CHAPITRE XTI
Le lendemain matin, le vent avait changé; le dégel, que les chasseurs avaient prévu la veille, annonçait la fin de l'hiver. La verdure avait repris son éclat; des courants d'air chaud fondaient la neige et ranimaient toute la nature. Le soleil étincelait dans un ciel sans nuages , et les fumées qui s'élevaient encore du foyer de 1 incendie flottaient au-dessus des collines comme celles qui sortent des cheminées des paisibles chaumières. Le monticule sur lequel l'habitation avait été assise présentait un spectacle de désolation. On n'y voyait que des poutres charbonnées, au milieu desquelles montait le puits circulaire, comme un sombre monument dupasse. Quelques ustensiles de ménage étaient épars ça et là sur le sol. Plus loin on remarquait des palissades isolées, qu'une cause accidentelle avait en partie dérobées aux flammes. Des bestiaux sans guides, des oiseaux de bassecour, erraient dans les champs en évitant les endroits où les haies avaient porté l'incendie, comme des rayons divergents d'un centre commun de destruction.
La troupe impitoyable qut avait commis ces dévastations avait déjà repris la route de ses villages, cl le chemin qu'elle avait suivi dans les bois était roconnaissable aux arbrisseaux arrachés et aux cadavres des animaux immolés en pure perte dans l'enivrement de la victoire. Un seul Indien restait en arrière, et semblait retenu par des sentiments tout différents de ceux qui avaient récemment agité le cœur de ses compagnons. Il s'approcha lentement, sans bruit, en osant à peine respirer, des ruines consacrées par le martyre d'une famille chrétienne. C'était Miantonimoh , qui cherchait quelque triste souvenir de ceux avec lesquels il avait si longtemps vécu.
L'Indien promenait autour de lui des yeux étincelants, et semblait chercher quelques vestiges de la forme humaine; mais l'élément destructeur s'était déchaîné avec trop de véhémence pour laisser beaucoup de traces visibles de sa fureur. Cependant Miantonimoh crut voir quelque chose de semblable à ce qu'il cherchait, et il tira des décombres l'os d'un bras puissant. Cette vue parut d'abord lui causer une joie féroce, mais de doux souvenirs l'apaisèrent, et les affections tendres usurpèrent la place de la haine qu'il avait appris à porter aux blancs. Les tristes restes tombèrent de sa main , et si la bonne Ruth avait pu remarquer la mélancolie qui assombrit les traits du jeune sauvage , elle aurait acquis la certitude consolante qu'elle n'avait pas complètement perdu le fruit de ses bontés.
La terreur succéda aux regrets, et l'Indien crut entendre une voix sépulcrale. Son imagination lui représenta les victimes sur leur biîcher, elle vieux Marc en conférence avec son Dieu. Il se persuada que s'il s'arrêtait encore sur cette tombe les Visages- Pâles allaient lui apparaître, et il suivit d'un pas léger les traces de ses compatriotes. Rien de plus gracieux, de plus pur, de plus sculptural que les mouvements de cet enfant du désert, préoccupé de visions superstitieuses, et fuyant pour les éviter. Il se retourna plusieurs fois pour contempler la place des constructions détruites; et quand ses pieds agiles eurent atteint la lisière de la forêt, et avant de s'y enfoncer, il jeta un dernier regard sur ces lieux, où le hasard l'avait rendu témoin de tant de bonheur domestique et de tant de misères inattendues.
L'œuvre des sauvages était achevée. Les progrès de la civilisation semblaient pour longtemps arrêtés dans la vallée du Crapaud-Volant,
LE COLON n'AMftRTQUr,
Si lii ii:iliirr av:iit t'ii' ahiiiuldiiiu'o il sps propres forces, quelques années auraient Milli |Huir eoiivrir la elairière de sa véjjélalion priinitivc, mais il en avait l'téilétiilé atitienient. Le soleil avait alleiiit le méridien, et l'ennemi avait ilisparu ilepiiis quelques heures, sans que rien anluineàt celte sa|;e décision de la Providence. Un témoin des horreurs qui venaient de s'accomplir aurait pris le souille du vent dans les ruines pour le murmure des âmes envolées ; mais un bruit |>lus déterminé remplit tout a coup le silence qui semlilail avoir re|)ris jiossession du désert. Un nnjuvenunt s'opéra dans les ruines du liloiUliaus. On y déplaçait avec précaution des pièces de bois, cl mik' télé humaine se montra tout à coup au-dessus île la marj7<lle du ]iuits. L'air sauvaPjC et surnaturel de ce spectre était en liarinouie avec le reste de la scène. Son \isai;e était noirci ]iar la fumée, son front souillé de sang , et sa tète enveloppée d'un misérable haillon. Ses jeux vitreux cl mornes se fixèrent avec horreur sur la camjiagne.
