‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 184 sur 253 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Mistress AVilson permit à Emilie de donner une semaine à Clara, après s'être assurée toutefois que DenbigU résidait plutôt au presbytère qu'à la maison de Francis. A son retour, Emilie avait ramené avec elle les époux ; et un soir qu'ils étaient tous réunis au salon M. Haughton entra, et, jetant son chapeau sur une chaise, il commença sans préambule :

— Vous êtes étonnés, n'est-ce pas, de me voir à cette heure de la soirée, c,cst que Lucie a si bien enjôlé sa mère et moi, que nous donnons un bal; elles sont allées acheter tout ce que B... possède de belles choses pour leur toilette, et me voici I Un régiment vient de se caserner à quinze milles d'ici, dès demain je vais y recruter des danseurs parmi les officiers,

— Ahçà! vous voilà donc redevenu jeune homme, mon vieil ami?

— Hélas! non, sir Edward, c'est ma fille qui est jeune, et la vie laisse tant de soucis que je veux lui en retirer autant que possible à mes dépens.

— Vous espérez donc qu'elle les fera passer en dansant, dit mistress Wilson ; un tel remède ne saurait être que temporaire.

— N'approuvez-vous pas la danse, madame? dit M. Haughton, qui respectait el redoutait même les décisions de mistress Wilson.

— Je ne l'approuve ni ne la désapprouve. Sauter est chose assez innocente en elle-même et, puisque l'on danse, il vaut mieux que ce soit avec prâce qu'autrement; mais iiour ce qui est des conséquences de la danse, c'est autre chose. Qu'en pcuscz-vous, docteur Yves?

— Oh ! laissez les filles danser, si cela les amuse.

— Je suis content d'avoir votre approbation, docleur,dit M. Haughton ravi, je me rappelais avec crainte que vous aviez conseillé à votre fils de ne jamais danser ni jouer.

— Vous avez raison, mon ami ? répondit le docteur. J'ai ainsi conseillé Frank, qui, vous le voyez, est aujourd'hui recteur à Bolton.

— J'aime faire ma partie de whist, docteur, je vous assure, mais j'ai défendu les cartes quand vous êtes mon hôte.

— Je vous remercie du compimcnl, mon bon monsieur; pourtant je préférerais vous voir jouer au cartes que vous entendre faire du scandale comme il vous arrive quelquefois.

— Moi ! faire du sc./ndaler

— • Oui, monsieur, par vos observations déplacées, dit froidement le docteur; comme la remarque que vous avez faite hier, par exemple, en accusant sir Edward d'avoir eu tort de relâcher ce braconnier : le baronnet, disicz-vous, n'étant pas chasseur, ne savait pas rendre au gibier la justice qui lui est due.

— Et vous appelez cela du scandale, docteur? Mais j'ai dit la mtme cliose trois ou quatre fois à sir Edward lui-mâme.

— Je le sais, et c'était mal.

— Mal !... J'espère bien que sir Edward ne l'a pas pris ainsi. l,c baron le regarda en souriant et secouant la tête.

— Parce qu'il plaît au baronnet de pardonner vos olïenses, elles n'en sont pas moins blâmables, dit gravement M. Yves.

— Mais, docteur, j'étais fâché qu'on laissât ce coquin fmpuni , il eiit détruit tout le gibier de la contrée, les chasseurs vous le diront. — Voyons, monsieur Moseley, vous connaissez bien Jakson le braconnier?

— Oh! un braconnier est tout ce qu'il y a de plus scélérat, s'écria le capiiiiine Jarvis.

— Un braconnier , répéta John regardant Emilie en riant qu'ils

soient tous pendus !

— Braconnier ou non, le scandale n'en subsiste pas moins, dit le docteur. Mais si vous Je permettez, je vous expliquerai pourquoi j'ai défendu à mon fils le jeu et la danse. H y a dans la danse une sorte de vanité artificielle qui n'ajoute à la dignité d'aucun homme ; on doit supposer, par exemple, qu'un homme revêtu d'un caractère sacré a autre chose à faire, et il perd aux yeux du monde le sérieux qu'il devrait toujours conserver par respect pour son ordre : donc un ministre ne doit jamais danser. Il en est de même des cartes : ce sont des instruments de hasard et destinés à allumer les mauvaises passions.

