CONFUCIUS ET SOCRATE
Sur la préémiiieiK't t-mt vantée dos Chinois.
CoNF. — J'apprends que vos Européens vont souvent chez nos Orientaux, et qu'ils me nomment le Socratc de la Chine. Je me tiens honoré de ce nom.
Soc. — Laissons les complimens, dans un pays où ils ne sont plus de saison. Sur quoi fonde-t-on cette ressemblance entre nous ?
CoNF. — Sur ce que nous avons vécu à peu près dans les mêmes temps , et que nous avons été tous deux pauvres, modérés, pleins de zèle pour rendre les hommes vertueux.
Soc. — Pour moi je n'ai point formé, comme vous , des hommes excellens , pour aller dans toutes les provinces semer la vertu , combattre le vice , et instruire les hommes.
CoNF. — Vous avez formé une école de philosophes qui ont beaucoup éclairé le monde.
Soc. — Ma pensée n"a jamais été de rendre le peuple philosophe ; je n'ai pas osé l'espérer. J'ai abandonné à toutes ses erreurs le vulgaire grossier et corrompu : je me suis borné à l'instruction d'un petit nombre de disciples d'un esprit cultivé, et qui cherchoient les principes des bonnes mœurs. Je n'ai jamais voulu rien écrire, et j'ai trouvé que la parole étoit meilleure pour enseigner. Un livre est une chose morte qui ne répond poml aux difficultés imprévues et diverses de chaque lecteur ; un livre passe dans les mains des hommes incapables d'en faire un boa usage , un livre est susceptible de plusieurs sens contraires à celui de l'auteur. J'ai mieux aimé choisir certains hommes, et leur confier une doctrine que je leur fisse bien comprendre de vive voix.
CoNF. — Ce plan est beau; il marque des pensées bien simples, bien solides, bien exemptes de vanité. Mais avez-vous évité par là toutes les diversités d'opinions parmi vos disciples? Pour moi , j'ai évité les subtilités de raisonnement , et je me suis borné à des maximes
DlAl/TiCRS nr.S MOHTf^.
scnst'os pour la [Maliqtit^ tU-s voi tus dans la soric'-lé.
Sti... — Pour liiiii , j'ai riii (|u nu in' |ii'ul •'•tablir les vraii-s maviiucs (pitMi roiiiDiilaiit aux liivinitM's [niiit'ipi's qui pt'nvcnl Ifs prouNoi' , vi eu ivriitanl tous losauUv's préjn^i'-s des liouuucs.
(".ONK. — Mais erilin . par \ds |)r(MMit'rs principes. av('7.-vfnis t''\ilt'' les oonilials (r()]iiniiiiis entre \os (lisci()les?
Soc. — Nnlk'Hit'ut : Plalnn et Xi'unjilion , nies prinri[)auv disciples , ont tu des vues ti.iiii's dinV'rcnles. Les Académiciens l'orniés par l'Iaîun se sont divis'-s entre eu\ ; cotte e\jiérience ui'a désaluisé de mes espérances sur les liomincs. l'n homme no peut presque rien sur les autres hommes. I.cs hommes ne peuvent rien sur eux-mêmes, par l'impuissance on l'or- L'uoil cl les passions les tiennent; à plus forte raison les lunumes no ])en\ont-ils imcu les uns sur les autres : re\cnq)le . et la raison insinuée avec beaucoup d'art, tout seulement quelque ell'ctsur un tort petit nomhre d'hojnmes mieux nés (jne les antres, lue rérorme générale d'une lépulilique me paroît euiln impossible, tant je suis désabusé du genre humain.
CoNK. — Pour moi, jai écrit , et j'ai envoyé mes disciples pour t;\cher de réduire aux br,nnis mo'urs louje-; les provinces de notre empire.
.Soc. — Vous a\e/, éci'it des choses courtes et simples, si toutefois ce qu'on a publié sous votre nom est elleolivoment de vous. Ce ne sont que des maximes, qu'on a peut-être recueillies de vos consersalions , C(»mme Plaloii . dans ses hialiigues. a rajjportt'- les mieiuies. Des maximes coupées de cette façon ont une sécheresse ipii n'étoit pas, je m'imagine, dans vos entretiens. D'ailleurs vous étiez d'une maison royale ♦'t en grande autorité dans toute votre nation : \ons pouviez faire bien des choses qui ne m'étoienl jKis poi'inises à moi, lils d'un artisan. Pour moi, je n'avois garde d'écrire, et je n'ai ijue tro[) parlé : je me siiis même éloigné d(; tous les emplois d(; ma république pour apaiser l'envie; et je n'ai |»\i y réussir, tant il est impossible de faire c[neli{iie chose de bon di-s hommes.
