CHAPITRE XXXIII
Pendant ces événements, le capitiiue Lawton avait quitté les Quatrc- Coins , et s'était avancé à la rencontre dos ennemis ; il avait manœuvre
L'ESPION
avec assez d'adresse pour n'être pas enveloppé et pour dissimuler aui Anglais la faiblesse de son escouade; il agissait ainsi confoimémentaux ordres du major, qui lui avait ordonné de harceler l'ennemi jusqu'à l'arrivée de l'escadron et d'un détachement d'infanterie qui devait couper la retraite aux troupes royales.
Lawton exécuta ces ordres à la lettre, non sans murmurer d'avoir les bras liés. Pendant ses marches et ses contre-marches, Elisabeth Flanagan ne cessa pas de guider sa petite charrette au milieu des rochers de West-Chester; tantôt elle discutait avec le sergent sur la nature des mauvais esprits, tantôt elle argumentait avec le chirurgien Sitgreaves.
l.e moment d'une bataille décisive approchait. Au milieu d'une nuit sombre, Lawton fut rejoint par un détachement de la milice des colonies orientales ; et dans un conseil tenu immédiatement on résolut d'attaquer les Anglais à la pointe du jour, sans attendre Dunwoodie.
Dès que cette décision eut été prise, Lawtorvalla retrouver sa petite troupe , qui campait autour d'une meule de foin. Les dragons s'étaient étendus çà et là pour tâcher de trouver un peu de repos. Le docteur, Hollister et madame Flanagan faisaient bande à part sur un rocher qu'ils avaient garni de couvertures. Lawton se plaça aupris du chirurgien, s'enveloppa de son manteau, et, la tète sur la main, se mit à contempler la lune, qui poursuivait sa course dans les cieux. Sa présence n'interrompit point la conversation commencée.
— Vous devez me comprendre, sergent, dit le docteur; quand vous portez un coup de bas en haut, vous perdez la force que vous donnerait la pesanteur, et vous n'atteignez pas le véritable but de la guerre, qui consiste à désarmer l'ennemi.
— Dites plutôt à le tuer ! s'écria Elisabeth. Ne fait-on pas bien d'ôler la vie à ses adversaires quand on se bat? Demandez au capitaine Jacques s'il ne faut pas de bons coups de sabre pour assurer la liberté de rAmérique ?
— flladame Flanagan, reprit le chirurgien avec calme, une femme ignorante comme vous ne peut comprendre les raisonnements de la science chirurgicale, vous ignorez aussi le maniement des armes; je vous déclare donc incompétente dans les questions dont il s'agit.
Après cette apostrophe, Silgreaves se tourna du côté du capitaine, et lui dit : — La journée de demain sera chaude.
— Probablement, répliqua Lawton; ces miliciens sont d'une maladresse et d'une lâcheté inconcevables. Je suis fâché de les avoir pour auxiliaires.
— Etes-vous malade, mon àmi? dit le chirurgien; et, promenant sa main sur le bras du capitaine , il la posa instinctivement sur le pouls , dont les mouvements avaient toute leur régularité.
— Je suis malade d'esprit, ArchibalJ. Nos chefs s'imaginent qu'on peut livrer des batailles et gagner des victoires avec des gaillards qui tiennent un fusil comme un fléau. La confiance qu'on leur accorde nous coûte le sang le plus précieux du pays.
Le chirurgien écouta ces paroles avec uq étonnement causé moins par le fond du discours que par la manière dont il était proféré. La veille d'une bataille , le capitaine montrait toujours une animation qui conlrastait avec sa présence d'esprit habituelle ; mais en ce moment il y avait en lui uu abattement singulier : le docteur songea à profiter des dispositions de son ami pour faire prévaloir son système favori.
— Il serait bon, mon cher Lawton, de conseiller au colonel de placer ses gens à distance; une balle perdue suffit pour mettre hors de combat.
— Non ! s'écria le capitaine avec impatience; il faut que les drôles se brûlent la moustache à la bouche des fusils anglais , si on jieut les faire avancer jusque-là. Mais c'est trop nous occuper d'eux. Pensezvous, Archibald, que la lune soit un monde comme le nôtre, et qu'elle renferme des êtres tels que nous ?
— Rien n'est plus vraisemblable, mon cher Jacques, si nous basons nos conjectures sur l'analogie. Mais les habitants de ce satellite sontils à notre niveau sous le rapport des sciences ? Cela dépend de leur état social et du milieu dans lequel ils vivent.
— Je ne m'inquiète guère de leur savoir, Archibald ; mais c'est un merveilleux pouvoir que celui qui crée tant de mondes et en maîtrise les mouvements ! Je ne sais pourquoi ce corps lumineux , dont les taches sont pour nous des terres et des mers, excite en moi un sentiment de mélancolie : il me semble que c'est le séjour des âmes qui s'en vont.
— Buvez un coup, mon cher! dit Elisabeth en lui présentant la bouteille dont elle se servait. L'humidité de ia nuit nous glace le sang. Buvez, et vous dormirez sans interruption jusqu'à demain. J'ai donné moi-même à manger à Roanoke, qui aura demain une rude besogne.
