‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 125 sur 253 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Les dragnns avaient préparé pour les dames deux pièces contiguës, dont l'une fut destinée à servir de chambre à coucher.

Isabelle fut transportée auprès de Sara, qui n'y fit aucune attention. Lorsque miss Peyton et Erances accoururent pour porter secours à la blessée, un sourire errait sur ses lèvres jiàles, et son visage était si calme qu'on aurait pensé qu'elle n'avait pas été atteinte.

— Dieu soit loué! s'écria miss Peyton toute tremblante. Le bruit d'une arme à feu el votre chute m'avaient induite en erreur; mais nous avions eu atsez d incidents dans cette horrible nuit.

Isabelle lui pressa les mains avec une grande effusion, mais avec ua air sinistre qui remplit Erances de terreur.

— Georges va-t-il venir? demanda miss Singleton. Dites-lui qu'il se hâte , que je puisse voir mon frère encore une fois.

— H est donc vrai I s'écria miss Peyton , vous êtes blessée, et cependant vous souriez.

— Je suis bien, je suis heureuse, murmura Isabelle, il y a remède k toutes les douleurs.

Sara se leva sur son séant; et après avoir regardé sa compagne avec des veux hagards elle lui souleva la main , qui était teinte de sang;.

L'ESPION

— Voyez, dit Sara, votre sang coule; que votre amour ne s'en aille pas avec lui. Mariez-vous, jeune femme, et personne ne pourra le bannir de votre creur, à moins, ajouta-t-elle à voix basse, qu'une autre ne s'y trouve avant vous. Si cela arrivait, mourez et allez au ciel.

La folle se cacha le visage sous les draps, et resta immobile pendant tout le resle de la nuit. En ce moment Lawton entra; et quoiqu'il fût habitué à toutes les horreurs d'une guerre de partisans, il ne put voir sans émotion le triste spectacle qui s'offrait à lui.

— Isabelle, murmura-t-il, je sais que vous avez un courage supérieur à votre seie.

— Parlez-moi sans crainte, répondit-elle; eipliquez-vous franchement.

— On ne peut survivre à une pareille blessure, répondit-il en détournant les yeux.

— Lawlon, je n'ai pas peur de la mort, et je vous remercie de n'avoir pas douté de moi.

— N'est-ce pas asez, s'écria le capitaine, que l'Angleterre appelle nos jeunes gens au combat ! Faut-il que la jeunesse et la beauté soient victimes de la guerre?

— Ecoutez moi, capitaine, dit Isabelle, depuis mon enfance jusqu'à celle heure j'ai hanté les camps et les garnison^, .l'ai charmé par ma présence les ennuis d'un vieux père, et croyez bien que je n'aurais pas voulu échanger contre une position meilleure ces jours de danger et de privations. J'ai la consolation, à mon heure dernière, de savoir que j'ai fait tout ce qu'une femme pouvait faire pour son pays.

— Qui pourrait ne pas puiser de nouvelles forces dans voire exemple? J'ai vu mourir bien des personnes, mais leur résolution n'égalait pas la vôtre.

— L'âme seule est forte en moi, reprit Isabelle; mon sexe m'interdit de combattre. Mais vous, capitaine, vous avez un bras capable de défeiidie la cause de l'indépendance, à liquelle votre cœur restera Hdèle comme celui de Georges et de...

Elle s'arrêta; ses lèvres frémirent, et ses yeux se fermèrent à demi.

— Dunwoodie, ajouta le capitaine. Avez-vous quelque chose à me dire de lui?

— Ne prononcez pas son nom, dit Isabelle en se voilant la face. Laissez-moi, Lawton; allez préparer le pauvre Georges à ce coup inattendu.

Le militaire continua pendant quelque temps à regarder tristement les frémissements convulsifs de la mourante, et alla chercher son camarade. Il y eut une pénible entrevue entre Singltton et sa sœur, celleci s'abandonna un moment à un accès de tendresse; mais, comme si elle eût su que ses heures étaient comptées, elle fut la première à demander qu'on lui laissât faire ses dispositions. Sur sa demande, on la laissa seule avec Georges, le capitaine et Frances. Le chirurgien insis'a vivement à plusieurs reprises pour être admis, et fut obligé de se retirer.

— Levfz-moi, dit la mourante, et mettez-moi à même de regarder encore une figure que j'aime.

