‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 129 sur 253 · CHAPITRE XXVIIl · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIIl

Dans un pays peuplé, comme les Etats de l'Amérique par des hommes qiii ont fui le foyer domestique pour se dérober aux persécutions religieuses, on se dispense rarement des rites solennels dont une mort chrétienne doit être accompagnée. La maîtresse de la ferme était trèsat tachée à son culte, et , préoccupée du salut de Henry Wharton , elle «vait donné à César le meilleur cheval de la maison pour qu'il allât chercher un prêtre au prochain village. Le noir revint promptement ''e son expédition, et annonça l'arrivée d'un ministre de Dieu dans le co urant de la journée.

Le condamné éprouva d'abord une invincible répugnance à prendre pour guide spirituel un ecclésiastique inconnu. Cependant, à mesure que s'accroît l'indifférence avec laquelle nous contemplons les choses de la vie, nous nous dérobons à l'influence des k»bituJes et des préju- ;; es. Henry s'était donc décidé à recevoir le prêtre, lorsque la maîtresse de la ferme se présenta.

A la demande de Dunwoodie, on avait donné ordre à la sentinelle de laisser entrer en tout temps la famille du prisonnier, y compris César, dont les services pouvaient être utiles. Le major lui-même s'était mis au no mbre des parents de l'officier anglais , et avait promis au nom de to us qu'aucune évasion ne serait tentée. Le brigadier de garde ne rec onnaissant pas la fermière pour une des personnes qui avaient un libre accès, lui barra d'abord le passage.

— Voudriez-vous, lui dit-elle avec une pieuse ferveur, refuser les COii ialions de la religion à un de vos frères qui va mourir? Voudriez-

vous plonger une âme dans réternelle fournaise, quand il y a là un ministre du ciel pour lui indiquer le droit chemin?

— Je ne veux pas qu'il se sauve à mes dépens, bonne femme, répondit le caporal en la repoussant avec douceur , allez trouver le lieutenant Mason ; et s'il vous y autorise, vous pourrez amener tous les prêtres du pays : quant à moi, je ne connais que ma consigne.

— Laissez passer cette femme ! dit Dunwoodie, qui s'aperçut pour la première fois que son escadroa était de garde.

Le brigadier porta la main à son bonnet, et se retira sans mot dire. La sentinelle présenta les armes, et la fermière entra.

— D y a en bas, dit-elle, un révérend ecclésiastique qui vient avoir avec vous une pieuse conférence. J'aurais désiré que ce fût notre prédicateur ordinaire, mais il a un enterrement à faire ce soir.

— Qu'on l'introduise , dit Henry avec impatience.

— Mais le factionnaire le laissera-t-il passer? Je ne voudrais pas qu'il fût rudoyé.

Tous les yeux se tournèrent vers Dun-woodie, qui consulta sa montre, échangea quelques mots à voix basse avec Henry, et sortit de la chambre.

Le sujet de leur conversation roula sur le désir qu'exprimait le condamné de voir un ministre anglican. Le major promit de lui en envoyer un en passant au village de Fishkill, oii il allait épier le retour de Harper. Provisoirement on fit monter le prêtre recommandé par la fermière. C'était un homme qui avait dépassé l'âge mûr, et qui approchait même du déclin de h vie ; il était d'une taille au-dessus de la moyenne, que son excessive maigreur faisait paraître encore plus élevée; il avait une allure roide, inflexible, et des mouvements anguleux; ses traits, habituellement contractés, n'exprimaient que la haine du vice; ses sourcils noirs, saillants, ombrageaient des yeux cachés sous d'énormes lunettes vertes , mais qui brillaient de sombres lueurs. Tout en lui annonçait la dureté, l'emportement et le fanatisme ; de longs cheveux grisonnants tombaient sur son cou, et leurs mèches aplaties couvraient en partie les côtés de sa figure ; un grand chapeau à trois cornes s'étendait sur son crâne comme un large parasol; il était entièrement habillé de noir, et ses souliers, sans lustre, étaient en partie cachés sous d'énormes boucles de plaqué. Il salua avfc roideur, et s'assit sans prononcer un seul mot sur la chaise que César lui présenta. Miss Peyton et la fermière restèrent dans la chambre ; mais M. Wharton en sortit avec ses filles. Leur retraite parut inspirer à l'ecclésiastique un profond dédain. Quand ils se furent éloignés, il commença à psalmodier d'une voix aigre un cantique populaire.

