CHAPITRE XXXM
Le colporteur et son compagnon atteignirent bientôt la vallée, et prirent la grande route après s'être assurés qu'ils n'étaient point poursuivis. BIrcli avait des nerfs endurcis à la fatigue, cl connaissait jusqu'au moindre sentier du pays; aussi s'avança-t-ll de ce pas allongé qui lui était ordinaire et qui caractérisait sa profession; il no lui manquait que sa balle pour avoir l'air de vaquer ii ses occupations habituelles. Parfois, en approchant des postes occupés par Ks troupes américaines, il prenait un détour pour éviter li's seutinellfs, et s'enfonçait sans crainte dans des taillis qu'on aurait crus impénétrables; il savait par oii l'on pouvait descendre dans les ravins, cl dans quel endroit les ruisseaux étaient guéablcs. Henry s'imagina deux ou trois fois qu'ils
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seraient forcés de rétrograder, mais l'habileté et l'expérience de son guide surmontaient tous les obstacles. Après trois heures d'une marche rapide, ils quitlèrent brusquement la roule qui tou/nait à l'est, et s'avancèrent en ligne droite vers le sud. Le colporteur apprit au capitiine que cette msnœuvre avait pour but tant d'abréger la distance que d'échapper aui nombreuses patrouilles qui rôdaient dans les environs; puis il s'assit au bord d'un ruisseau , et, ouvrant une valise qu'il portait à la place de sa pacotille ordinaire, il invita Henry à se restaurer. Ce dernier avait été soutenu dans le voyage plutôt par la surcicitation qu'il éprouvait que par ses forces physiques. 11 était fatigué, et cependant il ne pouvait se faire à l'idée d'une balte tant qu'il serait possible à la cavalerie de leur couper la retraite. Il comruuniqua ses appréhensions à son camarade.
— Suivez mon exemple, capitaine, dit le colporteur en commenç.ant son repas frugal ; si la cavalerie est en campagne, nous ne pouvons avoir longtemps l'avance sur elle ; si elle e>t restée .à la ferme, on a dû lui tailler une besogne qui nous fera aisément oublier.
— Vous avez dit vous-même que nous avions besoin d'un délai de deux heures : en nous arrêtant ici, nous allons perdre les avantages que nous avons déjà obtenus.
— L'heure est passée. Le major Dunwoodie ne songe guère à suivre deux hommes, lorsque des centaines de soldats l'attendent sur les rives del'Hudson.
— Ecoutez, interrompit Henry, voici des dragons qui passent au pied de la colline ; je les entends même rire et se parler les uns aux autres. Silence! c'est la voix de Dunwoodie en personne; il cause avec Mason d'une manière qui n'annonce aucune préoccupation. On dirait que la triste position de son ami ne l'inquiète en rien. Frances ne lui aura pas remis ma lettre.
En en'">ndant la première exclamation du capitaine, Birch se leva et s'approcha avec précaution du bord du précipice. 11 eut soin de se tenir à l'ombre des rochers, examina attentivement l'escadron, et revint à sa p!ace avec un incomparable sang-froid. Aussitôt que les pas eurent ctfsé de se faire entendre :
— Capitaine Wharlon, vous n'êtes pas au bout de votre voyage; vous demandiez à grands cris des aliments dans ma cabane; mais la marche semble vous avoir ôté l'appétit.
— Je me croyais en sûreté ; mais les renseignements que m'a donnés ma sœur ont ravivé mes inquiétudes.
— Elles sont maintenant moins fondées que jamais. Le major Dunwoodie n'est pas homme à rire quand son ami intime est dans l'embarras. Allons, mangez; je vous garantis que nous pourrons braver tous les cavaliers du monde, si nous nous tenons sur nos jambes quatre heures de plus, et si le soleil reste derrière les collines aussi longtemps que de coutume.
Le calme du colporteur donna du cœur au capitaine, qui, se laissant diriger par Harvey, consentit à faire un souper passable , du moins scus le rapport de la quantité de vivres qu'il absorba. Le repas achevé, cos deux aventuriers se remirent en route. Pendant deux heures, ils luttèrent contre les difficultés et les dangers qu'offraient les délilés oîi 1 on n'avait pas encore Irscé de chemin. Us n'avaient pour se diriger que les rayons de la lune, qui tantôt brillait de tout son éclat, taniôt semblait osciller comme une lampe au milieu des nuages fugitifs. Eufin 1rs montagnes, s'abaissant graduellement, se fondirent en monticules illégaux, et la culture rudimentaire du territoire neutre fit place à la nudité stérile des précipices.