— Quel beau ciel ! reprit le soudard sans prendre garde à la madame Flanagan. Faut-il que les misérables passions humaines déshonorent les œuvres de la bienveillante nature !
— Vous avez raison , mon cher Jacques. Il y a assez de place dans le monde pour que tous y vivent en paix , si chacun se contentait de ce qui lui apparlien». Pourtant la gjerre a ses avantages; elle contribue surtout à fi're progresser la chirurgie...
— Voici une étoile, interrompit Lawton , elle essaie de briller en dépit des nuages; peut-être est ce aussi un monde qui contient comme le nôtre des créatures douées de raison. Croyez-vous qu'elles connaissent la terre ?
A ces mots, le sergent Hollister porta machinalement la main à nos bonnet, et dit avec timidité :
— Si vous voulez le permettre, je vous citerai l'Ancien Testament. Il y est consigné que le Seigneur a ordonné au soleil de s'arrêter pour donner à Josué le temps de charger les Amorrhéens. Or , si le Seigneur lui a donné un coup de main, la guerre n'est pas un péché.
En ce moment un long roulement de tambour annonça que les Anglais étaient sur le quivive , et un signal analogue retentit dans le camp américain. Les clairons des Virginiens firent entendre leurs belliqueux accents, et au bout d'un instant des hommes armés couvrirent les collines occupées par les deux partis. Le jour commença à poindre, et l'on fit de part et d'autre des préparatifs d'attaque et de défense. Les Américains avaient l'avantage du nombre, les Anglais celui de la discipline. Les dispositions furent bientôt prises pour la bataille, et, au moment où le soleil se montra , la milice se mit en mouvement. Le terrain ne permettait pas à la cavalerie d'agir; les seules fonctions qu'on pouvait assigner aux dragons étaient de saisir l'instant de la victoire et de poursuivre les fuyards. Lawton confia son escouade au sergent Hollister et alla examiner les fjntassius, qui, revêtus de costumes divers et imparfaitement armés, présentaient un front très-irrégulier. Un sourire de dédain erra sur les lèvres du capitaine pendant que ses mains habiles dirigeaient Roanoke à travers les détours de leurs rangs. Quand le signal fut donné, il tourna le flanc du régiment et se plaça à l'arrière. Les Américains avaient à descendre dans un fond et à gravir la colline opposée pour se rapprocher de l'ennemi , ils descendirent avec assez de résolution; mais au pied de la colline ils rencontrèrent les troupes royales qui s'avançaient dans un ordre magnifique, et qui ne tardèrent pas à les mettre en déroute. Alors, indigné du déshonneur qui s'attachait aux armes de son pays, Lawton éperonna Roanoke, et, galopant sur les flancs de la colline, il rappela les fuyards de toute la force de sa voix puissante ; il leur montra l'ennemi et leur assura qu'ils se trompaient de chemin : il y avait dans ses exhortations un tel mélange d'indilTércnce et d'ironie que quelques hommes s'arrêtèrent par surprise, d'autres se réunirent aux premiers, et, stimulés par l'exemple du soudard, ils demandèrent à retourner au combat.
— En avant, mes braves amis! cria Lawton en se dirigeant vers le flanc de la ligne anglaise, en avant I et ne faites feu que lorsque vous pourrez leur brûler les sourcils.
Les Américains se conformèrent à cette injonction. Un sergent anglais, furieux de l'audace du capitaine qui bravait ainsi les vainqueurs, sortit des rangs pour le coucher en joue.
— Si tu tires, tu es mort! s'écria Lawton.
La voix formidable du capitaine causa une certaine émotion à l'Anglais, qui tira un peu au hasard; Roanoke, blesse à la tête, s'éleva des quatre pieds à la fois et retomba inanimé; Lawton se redressa tt fit face à son ennemi; le sergent s'efforça de lui enfoncer sa baïonnette dans la poitrine, le capitaine para les coups avec son sabre , des milliers d'étincelles jaillirent des armes entrechoquées , enfin la baïonnette sauta en l'air et un autre coup de sabre renversa le sergent.
En ce moment un détachement anglais s'approcha et fit un feu de bataillon.
— En avant ! cria Lawton en brandissant fièrement son sabre ; puis sa taiile gigantesque se courba et il tomba lentement à la renverse comme un pin majestueux frappé par la hache, mais dans sa chute lente il continua à brandir son sabre et l'on entendit sa voix mâle répéter encore : En avant!
Les Américains qui le suivaient s'arrêtèrent et ne tardèrent pas à prendre la fuite.
L'intention des Anglais n'était pas de profiter de la victoire, car ils savaient que de nouvelles troupes américaines allaient bientôt arriver. En conséquence, après avoir rassemblé les blessés, ils se fonnèrent en bataillon carré et battirent en retraite du côté de l'II'idson. Vingt minutes après la mort de Lawton, le champ de bataille était désert; on n'y voyait que quelques habitants des environs accourus pour prêter secours au chirurgien.
