‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 128 sur 253 · CHAPITRE XXVIl · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIl

Quand il eut appris son arrêt, le prisonnier passa quelques heures au sein de sa famille éplorée. Vers midi, un régiment de la milice qui était campé sur les rives du fleuve vint se placer en face de la maison, et y planta ses tentes , afin d'être prêt à assister le lendemain à l'exécution de l'espion anglais.

Dunwoodie avait exécuté tous les ordres qu'il avait reçus, et il était libre de retourner à son escadron , qui l'attendait avec impatience pour marcher contre l'ennemi. Le major était accompagné de la compagnie de Lawlon sous les ordres du lieutenant Mason. Ces hommes avaient é(é commandés dans la prévision qu'on aurait besoin de leurs dépositions, mais les aveux du capitaine Wharton avaient dispensé la cour d'appeler des témoins à charge.

Duuwoodie , pour se soustraire à de tristes pensées et pour éviter la famille de son ami, avait passé la journée à errer dans les environs. De même que miss Peyton, il comptait un peu sur la clémence de Washington ; mais des doutes terribles lui troublaient l'esprit. Les rc-

L'ESPIOK.

'j'Icsdti service lui étniciil familières, et il était accoutumé h voir dans ie iiéros virjjiiiien j.lutôt un grnéral qu'un homme ordinaire.

Pendant que le nnjor se livrait à ces» pensées incertaines , Mason s'approcha tout équij.é, frappant avec son sabre les tètes des niolÈnes de la route. — Dans la craiiïlc que vous n'eussiez oublié les nouvelles que l'on a apportées ce malin, j'ai pris la liberté, dit-il, de faire meltre le détachement sous les armes.

— Quelles nouvelles? demanda le major.

— Que les Anglais sont entres dans le West- Chester pour y fairedes fourrages. Si on les laisse agir , ils ne nous laisseront pas un fétu ; ils ont déj.\ commencé à faucher et.', charger sur des charreltcs les grains et les provisions. L'officier d'ordonnance de Georges Singlclon qui apporte ces nouvelles protend que nos ciievaux se consultent et se demandent s'ils ne doivent point partir sans leurs cavaliers, pour pouvoir faire encore un dernier repas.

— Epargnez-moi les discours de cet officier d'ordonnance, repartit Dunwooilie avec impatience.

— Je vous demande pardon en son nom, major Dunwoodie, dit le lieutenant; mais j'étais comme lui dans l'erreur, je croyais que nous avions ordre de harceler l'ennemi toutes les fois qu'il se montrait hors de son nid.

— Lieutenant Mason , dit le major , c'est de ma bouche seule que vous devez recevoir des ordres.

— Je le sais, major, je le sais; et je suis fâché que vous paraissiez oublier que je n'ai jamais hésité à obéir.

— l'ardonnez-moi , Mason , dit Dunwoodie en lui prenant la main, je sais que vous ôtes un brave et fidèle officier ; mais celte malheureuse affaire... Oh ! que ce courrier n'est-il revécu du quartier général !

— Vos vœux sont exaucés, s'écria Mason, voici le courrier qui revient au galop comme un messager de bonnes nouvelles. Puisset-il en être ainsi ! car je ne rae soucie pas de voir un brave jeune homme danser en haut d'un gibet.

Duinvoodie n'entendit pas cette déclaration, ëif il avait escaladé la haie et se tenait déjà devant le courrier, qui avait arrêté son cUêVal.

— Quelle réponse? demanda le major.

— lionne ! s'écria le dragon.

Et remettant un papier au major Dunwoodie, il ajouta :

— Vous pouvez lire la dépèche.

Dunwoodie la prit avec précipitation et s'élança dans la chambre du prisonnier; la sentinelle, qui le connaissait, le laissa passer tranquillement.

— () Pt'jton! sécria Frances en le voyant, vous avez l'air d'un messager des cicux; nous apportez-vous des nouvellts de grâce?