Content Heathcota»
— Que vois-tu? demanda une voii sourde qui partait des profondeurs du puits.
Un spectacle à faire pleurer un loup! répondit Eben Dudley en
se plaçant debout sur la margelle. Ah! bien des signes précurseurs nous avaient avertis; mais que peut la sagesse humaine contre les artifices du diable? Montez, Bélial a fini sa tâche, et nous avons un moment de répit. Cette nouve'ie fut reçue avec transport, et la troupe se prépara à quitter sa retraite souterraine. Les planches qui lui servaient d'abri furent transmises une à une à Dudley , qui les jeta au milieu des décombres, et descendit de son observatoire, pour faire place à ses compagnons. Soumission parut le premier, puis Content, le puritain et Heuben l^ing suivi des jeunes gens qui n'avaient pas succombé. Dès qu'ils furent dehors, ils s'occupèrent de délivrer les personnes du sexe, au moyen de chaînes et de seaux. Rulh, la petite Marthe, Foi et toutes les servantes sans exception furent arrachées aux entrailles de la terre et rendues à la lumière du jour.
Notre intention n'est pas de fatiguer outre-mesi.re la sensibilité de nos lecteurs. Aussi ne parlerons-nous pas des soulTrances et des angoisses qu'avaient éprou\ées les colons pendant l'incendie du fort. C'était avec les échelles et les débris des iilanehers qu'ils avaient pu parvenir au fond du puits, taillé dans une grotte assez spacieuse pour les contenir tous aisément. Ils avaient couvert lorihce supérieur de meubles et de i)lanches placés en travers, et la forme même du blockhaus les avait gar.inlisde la chute des parties les jibis massives.
On peut se figurer le désespoir de la famille, au milieu de la désolation de la vallée; mais il était compensé par la joie d'avoir échappé il un sort jilus .ifl'reux. Après de eniirles actions de grâce, tous , d'un commun accord , s'oeeupèriiit des mi'sures qu'exigeail la eireonslanee, avec la proniplilude d'hommes endurcis ii la fatigue. Les plus aelifs et les jilus expérimentés furent envoyés ;i la découverte, iicudant que d'autres eherchaiinl dans les ruines de (pioi pourvoir à leurs besoins, et que les servantes réunissaient les bestiaux.
Au bout de deux heures les éclaireurs revinrent dire que la direc-
tion des traces annnnçail le départ déhiiitif des sauvai'es. Les vaches avaient donné leur tribut; on avait rassemblé quelques ])rovisious, mis les armes en élàt et pris des précautions contre le froid du soir. Ces dispositions ne lurent complètes que lorsipie le soleil commene» i s'incliner vers la cime des hêtres. Alors lU'uben lliiig, accompagné d'un autre jeune homme, d'un courage non moins éprouvé , se présenta devant le vieux ca]iitaine. 11 s'était éipiipé autant que leur ])osiiion l'avait permis, de manière ii entreprendre un voyage ii travers les bois.
— Allez, leur dit le puritain, allez répandre la nouvelle de cette Visitation terrible, afin que l'on vienne ii notre secours. Je ne demande point vengeance contre les païens abusés, ipii font le mal jiar ignorance, et qui se re|ienliront peut-être en songeant ii ce terrible exemple de la colère divine. Faites le tour des établissements à cinquante milles à la ronde, et invitez nos voisins à nous prêter assistance, .lamais sur les frontières on ne manque de répondre à un appel semblable. Ils viendront, je n'en doute pas , et puissé-je n'avoir jamais l'occasion de leur rendre service pour service. Dites-leur bien que vous êtes des messagers de paix , que je prie mes frères de m'aider à rebâtir ma maison , sans armer leurs bras pour châtier les Indiens.
Les deux émissaires parlirenl après cette allocution; maison voyait au froncement de leurs sourcils qu'ils ne partageaient guère ces idées de pardon , et qii ils étaient assez disposés à n'en tenir aucun compte s il leur tombait un sauvage entre les mains. Ils passèrent rapidement <les champs sous les arceaux de la forêt et suivirent le sentier qui menait aux villes du Connecticut.
Avant le coucher du soleil , on déblaya le blockhaus, dont le soubassement de pierre était intact, et on lui donna pour toiture des fiagiuents de solive noircis par le feu. Une cheminée qui avait conservé son tuyau devint le point central d'une cuisine iuiiirovisée. On pensa aux morts aussi bien qu'aux vivants, et l'on réunit, pour les confier à la terre, les ossements du jeune homme qui avait été tué dans la cour, et ceux de deux autres serviteurs qui avaient succombé en défendant le blockhaus.