Le colporteur, à la volonté duquel Henry s'abandonnait aveuglément, redoubla de circonspection à mesure qu'ils approchèrent. Il prit ou évita les grandes routes avec une sagacité instinctive , de peur de tomber entre les mains des colonnes mobiles de l'armée américaine. Quant aux détachements stationnaires, il en connaissait précisément la position. Son allure était loin d'être légère, mais il faisait de gigantesques enjambées, le corps penché en avant, sans efîbrts apparents comme sans fatigue.
La lune s'était couchée, et une faible raie de lumière commenrait à poindre à l'orient. Le capitaine Whirton hasarda une observation sur la fatigue qu'il éprouvait, et demanda si, dans la contrée oii ils se trouvaient, ils pouvaient se permettre de frapper à la porte de quelque ferme.
— Regardez, répliqua le colporteur en lui montrant une colline peu éloignée; voyez-vous cet homme qui se promène sur la pointe d'un rochcr?Tournez-vous de manière à profuer des premières lueurs du jour. Voyez! cet homme change de place et fixe les yeux vers l'orient. C'est un factionnaire des troupes ?nglaises; il protège le sommeil de deux cents hommes d'infanterie.
— Allons donc les rejoindre, et nous n'aurons plus rien à craindre.
— Doucement, doucement, capitaine Wharton ! Vous vous êtes trouvé naguère au milieu de trois cents Anglais, et il y a eu un homme qui a su vous en tirer. Apercevez-vous une masse noire sur la colline opposée? Ce font les... les rebelles, puisque nous les nommons ainsi, nous autres fidèles sujets. Ils n'attendent que le jour pour combattre.
— Eh bien! s'écria l'ardent jeune homme, je vais rentrer dans les rangs de notre armée et en partager la bonne ou la mauvaise fortune.
— Vous oubliez que vous avez encore la corde au cou. Non, non, je dois compte de votre vie s un homme que je tiens à satisfaire. Vous
seriez ingrat envers moi si vous refusiez de m'accompagner jusqu'à Harlaem.
Le jeune homme consentit avec répugnance à prendre le chemin de la ville qu'Harvcy venait de lui nommer. Ils eurent bientôt gagné les bords de l'Hudson ; et, après quelques recherches au bas des berges escarpées, le colporteur découvrit un bateau qui paraissait être pour lui une vieille connaissance. Il y fit entrer sou compagnon; et, quand il eut traversé le fleuve, il lui déclara que le terme de leurs dangeis était arrivé. En eflFet, Ks troupes royales étaient campées au sud de Croton , et tenaient en échec les milices américaines.
Pendant sa marche périlleuse, le colporteur avait montré un sangfroid et une présence d'esprit inébranlables. Toutes ses facultés semblaient avoir une perfection extraordinaire, qui le dérobait à l'influence ddS faiblesses humaines. Henry l'avait suivi comme un enfant à la lisière, et il était dédommagé de sa docilité par l'assurance qu'il n'avait désormais plus rien à craindre.
11 leur fallut encore quelques minutes d'une marche pénible pour monter depuis le niveau d'eau jusqu'aux hauteurs qui forment, dans ces parages, les rives orientales de l'Hudson. Le colporteur se mit à l'ombre d'un bouquet de cèdres sur une plate-forme de roches, et annonça au capitaine que l'heure du repos était venue. Il faisait jour, et l'on pouvait voir distinctement le paysage. Sous leurs pieds coulait l'Hudson, se dirigeant en ligne droite vers le sud. Au nord, les crêtes ardues des montagnes perçaient les masses de brouillards suspendues sur les eaux. Un long cordon d'épaisses vapeurs indiquait le cours du fleuve à travers les collines. A voir leurs sommets coniques amoncelés les uns derrière les autres, on aurait cru que leur désordre provenait des efforts gigantesques mais infructueux qu'ils avaient faits pour s'opposer à la marche des flots. En sortant d'entre ces blocs confus, le fleuve, comme pour célébrer si victoire, s'épanouissait dans une large baie dentelée de quelques caps fertiles. Sur la rive occidentale, les rochers de Jersey se présentaient dans l'ordre qui leur a valu le nom de palissades, comme pour défendre d'une invasion des eaux la riche contrée dont ils formaient la barrière; mais le fleuve, passant dédaigneusement à leurs pied."., poursuivait vers la mer sa course inaltérable.
Un rayon de soleil levant dora les nuages légers qui planaient au dessus du fleuve paisible. La perspective changea tout à coup; les formes des objets se modifièrent, et chaque instant permit de découvrir de nouveaux tableaux.