— Frances , Henry, ma bonne cousine Jeannette , les voici ! s'écria le jeune homme en rompant le cachet d'une main tremblante. Ecoutez.

l'ous écoutèrent avec anxiété , et les tortures de l'espérance déçue s'ajoutèrent aux maux qu'ils souffraient, quand ils virent la joie faire place à l'horreur tur le visage du major. La lettre contenait la sentence de la cour, au bas de laquelle étaient écrits seulement ces mots :

Approuvé.

GEOr.GES WASnlSGTOS.

— D est perdu! il est perdu! s'écria Frances en se laissant tomber entre les bras de sa tante.

— Mon fils ! mon fils ! dit M. Wharton en sanglotant , vous tfôUVëlreê au ciel la miséricorde qui n'existe plus sur la terre. Puisse VVashinglon n'avoir pas besoin de la pitié qu'il refuse à mon fils innocent!

— J'en crois à peine mes yeux, reprit Dunwoodie anéanti; mais oui, c'est bien la signature de Washington, c'est bien lui qui sanctionne ce fatal arrêt.

— Comme l'habitude de faire verser le sang a changé sou caractère ! s'écria miss 1 eyton.

— Ne l'accusez pas, dit Dunwoodie, il est général avant d'être homme ; msis soyez sûre qu'il gémit du coup qu'il est forcé de frapper.

— 11 m'a trompée, dit Frances; ce n'est pas ie sauveur de son pays, c'est un tyran froid et impitoyable.

— Ne tenez pas un pareil langage, reprit Dunwoodie; il ne fait qu'appliquer la loi dont il est le gardien.

— Vous dites vrai, major, interrompit Henry avec fermeté; je suis loin d'accuser celui qui me mndamne. On a eu pour moi toute l'indulgence compatible avec les lois militaires. Au bord du tombeau, je ne dois pas être injuste. Lorsqu'on a eu des preuves toutes récentes des dangers de la trahison, je ne m'étonne pas de l'inflexible justice de Washington ; il ne me resti; i)liis qu'à me préparer .i mourir courageusement. Major Dunwoodie, c'est à vous que j'adresserai ma première requête.

— P.irk'Z, dit celui-ci.

— Soyez le fils de ce vieillard, soutenez sa faiblesse, défendez-le contre les outrages auxquels peut l'exposer h flélrissnro qu'on m'inflige; il n'a pas bc.-îiicoup d'amis parmi les maîtres de ce pays, au moins soyez du nombre.

— Je vous le promets. H'

— El celte pauvre fille, ajouta Henry en montr.iln Sara assise dans un coin et indiffcrcnle à ce qui se passiit , j'av.-.is espéré que j'aurais l'occasion de la venger; mais de telles pensées sont coupables. Vous serez son appui , l'tylon, cl q>K.nt h sa fcfi'ir, recevez la d.' moi et rsimi'z-lu comme elle le mérite.

A CCS mots, Henry présenta au major la main de Frances, que celui-ci voulut prendre; mais Frances recula et se cacha le visage dans les bras de sa tante. — Non, non, murir;ura-t elle, jamiis je n'appartiendrai il queliiu'uii qui a contribué à la perte dj mon frère.

— ■ Je m'étais donc trompé, reprit Henry; je croyais, Pcylon, que votre noble dévouement à la cause de voire pays, votre amitié pour cxoi , enfin votre caractère avait été apprécié par ma sœur.

— Oh I oui, murmura Frances.

— Je crois, cher Henry, dit Dunwoodie, que c'est un sujet sur lequel il ne faut pas nous arrêter quant à présent.

— Vous oublie?., répondit le prisonnier avec un faible sourire, que j'ai beaucoup de choses à faire et qu'il me reste peu de temps pour les accomplir.

— Peut-être, ajouta le major, miss Wharton a-t-e!le conçu de moi certaines idées qui l'empêchent de souscrire à vos vœui.

— Non, s'écria Frances avec vivacité, vous êtes justifié, Peyion; la voix d'une mourante a dissipé mes doutes.

— Généreuse Isabelle! murmura Dunwoodie; quoi qu'il en soit, Henry, n'insistez pas dans un pareil moment, autant pour moi que pour votre sœur.