CoNK. — J'ai été plu> heur»'u\ parmi les Chinois : je les ai laissés avec des lois sages, et a>sez bien policés.
Si)( . — .De la manière (pie l'en entends parler ^nr les relaliuns dt: nos Kuropéens, il faut en eHol que la Chine ait eu de bonnes lois et une exaite police. Il y a grande apparence que les Chinois ont été meilleurs (pi'il ne ^out. .le flnElon. tomi; m.
ne veux pas désavouer i|u'un penjde, (|uand il a ime bonne' et constante forme de gouverneiiieut, ui' puisse dexenir fort supérieiu' aux autres peuples moins pidicés. Par exenqjle , nous autres Cii-ecs. qui avons eu de sages législateurs et ceitains citoyens désintéressés qui n'ont songé (pi'au bien de la république, nous avons été bien plus polis et plus vertueux (pie les peuples (pie nous avons nommés Barbares. Les Egyi)liens, avant nous, ont en aussi des sages qui les ont policés, et c'est d'eux que nous sont venues les bonnes lois. Parmi les ré- |)ubli(pies de la (irèce, la n(Mre a excellé dans les arts libéraux, dans les sciences, dans les armes : mais celle (pii a montré le plus longtemps nue discipline pure et austère, c'est celle lie Lacédémone. Je conviens donc qu'un peuple gouverné par de bons législateurs qui se sofil succédé les uns aux autres . et (jiii ont soutenu les coutumes vertueuses, peut être mieux policé que les autres qui n'ont pas eu la même culture. Un peuple bien conduit sera plus sensible à l'hoiuieur, plus ferme contre les périls, moins sensible à la volupté, [tins accoutumé à se passer de peu, plus juste pour empêcher les usurpations et les fraudes de citoyen à citoyen. C'est ainsi que les Lacédémonieus ont été disciplinés; c'est ainsi que les Chinois om pu l'être dans les siècles reculés. Mais je persiste à croire que tmit un peuple n'est point capable de remonter aux vrais [triucipes de la vraie sagesse : il peut garder certaines règles utiles et louables; mais c'est plutôt par l'autorité de l'éducation, par le respect des lois , par le zèle de la patrie, par rémulation qui vieni des exemples, par la force de la coutume, souvent même jiar la crainte du d(''shonnenr et par l'espérance d'être récompensé. Mais être philosophe, suivre le beau et le bon en lui-même par la simple persuasion, et par le vrai et libre amour du beau et du bon, c'est ce qui ne |)eut jamais être répandu dans tout un |)en|)lc; c'est ce (|ui est réservé à corlaines aines choisies que le Ciel a voulu séparer des autres. Le peuple n'est ca|)able que de certaines vertus d'habitude et d'o|iinion . sur l'autorité de ceux qui ont gagné s.i conliance. Vmc(»re nue fois, je crois (pie telle fut la verlu de vos anciens Chinois, De telles gens sont justes (l.ins leschosesoù ou les a arc(»utumés à mettre une n'-gle de justice, et point on d'autres plus im|)ortanles où l'habitude de juger de même leur mampie. On sera juste pour sou conciloveii. et inhumain cdiitre sou esclave; zélé pour si pallie, et conquérant injuste contre un pciipli' Miisin, sans songer (pie la terre entière
IMALOr.T'Rs; DES MORTS.
ii'ost qu'iinc seule patrie eomnmnc, où l(uis les iioinines des divers peuples devroiciil vivre eonmic une seule faMiilic'. Ces vertus, l'ondces sur lacuulurncel sur les pn-ju^és d'uu |t(Hiple. sonl toujours des vertus estropiées, laule de remouler juscpTauv pi-eniiers priucijies <]ui donnent dans toute sou (''tendue la M-ritahle idée de la justiee et de la nciIu. (".es uiriues peuples, ipii paroissoiciil si xerluciiv dans (NM'Iains sentimens et dans ctMlaiues arlioiis délaclK'es . a\ oient une reliiilon aussi remplie de iVaude . d'injustiiM" et d'inipui'eté. i]U(' leuis lois éloient justes et atistères. Ouel uiélaufie! quelle coutradietion ! Voilà pourtant ce <iu"il y a eu de meilleur dans ces peuples tant \auli''s : \oilà riuunauité regardée par sa plus lielle lare.