Lorsque l'aurore illumine aujourd'hui ces sites pittoresques, on aperçoit par vingtaines les voiles blanches et les nefs massives, dont la présence sii;nale le voisinage d'une grande capitale; mais Henry et le colporteur ne virent que les vergues carrées et les mâts élevés d'un brick de guerre. Tant que le brouillard était resté immobile, on n'avait distingué que la mâture et la longue flamme que soulevait la brise du matin; mais quand les vapeurs se dissipèrent, on vit successivement apparaître la coque noire, le labyrinthe compliqué des agrès, les lourdes vergues et les boutehors, qui allongeaient leurs grands bras.
— Voilà un lien d'asile pour vous, capitaine! dit le colporteur. L'Amérique n'a pas le bras assez long pour vous atteindre si vous gignez le pont de ce vaisseau. Il est envoyé pour soutenir les fourrageurs et les troupes; le son de ses canons rassure les ofliciers d'infanterie.
Henry accéda à la proposition de se i^ndre à bord du bâtiment. Ils procédèrent d'abord activement à l'indispensable opération du déjeuner. Pend.int qu'ils s'en occupaient avec ardeur, un honime , armé d'un fusil , s'approcha d'eux en se glissant sans bruit entre les buissons. Henry montra ce personnage suspect à son compagnon, et Biich fit mine de décamper; mais, rassemblant ses forces, ii attendit silencieusement l'étranger.
— Amis! dit ce dernier, qui s'avançait avec crainte, le fusil sur l'épaule.
— Vous ferez bien de vous retirer, dit Birch; les troupes de ligne sont près d'ici ; la cavalerie de Dunwoodie est loin , et je ne suis plus disposé à me laisser prendre.
— Au diable Dunwoodie et sa cavalerie! s'écria le chef des écorcheurs, car c'était lui. Dieu garde le roi Georges, et extermine les rebelles! voilà ma profession de foi. Indiquez-moi un moyen de rejoindre les vachers , monsieur Birch, je vous payerai bien et je vous promets en outre mon amitié.
— La route vous est ouverte aussi bien qu'à moi, dit Birch en lui tournant le dos avec un dégoût mal dissimulé. Si vous voulez rejoindre les vachers , vous savez bien où les trouver.
— Oui, mais j'hésite à y aller seul ; vous qui les connaissez tous, vous devriez m'y aceomp:igner.
Henry intervint, et fit un pacte avec l'écorcheur q^i fut accepté pour compagnon de voyage à la condition q'i il vendrait ses armes. Birch s'empressa de lui enlever son fusil, et ne le plaça sur son épaule qu'après en avoir examiné l'amorce et s'être assuré que l'arme était chargée d'une bonne cartouche à balle.
Sitôt que le traité fut conclu, on se remit en marche. On suivit les bords du fleuve jusqu'au brick, dont un c:mot se détacha sur un signal donné par Haivey. Les c'aaloupieis hésitèreut quelque temps à débarquer pour prendre Henry; miis, à force de pourparlers, l'officier qui les accompagnait consentit à recevoir le capitaine anglais. Avant de
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lircnilre congi' de Rircli, celui ci lui remit une bourse passiiblement ('.iriiic que le coliiorlciir eut l'adresse de glisser dans une poche secrète sans attirer l'atleulion de l'ëcorclieiir.
Le canot gar.na le lar^e; UircU respira comme un homme soulagé d'une lourde rcsponsahiliié, et rccomnicnça ses fameuses enjambées. L'i'corclieur le suivit, et tous deux cheminèrent côte à côte, observant le idus impénétrable silence et se jetant fréquemment des regards de soupçon.
Des charrettes roulaient sur le chemin de hilagc; par intervalles passaient des détachements de cavalerie qui coiuluisaient à la ville les fruits de la maraude. Comme le colporteur avait ses vues arrè;ées, il évita ces patrouilles plutôt que de se confier à leur protection.
Après avoir côtoyé IHudson pendant plusieurs milles, llarvey se dirigea tout à coup vers Harlaem. 11 tenait le fusil d'une main ferme, surveillait l'écorcheur avec persévérance, et ne répondait point aui avances réitérées que le bandit f.iisait pour établir entre eux des relations amicales. Au moment oii il venait de quitter les bords du fleuve, une escouade de cavalerie parut au sommet d'une côte. Il était déjà trop tard pour battre en retraite; d'ailleurs Birch s'applaudissait d'une rencontre qui devait probablement lui fournir les moyens de se débarrasser de son compagnon. Le détachement se composait d'une vingtaine de dragons dont l'extérieur et les manières annonçaient une discipline très rel.^chée. A leur tête marchuil un homme d'un âge mûr, à la physionomie martiale, mais peu intelligente; il portait l'uniforme d'ofticier, mais sans avoir cette propreté dans le costume, cette grâce dans les mouvements qui caractérisaient les chefs munis d'une commission royale; il avait les membres solides, mais peu flexibles; il était assis en selle avec force et assurance, mais la manière dont il tenait la bride aurait provoqué les railleries du dernier des Virginiens. Ce personnage héla Harvey d'une voix qui n'était guère plus prévenante que sa ligure.
