‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 126 sur 253 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

Les routes du comté de West-Chester n'étaient pas alors d:::.i un état très-satisfaisant, et César avait entrepris une tiche assez difficile en se chargeant de conduire la loui'de voiture dans ce« chemins sinuciT et escarpés. Quanta ceux qu'elle renfermait, ils étaient trop absorbés par la douleur pour songer aux cahots de la route. Sara était moins agitée, mais elle devenait sombre et mélancolique; il y avait des instants où elle semblait recouvrer l'usage de ses facultés, mais elle se montrait alors accablée d'une douleur si profonde, qu'on pouvait craindre pour elle le moment où elle reviendrait à la raison. Le premier jour de marche s'acheva en silence, et la troupe passa la nuit dans une ferme abandonnée. Le lendemain les blessés s'acheminèrent vers l'Hudson pour s'embarquera Peckskill; la litière de Singleton fut transportée au quartier général de son père, le carrosse deM. Wharton et le chariot qui contenait les bagages, sous la garde de Catherine Haynes, partirent pour la forteresse où Henry était détenu.

Le pays qui s'étend entre l'Hudson et le détroit Long-Island est une suite de collines et de vallées, sur les bords de la mer ce sont des prairies et des plaines; mais à mesure qu'on approche du fleuve, l'irrégularité du terrain augmente jusqu'à ce qu'on se trouve aux pieds de la formidable barrière des montagnes. C'était là que cessait le territoire neutre; l'armée royale occupait les deux rives du fleuve, et tous les autres passages étaient gardés par les Américains.

Il eût été impossible aux vieux coursiers surmenés de M. Wharton de traîner la voiture dans une route montueuse et presque impraticable. Les deux dragons qui lui servaient encore d'escorte mirent en réquisition deux chevaux du pays à l'aide desquels César put gravir péniblement la pente accidentée. Pour diminuer la charge autant que pour dissiper sa tristesse en respirant un air pur, Frances descendit avec Catherine quand ou atteignit le pied de la montagne. Le soleil allait se coucher, et les dragons avaient annoncé qu'en arrivant au sommet on pourrait apercevoir le but de leur voyage. Frances s'avança avec la vivacité de la jeunesse, et, suivie parla femme de charge, elle eut bientôt devancé le carrosse qui cheminait lentement et s'arrêtait par intervalles pour donner aux chevaux le temps de souffler.

— O miss Frances ! dit Catherine lorsqu'elles s'arrêtèrent ellesmêmes pour respirer, quels tristes temps que les nôtres! Je savais bien qu'il nous arriverait malheur, car j'avais vu des signes de sang dans les nuages.

— Les événements auxquels nous assistons sont sans doute terribles, répondit Frances, mais c'est l'effet inévitable de la guerre. Que pouvons-nous y faire ? Des hommes libres et indépendants ne peuvent se soumettre à l'oppression.

— Si je pouvais savoir pourquoi on se bat, reprit Catherine, je ne serais pas aussi inquiète. On prétend que le roi voulait empêcher le Américains de boire du thé, et qu'il exigeait en outre qu'ils lui donnassent tout leur argent : ce sont assurément des motifs plus que suffisants pour prendre les armes.

— Il y en a d'autres , Catherine : il n'est pas naturel que nous obéissions à un pays aussi lointain que l'Angleterre.

— C'est ce que j'ai entendu dire à llarvey et II son père, murmura la femme de charge, car j'ai souvent écouté leur conversation quand tout le voisinage était endormi. A vrai dire , llarvey est un homme qu'on ne connaît pas; il ressemble au vent dont parle la Bible, personne ne peut dire d'où il vient et où il va.

Frances regarda sa compagne, et ses yeux exprimaient le désir d'en entendre davantage.

— Je serais fâchée, lui dit-elle, qu'il y eût quelque chose de vrai dans les bruits qu'on fait courir sur son compte.

— Ce sont de pures calomnies! s'écria Catherine avec véhémence; llarvey n'est pas plus l'aflilié de Uelzéhuth que vous et moi. S'il avait vendu son âme il se serait fait mieux payer, et je vous assure qu'il ne tient pas à l'argent.

— Je ne crois pas, repartit Frances en souriant, qu'il ait fait un pacte avec le diable, mais ne s'est-il pas vendu à un prince de la terre? En un mot, n'est-ce pas un espion anglais?

— Mon Dieu, miss Frances, je ne sais trop comment vous répondre. Le jour oii le général anglais Uurgoync mit bas les armes, Harvej vint à la maison, et eut un long entretien avec son père ; mais je ne saurais dire s'ils étaient tristes ou joyeux. Quand on pendit le major André, le vieillard se montra inquiet, et ne dormit ni jour ni nuit jusqu'au retour de son fils. Lorsqu'il reparut il était chargé de guinées; mais les écorcheurs lui ont tout pris, et ce n'est plus maintenant qu'un misérable.

Frances ne répondit point, car le souvenir d'André lui rappelait la situation de son jiropre frère. Elles atteignirent bientôt la cime de la montagne, et Frances s'assit sur un rocher pour admirer le paysage i

L'ESPION

i leurs pieds s'étendait un ravin profond dont les ténèbres d'une soirée de novembre augmentaient l'obscurité ; en face s'élevaient des amas de roches toutes crevassées, dont le sol infertile soutenait quelques chines rabougris; des nuages amoncelés à l'horizon ne laissaient passer qu'un seul rayon du soleil couchant, qui, tombant sur le sommet de la montagne, entourait la noire pyraniiJe d'une couronne éclatante. Frances en profita pour sonder les secrets de ces lieux solitaires, et pperçut au milieu des rochers une grossière habitation, si basse et tellement confondue avec le sol par la couleur de ses murs, que la jeune fille ne l'aurait pas distinguée sans le scintillement des vitres.

Encore tout étonnée d'avoir découvert une maison dans un pareil désert, elle vit sur la pointe d'un roc un homme d'une difformité ctiange, qui semblait suivre des yeux les voitures dans leur pénible ascension; tout à coup il changea ra;)idemcnt de place, et se glissa dans la cabane isolée. Soit qu'il y eût en effet quelque ressemblance, soit que Frances fût frappée de l'entretien qu'elle venait d'avoir, elle crut reconnaître Harvey Birch courbé sous le poids de son ballot. Peu de temps après, des fanfares se firent entendre, et furent répétées par les échos; le pas des chevaux résonna, et un détachement de la cavalerie virginienne parut au détour de la route. Frances inquiète avait à peine eu le temps de rassembler ses idées, lorsque Dunwoodie se précipita en avant des dragons, mit pied à terre et s'approcha d'elle; il lui parla avec ardeur mais en même temps avec un certain embarras; il lui raconta en peu de mots qu'il avait reçu l'ordre, avec une partie de la compagnie de Lawton , de garder Henry, qu'on devait juger le lendemain; et qu'il était venu au-devant des voyageurs, sur le compte desquels il n'était pas sans inquiétude , à cause des difficultés de la route. Frances répondit avec hésitation et d'une voix tremblante ; elle expliqua pourquoi elle avait pris les devants, et annonça la prochaine arrivée de son père. Les deux amants éprouvèrent une contrainte dont ils furent soulagés en voyant approcher la voiture. Le major y fit entrer Frances, adressa quelques mots à M. Wharton et remonta à cheval. Au bout d'une demi-heure, ils arrivèrent à la porte de la ferme que Dunwoodie avait disposée pour les recevoir et oii le capitaine VVbarton les attendait.

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