('.ONF. — Peut-être avous-uons ('té plus heureux que vous : car la vertu a été grande dans la Chine.
Soc. — On le dit; mais, pour eu être assuré par une voie non sus[)ectc, il taudroit que les Européens connussent de près votre histoire, comme ils connoissenl la leur propie. Quand \i' commerce sera entièrement lihre et fréquent, quand les critiques européens auront passé dans la Chine pour examiner en rigueur tous les anciens manuscrits de votre histoire, quand ils auront sé|)aré les fahles et les choses douteuses d'avec les certaines . quand ils auront vu le fort et le foiblc du détail des mœurs antiques , peut-être troavera-t-on que la multitude des liommes a été toujours loihle , vaine et corronqnie chez vous comme partout ailleurs, et (}ue les hommes ont été hommes dans tous les pays et dans tous les tenqis.
CoNF. — Mais pourquoi n'eu croyez-vous pas nos histoi'iens et vos lelatenrs?
Soc. — Vos historiens nous sonl inconnus ; on n'en a que des morceaux extraitset rapportés par des relatem's peu (U'itiques. Il taudroit savoir à fond voli-e langue , lire tous \os livres, voir surtout les originaux . et altendiw^ ipTun grand nombre de savans eut fait cttlc ('Inde ;\ fond, atin que, parle grand nondtre d'examinateui-s. la chose put être pleinement éclaircie. Jusque-là, votre nation me jiaroit un ^peclacle beau et grand de loin, mais très-douteux et équivoque.
CoNF. — A Dnlez-vons ne l'ien cioire, parce que Fernaud .Mendez Pinto a beaucoup exagéré? Doulei'ez-vous que la Chine ne soit un vaste et puissant empii'e, très-peuplé cl bien policé, que les arts n'y Ueurissent . (pi'on n'y cultive les hautes sciences, que le respect des lois n'y soit admirable''
Soc. — î'ar où voulez-vous que je me convainque de toutes ces choses?
CoNF. — Par vos propres relalenrs.
SiH . — Il tant donc que je les croie ces relalenrs?
i\n(pioi non
So( . — l'^i que je les croie dans le mal connue dans le bien? ré[)oudez. de grâce.
(loNK. — Je le \('u\.
Soc. — Selon ces relalenrs. le peiqde de la tei're le plus vain, le ]dus superstitieux, le j)lus intéressé, le plus injuste, le jilus nuMiteur, c'est le Chinois.
CoNF. — Il y a paitout de^ houuïies vains et menteurs.
Soc. — .le lavone; mais à la Chine les principes de toute la nation , auxquels on n'attache aucun déshonneur, sont de mentir el de se prévaloir du mensonge. Que peut-on attendre d'un tel ])euple pour les vérités éloignées et difliciles à éclaircir? Ils sont fastueux dans toutes leurs histoires : comment ne le seroient-ils |)as. puisqu'ils sont même si vains et si exagérans pour les choses présentes qu'on peut examiner de ses propres yeux, et où l'on peut les convaincre d'avoir voulu imposer auv étrangers? Les Chinois, sur le portrait que j'en ai ouï faire , me paroissent assez senddables aux Egyptiens. C'est un peuple tranquille et paisible, dans un beau et riche pays , un peuple vain qui méprise tous les autres peuples de l'univers, un peujde qui se pique d'une antiquité extraordinaire, et qui met sa gloire dans le nombre des siècles de sa durée: c'est un peuple superstitieux jusqu'à la superstition la plus grossière et lapins ridicule, malgré sa politesse ; c'est un peuple qui a mis toute sa sagesse à garder ses lois, sans oser- examiner ce qu'elles ont de bon; c'est un peuple grave, mystérieux, compos(' , et rigide observateur de tontes ses anciennes coulnmes pour l'extcrieur, sans y chercbei' la justice , la sincérité et les autres vertus intéricmes: c'est un peuple qui a fait de grands mystères de plusieurs choses très-superlicielles, et dont la suuple explication diminue beaucoup le prix. Les arts y sont fort médiocres, et les sciences n'y étoienl presque rien de solide (juand nos Européens ont connucncéà les connoitre.