Les docteurs attachés aux régiments de milice étaient généralement peu capables. Sitgreaves avait pour eux le plus profond dédain, et il se promena dans la plaine pour se donner le plaisir de critiquer leurs opérations; mais, ne voyant pas Lawton, il retourna auprès d'Hollisler pour demander si l'on avait de ses nouvelles. La réponse fut naturellement négative. Rempli d'inquiétude, le chirurgien courut à l'endroit oii avait eu lieu le dernier engagement; il avait déjà sauvé son ami dans un cas semblable, et, sûr de ses talents, il sentit unejoie secrète en voyant Elisabeth Flanagan assise à terre et soutenant la tête d'un homme dont la taille et le costume ne pouvaient appartenir qu'au capitaine. En s'approchant, le chirurgien fut alarmé de la physionomie de la vivandière; son petit chapeau noir était jeté de côté et ses cheveux, qui commençaient à grisonner, tombaient en désordre sur sa figure.
— Jacques , mon cher Jacques ! dit tendrement le docteUB; et il posa sur le pouls du capitaine une main qu'il retira aussitôt avec la conscience de la triste réalité ; cependant il refusa de croire le témoignage de ses sens et répéta encore :
— Jacques, mon cher Jacques, oii êtes-vous blessé? Puis-je vous secourir?... O mon Dieu, il est mort ! Que ne suis-je mort avec lui i
L'ESPION
— L'iiomme et la bète sont tombés ensemble, dit Elisabeth ; voici le uKiitre et voiU Uoanokc. C'est moi qui ni doiuiu au ca|iit;iiae son dernier déjeuner et qui ai pansé le cheval poiir la dernière fois; hélas! qne deviendra maintenant la liberté ? qui combattra désormais pour elle ?
— Cher ami, dit le chirurgien avec des sanglots convulsifs, tu laisses derrière toi des hommes qui peuvent te surp.isser en prudence, mais il n'y en a pas de meilleur et de i>lus brave ; tu ui'élais cher, et, malgré toute ma philosopliie, je ne puis ni'empécher de te pleurer.
I.e docteur se couvrit le visage de sts mains et céda pendant quelques minutes à une irrésistible douleur. Dunwoodie, qui venait d'apprendre ce triste événement, arriva à la tèle de son escadron tout entier. Le visage de Lawton n'était nullement déliguré; le dernier regard qu'il avait lancé sur les Anglais av.iit été immobilisé par la mort. Uunwoodie lui prit la main et le coutempla silencieusement; les yeux noirs du major s'enflammèrent et ime vive rougeur succéda à la pâleur qui s'était répandue sur ses traits.
— Je me servirai de son sabre pour le venger ! et il essaya d'arracher l'arme de la main de Lawton, mais il y employa inutilement toute sa force.
— Eh bien, ajouta-t-il, son sabre sera entirié avec lui; Silgreaves, veillez sur les rester de notre ami pendant que je vais venger sa mort.
Lawton était généralement aimé , et la vue de son cadavre remplit tous les dragons de fureur; ils s'élancèrent à la poursuite de l'ennemi, sinon avec le sang-froid nécessaire aux manœuvres habiles , du moins avec l'impétuosité qu'inspire la soif de la vengeance. La cavalerie chargea en colonne, mais, favorisé par les aspérités du sol, le carré anglais se hérissa de baïonnettes; les chevaux reculèrent et le feu du second rang blessa quelques hommes, parmi lesquels se trouva Dunwoodie; il rappela aussitôt les dragons, et renonça à des tentatives qui, dans cette contrée rocailleuse, devaient nécessairement cire inutiles.
De tristes devoirs restaient à remplir; les dragons se retirèrent lentement dans les montagnes : ils enterrèrent Lawton sous les remparts de l'un des forts, et confièrent leur commandant blessé aux tendres soins de sa femme affligée.
Plusieurs semaines se passèrent avant que le major fût rétabli; mais que de fois il bénit la blessure qui lui donnait des droits au service de sa charmante garde-malade ! Elle le veillait avec une constance infalig-)ble, lui présentait les potions ordonnées par Sitgreaves, et acquérait à chaque instant de nouveaux titres à l'atïection et à l'estime de sou épous. Bientôt un ordre de Washington envoya les troupes en quartiers d'hiver, et Dunwoodie, nommé lieutenant-colonel, reçut l'autorisation d'achever sa convalescence dans ses plantations ; le capitaine Singleton fut de la partie, et toute la famille se dédommagea des fatigues de la guerre au milieu de l'aisance et de la sécurité.
Au moment du départ, des lettres que fit parvenir une main inconnue annoncèrent que Henry se portait à merveille et que le colonel Wellmere, perdu dans l'esprit de tous ses compagnons d'armes, était retourné en Angleterre.
Cet hiver fut une très-bonne saison pour Dunwoodie , et le sourire commença à reparaître sur les lèvres de Frances.