— César, interrompit miss Peyton, offrez quelques rafraîchissements à monsieur ; il doit en avoir besoin adirés sa course.

— Ma force n'est pas dans les choses de la vie , dit l'ecclésiastique d'un ton sépulcral. Trois fois aujourd'hui j'ai été appelé pour le service de mon maître, et je n'ai pas failli un seul instant. Cependant, il est prudent d'entretenir notre enveloppe d'argile, et l'ouvrier est digne d'un salaire.

A ces mots il ouvrit d'énormes mâchoires, et avala un grand verre d'eau-de-vie avec autant de facilité que l'homme en trouve à pécher.

— Je crains, reprit miss Peyton, que la fatigue vous empêche de remplir les devoirs dont votre bonté s'est chargée.

— Femme, s'écria l'étranger avec énergie, ne jugez pas, de peur d'être jugée, et ne croyez pas qu'il soit donné à des yeux mortels de sonder les intentions divines.

— Je n'ai pas cette prétention, répliqua doucement la vieille dame assez surprise du jargon de l'ecclésiastique.

— C'est bien, s'écria-t-il; l'humilité convient à ton sexe et à son état de décadence; mais il y a beaucoup d'appelés et peu d'élus, et il est plus facile de parler d'humilité que d'en éprouver. Etes-vous asst z humble pour désirer glorifier Dieu, même aux dépens de votre salut? Si vous ne l'êtes pas, arrière ! allez avec les publicains et les pharisiens.

Un fanatisme aussi extravagant était peu commun eu Amérique. Miss Peyton en fut choquée, et dit d'un ton sec :

— Ma présence est inutile ici ; je vous dérange, et je vais vous laisser avec mon neveu, pour aller dans la solitude offrir des prières que je désire mêler aux siennes.

En parlant ainsi elle se retira, suivie de la fermière, qui n'était pss. moins surprise du langage de l'ecclésiastique inconnu. Henry avait ei jusqu'à ce moment beaucoup de peine à réprimer son mécontentement, mais dès que la porte fut refermée il s'écria avec chaleur :

— Je dois avouer, monsieur, qu'en recevant un ministre de Dieu je comptais trouver en lui un chrétien et un homme qui, pénétré de sa propre faiblesse, avait des égards pour la fragilité des autres. Votre rudesse a offensé mon excellente tante , et je me sens peu disposé à écouter vos exhortations.

Le ministre ne daigna pas répondre; mais une troisième voix s'écria :

— Elles sont parties , c'est ce que je voulais.

— Qu'est-ce que cela signifie? dit Henry en cherchant autour de la chambre celui qui avait parlé.

— C'est moi , capitaine Wharton , répondit Harvcy Birch eu ôtant ses lunettes et en laissant voir ses yeux perçants qui éiincelaient sous une paire de faux sourcils.

— Grand Dieu ! Harvey 1

— SileiiCt ! p'est un nom qu'il ne faut pas prononcer, du moins îciç au cœur de l'ai lée .^iniéricainc. 11 y a dans ce nom de quoi faire peii-

L'ESPION

dre vinijl fois; et si jVtais pris je n'nur.iis giicre de moyens de me sauver encore. Je U'iilc une riule entreprise ; UKiis je ne dormirjis j.iniuis ir.iiiquille si je savais qu'un innocent meurt de la mort d'un chien quand je puis le sauver.

— >on ! dit Henry avec noblesse , je n'accepte pas vos services. Si vous courtz des dangers, retirez vous comme vous êtes venu, et aljandonnez-moi à mon sort. Dunwoodie fait en ce moment de puissantes déinirchcs en ma faveur, et ma délivrance est assurée s'il parvient à rcnronlrer cette nuit M. llarper.

— llarper! répéta le colporteur restant les mains levées au moment oii il allait remettre ses lunettes; et pourquoi pensez-vous qu'il veuille vous rendre service?

— J'.ii sa parole. Vous rappelez-vous qu'il m'a vu récemment chez mon père, et qu'il a promis de m'assister sans que je le lui demandasse ?

— Fort bien; mais le connaissez-vous? Qui vous fait croire qu'il ait de l'autorité ou qu'il ait envie de tenir sa parole?

