‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 183 sur 253 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Les premiers équipages qui , le jour suivant, arrivèrent au presbytère de Bolton furent ceux du baronnet et de sa sœur.

— C'est bien , Francis , c'est bien , s'écria Emilie dans son impatience de descendre ; merci, je descendrai bien. Et s'élançant de la voiture, elle tomba dans les bras de sa sœur Clara. En relevant les yeux elle aperçut Denbigh qui se tenait modestement à l'écart pour ne pas troubler les élans de tendresse des deux jeunes filles. Bientôt toute la famille se trouva rassemblée sur le perron pour féliciter la nouvelle mariée.

— Je vous souhaite du bonheur dans votre nouvelle demeure , mistress Francis! dit lady Moseley, qui, mettant tout à coup de côié l'étiquette, pressa dans ses bras en pleurant de joie sa fille bien-aimée.

— C'est gentil ici, s'écria la douairière, et confortable sur ma parole, mistrrss Yves. Treilles, vergers, serres chaudes, rien n'y manque; et sir Edward me dit que le bénéfice rapporte cinq cents livres par année.

— Vous attendez un baiser, n'est-ce pas, ma fille, dit M. Benfield montant péniblement les marches du perron , ces marques d'affection sont devenues rares aujourd'hui. En l'an 58 , au mariage de mon ami lord Gosford nous embrassâmes toutes les jeunes filles. Lady Juliana n'avait alors pas plus de quinze ans et... je l'embrassai pour la pre-

mière fois... Mais voyons, embrassez-moi. Puis il continua. — Le mariage était une sérieuse aflaire : on remiait visite au moins douze lois à une jeune personne avant de voir seuliuienl sa main dégantée... Qui est-ce cela? dit - ils'arrêtant court pour examiner Denbigh , qui s'avançait au-devant d'eux.

— M. Denbigh, mon oncle... dit Clara; mon oncle Benfield, monsieur.

— Avez-vous jamais connu , monsieur, un gentilhomme de votre nom qui siégeait au parlement en l'année 60? demanda brusquement M. Benfield , vous ne lui ressemblez guère.

— C'était un peu avant notre temps, monsieur, répondit Denbigh souriant et offrant de soutenir le vieillard tandis qu'Emilie le soulf-uait de l'autre côté.

Emilie, qui connaissait la répugnance de M. Benfield pour les étrangers, craignit qu'il ne lui échappât quelque rude apostrophe , mais après avoir regardé fixement le jeune homme une seconde lois il accepta le bras qu'il lui offrait et reprit froidement :

— Il y a pourtant soixante ans de cela... mais vous pourriez à peine vous souvenir de ce temps... Ah! monsieur Denbigh, les temps sont bien changés depuis ma jeunesse; les gens qui se trouvaient heureux de monter un bon cheval, aujourd'hui conduisent eux-mêmes leur voiture; on buvait l'aie comme un objet de luxe, actuellement on boit du vin d'Oporto ; bien des gens qui couraient les rues pieds et j imbes nus sans y penser, exigent aujourd'hui des bas et des souliers. Le luxe, monsieur, et l'amour du bien-être ruineront ce puissant empire, la corruption s'est emparée de tous; les ministres achètent les représentants , les représentants achètent les ministres : tout s'achète et se vend. Nous étions, monsieur, à l'époque où j'eus l'honneur de siéger au parlement, un groupe d'hommes solides et fermes dans nos principes comme des rocs; lord Gosford en était et le général Denliijjh, quoique nous ne fussions pas très-amis. Vous ne lui ressemblez guère. A quel degré étiez-vous parents ?

— C'était mon gr.ind-père, répondit Denbigh souriant à Emilie comme pour lui faire comprendre qu'il devinait l'originalité de son oncle. 11 l'eût laissé parler ainsi une heure s'il eût voulu sans se plaindre, car c'était une occasion pour lui d'admirer à son aise la belle jeune fille qui l'assistait dans sa tâche. Mais tout bonheur a une fin dans ce monrie, aussi bien que toute misère. Ils étaient arrivés au silon.

Les Haiightons, les Jarvis et quelques autres connaissances intimes s'y trouvaient réunis ;'il ne manquait que John, qui avait entrepris de conduire Jane Chatterton dans son phaéton et qui n'était pas encore arrivé. On commençait même à s'inquiéter, lorsqu'il enfila la grille à toute vitesse et vint' raser le perron avec l'habilité d'un membre du jockey-club. '

— Sur ma parole, monsieur Moseley, je commençais à craindre que vous n'eussiez pris la route d'Ecosse, s'écria lady Chatterton.

— Votre fille, milady , répliqua John, ne prendrait la route d'Ecosse ni avec moi ni avec aucun autre, je crois. Ma chère Clara, comment allez-vous?

— Mais qui vous a donc retardé, monsieur Moseley? insista la mère de Grâce.

— L'un de mes chevaux s'est emporté et a brisé le harnais , nous nous sommes .nrrêlés au village pour le faire raccommoder.