— J'espérais pourtant avoir le plaisir de vous posséder, docteur, dit en hésitant M. Haughton.

— Si cela peut vous être agréable, vous me verrez à votre soirée, mon cher monsieur Haunghton. Je préfère encore montrer mon visage dans un bal plutôt que de faire de la peine à un brave ami. Je voulais seulement vous faire ressortir, en passant, les erreurs du monde dans l'appréciation de ses plaisirs.

M. Haughton se remit de son trouble et déposa une poignée de lettres d'invitation, désirant avoir toute la société à son bal, et parut heureux et content d'avoir réussi.

— Dansez-vous, miss Moseley ? demanda Denbigh assis à côlé d'Emilie, qui tressait une bourse pour son père.

— Oh ! oui : le docteur nous le permet, à nous autres filles; il pense sans doute que nous n'avons pas de dignité à perdre.

— Quand il s'agit de plaisirs les remontrances sont-)ieines perdues sur les jeunes filles, dit le docteur accompagnant sa remarque d'un regard paternel,

— J'espère pourtant que vous ne désapprouvez pas celui-ci, dit mistress Wilson, s'il est pris avec modération?

— Cela dépend, madame, des circonstances. Mais modérément et avec la candeur de ma petite favorite, ce serait être trop sévère quc l'empêcher.

Pendant ce colloque, Denbigh paraissait perdu dans ses pensées. Lorsque le docteur eut fini il se retourna vers le capitaine, qui regardait, sans comprendre, une partie d'échecs jouée entre le colonel et Jane, devenue remarquablement passionnée pour ce jeu depuis quelque temps, pour lui demander quel était le régiment qui venait de prendre ses quartiers à F

— Le quarantième d'infanterie, monsieur, répliqua avec hauteur le capitaine, qui ne le respectait pas à cause de son peu d'importance, et qui ne l'aimait pas parce que Emilie paraissait prendre du plaisir à sa conversation.

— Miss Moseley me pardonnera-telle une requête bien hardie? dit Denbigh avec quelque hésitation.

Emilie leva la tête en silence, mais avec une certaine émotion au coeur.

— L'honneur de sa main pour la première contredanse.

— Certainement, monsieur Denbigh, répondit-elle en riant, puisque vous consentez à vous soumettre à celte corvée.

Les journaux de Londres fureut apportés en ce moment, et la plupart des hommes se mirent à les parcourir; excepté le colonel, qui remit les pièces en place pour une seconde partie, et Denbigh, qui resta assis à côté de mistress Wilson et de sa nièce. Mistress Wilson n'était pas sans remarquer avec inquiétude le plaisir que sa nièce semblait prendre ï la conversation du jeune homme. En tutrice prudente, elle résolut d'avoir un entretien à ce sujet avec le docteur Yves et de régler sa conduite à venir sur les renseignements qu'il lui donnerait. Elle résolut de le faire au plus tôt, car elle voyait avec terreur, dans la croissante intimité qui s'établissait entre le colonel Egerlon et Jane, une triste preuve des conséquences fâcheuses que pouvait produire la négligence d'un devoir.

— Voici, ma chère tante, s'écria John parcourant un journal, un paragraphe relatif à voire jeune favori notre digne el bien -aimé cousin le comte de Pendennyss.

— Lisez-le, dit Mrs. Wilson en trahissant un intérêt que ce nom ne manquait jamais de révéler.

— Il IVous avons remarqué aujourd'hui l'équipigc du galant lord Pendennyss arrêté devant les grilles de la maison d'Annandale, et nous avons appris que le noble comte arrivait du château de liollou dans le IN'orthamploiishire. »

— ("est un fait très-important, dit le capitaine Jarvis avec ironie, nous avons été, le colonel Egerlon cl moi, jusqu'au villaci' pour lui

PIÎECAUTION.

rendre nos hommages; mais nous avons appris qu'il élait parli pour la ville.

