CHAPITRE PREMIER
. — Je suis curieuse de savoir si nous aurons bientôt un nouveau voisin à l'évêclié , s'écria Clara Moseley se détournant de la lenètre du salon de son père et s'adressanl aux convives qui s'y trouvaient rassemblés.
— Bientôt, répondit son frère; l'intendant vient de louer à un M. .larvis pour deus ans, et il doit venir s'installer cette semaine.
— Et qutl est ce M. Jarvis qui va devenir notre si proche voisin? demanda sir Edward Moseley.
— On m'a dit que c'était un marchand de la Cité, retiré des affaires avec une grande fortune, fondant les espérances de sa vieillesse, comme vous, mon père , sur un seul fils, otficicr dans l'armée , et sur deux belles jeunes liUes : c'est donc un chef de famille opulent, sinon, ajouta-t-il en baissant la voix et parlant à l'oreille de sa seconde sœur, sinon un chef de famille honorable comme vous l'entendez, Jane; c'est ce que je n'ai pu découvrir.
— J'espère que vous ne vous êtes pas donné la peine de prendre tout exprès pour moi des informations à ce sujet , répliqua Jane d'un ton sec et rougissant légèrement.
— Si , en vérité ! j'ai cherché à m'en assurer tout exprès pour vous, ma chère sœur, reprit en riant le frère ; car, vous le savez , pas de noble.<;sc , pas de mari. Et il est triste pour de jeunes fiUes comme 'ous de ne pouvoir penser au mariage; quanta Ciara, elle est...
La pttile main de la ^lus jeune sœur Emilie se plaça sur sa ]k\ he tandis qu'elle murmurait à son oreille :
— Vous oubliez, John, l'anxiété d'un certain gentilhomme au si 't d'une belle inconnue rencontrée à Bitb, et la kyrielle de que" ». '. qu'il adressa sur sa famille, son lignage, sa fortune, etc.
John devint rouge à son tour, et , baisant avec affection la m! i- (y », l'avait interrompu, il rappela la bonne humeur sur le visage de Jauo par la vivacité et la gaieté de ses propos.
— Je me icjouis, dit lady Moseley, que sir William ait enfin trouvé un locataire pour agrandir le cercle social dans lequel nous vivons.
— Et d'après le récit de John, fit observer m islress Wilson, sœur de sir Edward, d'un air caustique, M. Jarvis possède le très grand avantage de la fortune.
— Permettez-moi de vous dire, madame, riposta le recteur de la paroisse , visiteur constant, gai et toujours bienvenu dans la famille, qu'uiie grande fortune est en elle-même une très-bonne chose , car elle donne les moyens de faire beaucoup de bien.
— Comme, par exemple, de bien rélribuer les recteurs, s'écria M. Haughlon, gentilhomme d'un extérieur ordinaire, mais possesseur de grandes p' npriéléi territoriales dans le vois'nage et d'un excellent cœur, et enln lequel et le recteur subsistait la plus cordiale amitié.
— Ou de io ire grâce de la dîme, comme l'a l'ait le baronnet ici présent accordant au vieux Gregsou la remise de la moitié et ii ses enfants lie l'autre moilié.
— C'est très-bien , interrompit sir Edward ; mais , m.i chère , il ne faut pas, parce que nous allons avoir un voisin , afl'amer les amis que nous avons ici; voilà déjà cinq minutes que William tient ouverte la porte de la sille à manger.
Lady Moseley donna sa main au recteur , et fut suivie par le reste de la société, qui vint se grouper autour delà table.
Outre les personnes dont nous avons déjà fait mention, la société se composait de madame Ilauyhton , femme d'un grand sens et d'une attitude modeste ; de leur fille, jeune personne remarquable par sou bon naturel; et de la femme et du fils du recteur.
Le reste de cette journée se passa en conversation intime et agréable, conséquence naturelle d'uniformité d'opinion sur toute question. Au momi nt de se sépirer, rendez -vous fut pris pour se réunir de nouveau à huit j( urs de la chez le recteur. Le docteur, en faisant les adieux d'usage Ji lady IMcsoIey, observa qu'il rendrait une visite prochiine à la famille Jarvis, 1 1 qu'il ferait son possible pour la déterminer à être A^ !» y.irlie.
