CHAPITRE XIII
Le jour suivant, le manoir de Moseley ouvrait ses portes hospitalières i plusieurs élégants officiers que le baronnet avait invités à diner. Les raisons d'économie et de restrictions dans ses dépenses n'existant ])lus, sir Edward et sa femme jouissaient pour la première fois du plaisir de réunir à leur table une nombreuse et brillante société.
— Je regrette sincèrement, s'écria-t il en se mettant à table, que M. Denbigh ait refusé notre invitation ; j'espère encore avoir le plaisir Je le voir dans la soirée.
— Au nom de Deubigli , le colonel Egerton et sir Herbert IXicholson échangèrent un coup d'œil significatif qui n'échappa pas à mistress Wilson. Emilie avait parlé innocemment de sa retraite précipitée à la soirée précédente et , lorsqu'il fut invité en sa présence au diner avec promesse d'être présenté par John à sir Herbert Mcbolson, il s'était excusé brusquement, disparaissant presque aussitôt. Soupçonnant quelque chose, elle risqua une question à sir Herbert.
— Avez-vous connu iM. Uenbigh en Espagne?
— J'ai déjà dit à mistress Moseley hier au soir, je crois, que j'avais connu plusieurs personnes de ce nom , répliqua l'interpellé d'une manière évasive ; puis, après un moment de silence, il ajouta avec emphase : Il y a une circonstance qui se rapporte à un individu de ce nom que je n'oublierai jamais.
— Elle est croyable sans doute , sir Herbert? dit le jeune Jarvis d'un air moqueur.
L'officier atïecta de ne pas entendre la question ; mais lord Chatterton répliqua avec feu :
— Croyable sans aucun doute, monsieur.
Jarvis à son tour ne répondit rien et la conversation en resta là.
Wéanmoins, après que les convives se furent retires, lord Chatterton raconta à la famille indignée du baronnet la scène qu'on va lire et dont il avait été témoin le malin duns sa visite au presbytère 11 déjiunait au silon seul avec Denbigh, lorsqu'un capitaine l'igiiy fut annoncé.
— J'ai l'honneur de me présenter à vous, monsieur Denbigli, dit l'officier avec toute la raideur d'un duelliste de profession , de ia part du capitaine Jarvis. Mais, ajouta-l-il eu apercevant Chatterton, j'a. tendrai votre bon plaisir.
— Je ne connais aucune affaire avec le c ipilaire Jarvis, dit Uenbigh présentant jioliment un siège au visiteur, à laquelle lord Cliatterton ('.ia rester étrani;er ; il excuser.., je 1 espère, celte intirrnption. Le jeune noble s'inclina, et le capitaine Dgliy, un pui iiitimidépar le rang de l'ami de l)enbit;h, continua asec plus de retenue.
— Leciipilaine Jarvis m'a donné pouvoir, monsieur, de régler avec vous, ou votre ami, les préliminaires d'une rencontre qu'il désire voir s'effectuer à votre convtnance, mais le plus tôt possible.
Denbigh le regarda un monient avec étonnement, puis il répondit avec calme :
— Je n'affeclerai pas, monsieur, de ne pas comi>rendre votre nili', tion , mais j'iijnorc complètement ch il'"" jr puis avoir fait pour provoquer nu ;i;| il de cetlr n.auri de li p ri de H. Jarvis.
— Vous ne pensez pas qu'un homme du caractère du capitaine supporte paisibleinint l'injure que vous lui avez, f litc hier au bal en dansant avec miss Moseley, qui lui aviit refusé la même faveur... Milord Chatterton et moi nous pourrons aisément régler les préliminaires, car le capitaine n'en est pas moins disposé à consulter vos désirs dans cette affaire.
— S'il consulte mes désirs, dit Denbigh en souriant, il n'y pensera plus du tout.
— Quelle heure vous convient-il d'assigner? reprit le spadassin avec l'air de br;;v de qui lui était naturel.
— Je refuse le combat, monsieur! répliqua Denbigh avec fermeté.
— Vos raisons, monsieur, s'il vous p!aît ? dcmanila le capitaine comprimant ses lèvres et semblant prêt à faire de ce refus une question personnelle.
— En vérité, s'écria Chatterton, qui ne put plus longtemps conlcnîf son indignation, M. Denbigh ne s'ciubliera jamiis, je l'espère, au point de compromettre la réputation de miss Moseley en acceptant ce déh.