— Et comment Grâce s'est-elle comportée? demanda en riant Emilie.

— Oh! beaucoup mieux que vous ne l'auriez fait vous-même, ma chère sœur.

En ce moment le colonel et son compagnon entrèrent.

La nouvelle mariée reçut en ce jour des compliments plus sincères mais non exprimés avec plus d'élégance et d'habileté que ceux que lui adressa le colonel Egerlon. Il fit le tour du salon , adressant quelques paroles flatteuses à ceux qu'il connaissait , et s'arrêta devant Jane, où il parut prendre son centre d'attraction.

— Voilà un gentilhomme que je n'ai pas encore vu dans votre société, dit -il s'adresant à mistress Wilson et montrant Denbigh. Celui-ci se retourna , et le colonel comprima un geste de surprise qui ne fut remarqué que par mistress Wilson. Pendant quelques instants le eolonel lui sembla reprendre son naturel; il ch.:ngea de couleur, et sa physionomie s'éclaira d'un sentiment indéfinissable , mais qui n'était rien moins que bienveillant.

Emilie était assise auprès de sa tante ; Denbigh venant droit à elle, il devenait impossible au colonel de l'éviter. Mistress Wilson résolut de voir ce que produirait une présentation.

— Colonel Egerton, M. Denbigh.

Les deux hommes se saluèrent , sans que rien trahît une émotion particulière de part ou d'autre. Le colonel, qui néanmoins ne paraissait pas à l'aise, s'empressa de dire :

— M. Denbigh appartient ou il a appartenu à l'armée, je crois. Denbigh, pris lui- même à l'improviste, regarda fixement Egerlon,

pui; répliqua d'un air interrogateur :

— Je lui appartiens encore, mais je ne me rappelle pas avoir jamais rencontré au service le colonel Egerton.

Votre physionomie ne m'est pas inconnue, répliqua fioidement

le colonel, mais je nesaurais fixer dans ma mémoire l'époque ou le lieu de notre rencontre, on voit tant de vis.ges ditïérents dans une campagne.

IMU.CAUTKJK.

Il rliangea aiissilôl de conversation et se rapproclia de Jane , ayant pour dit' lies soins cl des prt'vcnances qui cominciuèmit à porlcr ombrage aux misses Jarvis jalouses d'une pri^venancc nianifcsti. de la part de leur chevalier envers une personne qu'elles coiisidfT<iient déjà comme une rivale.

Mistress W'ilsou et sa pupille se livraient sans rt'iervc airx charmes delà conversaliou de (Ilialterton el de Oenbigh, ^gaji^e à l'occasion par quelque saillie de Jotin. Il y avait dans les manières et dans la voix de Denbigh quelque chose de sympathique qui attirait à lui ceux que le hasuril niellait sur son chemin. Sou visai;.' , sans être cntièrenieol beau, (?liit empreint de noblesse , et lorsqu il s'animait ou sojriail un l'el.iir de son propre enthousiasme c'Ieclrisaitson audileur. Sa tournure était élégante, son instruction solide, et ses principes de la vieille école. Moins aisé peut-être dans sos manii;rcs que le colonel Egerlon , il plaisait d'avantage par son air do franchise el par un charme indéfinissable dans le son de sa voii douce et pénétrante.

— Baronnet, dit le recteur contemplant ses deuï enfants, j'aime assister au bonheur de nos deux jeunes gens, au point que mistress Yves me menace d'un divorce parce qu'elle trouve que je l'abandonne pour le presbytère de Bolton.

— Si nos femmes conspirent contre nous, nous en appellerons aux premières autorités de la famille; qu'en dites-vous, ma sœur : un père doit-il dans aucun cas abandonner son enfant?

— Mon opinion, dit en souriant mistress Wilson mais avec quelque emphase, est qu'un jière ne doit en aucun cas ni pour aucune raison ahandonner son enfant.

— Entendez-vous, ladyMoseley? dit le joyeux père.

— Entendez-vous, milady Chatterton? répéta John, qui était venu s'asseoir auprès de Grâce et de sa mère.

— J'entends, mais je ne saisis pas l'application.

— Vraiment, milady ! Voici pourtant l'honorable miss Chatterton qui meurt d'envie de faire une partie d'échecs avec M. Dcnbigh, elle nous a tous battus excepté lui ; son triomphe ne sera complet que lorsqu'elle l'aura aussi attiré à ses pieds.

Denbigh offrant poliment de relever le gant, on installa l'échiquier et la partie commença. Lady Chitlerton vint s'appuyer sur le dos de la chaise de sa fille, avec l'intention bien arrêtée d'empêcher les conséquences que d'ordinaire elle provoquait dans ce genre d'escarmouche.

— Oh ! oh ! pensa John voyant les dispositions prises par les joueurs, Catherine aura cette fois joué une partie d'échecs sans mettre en jeu ses moyens de séduction.

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