— Oh hé ! mes amis, ou accourtz-vous si vite ? Etes-vous des espions de Washington ?
— Je suis un colporteur inoffensif, répondit Harvey avec humilité; je vais à Kew-York pour y renouveler mes niarchandises.
— Vous avez bieu de l'audace , monsieur le colporteur inolTcnsif I croyez-vous que nous occupions les forts pour protéger vos alites et venues ?
— Je crois être en rèijle, dit le colporteur en lui présentant une passe de l'air le plus indifférent du moude.
L'officier la lut et jeta sur llarvey un regard de surprise et de curiosité. Puis s'adressant à quelques dragons qui barraient le passage au colporteur :
— Pourquoi retenez-vous cet homme? dit-il; laissez-le aller eu paix ! Mais vous, mon camarade, quel est votre nom? Vous n'êles pas porté sur la passe.
— Non, monsieur, dit l'écorcheur en saluant jusqu'à terre; je sais un pauvre homme abusé, qui a servi dans l'armée des rebelles. Grâce à Dieu, j'ai assez vécu pour reconnaître mes erreurs, et je les abjure en m'enrôlant sous les drapeaux des îles.
— Hum! un déserteur!., un écorcheur, je le parie, qui veut devenir vacher... Le cas n'est pas rare : dans la dernière escarmouche que j'ai eue avec ces drôles, j'avais peine à distinguer mes hommes de l'ennemi; il y avait des deux côtés des visages de connaissance et des habits râpés. Quoi qu'il en soit, avançons, et nous tâcherons de vous caser, n'importe comment.
Quoique cette réception fût assez peu gracieuse, l'écorcheur parut s'en contenter. Celui qui l'avait interrogé avait un air si farouche et un ton si terrible, que le bandit fut ravi d'en être délivré, et suivit l'escouade avec empressement.
1,'officier dont nous avons parlé remplissait dans celte troupe irrégiili re les fonctions de sergent ou, comme ou dit dans d'autres contrées, de maréchal des logis. Il s'approcha de son capitaine, avec lequel il eut un entretien confidentiel; ils parlaient à voix basse et jetaient frnjueniracnt des regards scrutateurs sur l'écorcheur, qui commença à comprendre qu'il était l'objet d'une attention toute particulière. La sitisfaclion que cette distinction lui causait augmenta quand il remar q la un sourire sur la figure du capitaine; à la vérité, ce sourire aurait pu passer pour une grimace, mais il n'en dénotait pas moins une émotion .-igréable.
Après avoir franchi un vallon, l'escouade s'arrêta sur une autre colline ; le capitaine et le sergent mirent pied à terre et prirent chacun un pistolet, mouvement qui n'excita aucune inquiétude, car c'était une précaution que l'on jirenait habiluellemunl. Tous deux firent signe à l'écorcheur et à l'tspion de les suivre, et les menèrent sur un plateau qui dominait l'iiudson. On y voyait une grange déserte et en niints : la plupart des planches de la charpente avaient été arrachées , et l'un des battants de la porte , emporté par la force du vent, et lit jeté au bord du précij)ice.
l'.u entrant dans ce lieu désolé, le capitaine des vachers tira de sa poche une blague à tabac, une pipe courte qui avait acquis la couleur et le lustre de l'ébènc , et un rouleau de cuir qui contenait de l'amadou et un briquet; il eut bientôt ap|iliqué à sa bouche la fidèle compagne di; ses méditations. Lorsqu'il eut l'ail tourbillonner autoir de lui une épaisse colonne de fumée, il tendit la main au sergent, qui lui pré-
senta silencieusement un bout de corde. Le capitaine aspira de nouvelles bouirées qui formèrent comme une sombre auréole autour de sa tête; jiuis il examina avec attention l'édifice; enfin il r<'niit sa pipe dans sa poche, et, après avoir humé l'air frais du matin, il commença ses opérations.
Une longue poutre était restée sur les gros murs de la grange ; le capitaine des vachers y jeta la corde, qu'il reprit ensuite de manière à réunir les deux bouts dans sa main. Il y avait dans un coin un barii défoncé dont les douves se joignaient à peine. Sur un signe du commandant, le sergent plaça ce baril au-dessous de la jioutre. Tous ces arrangements furent pris avec un imperturbable sang-froid et à la grande satisfaction du capitaine.