Frances obéit en silence; Isabelle tourna vers Georges dis yeux pleins de tendresse en disant :

— J'ai ptu de temps à vous voir, mon frère!

— Vivez, Isabelle, s'écria le jeune homme, vivez pour mon père et pour moi !

— Vous êtes soldats et chrétiens, et vous aurez le courage de supporter ce coup. Miss Wharlon, je désirerais vous parler pendant que j'en ai encore la force.

— Non, dit Frances avec tendresse, contenez -vous. Que le désir de m'obliger ne mette pas en danger une existence si précieuse.

Elle prononça ces mots d'une voix entrecoupée , car on avait touché la corde la plus sensible de son cœur.

— Pauvre fille, dit Isabelle en la regardant avec inlérèt; mais le monde vous est encore ouvert, et pourquoi troublerais-je le peu de bonheur qu'il peut vous procurer? Poursuivez vos rêves, aimable innocente.

— Oh! il n'y a plus de bonheur pour moi, dit Frances en se cachant la figure; je suis frappée au cœur dans tout ce que j'aimais le plus.

— Non, interrompit Isabelle, vous avez des liens qui vous attachent à la vie : Dunwoodie vous appartient entièrement.

Un éclair de plaisir passa sur les traits de Frances ; mais, se rappelant qu'elle était agenouillée devant un ht de mort, elle contint son émotion.

— J'étais née sous un soleil brûlant, reprit la mourante, et mes sentiments en avaient toute l'ardeur. J'ai aimé, je n'ai vécu que pour aimer : ma première passion n'a été que pour l'Amérique et la liberté; la seconde... pourquoi hésiterais-je sur le bord de la tombe ? Dunwoodie a été ma seconde et ma dernière passion; mais... c'était un amour qu'il n'avait pas recherché.

— Isabelle ! s'écria Singleton en se levant et faisant plusieurs pas dans la chambre.

— Voyez comme nous sommes sous l'empire de l'orgueil du monde ! murmura Isabelle; il est pénible pour Georges d'apprendre que j'ai eu les faiblesses d'une femme.

— N'en dites pas davantage, dit Frances; vous nous affligez inutilement.

— Il faut bien que je vous parle pour rendre justice à Dunwoodie, et vous devez m'écouter. Le major n'a jamais vu en moi qu'une amie; aucune de ses actions, aucune de ses paroles n'a pu me faire croire qu'il eût pour moi des sentiments plus vifs. Je me suis même aperçue dernièrement qu'il évitait ma présence.

— Quelle honte et quelle audace! dit Singleton avec emportement.

— Silence, mon frère! poursuivit Isabelle en se ranimant avec un dernier effort; la cause de mes souffrances, c'est la perte que nous avons faite prématurément de notre mère. Sans guide et sans conseils, j'ai laissé voir des sentiments que j'aurais dû maîtriser. Après cela, puis-je désirer de vivre?

— Ma pauvre sœur, votre raison s'égare.

— Un mot de plus ; je sens se ralentir les mouvements de mon cœur, qui a toujours battu si vite. On n'estime les femmes qu'autant qu'elles résistent; leur vie se compose d'émotions cachées. Heureuses celles qui peuvent agir sans hypocrisie, et suivre librement leurs penchants. De pareilles femmes peuvent seules être heureuses avec des hommes comme... Dunwoodie.

La voix d'Isabelle avait baissé par degrés; elle cessa de se faire entendre. Un cri de Singleton ramena dans la chambre le reste de la compagnie; mais tout secours était inutile. La jeune fille avait déjà les traits bouleversés par la mort; il lui restait à peine assez de force pour prfn Ire la main de Georges, qu'elle pressa contre son sein : elle la laissa birnlôt retomber, et expira avec une li^.^re convulsion.

Fr.inces Wharton avait attribué sa vi\e douleur aux dangers de son frère et a f infortune de sa sœur; mais le soulagement que lui fit éprouver la déclaration de la mourante lui apprit qu'une autre cause avait augmenté le poids de ses chagrins. Elle reconnut toute la vérité, apprécia la délicatesse de Dunwoodie, et conçut pour lui une nouvelle (Stime. Au lieu de persister par devoir à repousser son image, elle fut forcée de se repentir de l'avoir brusquement éloigné; néanmoins ie désespoir n'est pas dans la nature de la jeunesse. Frances se promit de réparer son erreur, et malgré son affliction elle conçut une joie secrète qui donna un nouvi au ressort à son existence.