— Si jamais le cachet de la bonne foi fut empreint quelque part, c'est sur la physionomie simple honnête et bienveillante de cet homme. D'ailleurs Dunwoodie a de puissants amis dans l'armée américaine, et il vaut mieux attendre ici le résultat de ses efforts que de m'ejposer à une mort certaine par une vaine tentative d'évasion.

— Capitaine Wharlon, dit Birch d'un ton grave et assuré, si je vous manque tout vous manque à la fois. ]N'i llarper ni Dunwoodie ne peuvent vous sauver la vie. Fuir avec moi avant une heure, ou être pendu demain, voilà votre alternative ! Oui, telles sont leurs lois! on lionore l'homme qui combat, pille et tue, mais celui qui sert son pays comme espion, même fidèlement, avec probité, est en butte aux persécutions, et meurt comme le plus vil criminel.

— Monsieur Birch, reparlit Henry avec indignation, vous oubliez que je suis innocent du crime qu'on m'impute, et que je n'ai rien de la lâcheté et de la perfidie d'un misérable espion.

Le sang monta à la figure pâle et maijjre du colporteur, mais cette rougeur brûlante passa rapidement, et il reprit:

— .le vous ai dit la vérité. J'ai rencontré ce malin César, et j'ai combiné avec lui le plan qui peut vous sauver, si on l'exécute à la lettre , autrement vous êtes perdu; et, je vous le répète, aucun pouvoir tirrestre ne peut vous sauver, pas même celui de Washington.

— Je me soumets, dit le prisonnier cédant aux instances d'Harvey et aux alarmes qu'il éprouvait de nouveau.

Le colporteur lui fit signe de garder le silence, et alla ouvrir la porte avec l'air roide et imposant qu'il avait en entrant.

— Ami , dit-il à la sentinelle, ne laissez entrer ))ersonne; nous allons nous mettre en prières, et nous désirons rester seuls.

— Personne n'a envie de vous interrompre, répliqua le factionnaire; mais s'il vient des parents du prisonnier, je n'ai pas le droit de les arièler, dussé-jc empêcher l'Anglais d'aller au ciel.

— Audacieux pécheur, s'écria le prétendu minisire, n'avez-vous pas la crainte de Dieu devant les yeux? Je vous enjoins, si vous voulez éviter les châtiments éternels, de ne laisser approcher aucun membre d'une secte idolâtre, pour troubler les prières de l'orthodoxie.

— Ah! reprit la sentinelle d'un ton railleur, que le sergent llollister aurait du plaisir à vous entendre! Ecoutez, ayez la bonté de ne pis prêcher assez haut pour empêcher mes camarades d'eulendre la trompette ; car voici la nuit, e' il faut qu'ils se rendent à l'appel du soir. Puisque vous désirez être seuls, mettez votre couteau dans la gâche de la serrure, cela suffira.

Ilarvey referma immédiatement la porte, et profita de l'avis que lui avait donné le dragon.

— Vous exagérez votre rôle, dit le jeune Wharton d'un air inquiet.

— Bih ! répoiulit Harvey en prenant un sac que César lui présenta , c'est ainsi qu'il faut parler à ces dragons virginiens. Mais allons, mettons-nous à l'œuvre; appliquez ce masque d'étoffe noire sur votre visage. Le maître et le domestique doivent changer de place un instant.

— Il ne me ressemblera jamais, dit le nègre avec méfiance.

— Atten.kz une minute. César! dit le colporteur avec le ton plaisant qu'il prenait quelquefois.

Il mit sur la têle de Henry une perruque de laine si artistemrnt faite, que dans l'obscurité l'Uliisiou jiouvait être complèlc. César luimême ne put s'cmpêchrr d'applaudir à la transformation.

— Vous voilà parfaitement accoutré, dit le colporteur. Il n'y a en Amérique qu'un seul individu capable de vous reconnaître, et heureusement il n'est pas ici.

— Qui donc ?

— Le caiiitainc qui vous a fait prisonnier ; il verrait votre peau blanche ':> tr.ivers un mur. A présent déshabil.'cz-vous , et changez de toilette de la tête aux pieds.

César, auquel le colporteur avait donné le matin des instructions minutieuses, se dépouilla aussitôt de Sis grossiers vêtements , que le jeune homme se prépara à revêtir, non sans donner des signes d'un dégoût presjue invincible.