— Je ne parle que pour moi-même, répondit le frère en arrachant doucement Frances des bras de sa tante; est-ce dans un temps comme celui-ci qu'on peut laisser deux jeunes filles sans protecteur ; leur asile est détruit, le malheur les privera peut-être bientôt de leur dernier

^appui; mais je mourrais en paix si je ne les voyais pas exposées à tant de dangers.

— Vous m'oubliez, dit miss Peyton.

— Non, ma chère tante, je ne vous oublie pas; je garderai votre souvenir jusqu'à ma dernière heure, et elle approche, car la maîtresse de celte ferme a déjà envoyé chercher un ministre des aulels pour me préparer à passer dans l'autre monde. Frances, si vous voulez que je meure en paix, que je puisse tourner toutes mes (lensées vers le ciel, souffrez que cet ecclésiastique vous unisse à Dunwoodie.

Frances secoua la tête, mais elle garda le silence.

— Je ne vous demande pas de démonstralions de témoignages d'une joie que vous ne pouvez éprouver, mais acquérez le droit de pjrUr un nom q'ù suffirait seul pour vous protéger; je vous en conjure pour vous , pour votre malheureuse sœur.

— Vous me brisez le cœur, s'écria la jeune fille avec émotion ; riin ne saurait me décider à contracter dans un pareil moment un engagement .lussi solennel; je me le reprocherais toute ma vie.

— Vous ne l'aimez pas, dit Henry; puisqu'il en est ainsi, je ne veux pas (ionlrarier votre inclination.

Frances se cacha la figure de la main gauche et lendit la main droite a DunwooJie.

— Promettez-moi donc, reprit Wharton après quelques instants de iréflexion , que lorsque le temps aura effacé le souvenir de mon triste sort vous épouserez mon ami.

— Je le promets, dit Frances en retirant sa main que DunwooJie avait prise et qu'il abandonna sans oser la presser sur ses lèvres.

— Maintenant, ajouta Henry, veuillez me laisser seul avec mon ami; j'ai quelques pénibles commissions dont je désire le charger et je voudrais vous éviter la peine de les entendre.

— Il est encore temps de voir Washington, dit miss Peyton avec dignité; j'irai le trouver moi-même; il ne repoussera pas une femme qui est sa compatriote et presque de sa famille.

— Pourquoi ne pas s'.idresser à M. Harper? dit Frances en se rappelant tout à coup les dernières paroles que son hôte lui avait adressées.

— Harper! répéta Dunwoodie en se lournaut vers elle avec la rapidité de réclair, que dites-vous de lui? le connaissez-vous?

— Il est resté deux jours aux Sauterelles; il élail avec nous lorsque Henry a été arrêté.

— Et... et... vous saviez qui il était?

— Non , reprit Frances , il arriva pend,int «ne nuit d'orage ; miis il parut prendre intérêt à Henry et lui promit son amitié.

— Quoi! s'écria Dunwoodie avec élor.ncment, il a vu votre frère?

— Sans doute; ce fut même à sa prière que Henry quitta son déguisement.

— Mais il ignorait que ce fût un officier de l'armée royale?

— Il le savait, s'écria miss Peyton; il a même fait sentir k mon neveu les dangers auxquels il s'exposait.

Dunv^'oodie reprit la fatale sentence qui lui était tombée des mains, et en étudia attentivement la signature. Une circonstance incxpcicd)le semblait bouleverser toutes ses idées; il passa la main sur son front; tous les jeux étaient fixés sur lui. Chacun dans une cruelle alteule craignait de renouer les espérances qui s'étaient si tristement brisées.

— Que vous a-l-il dit? que xDus a-t-il promis? demanda enfin Dunwooiîie avec une fiévreuse impalieiioe.

— H a dit à Henry de s'adresser à lui au moment du danger, cl a promis de délivrer le fils pour récompenser le père de sou hospitalité.

— Et ce dauRcr qu'il prévoyait, c'était celui d'être arrêté couiaie oflicier anglais?