(^ONF. — N'avions-jLious [las l'imprimerie, la poudre à canon, la géométrie, la peinture, l'architecture, l'art de faire la porcelaine, enfin une manière de lire et d'écrire bien meilleure que celle de vos Occidentaux? Pour l'antiquité de nos histoires, elle est constante par nos ob*
DIArorilE^Î DES MORTS.
senationsastronoiniqnr?. Vos ncridtMitaii.v pivlondont t]ni> nos calculs sont t'iuitirs; mais Its obs(M-\ali(ins no ItMir sont pas siis})c'(ti's, ol ils avniu'iit qu'elles cadriMil jn«.|c a\fc l«'s ir\<ilulions (lu ciel.
Sor. — Voilà |)ien «Ks c-hosts que vous unltez cnstMuhIc, potu* ivunir tout rc que la ('.liiuia (lo plus t'slinialih' : mais »'\auiiuous-le> il»pivs l'uiio apivs l'aulr»'.
<'oNF. — \'olonliors.
Soc. — L'iuipi'imorie n'c>t ijii'iuK! commodité pour li\s nous dt." k'itros, ot ollo no ujorito pas un*' graudo L'Ioiio. Lu artisan a\c'o dos qualitôspen ostimablos. pout otro l'autour il'uuo toile invention : elle est mémo imparlaile chez Vous, car vous n'avez que l'usiij^e des planches; au lieu que les Occidentaux ont avec l'usaiie des planches celui des caractères . dont ils fout telle composition (pi'il leur |ilait on tort poudo toiu|)S. Déplus il n'est pas tant (luostion d'avoir un art pour faciliter les études, (jue de l'usage qu'on en fait. Los Athéniens do mon temps n'avoient pas l'imprimerie , et néanmoins on voyoit tlenrir chez eux lesbcaux-arlsotlos hautes sciences: au contraire, les (Vcideutaux, qui ont trouvé l'imprimerie mieux que les (Chinois, étoient des honmies grossiers , ignorans et barharcs. La pondre à canon est une invention pernicieuse pour détruire le genre humain ; elle nuit à tous les hommes, et ne sert vér'tahloment à aucun peuple : les uns imitent bientôt ce que les autres font contre eux. Chez les Occidentaux, où les armes à feu ont été bien plus perfectionnées qu'à la Chine . do telles armes ne décideïit rien de part ni d'autre : on a proportionni'' les moyens do défensi\o aux armes do ceux qui attaquent ; tout cela revient à une espèce de compensation , après laquelle chacun n'est pas plus avancé que quand on n'avoit que des fours et de simples murailles, avec des [tiques, des javelots, des é()éos. dos arcs, des t<jrtuos et des béliers. Si on cunvenuil de part et d'antre de renoncer aux armes à feu , on se débarraseroit mutuellement d'une infinité de choses superflues et incommodes : la valeur . la disci[)lino. la vigilance et le génie.' auroiout plus de part à la décision de toutes les guerres. Voilà rlonc une insention (ju'il n'est guère j)erniis d'estimer.
CoNK. — Mépriserez-vouà aussi nos mallu'tuaticiens?
S<^m;. — Ne in'avez-vous pas donné pour règle do croire les faits rapportés |>ar nos relateurs?
CoNK. — Il oht vrai ; mais ils avouent que nos mathématiciens sont habiles.