L'inhumation eut lieu à l'heure oîi l'horizon se diaprait de ces teintes magnifiques qui précèdent la naissance et la chute du jour. La campagne était encore inondée de clarté , quoique les bois fussent déjà plongés dans l'obscurité de la nuit. La forêt formait comme une sombre muraille , et quelques arbres placés en dehors de cette lisière détachaient sur un fond resplendissant leurs contours noirs et irréguliers. Un grand pin , dont la pyramide toujours verte dominait le feuillace des hêtres , projetait son ombre jusque sur les flancs de l'éminence oà les colons étaient groupés. L'extrémité anguleuse de celte ombre s'allongeait lentement vers la fosse ouverte , comme un emblème de l'oubli qui attendait les morts. Un fauteuil de chêne sauvé des flammes fut destiné à Marc Heathcote, et deux bancs parallèles composés de planches placées sur des pierres reeurent les autres membres de la famille. Soumission, les bras croisés et le front soucieux, se plaça en face du patriarche séparé de lui par la tombe. Un cheval, qu'on avait harnaché tant bien que mal , était attaché au reste d'une palissade à moitié brûlée.
— Une main juste mais immiséricordieuse s'est appesantie sur ma famille, dit le vieux puritain avec le calme d'un homme accoutumé à s'humilier devant les célestes décrets : il m'a ravi les biens qu'il m'avait prodigués , il a voilé sa face irritée, après avoir si longtemps daigné sourire à ma faiblesse. Je l'avais connu dans ses bénédictions, je devais m'attendre à le connaître dans son courroux; mon cœur aurait fini par s'endurcir pour céder à un vain orgueil. Que personne ne murmure de ce qui est arrivé ; donnons aux puissants du monde , aux hommes qui s'attachent à ses vanités , l'exemple de la fermeté et des consolations que les justes peuvent tirer de leur conscience. Qu'un cantique d'actions de grâce retentisse dans le désert.
A ces mots , Marc attacha ses regards sévères sur l'iu» de ses serviteurs, auquel il semblait demander de partager sa sublime résignation; mais le jeune homme était incapable d'un pareil sacrifice, et il s'y refusa silencieusement en détournant les yeux, après les avoir promenés sur la dépouille des morts et sur le site désolé qu'il avait jadis embelli de ses propres mains.
— Quoi ! reprit le puritain , personne n'a-t-il de langue pour louer le Seigneur? Une bande de païens s'est ruée sur mes troupeaux; la flamme a été portée dans ma demeure, mes compagnons sont tombés sous les coups des infidèles, et ])ersonne ne se lèvera pour dire que le Seigneur est juste! Je voudrais que l'hymne de louanges fit oublier les cris de guerre des sauvages !
Ce fut Content qui , ajirès un long silence , se chargea de répondre à cet appel.
— Celui qui avait fait fructifier pour nous le désert a pris imur instruments de sa volonté des ignorants et des barbares; il a suspendu le cours de notre prosnérité , afin que nous sachions qu'il est le Seiijneur.
Le iiurilain accueillit ces paroles par un regard de pieuse satisfaction et se tourna vers lliilli, dont la douleur excitait la sympathie de tous les assistants. La pauvre mère ne pleurait point, mais elle cherchait involontairement, au milieu des débris humains étendus ii ses pieds , quelques restes de l'ange qu'elle avait perdu. Elle fit un elïort
LE COLON D'AMÉRIQUE
sur olle-mème pour murmurer d'une voix presque inintelligible : — L'Eternel avait donné , l'Eternel a ôté ; que le nom de l'Eternel soit béni !
— Maintenant , reprit Marc Heathcote , je reconnais que nous avons profité de la terrible leçon qui nous est infligée. De ces hommes qu'on voyait hier encore si robustes et si joyeux, il ne reste que des chaiis desséchées et des cendres méconnaissables; mais croyez, mes enfants, que ce mal apparent n'est ordonné que pour qu'il en résulte quelque bien ; nous habitons une terre sauvage et lointaine où nous a suivis la méchanceté des persécuteurs. L'un de nos frères, chassé comme le daim des forêts, est encore obligé de fuir; nous n'avons d'autre toit que la voûte azurée; mais, quoique hérissé d'épines, le chemin des fidèles mène au repos. Celui qui a supporté la faim et la soif, et les douleurs de la chair pour le service de la vérité , sera dédommagé un jour par la pai\ étemelle.