— Très -certainement.

— Alors vous êic3 sauvé ! s'écrii Dunwoodie avec transport; Harper seri fiuèlc h aa parole.

L'ESPION

— Mais a-t-il de l'influence? demanda la jeune fille; est-il capable de faire fléchir l'opiniâtre AVashingîon?

— Lui seul le peut; l'autorité de tous nos généraux ce 'e à celle d'Harper; mais redites- le-moi encore, a-t-il vraiment engagé sa parole?

— Oui, sans doute, de la manière la plus solennelle et en pleine connaissance de cause.

— Rassurez-vous donc, reprit Dunwoodie en pressant Frances entre ses bras, Henry est sauvé.

Sans donner d'autres explications, il partit, et bientôt l'on entendit le galop de son cheval qui s'éloignait avec la vitesse d'une flèche.

Après ce brusque départ, la famille inquiète s'entretint longtemps des probabilités du succès; la confiance que le major avait témoignée s'était communiquée à tous les assistants; Henry seul y restait étranger, l'incertitude étant pour lui plus intolérable que l'assurance de son malheur. Frances, qui se rappelait encore les manières bienveillantes de Karper, s'abandonnait à toutes les illusions de l'espoir, et, les yeux fixés sur la campagce, elle attendait avec impatience le retour de sou amant. De la fenêtre oii elle s'était placée on apercevait les flancs arides et escarpés de la montagne, au sommet de laquelle était la hutte mystérieuse qu'elle avait remarquée la veille ; elle vit près de là sortir de derrière un rocher d'une forme pittoresque un homme qui s'avança à plusieurs reprises comme pour examiner la position des troupes et savoir ce qui se passait dans la plaine. Frances crut reconnaître le colporteur, quoiqu'il n'eût pas sa balle accoutumée ; elle rêva à l'influence que cet homme étrange avait exercée sur sa famille , il avait fourni le déguisement du capitaine , il avait sauvé Sara, et ne s'était jamais montré contraire aux intérêts des Wharton. Après avoir longtemps épié les mouvements de l'apparition , la jeune lille revint s'asseoir auprès de miss Peyton et de Sara; cette dernière semblait vaguement attentive à ce qui se passait, mais également étrangère à la peine et au plaisir.

Le major entra en ce moment, mais sa figure n'exprimait ni la joie d'un succès ni le désappointement d'un échec; il prit la main que Frances lui présentait , mais il la laissa promptement retomber et se jeta sur une chaise accablé de fatigue.

— Avez-vous vu Harper? lui dit Frances en pâlissant.

— Malheureusement non; pendant que je traversais le fleuve dans une barque, il en avait pris une autre pour passer de ce côté; je suis revenu à la hâte, et j'ai suivi ses traces pendant plusieurs milles dans les défilés de la montagne; mais je les ai perdues tout à coup d'une manière inexplicable. Ce soir, je retournerai au camp et vous rapporterai un sursis.

— Avez-vous vu Washington ? demanda la tante. Dunwoodie la regarda d'un air distrait et répondit :

— Le commandant en chef a quitté son quartier général.

— Mais, dit Frances, dont l'anxiété renaissait, s'ils n'ont pas une entrevue ensemble , nous n'avons rien à attendre.

Le major, après avoir rêvé un moment, reprit :

— Vous dites donc qu'Harper a promis de secourir Henry ?

— Il l'a fait spontanément, pour s'acquitter de l'hospitalité qu'il avait reçue.

Dunwoodie secoua la tête et reprit d'un air grave :

— Je n'aime pas ce mot : hospitalité ; il me semble insignifiant. Il faut quelque lien plus fort pour enchaîner Harper. Je crains quelque méprise. Racontez-moi en détail tout ce qui s'est pasr,é.

Frances obéit avec empressement; et, quand elle eut achevé, Dunwoodie, qui l'avait écoutée attentivement, s'écria avec transport :

— Tout va bien, nous sommes sauvés!

Mais il fut interrompu, comme on le verra dans le chapitre suivant.

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