Soi;. — lis disent qu'ils ont fait certains progrès, et (|u'ils savent bien faire plusieurs opérations; mais ils ajoutent cpiiis matKjuent de méthode, qu'ils font mal certaines démonstrations, (ju'ilsse trompent sur des calculs, qu'il va |»lusieurs choses très-importantes dont ils n'nnt rien dé-couxort. Voilà ce que j'entends dire, (^es houuues si entêtés d«' la ci)imoissance des astres, et qui y bornent leur principale élude, se sont trouvés dans ctîtte étud(,' même très-inférieurs aux Occidentaux qui ont voyagé dans la (^diine, et qui , selon les apparences, ne sont pas les [dus parfaits astronomes de l'Occident. Tout cela ne rép(jnd point à cette idée merveilleuse d'un peuple supérieur à toutes les autres nations. Je ne dis rien de votre porcelaine; c'est plutôt le mérite de votre terre que de votre peuple ; ou du moins si c'est un mérite pour les houMUOs, ce n'est qu'un mérite de vil aitisau. Votre architecture n'a point de belles proportions ; tout y est bas et écrasé; tout y est confus, et chargé de petits ornemens qui ne sont ni nobles ni naturels. Votre peinture a (|uel(jue vie et une grâce je ne sais quelle : mais elle n'a ni correction de dessin, ni ordonnance ni noblesse dans les figures, ni vérité dans les leprésentations; on n'y voit ni paysages naturels , ni histoires , ni pensées raisonnables et suivies ; on n'est ébloui que par la beauté des couleurs et du vernis.
CoNF. — Ce vernis même est une merveille inimitable dans tout l'Occident.
Soc. — Il est vrai : mais vous avez cela de commun avec les peuples les plus barbares, qui ont quelquefois le secret de faire en leur pays, j)ar le secours de la nature, des choses que les nations les plus industrieuses ne sauroient exécuter chez elles.
CoNF. — Venons à l'écriture.
Soc. — Je conviens que vous avez dans votre écriture un grand avantage i)our la mettre en connnerce chez tous les peuples \oisins qui parlent des langues différentes de la chinoise. Cha(jue caractère signitiant un objet, de même que nos mots entiers, un étranger peut lire vos écrits sans savoir \olre langue, et il peut vous répondie par les mêmes caractères, quoique sa langue NOUS soit entièrement incomuie. Ue tels caractères , s'ils étoient partout en usage , seloient comme une langue connnune pour tout le gem'o hinnain, et la conunodité on seroit infinie pour lo counnerce d'un bout du monde à l'aulie. Si toutes les nations pouvoient convenir entre elles d'en^ieigner à tous leurs enfans CCS caractères, la diversité des langues narré-
l»TAl,(ir.rES DES ISIORTS.
toi'oit jihis les voya^'Ciii's. il \ aurait un lien universel de sdciélé. Mais rioa u'csL plus iuipralicahie que cet usage universel de vos caraclèrcs: il \ eu a un si prodieieux i\oinltre pour sitiuilior Idus les objets qu'on (h'sij^ne dans le latiLîa^c hiuuaiu . (jue \os savans niellent nu i;rand nond)re d'anut'u's à apprendre à rcriic nuclle nation s'assujettira à \\\w rlude si prnihic? Il n'y a aucune science cpineuse (pion u'ajipril plusprouipteineuf.nue sait-on, eu \érité, (juand ou ne sait encore (pie lire et ('nrire? D'ailUîurs, peut-on espi'rer (jue tant de nations s'accordent î\ enseigner cette écriture à leurs ent'aiis'.' iK's que vous rcnfenneri^zcel art dans un seul pays, ce n'est plus rien que de tr('s-iucoinnïode : dès lors vous n'avez plus l'avantage de vous faire entendre aux nations d'une langue incoiuuie, et vous ave/, l'extrèine désavantage de passer niiséraldenient la meilleure partie de votr(î vie à apprendre à écrire : ce qui vous jette dans deux inconvénieus. l'un d'admirer vainement nu art pénible et infructueux, l'autre de consumer toute votre jeunesse dans cette étude S(''clie, qui vous exclut de tout [»rogrès pour les connaissances les plus solides.
CoNF. — Mais notre antiquité . de bonne foi , n'en ("tes-vons pas convaincu?
Soc. — Nullement : les raisons qui persuadent aux astronomes occidentaux que vos observations doivent être véritables, peuvent avoir frappé de même vos astronomes, et leur avoir fourni une vraisemblance pour autoriser vos vaines fictions sur les antiquités de la Cdiine. Vos astronomes auront vu (]ne telles clioses ont du ariiver en tels et en tels temps, ]»ar les iwmes règles qui en persuadent nos astronomes d'Occident; ils n'auront pas manqué de laire leurs prétendues observations sur ces règles pour leur donner une apparence de vérité, l'u peu [de fort vain et fort jaloux de la gloire de son antiquité , si peu qu'il soit intelligent dans rasirouomie . ne manque pas de colorer ainsi ses fictions; le basard même peut les avoir y\n peu aidés. Enfin il faudroit que les plus savans astronomes d'Occident eussent la commodit('' d'examiner dans les originaux toute cette suite d'observations. Les Egyptiens étoient grands observateurs des astres, et en même temps amoureux d(3 leurs fables pour remonter à des milliers de siècles. Il ne faut pas douter qu'ils n'aient travaillé à accorder ces deux passions.
