devons s'oppose au don que je viens de faire au petit-iîls d'Alcine.

Le sage vieillard vivoit en paix , et jouissoit des biens que les dieux avoient accordés à sa vertu. Chaque année, malgré sa vieillesse , il faisoit ini voyage en Lycie pour revoir Sophronyme , et pour aller faire un sacrifice sur le tombeau d'Alcine , qu'il avoit enrichi des plus beaux ornemens de l'architecture et de la sculpture. 11 avoit ordonné que ses propres cendres, après sa mort, seroieni portées dans le même tombeau, afin qu'elles reposassent avec celles de son cher maître. Chaque année au printemps , Sophronyme , impatient de le revou", avoit sans cesse les yeux tournés vers le rivage de la mer, pour tâcher de découvrir le vaisseau d'Aristonoûs , qui arrivoit dans cette saison. Chaque année il avoit le plaisir de voir venir de loin , au travers des ondes arnères , ce vaisseau qui lui étoit si cher , et la venue de ce vaisseau lui étoit infiniment plus douce que toutes les grâces de la nature renaissante au printemps , après les rigueurs de l'affreux hiver.

Une année il ne voyoit point venir, comme les autres , ce vaisseau tant désiré ; il soupiroit amèrement ; la tristesse et la crainte étoient peintes sur son visage; le doux sommeil fuyoit loin de ses yeux; nul mets exquis ne lui sembloit doux : il étoit inquiet, alarmé du moindre bruit, toujours tourné vers le port; il demandoit à tous momens si on n'avoit point vu quelque vaisseau venu d'Ionie. Il en vit un ; mais, hélas! A.ristonoûs n'y étoit pas, il ne portoit que ses cendres dans une urne d'argent. Aniphiolès , ancien ami du mort , et à peu près du même âgé , fidèle exécuteur de ses dernières volontés, apportoit tristement cette urne. Quand il aborda Sophronyme , la parole leur manqua à tous deux, et ils ne s'exprimèrent que par leurs sanglots. Sophronyme ayant baisé l'urne,

et l'ayant arrosée de ses larmes, parla ainsi : 0 vieillard, vous avez fait lo bonheur de ma vie, et vous me causez maiutonant la plus cruelle de toutes les douleurs : je ne vous verrai plus ; la mort me seroit douce pour vous voir et pour vous suivre dans les champs Élysées , où votre (uiibic jouit de la bienheureuse paix que les dieux justes réservent à la vei'tu. Vous avez ramené en nos jours la justice , la piété et la rcconnoissance sur la terre : vous avez montré dans un siècle de fer la bonté et l'innocence dé l'âge d'or. Les dieux , avant que de vous couronner dans le séjour des justes, vous ont accordé ici-bas une vieillesse heureuse , agréable et longue : mais, hélas! cequidevroit toujours durer n'est jamais assez long. Je ne sens plus aucun plaisir à jouir de vos dons, puisque je suis réduit à en jouir sans vous. 0 chère ombre ! quand est-ce que je vous suivrai? Précieuses cendres, si vous pouvez sentir encore quelque chose, vous ressentirez sans doute le plaisir d'être mêlées à celle d'Alcine. Les miennes s'y mêleront aussi un jour. En attendant, toute ma consolation sera de conserver ces restes de ce que j'ai le plus aimé. 0 Aristonoiis! ô Aristonoûs ! non , vous ne mourrez point , et vous vivrez toujours dans le fond de mon cœur. Plutôt m'oublier moi-même, que d'oublier jamais cet homme si aimable , qui m'a tant aimé , qui aimoit tant la vertu , à qui je dois tout!

Après ces paroles entrecoupées de profonds soupirs , Sophronyme mit l'urne dans le tombeau d'Alcine : il immola plusieurs victimes, dont le sang inonda les autels de gazon qui environnoient le tombeau ; il répandit des libations abondantes de vin et de lait; il brûla des parfums venus du fond de l'Orient, et il s'éleva un nuage odoriférant au milieu des airs. Sophronyme établit à jamais , pour toutes les années , dans la même saison , des jeux funèbres en l'honneur d'Alcine et d'Aristonoûs. On y venoit de la Carie , heureuse et fertile contrée ; des bords enchantés du Méandre , qui se joue par tant, de détours, et qui semble quitter à regret le pays qu'il arrose ; des rives toujours vertes du Caystre, des bords du Pactole, qui roule sous ses flots un sable doré ; de la Pamphy lie , que Cérès , Pomone et Flore ornent à l'envi ; enfin des vastes plaines de la Cilicie , arrosées comme un jardin par les torrens qui tombent du mont Taurus , toujours couvert de neige. Pendant cette fête si solennelle , les jeunes garçons et les jeunes filles , vêtus de robes traînantes de lin plus blanches que les lis , chantoient des hymnes à la louange d'Al-

PIAÎ.nr,rF>i OF.^^ MnHT:^.

rino c( d'Aristonous; car on no j)oiivoi( lonor nicaux ot de son omltrc. Cliarnn s'écria qu'A-

l'un sans louer aussi l'autre, ni séparer deux ristonoiis, en récompense de sa verlu , avoit été

hdnimcs si étroitement unis, mémo après leur changé par les dieux en im arlire si beau. So-

mort. plu'duvme prit soin de lai idscr lui-même , et

<!e (ju'il y eut de plus iiHMM'illcux, c'est ([uc, de llinuorer eiimiiii' iiin' divinité, ('et arbre,

dès le premier jiuir, pendant que Sopbronvme loin de vieillir, si> rennuvelli' de dix ans en dix

faisoit les libati<ins de vin et de lait . un myrte ans; et les dieux oui vmdu faire voir, par

d'une verdure et d'une odeur exquise naquit au cette merveille, (|iie la vertu , (jui jette un si

milieu du tombeau, et éleva tout-à-cnup sa tête doux parl'um dans la mcMiioir*' des hommes, ne

toulVue pour couvrir les deux urnes de ses ra- meurt jamais.

DIALOGUES DES MOUTS

COMPOSÉS POUR LÉDLCATION DE iMgr LE DUC DE BOURGOGNE.

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