Il y avait dans les manières d'Harvey un singulier mélange d'inquiétude et de gaieté; l'une provenant d'une parfiile a]i|iréciation du d-.nger et de la difliculté de s'y soustraire, l'autre due au plaisant spectacle qu'il .avait sous les yeux. L'habitude de prendre paît ik de semblables scènes lui avait inspiré une indifférence qui lui permettait

d'en saisir le côté comique. Lorsqu'il vit le capitaine chausser les bas de César, il prit un ])eu de laine, et s'avança en disant :

• — Il f..ut (lu discernement dans l'arrangement de ces membres ; vous aurez à les déployer .i cheval, et, sans un peu de subterfuge, les dragons du midi môaie dans les ténèbres reconnaîtraient bien vite que vos mollets n'ont jamais appartenu à un nègre.

Pendant ce temps, (>ésar s'habillait de son côté; avec un ricanement qui lui ouvrait la bouche de l'une à l'autre oreille, il s'écria :

— Mais c'est que les culottes do M. Henry vont à merveille!

— Oui, mais pas à vos jambes! repartit le colporteur en poursuivant tranquillement la toilette du prisonnier. Passez l'habit, capitaine! D'honneur, vous auriez le plus grand succès dans un bal masqué! et vous. César, ajustez sur vos cheveux crépus celte perruque poudrée. Mettez la tète à la fenêtre dès qu'on ouvrira la porte, et ayez soin de ne pas parler.

— M. Ilarvey croit qu'un homme de couleur n'a pas une langue comme un autre, grommela César en prenant le poste qui lui était assigné.

Avant d'agir, le colporteur recommanda au capitaine de renoncer à son allure martiale et d'imiter l'humble démarche de l'esclave; il enjoignit de nouveau à ce dernier de garder le silence; puis il ouvrit la porte et appela la sentinelle , qui s'était retirée au bout du sombre corridor pour éviter de participer à des consolations spirituelles qu'elle considérait comme le bien d'autrui.

— Appelez la maîtresse de la maison , dit Harvey avec une solennité conforme à son personnage. Qu'elle vienne seule, le condamné est en méditation, et il ne faut pas le détourner de ses réflexions pieuses et salutaires.

Le factionnaire jeta un coup d'oeil dans la chambre, et crut voir son prisonnier, la têle entre les mains, plongé dans une profonde rêverie. 11 toisa dédaigneusement le faux ecclésiastique, et appela la fermière, qui se hâta d'arriver, dans l'espoir d'être témoin d'une conversion in extremis.

— Ma sœur, dit le minisire d'un ton de maître, auriez-vous chez vous le livre intitulé : Les derniers momenls du criminel chréiien, ou Pensées sur l'éternité, à l'usage de ceux qui sont condamnés à mourir de mort violente ?

— Je n'ai jamais entendu parler de cet ouvrage, dit la fermière étonnée.

— Cela ne me surprend pas; il y en a bien d'autres dont vous n'avez jamais entendu parler. Il est impossible à ce pauvre pénitent de mourir en paix sans les consolations que renferme ce livre. Une heure de sa lecture vaut un siècle de prédication.

— Quel trésor ! Oii le trouve-t-on ?

— 11 a d'abord été composé en grec et imprimé à Genève, puis on l'a traduit et publié à Boston. C'est un livre qui devrait être entre les mains de tous les chrétiens, surtout quand on va les pendre. Faites préparer un cheval pour ce noir qui vam'accompagner chez mon frère, et nous aurons encore l'ouvrage à temps. Frèie, calme-toi; te voila maintenant dans l'étroit sentier du bonheur éternel.

César s'agita sur sa chaise, mais il eut assez de présence d'esprit pour se cacher le visage avec ses mains qui étaient couvertes de gants. La dame du logis s'éloigna pour faire ce qu'on lui demandait, et le trio des conspirateurs demeura livré à lui-même.

— Tout va bien , dit le colporteur; l'obscurité de la nuit nous favorise; mais le difficile est de tromper le lieutenant Mason qui commande la garde, et auquel son supérieur Lavvton a communiqué en partie sa perspicacité. Capitaine Wharton, songez que tout dépend de votre sang-froid.

— Je ferai tout ce qui dépendra de moi, mon digne compaguon; je ne puis guère aggraver ma position.

— Et moi , dit le colporteur, puis-je être plus isolé et plus persécuté que je le suis? Mais j'ai promis à quelqu'un de vous sauver, et je ne lui mamiue jamais de parole.