La jeune fille Foi Ring était occupée du ménage, et son visage avait l'expression d'un sourire un peu moqueur.
L'étranger s'inclina comme pour remercier son hôte de cette allusion personnelle; sa physionomie austère s'assombrit encore , et ses doigts pressèrent convulsivement la crosse de son pistolet.
— Si une femme pleure la mort prématurée de nos défenseurs, ajouta Marc Heathcote en regardant la fiancée de l'un d'eux, qu'elle se souvienne qu'il ne tombe pas même un passereau sans que sa chute réponde aux fins de la Sagesse. Que le coup qui nous a frappés nous rappelle la vanité de la vie et la facilité avec laquelle on devient immortel ! Si le jeune homme a été renversé avant le temps comme une herbe encore verte, le moissonneur dont la faucille l'a frappe connaît mieux que nous l'heure propice pour la rentrée de la récolte dans ses greniers éternels.
La fiancée interrompit un moment le capitaine par des sanglots convulsifs; puis, amené par une transition naturelle à faire mention de ses propres douleurs , il reprit en ces termes :
— La mort n'est point étrangère dans mon habitation , elle m'a ravi une femme dans l'orgueil de la jeunesse, dans la première joie de la naissance d'un enfant. Toi qui sièges au plus haut des cieux , tu sais combien ce coup m'a été pénible , et tu as enregistré les tortures de mou âme. Et pourtant elles ne t'ont pas paru suflisantes, car je n'étais pas encore assez détaché du monde. Tu nous avais laissé une im.ige de la grâce et de l'innocence de celle que tu as rappelée , et tu nous as retiré cette image , pour que nous connaissions ton pouvoir. A'ous uous courbons devant ce jugement. Si notre enfant habite les demeures bienheureuses, elle est à toi, et nous n'avons pas la hardiesse de nous plaindre ; mais nous comptons sur ta bonté dans le cas où elle continuerait encore le pèlerinage de la vie. Ne l'abandonne pas à l'aveuglement des païens, cette chère enfant, pour laquelle tu as permis à nos cœurs d'avoir une affection terrestre, mais qui t'appartient tout entière. G roi des cieux ! nous attendons quelque manifestation de ta volonté pour savoir si noua devons intervenir en faveur de notre
fille , ou si les sources de notre tendresse doivent être taries par la certitude de son bonheur.
Ces mots arrachèrent des larmes brûlantes à la mère pâle et Immobile. Content lui-même ne put retenir un gémissement. Mais lorsque l'assemblée jeta sur le frère affligé un regard de condoléance, il s'était levé et semblait demander lui-même d'où partait le signe de douleur qu'on venait de surprendre sur ses lèvres.
Le puritain termina sa harangue par une prière , après laquelle les restes des morts furent recouverts de terre. 'Tous se retirèrent ensuite, à l'exception du puritain et de l'étranger, qui, se serrant la main avec elïusion, oublièrent leur austère réserve pour se témoigner une amitié si cruellement éprouvée.
— Tu sais que je ne puis m'arrèter, dit Soumission ; les agents du roi me poursuivent, et pourtant j'aurais voulu rester auprès de toi pour adoucir tes peines. Je t'ai retrouvé en paix, et je te quitte en proie à la souffrance.
Un sourire brilla sur le front du puritain comme un rayon du soleil couchant sur un nuage d'hiver.
— Tu ne me rends pas justice, répondit-il ; avais-je l'air plus heureux lorsque tu plaças dans ma main celle d'une épouse bien-aimée? N'étais-je pas alors tel que je suis aujourd'hui au milieu du désert, sans abri, sans ressources, presque sans enfants ? Mais tu dis vrai : tu ne peux t'arrêter, car les limiers de la tyrannie seront bientôt sur ta piste, et il n'y a plus ici d'asile pour te recevoir!
Par un mouvement simultané, les deux amis se tournèrent tristement vers les ruines de la métairie.
— Marc Heathcote , reprit l'étranger, adieu! L'homme dont la porte s'est ouverte à des frères persécutés ne sera pas longtemps sans demeure; l'homme dont la résignation brave toutes les épreuves ne connaîtra pas longtemps la douleur.
£ben Dudiey et l'étranger sortent armés pour savoir quels sont ceux qui attendent à la poterne.
Ces paroles retentirent aux oreilles du puritain comme une révélation prophétique. Les deux amis se donnèrent une dernière poignée de main, puis ils se séparèrent, l'un pour aller rejoindre sa famille sous un misérable abri , l'autre pour s'enfoncer dans les sentiers les plus solitaires du désert.