‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 152 sur 253 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Nous laisserons l'imagination du lecteur franchir un intervalle de plusieurs années ; mais avant de reprendre le fil de notre récit, il importe de jeter un coup d'oeil sur les modifications apportées par le temps au pays où se passe notre histoire.

La colonie de la Nouvelle-Angleterre n'était plus à l'état d'essai, et le Connecticut avait déjà une population assez nombreuse pour déployer cet esprit entreprenant qui a depuis rendu si remarquable celle petite communauté.

On conçoit aisément que dans un pays qui n'est pas encore trans-.

LE COLON D'AMÉRIQUE

forint' complète m nu pnr la iiiHiii des lioinnirs, cl on 1rs rosli'iolions arliliciollis soiil inconnues, r;ivciitnrirr jouit de la jiliis i;riinilo libellé juissil)lc pour clioisir le bul de ses ffloils. L'af;iitulltur liuvcise lis conlrt'cs on fiiclic cl va s'établir sur le bord d'une rivière; le coniniereanl iinslallc ;i l'endroit où les besoins qu'il satisl'ait se font sentir, et l'.irlisan n'Iicsitc pas à quitter son vilhi|(e quand un salaire élevé lui est promis ailleurs. En s'établissant en Amérique, les énii- (panls ont profilé de celle liberté illimitée et n'ont eu d'autre règle que leurs inlérèls. De là vient qu'aucune partie de nos iiniuenses possessions n'a été néi;lif;éc, cl en revantlic n'a atteint son dernier degré de peifectionnemenl. Aujoiird'liui même encore on Irouve des villes ;iu milieu du désert qui restcnl sans culture autour d'elles , tandis que leurs liabilants vont par bandes cverccr plus loin leur industrie. La capitale elle-même esl environnée de misérables villages, de terres stériles ou en jaelière , jadis épuisées par des plantations de tubac , t.indisque des cités rivales se sont créées, le long des lleuvesdc l'Ouest, dans des contrées ipic les loups et les ours occupaient seuls encore longtemps après la iondation de Washington.

Ainsi s'explique ce mélange de civilisation et de barbarie que l'on remarque aux ttals-Unis. Le voyageur qui a passé la nuit dans une excellente auberge peut être forcé de diner sous la hutte de feuillage duii cliasseur; des roules nivelées avec soin aboutissent quelquefois à des marais impraticables; des canaux s'arrêtent au pied d'une montagne aride et nue ; les clochers des villes sont cachés par d'impénétrables forêts. L'observateur est donc exposé ii commettre deux erreurs involontaires : tantôt il se persuade que les progrès accomplis dans, certaines localités s'étendent à tous les points intermédiaires , tantôt l'aspect triste et désolé de certaines régions lui fait croire que les établissements plus éloignés sont également dépourvus de civilisation.

Vers la fin du dix-septième siècle, époque à laquelle vivait Marc lleathcote , l'esprit de progrès n'agissait pas aussi rapidement qu'aujourd hui , et le contraste des effets du travail avec la nature vierge était plus sensible encore. Toutefois quelques années ax-aient suffi pour métamorphoser en village l'ancien domaine du Crapaud-Volant. Le ruisseau qui le traversait faisait tourner un moulin et arrosait de x'erdoyantes prairies. Environ quarante maisons solidement construites en bois occupaient le centre de la vallée que formaient trois montagnes peu élevées. Toutes ces demeures avaient entre elles un air de famille , et l'.ispect même des plus humbles indiquait l'aisance. Suisant l'usage qui régnait alois dans les colonies de l'Est, elles se composaient de deui étages , dont le second était en saillie sur le premier. La peinture n'étant pas encore à la mode , les façades n'avaient d'.yitre couleur que celle que prend ordinairement le bois après avoir été longtemps exposé à l'air. Au centre de chaque toit s'élevait une cheminée solitaire, et deux ou trois portes étaient flanquées de deux croisées. Une petite cour disposée en boulingrin précédait chaque maison, et elle était séparée de la voie publique par une barrière de bois blanc. Deux rangées de jeunes et vigoureux ormeaux bordaient la rue, au milieu de laquelle un énorme sycomore occupait encore la pl.ice où les blancs l'avaient trouvé à leur'entrée dans la forêt. C'était à l'ombre de cet arbre que les habitants se rassemblaient pour s'informer de leurs santés respectives ou pour se communiquer les nouvelles venues des villes plus voisines de la mer. L'herbe croissait à l'aise dans la rue ; mais on y avait seulement ménagé pour les voitures , ou plutôt pour les chevaux, un étroit sentier dont les sinuosités se déroulaient entre les h.iules barrières de bois depuis le hameau jusqu'à la forêt. Des buissons de lilas ornaient les angles de la plupart des cours, et des tiges de rosier cbargées de fleurs se faisaient jour à travers les interstices des clôtures. Les maisons étaient isolées et avaient un jardin par derrière. On avait profité du bon marché du terrain pour éloigner les dépendances et les garantir ainsi des cas d'incendie.

L'église était située au milieu du grand chemin , à l'une des extrémités du village. Les formes simples de ce temple rappelaient les doctrines d'abnégation pratiquées par les hommes qui venaient y prier; il avait la hauteur de deux étages, et po.îsédait une tour sans flèche qui en indiquait seule le sacré caractère. On avait pris un soin tout particulier dans la construction de l'édifice, pour n'offrir ii l'œil que que des lignes droites et des angles droits. Les austères moralistes de la Nouvelle-Angleterre s'imaginaient que les arceaux voûtés et les fenêtres ogivales avaient quelque mystérieux rapport avec les dogmes réprouvés du papisme. Le prêtre auVait plutôt songé;» se parer d'une étole cl d'une chasuble que la congrégation à donner place aux ornements répudiés dans les contours de leur sévère architecture. Si le génie de la lampe merveilleuse avait fait un brusque écliangi' entre les croisées de l'édifice sacré et celles de l'auberge d'en faée, le )iliis attentif observateur de la colonie n'aurait pu s'apercevoir de la substitution , puisque les unes et les autres se ressemblaient par la forme , le style et IciMlimensions.

A peu de dislance de l'église on avait réservé un petit enclos, lieu de repos de ceux qui avaient terminé leur voyage ici-bas; if ne s'y trouvait encore qu'un seul tombeau.

L'auberge se distinguait des autres constructions par sn grandeur, son haiig.ir ii l'usage des chevaux, et l'air d'im|iortance avec lequel elle s'avançait en dedans de l'alignement comme pour iavilcr le voya-

geur il se reposer. L'enseigne jiendait h un poteau , ou pour ipicux dire il une potence que les nuits de gelée et les jours de chaleur avaient déjà fait dévier de la perpendiculaire. L'image qu'elle portait était de nature à réjouir le cœur d un naturaliste en lui ]jersuadaiit qu'il avait découvert un oiseau d'une nouvelle esiièee ; mais pour ])réveiiir cette bévue, l'artiste avait prudemment écrit sous l'œuvre de son pinceau :

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