Sir Edward Moseley descendait d'un respectable chevalier créé par Jacques, et possédait par héritage une des plus gramles propriétés du comté. Mais, comme il avait été d'usage de ne jamais cvtraire un seul acre de terre du majorât du fils aine, et que les extravagances de sa mère avaient grandement obéré sa fortune, sir Ehvard, en entrant en possession, avait sagement résolu de rester éloigné du monde fashionable en alfermant sa maison de ville et en se retirant dans son respectable raauoir, situé à cent milles environ de la métropole. Dix-sept années d'économie persévérante l'avaient mis à même de réaliser son plan dans toute son étendue , et il y avait déjà dix-huit mois que sir Edward avait rétabli la splenileur et l'hospitalité châtelaine de sa famille. Déjà même ses filles se réjouissaient de la promesse de rentrer en possession au prochain hiver de la maison de Siint-James's-Square. La nature n'avait pas doué sir Edward d'une intelligence bien étendue. La persévérance qu'il avait apportée à rétablir sa fortune accusait la limite extrême de sa vigueur et de sa canception. iNéanmoins le baronnet aimait sincèrement sa femme, qui possédait de grandes qualités et un attachement parfaitement désintéressé pour ses enfants. Ils s'étaient unis par amour, et leur union avait rencontré de graves objections du côté de la famille du mari par rapport à leur inéi'^alité de fortune ; mais la constance et la persévérance avaient prévalu et l'opposition incons'quente de la famille n'avait laissé d'autre trace qu'une profonde aversion de part et d'autre à exercer la contrainte paternelle dans l'alliance de leur progéniture: aversion qui , quoique commune aux deux époux , différait dans son origine. Rationnelle chez le mari , elle était dominée chez la femme par cet esprit de corps inhérent au sexe qui la portait à désirer un établissement confortable et opportiin pour ses filles. Lady iMoseley avait de la religion sans être dévote; charitable dans ses actes, elle ne l'était pas toujours dans ses appréciations. Toutefois elle était génér..Iem™t aimée, et personne n'eût osé critiquer son éducation, ses habitudes ou son esprit.
La sœur de sir Edward , veuve d'un ofticier mort sur le champ de bataille, s'était retirée du monde et s'était adonnée aux pratiques sévères de la religion, comprimant l'ardeur de son esprit dans une rigidité de mœurs qui n'altérait en rien cependant la générosité de son àme. Sincèrement attachée à son frère , miatress Wiison , qui n'avait pas eu le bonheur d'être mère , avait cédé aux instances de sou frère et de sa belle-sœur pour devenir un des membres intérieurs de la famille , et dévouer son temps et ses soins à tormer le caractère et l'éducation de sa plus jeune nièoe Emilie, que l'on supi)osait devoir un jour hériter de l'immense fortune que le général Wilsou avait en mourant léguée à sa veuve.
La beauté était héréditaire dans la famille , et s'était surtout personnifiée chez les deux plus jeunes filles , q-si avaient entre elles une ressemblance de f.imille, dift'éraient en henlé et en caractère par des nuance.? imperceptibles, mais qui devam.! plus tard innumccr différemment leur conduite, et produire dan., leur existence des degrés différents de stabilité et de bonheur.
Une longue intimité existait entre la famille Moseley et celle du recteur. Le docteur 'ïves était un ministre d'une piété profonde et de talents transcendants. U possédait, outre sou bénéfice , une fo tune indépenda'Iile du côté de sa femme , fille unique d'un oHicicr ilistingiié dans la marine militaire. Tous deux parfulemeut asso.lis, bien élevés, et au même degré charitables envers leur prochain, ils ne possédaient qu'un seul enfant, jeune homme récemment reçu dans Us ordres, et qui promettait d'égaler sou père dans toutes les "qualités qui le rendaient le bonheur de ses amis et l'idole de ses paroissiens.
Il existait entre Eraucis Yves et Clara Mo.seley un attachement d'enfance qni s'était accru avec les innées, sous la sanction îles parenUs, qui n'attendaient que l'installalioii du jeune ministre pour conclure leur hymen.
La retraite de sir Edward avait été complète, à l'exception de quelques visites d'un viiil oncle de sa femme, qui en retour passait une partie de son temps au manoir, et qui avait oiiverlenienl dé laré adopter pour ses héi- tiers les eiif.>n!s de lady ,\1 o^eLy. Les visites d :
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PRÉCAUTION
M. Benfipld étsienl toujours accueillies avec joie, car quoique brusque en a>p.irence, et un peu infirme, le vieux garçon était universellement aimé île ceux qui le connaissaient intimement. C'était ua philanthrope excentrique.
La maladie de la beile-mère de mistress Wilson avait nécessité un voy-gp à Bith dans l'hiver qui avait précédé l.i siison printanière où commence notre histoire. Elle s'était f.iit accompagner dans sou voyage par son neveu et par sa nièce favorite. Pendant le mois de leur résidence dans cette ville, John et Emilie avaient pris l'habitude de faire des excursions journalières dans les environs. Ce f>;t dans l'une de ces promenades qu'ils eurent l'occasion de rendre service à une jeune et jolie personne, dont la santé paraissait chancelante. Une faiblesse qu'elle avait éprouvée au moment de leur rencontre avait motivé l'offre de la voiture et son transport à une ferme qu'elle avait choisie pour sa résidence momentanée.
Sa beauté, ses manières élégantes intéressèrent les deux jeunes gens en sa faveur. Ils risquèrent le lendemain une seconde visite qui amena quelques rapports de politesse et de convenance pendant les quinze jours qu'ils avaient encore à rester dans le pays.
John avait m vain cherché à savoir qui elle était; ses investigations lui firent seulement découvrir que sa conduite était irréprochable, et qu'excepté sa sœur et lui elle ne fréquentait personne. Un léger accent dans sa prononciation 1. lissait seulement soupçonner qu'elle n'était pas Anglaise. C'est à cette belle inconnue qu'tmilie, pour arrêter le bavardage irréfléchi de son frère, avait fait aliusion.