— Vous m'obligerez beaucoup, mon frère, dit Mrs. Wilson , de prier Sa Seigneurie de mettre de côté toute cérémonie pour venir nous voir dans l'une de ses courtes apparitions k Bolton.

— VouJriez-vous par hasard en faire un mari pour Emilie ? dit gaiement John, qui vint s'asseoir auprès de sa sœur.

Mrs. Wilson sourit à cette observation, qui lui rappelait une de ses rêveries les plus romanesques pour le bonheur de sa pupille. Comme elle levait la tête pour répondre , elle rencontra le regard de Denbigh levé sur elle avec une expression d'intensité telle qu'elle fut réduite au silence. — Ce jeune homme est vraiment incompréhensible, pensa la prudente veuve en elle-même, se rappelant le même coup d'œil inquisiteur qu'il avait lancé au colonel, lorsqu'il lui fut présenté; et prompte à agir lorsqu'elle avait résolu une chose, elle profila de l'occasion que lui offrait le docteur, qui ouvrait la porte delà bibliothèque du baronnet, pour Je suivre. Comme ils avaient souvent des entretiens sur les actes fréquents de charité qu'exerçait abondamment Mrs. Wilsou, leur disparition ne causa aucune surprise au salon.

— Docteur, s'écria-telle impatiente d'arriver au but, vous connaissez mi maxime : « Prévenir plutôt que de guérir. >< Votre jeune ami est très-intéressant.

— Vous croiriez-vous en danger de séduction? dit en riant le docteur.

— Pas tout à fait! répliqua la bonne dame , qui s'assit et continua : Qui csl-il, et que fut son père?

— George Denbigh , madame, tous deui, père et fils, dit gravement le docteur.

— Ah ! monsieur Yves, vous n'ignorez pas ce que je veux savoir.

— Adressez-moi vos questions par ordre, madame, et j'y répondrai.

— Les principes?

— Ils sont bons, pour ce que j'en sais : les actions dont j'ai été témoin ont toujours été de sa part dignes d'éloges. Je l'ai peu vu dans ces dernières années , et vous pourriez aujourd'hui être un aussi bon juge que moi... Sa piété filiale, ajouta le docteur essuyant une larme et parlant avec émotion, fut admirable.

— Son caractère, sts goûts?

— Son raractère , quoique arder.t , est dominé par une volonté puissante; ses goûts semblent se porter à la bienveillance envers toute créature humaine.

— Ses relations?

Convenables , répliqua le docteur.

Sa fortune était de peu d'importance , Emilie serait riche pour deux. Remerciant donc mentalement la Providence, mistress Wilson rentra au salon, l'esprit soulagé et déterminée à laisser les choses suivre leur cours pendant quelque temps, sans toutefois se relâcher de sa vigilance et de ses observations.

Elle trouva Denbigh engagé dans une conversation sur des sujets généraux avec Egerlou , c'était la première fois qu'il allait au delà des politesses ordinaires et inévitables dans l'intimité de la famille. Le colonel paraissait mal à l'aise-, tandis que son compagnon s'efforçait d'établir entre eux des rapports plus amiables. La conduite mystérieuse de ces deux jeunes gens intriguait beaucoup la bonne dame et lui faisait craindre que l'uo des deux ne fût pas exempt de blâme ou de censure; il ne pouvait y avoir eu entre eux de querelle, car alors ils se fussent connus devantage. Elle savait qu'ils avaient tous deux servi en Espagne, et que , loin du pays natal , ces messieurs de l'armée se livraient souvent à des excès dont l'orgueil et le rang les eussent préservés au sein de leur famille. Le jeu et d'autres vices prédominaints torturèrent l'espri de la prudente matrone jusqu'à ce que, lassée de faire des conjectures, elle ramena sou imagination aux réUexions plus agréables du présent.

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