. — Vos raisons, milord, reprit Denbigh avec intérêt, auront toujours une haute valeur pour moi ; mais je refuse une re contre avec le capitaine Jarvis ou avec tout autre homme dans un duel. H n'existe pas à mes yeux de nécessité pour un appel aux armes dans une société où la loi sert de règle, et j'ai une profonde aversion à répandre le sang.
— Très- extraordinaire ! murmura le capitaine Dighby no sachant plus quel parti prendre , mais la physionomie calme et réfléchie de Denbigh l'empêcha d'en dire davantage ; après avoir refusé une tasse de thé, boisson qu'il détestait, dit-il, il se retira pour porter à son ami la réponse de son antagoniste.
Jarvis s'était arrêté à une auberge à un demi-mille environ du presbytère, afin de connaître plus tôt le résultai de sa provocation. Pendant qu'il arpentait la chambre en l'absence de sou ami, une suite de réflexions tout à fait noires se présentait en son esprit : fils unique d'un père et d'une mère sur le déclin, prolecteur de ses sœurs, et le seul espoir d'une famille naissante, il devait réfléchir; et puis peut-être Denbigh n'avail-il pas eu l'intenlioii de l'ofTenser,... il pouvait avoir obtenu la promesse de miss Moseley avant la soirée. Convaincu que Denbigh présenterait quelques explications satisfaisantes, il venait de prendre la résolution de les accepter quelles qu'elles fussent lorsque son ami entra.
— Eh bien? demanda-t'-il d'une voix passablement émue.
— Eli bien ! il refuse répondit sèchement le duelliste, qui se jeta dans un fauteuil et commanda un verre de grog.
. — 11 refuse, s'écria Jarvis avec étonnement ! Il est engagé peut-être?
— Engagé, envers sa damnée conscience.
— A sa conscience! je ne sais pas si je vous comprends bien? dit Jarvis respirant librement, et dont la voix pril un diapason plus élevé.
— Il dit, capitaine Jarvis, que rien, écoutez-moi bien, rien au monde ne le décidera à accepter un duel.
— Il refuse ! s'écria celui-ci d'une voix de tonnerre.
— Il ref'jse, répliqua froidement Dighby en commandant un second verre de grog.
— Pardieu , il se battra !
— Je voudrais bien savoir comment vous l'y forcerez.
— Le forcer? je le frapperai !
— Ne f.iites jamais cela, dit le capitaine mettant ses deux coude.s sur la tiibie , ce serait vous rendre tous deux ridicules ; mais je vais vous dire ce que vous pouvez fiire : ii a tliez. lui un c-rlain lord (^h.iltertou qui semble prendre l'aûaire à cœur. Si je ne craignais pas de nuire à mon avancement, j'aurais relevé quelques expressions qui lui sout échappées... 11 se battra, je crois. Je vais y retourner et lui demander de votre part l'explication de ses paroles.
— Non ! non ! interrompit vivement Jarvis; il... c'est un parent des Moseley, et j'ai sur eux des vues qu'il pourrait contre-carrer.
— Est-ce que pir hasard vous espériez avancer vos affaires en conipromett int la jeune fille dans un duel ? demanda avec ironie le capitaine Dighby, qui jeta un regard de mépris sur son compagnon.
— Ah ! c'est vrai; cela pourrait nuire à mes projets.
— A la santé du galant n glment d'iiifaiilerie de Sa Majesté, s'écria le capitaine Dighby, plus qu'a moitié ivre, et à son champion le capitaine Henri Jarvis!
Le j.ropos aynnt été répété à un officier du même corps, la semaine
suivante les h.bitints de F aperçurent une partie du régiment
qui escortait le corps d'Hor.ice Dighby tué en duel.
Lord Chatterton rendit dans son récit pleine et entière justice k la conduite de Denbigh ; éloge qui avait d'autant plus d'importance dans sa bouche, qu'il n'ignorait pas avoir dans le jeune homme un rival auprès de sa cousine Emilie. Les dames témoignèrent tout leur dégoût de la conduite de Jarvis et toute Içur reconnaissance pour la niodcralion non écpiivoque du jeune Denbigh. Lady Moseley détourna la tête avec horreur de ce tableau, où elle ne voyait que meurtre et sang versé. IMistress Wilson et sa nièce approuvèrent intérieureiuenl un sacrifice fait au préjugé du moude sur l'autel du devoir.
PRl':CAUTJON.