le lendemain de cette nuit funèbre, le soleil se leva sans nuages, comme s'il eût insulté par son éclat aux misérables chagrins de ceux qu'il éclairait. Lawlon fut prêt à monter à cheval aussitôt que l'aurore blanchit le sommet des collines; il se dirigea lentement vers la vallée spiès avoir jeté un regard de dépit sur les rochers qui avaient favorisé la fuite de l'écoicheur. Un silence de mort régnait de toutes parts; les scènes de la nuit n'avaient laissé aucune trace qui pût ternir la splendeur d'une belle matinée. Frappé de ce contraste entre l'homme et la nature , le capitaine se livra à ses réflexions sans songer aux embuscades qui pouvaient l'attendre sur la route. 11 arriva sans encombre aux ruines des Sauterelles. Son noble coursier, en aspirant l'air du matin, flaira les chevaux de la garde, et les salua d'un hennissement.

— N'avez-vous rien vu? demanda le capitaine à Hollister.

— Rien, répondit le sergent, seulement nous avons entendu une délonation.

— C'est bien, dit Lawlon d'un air sombre. Ah! Hollister, j'aurais donné mon cheval pour vous avoir de garde sur les rochers. D'où le coup est-il parti ?

— Eh! capitaine, j'en vaux un autre en plein jour, et d'homme à homme, mais je n'aime guère à me mesurer avec des personnages impénétrables à l'acier.

— Quelle lubie vous prend encore, vénérable Hollister?

— Deux fois, pendant la nuit, nous avons vu un être tout noir rôder autour des décombres, avec de mauvaises intentions, sans doute, et depuis la pointe du jour nous ie voyons manœuvrer sur la lisière du bois.

— C'est donc cette masse noire dont vous voulez parler? En effet, elle remue.

— Mais, sans le secours des pieds ni des mains, dit le sergent avec un frissonnement de terreur, elle glisse sur le sol comme un fantôme.

— Quand elle aurait des ailes, s'écria Lawton, elle est à moi. Attendez un instant.

Aussitôt il s'élança à travers la plaine. Le personnage qu'il poursuivait passa devant les rochers ; mais, soit qu'il fût troublé par la crainte ou qu'il ne connût pas cet asile, il n'y fit pas attention.

— Homme ou diable ! s'écria le capitaine en brandissant son sabre, arrêtez et rendez-vous!

Au son de cette voix puissante, la masse noire tomba à terre et demeura inanimée. Lawton se pencha sur ses étriers, et, soulevant avec son sabre une grande robe de soie, il découvrit l'ecclésiastique qui avait commencé la veille la célébration du mariage.

— En vérité, dit-il, Hollister avait quelque sujet de s'alarmer, les aumôniers ont toujours été l'etfroi de la cavalerie.

Le prêtre s'était assez remis de son trouble pour reconnaître une figure qu'il avait vue la veille. Honteux de ses frayeurs et de l'attitude dans laquelle il avait été tiouvé, il essaya de se lever et d'expliquer sa position.

— Je connais si peu, monsieur, l'uniforme des insurgés, que j'ignorais si ces hommes n'appartenaient pas k la bande des pillards.

— Je vous dispense d'excuses, répliqua le capitaine. En votre qua-

L'ESPION

]iU de ministre du ciel, vous n'avei pas à vous occuper d'unirormes. La sainte milice dans laquelle vous servez est reconnue du tous.

— Je sers sous les drapeaux de Sa gracieuse iMajislc Georges III, ropliqua le prêtre en cssuyaut la sueur froide qui découlait de son front i mais l'idée de scalper est bien faite pour déconcerter une recrue telle que moi,

— Scalper I répéta Lawton, croyez- vous donc que la cavalerie virginienne enlève les chevelures; quand cela leur arrive, nos dragons emportent toujours un morceau du crâne avec la peau.

— Je n'appréhende rien d'eux, reprit l'ecclésiastique, je n'ai peur que des naturels du pays.

— J'ai l'honneur d'en faire partie, monsieur.

— ii n'est p.is question de vous, je parle des Indiens, des peaux rouges, qui ne savent que tuer et scalper.

— El vous vous attendiez à en trouver sur le territoire neutre ?

— Assurément ; on nous assure en Angleterre que l'intérieur de l'Amérique en est rempli.

— Vous vous croyez donc dans l'intérieur ? s'écria Lawton avec une surprise franchement exprimée.