CoNF. — Que concInrie'/.-xous donc sur notre empire? Il étoit bors de tout commerce avec vos nations où les sciences ont régné; il étoit environné de tous côtés par des nations grossières ;
il a cerlainemeut , depuis plusieurs siècles audessus de mon temps, des lois, une police et des arts (pie les autres p(>u|)les orientaux n'ont point eus. L'oriiiine de. notre nation est inconmie : elle se eacbe dans Tobscmité des siècles les plus re> nli's. \i<\\<. vovey. bien (pi(\ie n'ai ni enlèlemeiil ni vanité là-(Iessus. I>e boniK^ foi , (pie peiise/.-\(ius sur l'origine d'un tel peuple? S((( . — Il est difiicile de décider juste ce qui est aii'i\e. parmi tant de cboses qui ont [)U se faire et ne se faire pas dans la manière dont les terres ont été |)eiiplées. "Niais voici ce. (pii me paroît assez naturel. Les peuples les plus anciens de nos lustoires, les peuples lesiplus pnissans et les plus polis, sont ceux de l'Asie et de l'Egypte : c'est là coumie la source des colonies. Nous voyons (pie les l'^gv[)liens ont fait des colonies dans la (ïivce, et en ont formé les m(eni's. (Juehpies Asiatiques, conmic les Pbéuicieus et les Pbrygieus. ont fait de même sur toutes les c(Mes de la mei- Méditerranée. D'autres Asiatiques de ces royaumes (pii ('toieut sur les bords du Tigre et de l'Eupbrale ont pu pénétrer jusque dans les Indes ]>our les peupler. Les |)en- ])les , en se multi|)lianl. auront passé les ileuves et les montagnes, et insensiblement auront répandu leuis colonies jusque dans la (Ibine : rien ne les aura arrêtés dans ce vaste continent qui est |)resque tout mu. Il n'y a guère d'apparence que les bommes soient parvenus à lat^hine ])ar l'extrémité du Nord qu'on nomme à présent la Tartarie: car les Clunois paroissent avoir été, dès la plus grande antiquité, des peuples doux, paisibles, policés, et cultivant la sagess(\. ce qui est le contraire des nations violentes et faroucbes qui ont été nourries dans les pays sauvages du Nord. Il n'y a guère d'apparence non plus que les lionnnes soient arrivés à la Tdiine par la mer : les grandes navigations u'étoicnt alors ni usitées, ni possibles. De plus, les mo'iirs, les arts, les sciences et la religion des Chinois se rappoi-teiil très-bien aux mœurs, aux arts, aux sciences , à la religion des Babyloniens et de ces autres peuples que nos bisloriens nous délieigiient. .le croirois donc que quelques siècles avant le v('ifre ces peuples asiatiques ont pénétré jusqu'à la Cbine; qu'ils y ont fondé votre empire; que vous avez eu des rois babiles et de vertueux législateurs; que la Cbine a été plus estimable qu'elle ne l'est aujourd'hui pour les arts et pour les mo'urs ; que vos historiens ont flatté l'orgueil de la nation ; qu'on a exagéré des choses qui méritoient quelque louange ; qu'on a mêlé la fable avec la vérité , et qu'on a voulu dérober à la postérité l'origine de la nation ,
TM M.Mr.lKS DKS MOms.
IN
pour la rnidn' pin- miM'vfilli'iix' ;i \m\> les aiitrt's pouplts.
CoM'. — Vus Givis ii'i'ii itiil-il> [i.is fiiil iuitaiil?