— A qui ? demanda Henry avec tme vive curiosité.

— A personne.

On vint bientôt annoncer que les chevaux étaient & la porte. Ilarvey descendit suivi de Henry, et trouva devant la maison une douzaine de dragons qui ayant entendu parler du caractère singulier du prêtre , étaient venus pour s'amuser à ses dépens. Ce fut une heureuse circonstance pour le fugitif, car son camarade attira seul l'attention.

— Mon révérend, dit l'un des dragons à Birch qui avait déjà un pied dans l'étrier, vous avez un beau cheval , mais il n'est pas trèsfoncé en chair; je suppose que vous lui faites faire un rude métier.

— Ma vocation est iiénible pour ce fidèle animal comme pour moi ; mais 'e jour de régler les comptes est proche, et je serai récompensé de tous mes travaux.

— Vous tr.availlez donc comme nous, pour une solde?

— ■ .S.ini doute; toute peine ne niérite-l-elle pas salaire?

— Allons, régalez-nous d'un sermon; nous avons du temps à perdre, et vos discours seront on ne peut jdus utiles à une bande de réjiro.ivés comme nous. Montez sur ce poteau, et cominenccî !

Les dragons se groupèrent avec empressement autour du colporteur,

qui voyant son compagnon à cheval, lui cri.T : — Vous pouvez partir seul , Césa» (luisqu'oii

on requieit mes services.

L'ESPION

Hâtez-vous; les moments sont précieux, et le malheureui condamné a besoin de ce livre.

— Oui, oui, que Cësar s'en aille ! crièrent les dragons uniquement occupas du faux prêtre. Celui-ci craignit qu'en le serrant de trop près ou ne dérangeât sa perruque et son chapeau; d'un geste de la main il recommanda du calme; il regarda de côté le capitaine Wbarloa qui demeurait in'.aiobile, toussa à plusieurs reprises, et dit :

— J appellerai votre attention , mes friîres, sur ce passage du livre II des Rois, chapitre m, versets 33 et 3i : « Et le roi, témoignant son deuil par ses pleurs, dit ces paroles : Abner n'est point mort comme les lâches ont coutume de mourir u

— Que faites-vous donc, César? Partez donc, et allez chercher le livre dont votre maître a besoin !

— Bravo! bravo ! s'écrièrent les dragons; ne vous inquiétez pas de la Boule de-Neise, il a besoin d'être édifié tout comme un autre.

— Oui, mes frères....

Eu ce moment, le lieutenant Mason revenau de parcourir des postes éloignés; il interrompit le sermonnaire en criant :

— Que faites vous là, drôles 1 A vos quartiers, et que vos chevaux soient tous pansés quand je ferai ma ronde !

La voix de l'officier produisit un effet magique. L'auditoire ne fut plus composé que du faux nègre, qui avait persisté à ne pas abandonner le complice de sa fuite. Le colporteur se hâta de monter à cheval, tout en conservant sa gravité.

— Eh bien, mon vieux 1 lui dit Mason , avez-vous mis au condamné le mors de la piété, la gourmette de la componction ?

— Profane ! s'écria le prêtre avec une sainte horreur, tes paroles sont inconvenantes, et je fuis pour ne pas les entendre.

— Ya-t'en donc, hypocrite chanteur de psaumes ! dit Mason avec dédain. Par la vie de Washington, je suis las de voir les noirs oiseaux de proie qui ravagent le pays pour lequel nous versons notre sang. Si j'en avais de semblables sur mes plantations de Virginie, je les emploierais avec les dindons à échenillcr le tabac !

— Je vous quitte, et je secoue en parlant la poussière de mes souliers, pour ne rien emporter des souillures de ce lieu.

— Ùécampe, vil coquin, ou je secouerai la poussière de ta soulane ! Voyez ce drôle qui se permet de sermonner les dragons ! C'est Ilo.'lislcr qui leur met le diable au corps par ses exhortations; ils finiront par avoir peur de donner un coup de sabre.

Mason allait s'éloigner, lorsque, apercevant dans l'ombre le faux César, il lui cria :

— 1 lolà , moricaud ! pourquoi voyagez-vous en aussi sainte compagnie ? Le ministre se hâta de répondre pour son camarade : — 11 va ch2r-

clier un livre d'un mérite extraordinaire, qui rend l'âme de la plus entière blancheur quand même on serait noir extérieurement; voudriez-vous priver un mourant des consolations de la religion?