— Sans doute.

— Vous en êtes loin; d'ailleurs, si vous craignez les sauvages, il faut les chercher dans les rangs de votre souverain, qui les a achetés avec de l'or et du rhum.

— Il est probable qu'on m'a trompé, dit l'homme de paix en jetant des regards furtifs sur la taille colossale de son interlocuteur; mais les bruits qui courent en Angleterre et la peur de trouver des ennemis qui ne fussent pas semblables à vous m'avaient déterminé à fuir à votre approche.

— C'était une résolution peu judicieuse, dit le capitaine; vous pouviez tomber de Charybde en Scylla : ces bois et ces rochers cachent de redoutables brigands.

— Les sauvages ? s'écria le prêtre en se plaçant insliactivement devant Lawton.

— Des hommes pires encore, qui sous le masque du patriotisme ont une insatiable soif de pillage, et dont les cruautés dépassent celles des Indiens; des hommes qui ont sans cesse à la bouche les mots de liberté et d'égalité, mais que leurs mauvaises actions ont fait surnommer les ccorclicurs.

— J'en ai entendu parler, dit l'ecclésiastique effrayé, et je croyais que c'étaient des sauvages.

— C'était une insulte pour les Indiens.

Ils arrivèrent en ce moment auprès d Ilollister, qui vit avec surprise le prisonnier arrêté par le capitaine. Lawlon donna des ordres; on réunit tous les objets qui parurent eu valoir la peine, et l'on reprit le chemin des Qualre-Coins.

Singlcton avait exprimé le désir de faire transporter les restes de sa sœur au poste que commandait son père. Les préparatifs furent faits en conséquence; les blessés anglais furent confiés à la surveillance du chapelain, et vers midi LaAvton s'apprêta à quitter les Sauterelles avec sa petite troupe.

Pendant qu'il se reposait, appuyé sur la porte de l'hôtel Flanagan , il entendit le galop d'un cheval, et un cavalier de son escadron, accourant à toutes brides, déposa une lettre entre ses mains. Le capitaine reconnut l'écriture du major, et lut ce qui suit :

« Je vous envoie les ordres de Washington : il veut que la famille Wharlon soit envoyée au quartier général des montagnes, où Henry doit être jugé; leur témoignage a paru nécessaire. Dès que vous aurez efl'ectué ce départ, levez le camp et venez me rejoindie pour repousser les Anglais qui remontent l'Hudson.

• Envoyez vos rapports au commandant de Peckskill, car le colonel Singleton doit s, rendre au quartier général pour présider dans le procès du pauvre Wharton.

» J'ai reçu de nouveaux ordres pour faire pendre le colporteur, si on parvenait à le trouver; mais ils ne sont pas émanés du général eu chef.

Il Donnez une escorte aux dames, et venez le plus tôt possible. » Tout à vous de cœur.

>) Peïtos Du.\'WO0DIE. »

Cette communication changea entièrement les dispositions déj.'i prises; il n'y avait aucun motif pour transporter la dépouille mortelle d'Isdbelle dans un poste où son père ne commandait plus, et Singleton dut consentir à une inhumation immédiate. On choisit un lieu solitaire au pied des rorhers voisins; les prières de I Eglise furent prononcées par le ministre qui avait si récemment figuré dans une tout autre cérémonie. Quelques habitants du voisinage se joignirent au cortège par curiosité ou par intérêt. Miss Pcylon et Krances ])leurèrenl sincèrement sur la tombe, et Lriwton , inclinant la tête, passa la main sur son front lorsque la première pelletée de terre tomba dans la fosse.

Les renseignements donnés par Dunwoodie décidèrent les Wharton il partir de suite; ils confièrent la garde de leur domaine à un voisin, et montèrent dans le vieux carrosse accompagnés de quatre dragons et de tous les Américains blessés. Les Anglais et leur aumônier furent dirigés vers la mer, où un bâtiment les attendait; madame Flanagan attela ta jument, la maigre figure de Sitcrcavcs se dressa sur un cheval,

et Lawlon donna le signal du départ après avoir jeté un regard farouche sur les bois qui cachaient les écorcheurs et donné un sou|iir de regret à la sépulture d'Isabelle. On laissa le vent du sul si 111 r en liberté à travers les portes ouvertes et les carreaux cassés de Ihole] Flanagan, où avaient retenti naguère des rires joyeux et de tristes lamentations.

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