Sor. — Kiicore pis ; ils ont leurs IriMps lal>nl»Mi\ , qui apprinlieiil licaiicoiip ilii xùlic. .lai \i'ru , suivant la suppulalit-tn ((inununo , ouviron Irui» ccnls ans après vous. Cependant, «juaudon veut en rigueur reinouler au-dessus df uiuiilenjps, on ne trouve aucun liislorien (|u'Ht'nidolc . qui a écrit inininliatenieul après la L'ui'rre dos l'erses . ("ost-à-ilire environ soixante ans avant ma innit : ccl historien n'i'la- Idit rien Je suivi , et ne po^e aucune date [)récise jwr des auteurs contemporains , pour tout ee qui est beaucoup |iln> auciiMKjue cette guerre. I.es lem|)S de la guerre de Ti'oie , ipii non! qu'environ six cents ans au-dessus de moi, sont encore des temps reconnus pour talmlcux. Jugez s'il faut s'étiumer que la Chine uc soit pas hien assurée de ce grand nomiire de siècles que ses histoires lui donnent avant votre teni|)s.
CuNF. — ^lais pourquoi auriez-vous inclination de croire que nous sonnncs soi-tis des Bahylonicns ?
Soc. — Le voici. Il \ a heaucoiqi d'apparence que vous venez de (luehjue peuple de la hante Asie (pii s'est répandu de proche en proclie jusqu'à la Chine, et peut-être même dans les tenq)s de quelque conquête des Indes, qui a meué le peujde conquérant jusque dans les pa\s qui composent aujourd'hui votre empire. Votre antiquité est grande : il t'.iul <lonc que votre espèce de colonie se soit laite [lar (juel(]u'nn de ces anciens peuples, connue, ceux de Niiiive ou de Habylone. Il faut que vous veniez de quelque j)euple puissant et fastueux , car c'est encore le caraclèie de volie nation. Vous êtes seul de celte esiM'ce dans tous vos pays: i;t les |t(;uples voi>ins . ipii n'ont rien de sendtlahle , n'ont pu vous donnei' ces mours. \ous avez, comme les anciens Babyloniens, l'astronomie, et même l'astrologie judiciaire . la superstition , l'art de deviner, une architecture plus sonq)tueuse que proportioimée , une vie ih; délices et de faste . de grandes villes, un enq»ire oii b" prince a une autorité absolue , îles lois fort révérées , des temples en alnjudance , et une umltitude de dieux de toutes les ligures, 'l'ont ceci u'e.-t qu'inie conjecture , mais elle pourroil être \raie.
CoNK. — .le \ais en demander des nouvelles au roi Vao, (|ui se promène, dit-on, avec vos anciens rois d'.Vrgos cl d'.Mhcnes dans ce petit bois de mvries.
Soi . — Pour moi , je ne me lie ni à Cécrops , ni à luachus , ni à Pélops , pas même aux héros d'Iloujère , sur nos auti(juil('\s.
iloMI 1.1 s 1;T IIKMIS.
I..1 gramicur à iaqiifilo on iif parvient que par le rrimc , nr s.iiimil (Idiiiicr ni "loiro ni liontionr solide.
Ui'mis. — l'jiliu \ous voilà, mou frère, au mètne état que moi ; cela ne valoit pas la peine de me l'aire mourir. (Jnelques années où vous ;i\ez régné seul sont linies; il n'en reste rien ; et \ous les auriez passées plus doucement, si vous axiez xécu en paix, partageant l'autorité avec moi.
Rom. — Si j'avois eu cette modération, je n'aurois ni fondé la puissante ville que j'ai établie, ni l'ait les conquêtes qui m'ont immortalisé.
Kk.mcs. — Il \aloit mieux être moins puissaiit , et être {)lus juste et plus vertueux; je m'en rapporte à Minos et à ses deux collègues qui \ont vous juger.
l»oM. — Cela est hien din'. Sur la terre j)ersonne n'eut osé méjuger.
RÉMLS. — Mon sang, dans lequel vous axez trempé vos mains, fera xolre condamnation icibas , et sur la terre noiixira à jamais votre réputation. Vous vouliez de l'autorité et de la gloire. L'autorité n'a fait que passer dans vos mains: elle xous a échappé comme un songe. Pour la gloire, aous ne l'aurez jamais. Avant que d'être grand homme, il faut être bomicte honuiie: et ou doit s'éloigner des crimes indignes des hoimnes. axant que d'asj)irer aux vertus des dieux, ^'ous aviez l'inhumanité d'im monstre , et sous prétendiez être un héros!
lloM. — N'ous ne m'auriez [las parb- de la sorltî impunément . (piand nous tracions notre ville.