— Approche! dit-il froidement à l'écorcheur, qui regardait avec surprise ces préparatifs. Le brigand obéit; mais , quand on lui eut enlevé sa cravate, il commença à éprouver une certaine appréhension. Cependant on avait eu si souvent recours à de semblables expédients pour obtenir des révélations qu'il n'éprouva pas la terreur qu'un homme sans expérience aurait ressentie. On lui psssa la corde au cou avec une tranquillité toujours admirable ; une planche fut mise en travers du baril, et on lui ordonna de monter dessus.
— Mais celte planche n'est pas solide, dit l'écorcheur d'une voix tremblante. Vous vous donnez une peine inutile; je suis prêt à vous dire tout ce que je sais, et même à vous indiquer les moyens de surprendre notre bande, qui est campée près d'ici. Je suis bien informé, puisque c'est mon frère qui la commande.
— Peu m'importent tes renseignements ! répliqua son exécuteur, car le capitaine avait des droits réels à ce titre.
A ces mots , il tira la corde d'une manière peu agréable pour l'écorcheur, et la noua solidement à la poutre.
— C'est une plaisanterie trop prolongée , s'écria l'écorcheur d'un ton de reproche, et il essaya , en se dressant sur ses talons, de se débarrasser du nœud fatal; mais la prudence consommée du vacher avait prévenu cette tentative.
— Qu'avez-vous fait du cheval que vous m'avez volé, misérable? grommela le commandant après avoir rallumé sa pipe.
— Il est mort de fatigue , répondit l'écorcheur ; mais je puis vous en procurer un autre qui vaut cent fois mieux.
— Je me le procurerai sans vous , menteur que vous êtes; au lieu de me débiter des balivernes, recommandez-vous à Dieu, car vous n'avez plus longtemps à vivre.
Après cet avis consolant, le capitaine donna un violent coup de pied au baril ; les douves se dispersèrent en tous sens et laissèrent l'écorcheur suspendu en l'air : comme ses mains étaient libres, il les leva et se cramponna à la corde.
— Allons, capitaine, dit-il d'une voix rauque, finissons de rire, mes bras commencent à se fatiguer.
Sans daigner répondre , le vacher dit à llarvey Birch :
— Monsieur le colporteur, je n'ai pas besoin de vos services, faitesmoi le plaisir de décamper par cette porte, et ne vous avisez pas de déranger ce chenapan, car je vous pendrais à sa place malgré l'intervention de tous les généraux anglais.
En disant ces mots, il se retira avec le sergent. Le colporteur feignit de descendre sur la berge ; mais à moitié chemin il se cacha dans un buisson, afin de voir le dénoûment de cette scène extraordinaire.
Resté seul , l'écorcheur chercha des yeux la retraite oii pouvaient s'être cachés ses bourreaux. Pour la première fois , il fut frappé de l'idée que les vachers avaient eu sérieusement l'intention de le faire périr; il les supplia de le délivrer en leur promeltant des révélations importantes et en lâchant de temps à autre de nouvelles plaisanteries sur le mauvais tour qu'on lui jouait. Personne ne lui répondit , et bientôt il entendit le galop des chevaux qui s'éloignaient. Alors tous ses membres furent saisis d'un tremblement convulsif, et ses yeux sortirent de leurs orbites; il fit un effort désespéré pour atteindre la poutre, mais ses forces étaient déjà épuisées; il essaya de rompre la corde avec ses dents, mais il n'y put réussir; ses bras énervés tombèrent le long de son corps , et ses cris se changèrent en gémissements entrecoupés.
— A l'aide ! coupez la corde... capitaine !... Birch , mon cher colporteur... Abas le congrès!... vive le roi !... Au nom du ciel, venei à mon secours! miséricorde, miséricorde !
Ne pouvant plus parler, il essaya de passer une de ses mains entre son cou et la corde fatale, l'autre main tomba en frémissant sur sa hanche; les convulsions de l'agonie ébranlèrent tout son corps , et ce ne fut bientôt qu'un hideux cadavre.
Birch avait voulu contempler jusqu'à la tin cet horrible spectacle ; mais au moment oii l'écorcheur allait expirer, le colporteur s'enfuit en se bouchant les oreilles. Les dernières supplications du mourant le poursuivirent pendant plusieurs jours. Quant aux vachers, ils continuèrent tranquillement leur route comme s'il ne fût arrivé ricu d'extraordinaire, et laissèrent le corps du condamné se balancer au gré du vent.