— ]Non vraiment, répondit Mason; je plains ce pauvre diable dont la tante nous a donné un si bon déjeuner. Quant à vous, tartufe, je vous conseille de ne plus montrer ici votre maigre squelette, autrement vous vous exposeriez à perdre le peu de peau qui vous reste.

— Dieu me garde de revenir ! dit Birch en se mettant en roule accompagné du faux César.

Ils avaient fait à peine quelques pas, lorsqu'on entendit la sentinelle placée dans le corridor appeler à grands cris le brigadier de garde; celui-ci monta à la hâte, et demanda de quoi il s'agissait. Le faclionnaire placé à la porte ouverte de l'appartement contemplait d'un air soupçonneux le prétendu ofl'icier anglais; il s'écarta respectueusement à l'aspect de Mason , et lui dit avec embarras :

— Je ne sais ce que c'est, monsieur, mais le prisonnier a un air tout singulier; depuis que le prêtre l'a quitté, on dirait qu'il a changé de visage. Voilà bien pourtant sa tête poudrée et l'entaille qu'on a faite à son habit pour panser sa blessure.

— C'est donc parce que vous doutez de l'identité du condamné que vous faites tant de vacarme ? Quelle est la cause de vos soupçons ?

— Regardez, reprit le factionnaire, il est devenu plus gros, plus ramassé, et tremble comme s'il avait la fièvre.

Le fait était vrai. César avait entendu avec inquiétude ce rapide entretien; et après s'être félicité de l'heureuse évasion de son jeune maître, il songeait tout naturellement qu'elle aurait pour lui de fâcheuses conséquences; il inclina la tête de manière à voir par-dessous son bras, tt remarqua avec effroi que les regards du lieutenant Mason étaient fiiés sur lui. Par bonheur, ce dernier n'avait pas la pénétration de son capitaine, et il dit à la sentinelle en haussant les épaules :

— Ce misérable prédicateur quaker, méthodiste ou anabaptiste , a épouvanté notre homme; quelques paroles raisonnables suffiront pour le calmer.

— J'ai entendu dire que la peur faisait blanchir, reprit le factionnaire, mais elle a noirci le capitaine anglais.

En eftet, César avait dérangé sa perruque afin de découvrir ses oreilles et de mieux entendre la conversation; il avait oublié que sa couleur pouvait dévoiler la supercherie. Ce bout d'oreille noiie attira l'attention de Mason , qui , ne songeant qu'a sa propre rfsponsabilité, entra brusquement dans la chambre. En entendant ses bottes retentir sur le parquet, l'Africain épouvanté se leva et se réfugia dans un coin.

— Qui es-tu? s'écria Mason en le saisissant à la gorge et en frappant sa tête contre l'angle du mur à chaque question; parle, négrillon, où est l'officier anglais? Réponds-moi, ou je te fais pendre à la place de l'espion.

César tint bon; ni les menaces ni les coups ne purent lui arracher une parole ; mais enfin le lieutenant lui détacha un coup de pied sur le gras de la jambe, la partie la plus sensible chez les noirs. César ne put résister à la douleur, et s'écria :

— Holà ! croyez-vous frapper sur du bois?

— Par le ciel ! dit le lieutenant , c'est le vieux nègre en personne. Coquin , oii est ton maître, et quel était ce prêtre? Parle, ou sinon...

César se mit à sauter alternativement sur chacune de ses jambes pour éviter les coups dont il était menacé.

— Grâce, grâce, dit-il, j'avouerai tout! c'était Harvey.

— Ilarvey qui, misérable noir? dit le lieutenant en lançant le coup de pied fatal.

— Birch ! s'écria César; et il tomba à genoui , la figure baignée de grosses larmes. Le lieutenant le repoussa avec violence, et sortit rapidement en disant :

— Harvey Birch ! Aux armes, aux armes ! Cinquante guinécs pour la vie de l'espion colporteur! à cheval, à cheval, et point de qunrtier.

Pendant le tumulte occasionné par la réunion des dragons qui couraient précipitamment vers leurs chevaux, César se releva et se mit à examiner ses blessures; heureusement pour lui, il était tombé sur la tête, et n'avait par conséquent éprouvé aucun accident sérieux.

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