Hi:mi s. — Il est vrai: et je ne lai que trop .senti. Mais d'où vient (jue xous êtes descendu ici".' On ilisr)it (jue vous étiez devenu inunortel.
IloM. — .Mon peuple a été assez sol pour le croire.
DIALOGUES DES MORTS
HOMl lAS KT TATUS.
Le vontablc héroïsme est iucomiKiliblo ;ivec la fnuule et la violence.
Tat. — Je suis arrivô ici un iicu plus lot que loi ; mais enliu nous \ sommes tous deux , cl tu n'es pas plus avancé que moi . ni miou\ dans tes allai res.
Rom. — La dillërencc est grande. J'ai la gloire d'avoir fondé une ville éternelle avec un empire qui n'aura d'autres bornes que celles de l'univers 5 j'ai vaincu les peuples voisins; j'ai formé une nation invincible d'une foule de criminels réfugiés. Qu'as-tu fait qu'on puisse comparer à ces merveilles?
Tat. — Jîelles merveilles ! assembler des Aoleurs , des scélérats , se faire cbef de bandits, ravager impunément les pays voisins , enlever des femmes par trahison , n'avoir pour loi que la fraude et la violence, massacrer son propre frère : voilà ce que j'avoue que je n'ai point fait. Ta ville durera tant qu'il plaira aux dieux; mais elle est élevée sur de mauvais fondemens. l'our ton empire, il pourra aisément s'étendre , car tu n'as appris à tes citoyens qu'à usurper le bien d'autrui : ils ont grand besoin d'être gouvernés par un roi plus modéré et plus juste que loi. Aussi dit-on que Numa, mon gendre , t'a succédé : il est sage, juste, religieux, bienfaisant. C'est justement l'homme qu'il faut pour redresser ta république et réparer tes fautes.
KoM. — Il est aisé de passer sa vie à juger des procès , à apaiser des querelles , à faire observer une police dans une ville ; c'est une conduite foible et une vie obscure : mais remporter des victoires , faire des conquêtes , voilà ce qui fait les héros.
Tat. — Bon ! voilà un étrange héroïsme , qui n'aboutit qu'à assassiner les gens dont on est jaloux !
RoM. — Comment, assassiner! je vois bien que tu me soupçonnes de t'avoir fait tuer.
Tat. — Je ne t'en soupçonne nullement , car je n'en doute point ; j'en suis sur. Il y avoit long-temps que tu ne pouvois plus souffrir que je partageasse la royauté avec toi. Tous ceux qui ont |)assé le Styx après moi m'ont assuré que tu n'as pas même sauvé les apparences; nul regret de ma mort , nul soin de la venger, ni de punir mes meurtriers. Mais tu as trouvé ce
(jue tu méritois. Quand ou a])preihl à des impies à massacrer un roi, bierittM ils sauront faire périr l'autre.
Ro:\i. — Hé bien ! (piaïul je t'anrois fait luer, j'aurois suivi l'exemple de mauvaise foi que tu m'avois donné en trompant cette pauvre fille qu'on nommoil Tarpéia. Tu voulus qu'elle le laissât monter avec les Irotqies pour surj)rendre la roclie qui fut de son nom appelée Tar|)éicnne, Tu lui avois promis de lui donner ce que les Sabins portoient à la main gauche. Elle croyoil avoir les bracelets de grand prix qu'elle avoit vus ; on lui donna tous les boucliers dont ou l'accabla sur-le-champ. Voilà une action perfide et cruelle.
Tat. — La tienne , de me faire luer en trahison , est encore plus noire ; car nous avions juré alliance , et uni nos deux peuples. Mais je suis vengé. Tes sénateurs ont bien su ré])rimcr ton audace et ta tyramiie. Il n'est resté aucune parcelle de ton corps déchiré; apparemuient chacun eut soin d'emporter son morceau sous sa robe. Voilà comment on te fil dieu. Proculus te vil avec une majesté d'iuimorlel. N'es-tu pas content de ces hoimeurs, toi qui es si glorieux?
Rom. — Pas trop : mais il n'y a point de remède à mes maux. On me déchire et on m'adore ; c'est une espèce de dérision. Si j'étois encore vivant, je les.;..
Tat. — 11 n'est plus temps de menacer, les ombres ne sont plus rien. Adieu , méchant , je l'abandonne.